CHAPITRE II
St'ITE.
Le prêtre se tourna vers Fitzosbonie, qui s'était a*sis sur un tabouret aux pieds de Guillaume, et qui, I; mail-
lon appuyé sur sa main, écoutait l'ecclésiastique avec autant de respect pour sa vocation que d'etonnement pour l'influence qu'un être, si obscur, gagnait irrésistiblement sur son esprit martial et sur la rus.- de fer du duc.
— N'aimes-tu pas Guillaume, sei.'iieurde Dreteuil ? luidemauda {«uifrauc, n'aitnes-lu pas la renommée pour la renommée?
— Sur mon âme, oui, dit le baron.
— Et toi, Taillefer le ménestrel, n'aimes-tu pas le chant pourléchant, les vers pour les vers, la poésie pour la poésie?
— Pour le chant, pour la poésie seuls, répondit le puissant trouvère, il y a plus d'or pour moi dans une seule rime bien sonnante, que dans tous les coures de la chrétienté
— Eh! t'emervoilles-tu, toi. qui lis dans le c<Viir des hommes, continua Lanfrauc, se tournant vers fiuillaume, que l'étudiant aime le savoir ? ne d'une famille noble, de bonne berne me voyant pauvre de bourse, rhetil' de membres, j'ai trouve la richesse dans les livres, et puise la. force dans la science. J'entendis parler du comte de Hom n. du duc de Normandie , comme du prince d'un domaine limite, c'est vrai, mais d'un esprit sans bot tics, capitaine eu pierre, mais ami des lettres dans la paix. Je vins dans ton duché, j'étudiais les sujets et le prim e et les paroles de Themisloele sonnèrent a mes oreilles.
« Je ne [mis jouer du lulh, c'est vrai, repondit un jour le héros île Salaminc ; mais je puis rendre grand un petit Etat. » Je me sentais un intérêt dans ta carrière vaillante et troublée. Je crois que le saveur, pour se répandre parmi les nations, doit d'abord trouver un herceau dans le cerveau des rois, et je vis dans l'homme d'action l'a gentdu penseur. Dans ce projet de mariage, ou ton camr s'enferme avec une infatigable obstination, je pouvais sympathiser avec toi peut-être. — Ici un sourire mélancolique passa suri s lèvres de l'homme de science. — Peut-être même comme amant, quoique je sois prêtre maintenant et mort à l'amour charnel, l ue lois j'ai aime et je sab ce que c'est «pie de lutter en espérant et de dépérir dans le desespoir. Mais ma sympathie, je l'avoue, était plutôt donnée au prince qu'à l'amant. Il était naturel que moi, prêtre et étranger, j'obéisse, d'abord aux ordres de Manger, archiprelat et chef spirituel, surtout la loi étant de son cote. Mais lorsque je me suis décide a rester, maigre ton ordre qui m'exilait, celait dans la resolution de l'aider; car si la loi morte était avec Mander, il y avait avec toi la cause vivante de l'homme. Duc Guillaume, ton duché dépend de- Ion mariage avec Mathiide de Flandres, de là dépendent aussi peut-être des sceptres plus puissants, ton titre est dispute, ta prinoipaulo est nouvelle et mal établie, il faut donc que toi, avant tout autre, lu allies ta nouvelle race avec l'ancienne lignée des rois et des Kaisers. Mathiide descend à la fois de Charlemagne et d'Alfred. Ton duché ehaiicctle, tant que la France le mine par ses complots C i le menace par ses armes. Epouse la nièce de lie.mdoin et te voilà, par ta femme, neveu d'Henri de .France, dès lors ton ennemi devient ton parent et doit, maigre lui, devenir ton allié. Ce n'est pas tout, il serait étrange qu'eu jetant ton regard sur cette royauté confuse de l'Angleterre, sur le roi sans lignée qui t'aime mieux que son propre sang, sur cette noblesse divisée qui déjà a adopte les modes uV l'étranger et qui es', accoutumée à porter sa liJelite tantôt du Saxon au Danois, tantôt du Danois au Saxon, sur ce peuple qui respecte les hommes courageux ; mais qui, voyant journellement des hommes nouveaux s'élever de familles nouvelles, n'a plus de respect pour les anciennes descendances et les noms héréditaires, sur celte: masse de vilains et d'esclavi-s qui n'ont aucun intérêt dans le pavs et dans ses gouverneurs, il serait étrange, dis je, vovauç tout ceci, «pie dans tes rêves de jour tu n'aies pas vu aussi un souverain normand sur le tronc de l'Angleterre saxonne. Eu outre, Ion mariage avec la descendante du meilleur et du plus aime prince qui ait jamais gouverne le royaume, s'il ne te donne pas des titres positifs à la possession ,],[ pavs, ("aide au moins à te concilier les aliénions 0 | a iixer tes" lils dans les palaisde la famille de leur mère Yovom, en ai-je dit assez maintenant pour prouver comment. "pour le bien des nations, il serait sage que le pon'tfe elaivlt les
liens rigides de la loi, et commpnt je pourrai» prouver à la cour de Rome qu'il serait politique de se concilier l'affection et de fortifier les mains du comte des Normands, qui pourrait ainsi devenir le principal soutien de la chrétienté ? Ai-je assez dit, enlin, pour prouver que l'humble clerc peut envisager les choses mondaines avec l'œil de l'homme qui, comme Themistocle, peut rendre grands les petits Etats.
Guillaume demeura muet; son sang bouillonnant s'émut d'une crainte presque superstitieuse , tant cet obscur Normand avait vu clair dans sa pensée et avait suivi, dans ses détails, les replis tortueux de la politique avec laquelle il avait lui-même entrelacé son affection obstinée pour la princesse flamande, de aorte qu'il lui semblait écouter l echo de son propre cœur, ou entendre, de la voix d'un devin, ses plus secrètes pensées.
Le prêtre continua :
— C'est pourquoi je me suis dit : Maintenant, 6 Lanfranc le Lombard ! l'heure est venue de te prouver à toimême si les rêves orgueilleux que tu as faits ne sont que de vaines déceptions, et si, dans ce siècle de fer, et au milieu de cette convoitise d'or, toi, le pauvre et le faible, tu
5 eux donner au savoir et à l'esprit plus d'influence sur les estineesdes rois, que les hommes armes et les trésoreries pleines. — Eh bien! ajouta-t-il, je crois en cette puissance, et je suis prêt à la mettre à l'épreuve. Arrête-toi un instant; juge, d après ce que le seigneurie Breteuil t'a dit il n'y a qu'un instant, quelle sera la défection de les barons dans le cas où le pape confirmerait l'excommunication dont le menace ton oncle. Tes armées t'abandonneront, tes trésois seront comme des feuilles sèches dans tes coffres. — Le duc de Bretagne réclamera ton duché comme héritier légitime de tes aïeux. — Le duc do Bourgogne se liguera avec le roi de France, et marchera sous les bannières de l'Eglise contre les légions inlidèles ; l'écriture de feu s'étendra sur la muraille, et ton sceplre et ta couronne disparaîtront.
Guillaume serra ses dents à les briser, respira fortement, mais continua de garder le silence
— Au contraire! continua Lanfranc, euvoic-moi comme ton délégué à Rome, et les foudres de Nauger s'èteindronl. Epouse Mathilde, amène-la dans ton palais, metsla sur ton trône, ris dédaigneusement de l'interdiction de ton traître d'oncle, et reste assure nue le pape t'enverra ta dispense pour tes épousailles, et sa bénédiction pour ton lit nuptial: et quand ceci sera accompli, duc Guillaume, ne me doune ni abbaye, ni êvêche, mais multiplie les livres, établis des écoles" et oi don ne à ton serviteur de fonder la royauté de la science, tandis que toi tu fonderas la souveraineté de la guerre.
Le duc, à ces dernières paroles, se leva comme emporté hors de lui-même, et serrant le prêtre dans ses vastes bras, le bai.<a sur les joues et le baisa au front, comme en ce temps les rois embrassaient les rois pour le baiser de paix.
— Lanfranc de Pavie ! s'écria-t-il, que tu réussisses ou ne réussisses pas, tu possèdes pour toujours mon amitié et ma reconnaissance. — Comme tu parles, ainsi j'eusse parle moi-mirue, si je fusse ne, si j'eusse été bati et élevé comme toi. En vérité, en l'écoutant, je rougissais des vanteries de mon orgueil do barbare, qui longtemps ma dit tout bas : — Sois lier, Guillaume ; nul ne peut manier ta massue, ni bander ton arc. En vérité, pauvre est la force du corps, Lanfranc ; car le 01 de la loi peul l'enlacer aussi fortement qu'une chaîne, car la parole d'uu prêtre peut la paralyser aussi complètement que le souflle de la mort... — Mais toi, Lanfranc, laisse que je te regarde.
Et Guillaume regarda fixement le pale visa;e et parcourut de la tête aux pieds la forme frêle et délicate. Puis, se retournant, il dit à Fitzosborne :
— Toi dont la main gantelee a d'un coup de poing abattu un cheval de guerre, n'as-tu pas honte de toi-même? 0 FiUsborne! Fitzosborne! le jour approche, je le vois de loin, où ces petits hommes mettront leurs pieds sur nos corselets de fer.
Alors, s'arrélani tout pensif, il se remit à arpenter la *alle en long et eh large, s'arrétant tantôt devant le cruci-
fix, tantôt devanrl'image de la Vierge, qui se trouvaient dans des niches aux deux côtés de la chambre.
— Vous avez raison, noble prince, dit la voix basée du prêtre ; cherchez là une solution de toutes les énigmes ; adorez là le symbole de la puissance qui dure toujours ; apprenez là le but des choses d'ici-bas, et comprenez l'importance du compte qu'il faut en rendre là-haut
— Nous vous laissons à vos pensées et à vos prières.
Et disant cela, après avoir fait une révérence grave à Fitzosborne, il prit le bras robuste de Taillefer et quitta la chambre.
Traduction d'Aixx. Dumas.
(La tuile au prochain numéro.)
LES GRANDS HOMMES EX ROBE DE CHAMBRE
OCTAVE AltilSTE