CHAPITRE VIII
De leur côte, Antoine et Octave se preparaieul au combat. Voyant que Brulus et Cassius ne les venaient pas chercher, ils résolurent de marcher à eux. Ils laissèrent en effet le commandement et le gouvernement de Home à Lepidus, traversèrent la mer et entrèrent en Macédoine, en marchant de l'occident vers l'orient, tandis que de leur côté Brutus et Cassius y entraient en marchant de l'orient à l'occident.
Uue nos lecteurs nous laissent leur donner une idée des localités où va se dénouer le drame que nous leur racon tous.
Supposons donc que nous nous rendions par terre de Parus à Constantinople et qu'après uue halte à Salonique nous nous remettions en chemin, nous ferous d'abord trente lieues à peu près dans un pays plus pittoresque et plus varie que facile, nous arriverons au lac de Langasa, après le lac de Langasa nous traverserons les belles prairies de Clisseli, puis nouB atteindrons le lac Bolbi et le golfe de Conk &se dont nous côtoierons pendant quelque temps les rivages; alors nous quitterons la grande route, qui nous eût conduit à Orfana, pour rejoindre le chemin de Serrés à Constantinople ; en suivant cette ligne, nous arriverons sur les rives d'un lac plus grand que lus deux autres, c'est le lac Slrymon, ou le lac Cerciniiis des anciens ; bientôt nous nous heurterons à des ruines qui sont celles de l'antique Amphipolis ; prenons, au lieu de continuer vers le sud, ce chemin qui bifurque à gauche, nous longerons les flancs du mont Pangèe, si célèbre dans l'antiquité par ses mines d'or, nous traverserons l'étroite vallée qu'il forme, et tout à coup un splendide spectacle se présentera à nos yeux.
C'est une vaste plaine, longue de huit lieues du nord au sud, large de quatre lieues de l'est à l'ouest; la rivière Anghista la rafraîchit et la féconde, son sol est d'une prodigieuse fertilité, dansles bas lieux ce sont des rivières ou de vertes prairies; dans les parties les plus élevées ce sont des plantations de tabac ou de colon, sur les coteaux des vignobles, enlin, au sommet des montagnes de magnifiques forêts. Ces montagnes forment un cirque immense, bâti par la main de Dieu, et qui, comme tout ce qui sort de cette main céleste, écrase les cirques humains.
La plus haute de ces chaînes de montagnes vous fait face au moment où vous entrez dans la plaine par la route indiquée. Si vous continuez votre chemin et que vous marchiez droit à elle, vous verrez, s'elancant d'une espèce de plateau, un énorme rocher supportant des ruines de murailles, et quaud vous aurez gravi cette hauteur, vous dominerez les débris d'un théâtre et d'une ville antique, à la droite et à la gauche de laquelle vous apercevrez deux villes modernes, Drahma et Alistrati, enfin à votre gauche le port de Kavalli, patrie de Mehèinet-Ali
Si vous demandez à quelque pâtre, faisant paître ses
troupeaux au pied de ce rocher ou au penchant de celle chaîne de montagnes, le nom do celte ville morte qui se trouve au milieu de ces deux villes vivantes, il vous repondra insouciousemenl.
— On l'appelait Philippi (1).
Vous êtes sur la place même où le mauvais génie de Brutus lui avait donné rendez-vous. Vous avez sous les yeux cette plaine à laquelle le grec Plutarque donne le nom latin de Campos Pktlippot.
Brutus et Cassius y étaient arrivés après avoir soumis la plupart des villes voisines, après s'êUe rendus maîtres de tout le pays, jusqu'à la mer de Thasos, après avoir surpris et enveloppe Hoibanus, lieutenant d'Antoine, dans un lieu appelé les Détroits, c'est-à-dire dans une des ramifications du mont Pangée.
Antoine y était arrivé le premier, doublant les étapes pour secourir son lieutenant, et faisant une telle diligence que ni Brutus ni Cassius ne voulaient croire à sa présence.
Octave, toujours malade et lent, lorsqu'il fallait marcher au devant d'une action décisive, y était arrive dix jours après Antoine.
Il avait campé en face de Brutus, et Antoine eu face de Cassius.
. C'est l'espace compris entre les deux camps que Plntarquc appelle Campos Philippot, les champs de Philippe.
Jamais , même au temps des grandes batailles de César, même à Phareale, on n'avait vu deux armées romaines si considérables en face l'une de l'autre. Celle de Brutus et de Cassius était beaucoup moins nombreuse que celle d'Octave et d'Antoine ; mais elle était bien autrement magnifique : • Presque toutes les armes, dit Plutarquo , étaient • d'or ou d'argent. •
En effet, Brutus, qui voulait que ses officiers et ses soldats fussent simples et modestes dans tout le reste, leur permettait, leur recommandait même le luxe des armes, persuadé qu'il était, que le combattant lient à son armure en raison de sa richesse et de sa beauté.
Cependant les présages , — ces fatidiques événements qui tiennent une si grande place dans la vie antique, — n'étaient poiut favorables.
Dans une cérémonie publique, la Victoire d'or de Cassius, qui était porlce en pompe, tomba à terre, celui qui la portait ayant fait un faux pas.
l'ne multitude d'oiseaux de proie tournoyait chaque jour sur son camp, n 'étendant pas leur vol à ceux d'Octave et d'Antoine ; ce qui voulait dire que là serait le carnage ; des essaims d'abeilles se rassemblaient dans certains endroits des retranchements, et les devins, voyant la crainte qu'inspirait cet augure, les firent mettre hors de l'enceinte.
Aussi Cassius n'avait-il plus le même empressement à livrer bataille, émettant cet avis de traîner la guerre en longueur et s'appuyant sur ce que, bien munis d'argent , ils étaient fort inférieurs eu nombre.
Brutus, au contraire, ne pensait qu'au salut et à la liberté de Rome ; peut-être plus détaché de la vie que son compagnon, Brutus était pour une bataille prompte et décisive.
Ce qui lui inspirait une grande confiauce, c'est que dans toutes les rencontres et dans toutes les escarmouches qui avaient eu lieu, sa cavalerie avait toujours eu l'avan-
)'un autre côté, il constatait que chaque jour de nouiux déserteurs passaient dans le camp d'Octave , et comme beaucoup dans l'armée étaient soupçonnes de vouloir suivre cet exemple, il insistait d'autant plus ardemment pour une bataille prompte.
Ces considérations avaient une telle importance, que la plupart des amis de Cassius passèrent à l'avis de Brutus.
Il est vrai qu'un des amis de Brutus, ^llilius, était d'avis Lontraire, proposant, lui, de différer jusqu'à l'hiver.
— Et que gagneras-tu de différer encore six mois? lui demanda Brutus.
— J'y gagnerai, répondit Attilius, de vivre six mois 'le plus.
Ce n'était point là une de ces réponses rpii pouvaient (I) Baron de Walkcnacr. HUtoire 4e la rit ti det poétiet d Horart,
plaire à Brutus, ni le convaincre. Cassius lui-memo l'improuva, les autres chefs s'en indignèreut, et la bataille tut résolue pour le lendemain.
Octave apprit cette résolution par des déserteurs.
Il ordonna dans son camp un sacrifice expiatoire, et tit distribuer à ses soldats une petite mesure de ble, et cinq drachmes par tête : — quatre francs à peu prés.
Brutus, do son côté, purifia son armée, distribua grand nombre de victimes et donna cinquante drachmes — a peu près quarante-cinq francs, à chacun de ses soldats.
Pendant le sacrifice même, Cassius eut un dernier signe néfaste.
Le licteur, qui portait les faisceaux devant lui, lui présenta la couronne à l'envers.
Aussi, taudis que Brutus, rempli de magnifiques espérances, s'entretenait, en soupant, de matières philosopni (mes, et après le souper allait prendre dn repos, Cassius — c'est Messala, le même Messala qui, avec Horace, avait suivi Brutus d'Athènes, qui raconte la chose. Cassius soupa dans sa tente avec un petit nombre d'amis, et fut, pendant tout le souper, sombre et taciturne, ce qui était contre ses habitudes.
Enfin, après le souper, prenant les mains de Messala :
— Messala, lui dit-il, je te prends à témoin qu'ainsi que le grand Pompée, je suis force, par ceux qui m'entourent, de mettre au hasard d'une bataille le sort de ma pairie, et pourtant nous avons bon courage et grande raison d'espérer dans la fortune, dont, grâce à nos ressources, nous aurions tort de nous défier, même avant pris le mauvais parti, et les dieux savent au contraire que nous sommes pour la justice et la liberté.
A ces mots il embrassa Massala. Mais celui-ci :
•- Cassius, dit-il, c'est demain le jour de ma naissance , j'ai soupe avec toi aujourd'hui, promets-moi de venir souper avec moi demain.
Cassius se contenu de répondre affirmativement, par nu signe de lùte, et avec un triste sourire.
Le lendemain, dès que le jour parut, on éleva dans les camps de Brutus et de Cassius lo signal de la bataille, qui était une cotte d'arme de pourpre, et s'avançant chacun de son côté, les deux chefs entrèrent en conférence au milieu même de l'espace qui séparait leurs deux camps
Cassius prit le premier la parole. C'était le plus âgé des deux, et Brutus lui accordait toujours beaucoup de respect.
— Brutus, lui dit-il, Tassent les dieux que nous remportions la victoire et que nous prissions le reste de nos jours ensemble en paix et eu ioie ; mais, comme les événements qui intéressent le plus les hommes sont en même temps les plus incertains et que, si l'issue de la bataille nous est contraire, il nous deviendra difficile de nous retrouver, dis moi d'avance ce que tu feras, fuiras-tu? le tueras-tu ?
— Ami, répondit Brutus avec le même calme que s'il soutenait une thèse phlosophique, lorsque j etais encore jeune et sans beaucoup d'expérience, je composai, sans
et que prendre la fuite hors du combat ou hors de la vie, c'était toujours prendre la fuite. Notre situation preseute me fait penser différemment, et je crois que j'avais tort. Ainsi donc, si la divinité ne donne pas à cette journée une heureuse issue pour nous, je suis résolu de ue phi3 tenter de nouvelles espérances ni de nouveaux préparatifs de guerre. Vaincu, je me délivrerai de toutes mes peines, en rendant grâce à la fortune, car depuis qu'aux ides de Mars j'ai donne mes jours à la patrie, j ai mené et soutenu par mou devoumont à sa cause une vie moins libre que glorieuse.
Cassius sourit alors, et embrassant Brutus :
- Puisque nous parlageons les mêmes sentiments, ditil, allons hardiment à l'ennemi, car nous risquons maintenant d'être vainqueurs bans avoir à craindre d'êlre vaincus.
Puis ils ne dirent plus un mot de leur mon , sent retenant, eu présence de leurs amis, à qui ils avaient fait signe de les joindre, de l'ordonnance de la bataille.
Brutus demanda à Casshis le commandement de l'aile gauche; Cassius le lui accorda,— lui donna Messala avec sa lésion la pins aguerrie pour combattre à celte aile, — réparant ai nsi , autant qu'il le pouvait, les torts nue son esprit inégal et violeut pouvait avoir eu depuis les Ides de mars pour l'esprit patient et doux «le Brutus.
Investi du commandement de l'aile gauche, Brutus lit sortir aussitôt des retranchements sa riche et spleudide cavalerie, et mit sou infanterie en bataille.
Les soldats d'Autoine ne pouvaient croire ù une attaque; ils tiraient des tranchées depuis les marais près desquels ils campaient jusque dans la plaine, alin de couper à Cassius le chemin de la met.— car Octave et Antoine n'étaient point sans inquiétude sur la magnifique Hotte que Itrutus et Cassius possédaient dans la mer Kgee.
Quant à Octave, il était malade de corps ou plutôt de cu'ur, et s'était éloigne du camp, son sacrifice expiatoire accompli. Ses troupes, pas plus que celles d'Antoine, ne s'attendaient qu'on en vint a une bataille : on croyait seulement à une escarmouche entre quelques archers et les travailleurs.
11 ne devait pas en être ainsi ; Brutus, après avoir fait passer à tous les capitaines, do petits billets ou était écrit lo mot d'ordre, parcourait à cheval tous les rangs, animant les soldats à bieu faire. Mais le mot qu'il donna, quoique donne à voix haute, ne fut entendu que de bien peu, car la plupart, sans même l'attendre, étaient déjà partis, et fondaient sur les troupes d'Octave en poussant, de grandscris.il résulta du désordre avec lequel ils chargèrent, qu'il se fit de grands vides entre les levions ; — d'abord celle de Messala, emportée par son élan, outrepassa l'aile gauche d'Octave sans faire autre chose qu'ecornet les derniers rangs et renverser quelques soldais, elle piussa en avant jusqu'au camp, où elle arriva au moment où Octave venait de la quitter, prévenu par un songe, dit il lui même dans ses mémoires, — ce songe, ce n otait pas même le prudent Imperator qui l'avait fait, c'était tin de ses amis. Marcus Sertorius, ce songe donnait avis à César de s'éloigner à l'instant même des retranchements.
Il en résulta qu'Octave s'enfuit sans perdre un instant,
et ce fut alors que l'on put voir combien les songes sont chose utile puisque sa litière où l'on pensait qu'il s'était renferme fut criblée de coups de traits et de piques.
Tous ceux qui furent surpris dans le camp fuient mis à mort, et au nombre de ceux-ci se trouvaient deux mille Lacedcmoniens* auxiliaires qui venaient d'arriver au camp. — Les autres troupes de Brutus, celles qui ne dépassant pas les soldats d'Octave, se trouvèrent les avoir de face, celles-là, renversèrent facilement tout ce qui se trouva devant elles, et taillèrent en pièces trois légions ; puis voyant que rien ne leur résistait plus, elles se jetèrent p'Ie-mèle dans le camp avec les fuyards.
Brutus combattait avec, elles et au premier rang.
Seulement ce mouvement agressif, laissait dans sa précipitation, l'aile gauche complètement isolée.
Les vaincus s'en aperçurent; ils laissèrent Brutus et ses soldats s'emporter à la poursuite des fuyards, se réunirent, tombèrent sur l'aile gauche, la renversèrent et la mirent en fuite. Cette portion de l'armée ignorait la victoire de de l'aile droite, et se croyant complètement abandonnée résista à peine. .
Pendant ce temps, chose étrange, Octave avait disparu d'un côté et Antoine de l'autre.
Nous avons dit ce qu'était devenu Octave.
Quant à Antoine, voulant, ditPlutaïque, éviter l'impétuosité du premier choc, il s'était dés le commencement de l'action relire dans un marais voisin.
L'histoire d'Antoine, de ce prétendu descendant d'Hercule est pleine de ces défaillances : une le prend a Actium, et il'fuit , une autre à Alexandrie, et il se tue.
Ainsi de chaque cote, et presque en même temps, la journée était décidée.
Brutus était vainqueur.
Cassius était vaincu.
Or, chacun d'eux ignorait le sort de l'antre. Si Brutus eût su Cassius vaincu, il eût e t • à son secours.
Si Cassius eut su Brutus vainqueur, il n'eut pas desespère.
Messala donne une
se précipiter comme terreur s'augmenta
Et Brutus était bien vainqueur, preuve irrécusable de sa victoire.
— Brutus, dit-il, avait pris trois aigles et plusieurs enseignes, et n'en avait point perdu une seule.
Aussi Itrutus, revenant après la victoire, fut- il surpris outre mesure, ne doutant poiul que Cassius ail eu la même fortune que lui. aussi Brutus, disons-nous, fut il surpris outre mesure de ne pas voir le pavillon de. Cassius dresse comme de coutume, car le pavillon, place sur une hauteur d'abord, puis en outre, tréseleve par lui-même, s'apercevait de loin. Ce qui* augmentait encore son elounemeiil, c'est qu'il ne voyait pas non plus les antres tentes, la plupart ayant ete abattues et mises en pièces par les soldats d'Antoine. Ceux qui se vantaient d'avoir une bonne vue prétendaient cependant distinguer des armes etiucelantes sur l'emplacement niémeou était le camp de Cassius. Ma is, à leur avis, les armes étaient celles îles soldats d Antoine. Il est vrai, ajoutaient-ils, que si ces soldats eussent été ceux du Triumvir, on verrait sur la plaine de plus grandes traces de carnage que celles que l'on y apercevait.
Toutes ces conjectures contradictoires versèrent le doute dans l'âme de Brutus. Laissaul donc une bonne garde dans le camp des ennemis, il rappela ceux qui poursuivaient les fuyards, et les rallia pour marcher avec eux au secours de Cassius, si, comme il commençait à le craindre, Cassius ava;t ete battu.
Or, voici ce qui s'était passé du côté de Cassius.
Celui-ci avait vu avec un profond regret, mêle d'une certaine terreur, les troupes de Brutus se ell"s avaient fait sur l'ennemi. Cette quand il vit ces troupes s'amuser à piller le camp d'Octave, au lieu de se rabattre sur l'aile droite du Triumvir. Mais en considérant et en déplorant la faute que commettait l'armée de ltru!ns,il perdit lui-même un temps considérable, ce qui, bien plus que la trop grande hâte de sou collègue, donna aux généraux ennemis le temps de l'envelopper. Ajoutez qu'au premier choc du la cavalerie d'Octave, la cavalerie de Cassius se débanda et prit la fuite du côte de la mer. L'infanterie, ébranlée par cette panique, commença d'en faire autant. Cassius se jeta dans ses rangs pour l'arrêter, saisit l'étendard d'un porte-enseigne qui fuyait, le planta devant lui, et là le défendit sans reculer d'un pas, jusqu'à ceqiwl se vit abandonne par sa propre, garde. Force alors des'eloigner, il se retira en combattant, ralliant un petit nombre de ses plus braves et plus fidèles soldats, et pied à pied, il se relira sur une enr.nence, du haut de laquelle il dominait tout le champ de bataille. Mais lui-même, a cause de sa cou rte vue, ne pouvant voir ce qui se passait, fut forcé d'interroger ceux qui l'entouraient. Ceux qui l'entouraient repondirent qu'ils voyaient un gros de cavalerie qui s'avançait au galop.
Ce gros de cavalerie, c'était la troupe que Brutus envoyait a son secours. Seulement les amis de Cassius la prirent pour la cavalerie d'Antoine et se durent poursuivis.
Alors Cassius appela nn de ses officiers nomme Tiliuuius, et lui donna ordre de s'en assurer.
Titinnius partit au grand galop.
Les amis rie Cassius suivirent des yeux le cavalier.
Titinnius était bien connu des soldats de Brutus. Aussi, à peine ceux-ci l'ourent-ils reconnu, qu'ils poussèrent de grands cris de joie et s'élancèrent au-devant de lui à fond de train, lui demandant des nouvelles rie Cassius, de sorte ([n'en un instant Titinnius disparut au milieu de ceux qui l'entouraient.
Le malheur voulut qu'A la distance on Cassius se trouvait du gros de cavalerie qui venait de faire fête a son envoyé, il fût impossible de rien voir ni entendre distinctement, de sorte que Cassius et ses amis crurent que Titinnius était tombe aux mains des soldats d'Octave ; or, comme le gros de cavalerie nn instant arrête avait repris sa course et se dirigeait vers l'cminence où attendait Uissius, celui-ci crut qu'il était poursuivi, et que ceux-là qui lui apportaient le salut venaient.au contraire lui apporter la mort.
Alors Cassius se retira dans une tente abandonnée, y entraînant avec lui un de ses affranchis nomme I'iudarus, que depuis la défaite de Crassus, à laquelle, ou se le rappelle. Cassius avait assiste, il avait
garde près de lu,
comme on garde du poison dans un anneau, un poignard dans une gaine.
Or. tondant le cou au glaive do l'affranchi r
— Ami. lui dit-il, l'heure est venue de me rendre le dernier office pour lequel je l'ai garde : la liberté est morte, je ne veux pas lui survivre, frappe.
L'affranchi frappa, et si violemment que la tète roula séparée du corps.
Puis, effrayé lui-même de ce qu'il avait fait, il s'enfuit et disparut sans que nul put dire jamais ce qu'il était devenu.
Plus tard, beaucoup crurent que Pindams avait tué son maître sans en avoir reçu l'ordre ; mais cette opinion demeura toujours a l'état de doute.
Titinnius, qui précédait La cavalerie de Dru tus pour annoncer la bonne nouvelle à son gênerai, et qui s'était ceint le front d'une couronne de laurier, afin que de loin Cassius Tlt cet emblème de victoire, arriva sur l'emmena? et appela inutilement.
Personne ne lui répondant, il sauta à l*as de cheval et se mit à chercher.
En entrant sons la tenlc dont nous avons parlé et qui avait abrite le drame mystérieux qui venait de se passer entre Cassius et Pindarus, il heurta du pied une tète.
C'était celle de Cassiii3.
Alors il prit sa couronne, la posa sur le corps de son général, tira son épee et se tua pour se punir lui même de sa lenteur.
Mais la cause de la liberté n'avait pas encore perdu Brutus, le côte fort et stolque du parti.
Voyous ce que va devenir Bnjtns.
Alexandre Dumas.
[La suite au prochain numéro).
CORRESPONDANCE
Monsieur,
Permettez à un de vos lecteurs les plus fervents d'interrompre votre charmante causerie pour glisser une toute petite rectification historique.
C'est de Puységur que je veux parler.
Dans l'article intitulé : Une Parenthèse à propos de la guillotine de M' M Tussaud, vous dites, d'après le témoignage de l'historien, que le maréchal de Montmorency fut décapite à Toulouse à l'aide d'une machine qui avait de grandes ressemblances avec l'invention du docteur (îuilljtin.
Or, nous avons tenu dans nos mains l'instrument de supplice du Maréchal.
Cet instrument est conservé au Capitole, à Toulouse. On a eu l'heureuse idée de le placer dans la salle ou sont exposées les fleurs destinées aux élus des jeux institues par Clémence lsaure.
Que dites-vous du rapprochement ?
Donc, l'objet en question est une sorte de sabre, avant à peu près la forme d'un cimeterre, pesant bien 2.*» livres et d'une seule pièce, la poignée ayant été forgée avec la lame. .
Vous voyez qu'uue amie de ce genre ne ressemble nullement à la machine du docteur Guillolin.
Mille excuse*, Monsieur, de troubler ainsi vos travaux pour voua adresser à brûle-pourpoint une interruption de ce genre.
Mais vous me pardonnerez bien un peu, puisque ce n'est pas vous que je contredis, mais l'historien Puységur. Veuillez agréer mes salutations les plus respectueuses, lu lecteur du Monte-Cristo.
THEATRES
DALII.A ,. dramo en iroii a,-tes ei six tableaux, d'Ocrm; Fia illet.
Nous avons été voir Dalila.
Dalila vue, nous demanderons une seconde fois, au Théâtre -Français, comment se fait-il qu'uue administration intelligente garde, pendant plus d'un an, un acteur comme Lafontainc, sans eu tirer le moindre parti.
Ce n'est plus de l'incurie, c'est de la séquestration. ' Il se passe une chose étrange depuis deux ou trois ans.
Le drame voyage — ce n'est point sur hs théâtres où il devrait se jouer qu'il se joue — mais sur le théâtre ou on ne l'a jamais joue.
Kt c'est là qu'il se joue mieux qu'ailleurs.
Voyez le Gymnase jouant Dian» de Lys et le Demi- Monde.
Voyez le Vaudîvill:; jouant la Famille Lambert et D.i-
Il est vrai que le Théâtre Français reprend la Jeunesse de Henri V.
Et que la Porte-Saint Mutin reprend Jocko.
Nous causerons un jour ou l'autre, chers lecteurs, de la Jeu lusse de Henri, dont la reprise vient de faire ua four si merveilleux au Théâtre- Français.^
Pendant ce temps, le Vaudeville joue une œuvre distinguée et vivante.
Vous connaissez Dalila, par l'analyse du moins.
Un jeune artiste Dalmate, Hosswein, aime la fille de son vieux m litre de musique Sjrtorius. — Celle qu'il aime est une de ces jeunes allemandes pâles et frêles, destinées â mourir de la poitrine La scéns s'ouvre le soir de la première représentation du premier opéra du jeune maestro.— Maigre sa haine pour les artiste*, haine qui vicntdeee qu'il est tombe dans un concert devant la cour d'Autriche, Serlorius affectionne tant Itoswein. que celui-ci a l'espoir, espoir qu'il fait partagera sa maîtresse, que si son opéra réussit, Scrlorius se laisseta toucher et consentira â lui douuer Marthe, — c'est le nom de la jeune fille. Aussi, tandis que le vieillard s'habille pour atior à Saint-Charles, le jeune homme promet-il, à celle qu'il aime, de revenir après l'opera s'il a un succès, et de profiter de l'enthousiasme du moment pour obtenir de Sertorius lambin de Marthe, slvle de compte-rendu !
Le vieillard ei la jeune fille parlent pour Saint-Charles. Quant â Hosswein, il reste pour attendre son protecteur le chevalier Carntoli, qui est allé dîner chez la princesse Falconieri, dont la villa est voisine do la niais ju de Sertorius et qui doit le reprendre en passant.
Le chevalier Cariiioli arrive et expose lui-même son caractère. C'est un mélomane enrage, ennemi acharne du mariage, qui caresse et brutalise tout â la fois son protège Hoswein, qu'il aime comme son enfant.
11 prend fort mal les espérances matrimoniales du jeune maestro, et sort avec lui en lui déclarant que, puisque son mariage dépend du succès de son opéra, il va tout simplement siffler son opéra.
Au second tableau on est dans le «don de la loge de la princesse Falconicri, et l'on assiste aux opinions idiotes, qu'émettent avec leur aplomb ordinaire les gens du monde en face d'une ceuvre de génie.
Il y a là un prince russe qui passe pour avoir eu les deux oreilles emportées dans la guerre du Caucase par le même boulet de canon et qui est ravissant.
Il y a de ces comtesses napolitaines qui se vantent d'avoir chuté la romance du Saule d'Othello et le finale de la Somuambule le jour du début de la Malibran, qui sont prises sur le fait.
La princesse Falconicri préside et per&iille.
Lile est Rossweiniste.
Sur ces entrefaites arrive Carnioli dans l'enthousiasme. L'opéra marche sur roulettes ; il raconte l'histoire de son protégé, le jeune pâtre Dalmate, qu'il a enlève àses montagnes cl ramené a Naples. Selon lui, Hosswein n'est .pas musicien, c'est la musique eu personne. Lue seule chose le
MO
LE MONTK-CRJSTO.
désespère, c'est que le mariage va poser son èteignoir sur ce flambeau à peine allume. 11 serait digne de la princesse d'empêcher cela.
— Gomment faire ?
- Oh ! mon Dieu ! rien de plus simple : uu regard de vos beaux yeux suffirait.
\a princesse rit à la supposition mie ses yeux aient une telle puissance. Cependant elle s'informe. — Est-il jeuiv ?
Vingt-cinq ans. — Est-il beau ? • Adonis et Medor ren
nis. Et la princesse sourit de eu sourire qui chez les femmes veut dire : — On verra.
Et en effet, à la lin du grand air de Uoabdil quittant Grenade, ou peut voir la princesse jetant sou bouquet au jeuue maestro, qui reparaît.
Seulement eu quittant la main de la princesse, le bouquet a emporte avec lui sou mouchoir, fragment exigu do bapliste, frange d'une dentelle de trois pouces dn haut, et sur lequel il n'y a de place que pour ses armes.
Le poète n'aura donc pas de peine, au blason du mouchoir, à reconnaître d'où lui vient le bouquet, et uu prétexte sera donne au maestro-poète de se présenter chez la princesse, — s'il rapporte.
Le mot est d'autant plus juste que dans la pièce d Octave Feuillet, les artistes sont à peu prés traites comme des
chiens- Nous reviendrons là-dessus.
Le troisième tableau se passe à la villa hdcomeii, — charmante fabrique moitié autiuue, moitié moderne, moilie grecque, moitié napolitaine, dont les fenêtres immenses s'ouvrent fur des jardins pleins dis fleura, baignes dans l'air tiède du golfe de Naples et dans les rayons narres de la lune — les décors, disons-le en passant, sont ravissants, ce qui, quoiqu'on en dise, à l'Opéra, an Thealrc-Frauçais et à l'Odeon, ne gâte rien à la chose.
Encore un emprunt fait par le \audeville aux théâtres qui devraient avoir de beaux décors et qui n en ont pas.
La princesse et Garnioli sont en lèie a tète, — Garnioh charge d'une mission diplomatique part pour 1 Espagne. 11 fait ses adieux à la princesse en lui recommandant son protégé. ,
Derrière Garnioli, on apporte a la princesse une carte,—
c'est celle de llosswein.
— Qu'il entre et qu'il attende, dit la princesse en disparaissant dans sa chambre a coucher, sansaulrebul que d'apprendre à ce faquin d'artiste auquel elle a jeté le mouchoir, qu'un homme de sa sorte n entre pas chez une princesse de son rang sans faire antichambre.
Puis il fallait donner à llosswein le temps et le moyen d'exposer sa folie dans un monologue, et ciuiinient emporte par un irrésistible entraînement, il a pris le chemin de la spleudide villa de la comtesse, au lieu de suivre celui de l'humble maison de Marthe.
Au milieu du monologue entre la princesse.
Vlors commence une scène fort bien filée, qui s ouvre par une avalanche de dèd-d s, et qui finit par un baiser.
rioBweiii, qui ses tevanoui sous les dédains, manque de mourr sons te baiser: car dédains et baisers viennent de la princesse.
Le quatrième tableau n'est qu uu soupir d attente et un cri de douleur. Marthe, qui pressent son abandon et qui comprend qu'elle n'y survivra pas, fait promettre à son père que, partout ou elle mourra, il ramènera son corps en Allemagne pour y être enseveli près de sa mère.
Sertorius promet tout en pleurant. - Marthe, qui a quitté un instant la fenêtre par laquelle elle espère voir venir Roswein, y retourne. A peine y est-elle qu'elle jette un cri Elle vient de voir dans uue voiture découverte Rosswein à cote de la princesse. La princesse enlevé Rosswfi i n «
Le cinquième tableau est à la villa Falconieri. Lu an s'est passe depuis l'enlèvement de Rossweiii par la princesse. Rosswein est plus fou que jamais. La princesse n'aime plus.
Le vampire à la robe de dentelles et au collier de diamants a sucé tout le sang du beau jeune homme, tout le génie du pauvre maestro, il lui en faut un autre.
Cet autre est tout simplement le ténor qui jouait boabdil dans la Cktitc de Grenade.
Vous voyez que la princesse n'a choisi ni loin, ni haut
Tons les ténors, en Italie surtout, ne sont pas de» grands seigneurs, comme Mario, ou des grands génies, comme Duprez.
Tous ces détails sont donnés par la femme de chambre de la princesse à Garnioli, qui arrive d'Espagne. ■ Il va sans dire que le public en prend sa part.
La conversation est interrompue par le bruit que font en rentrant llosswein et Leonora.
La soubrette se sauve dans la chambre à coucher. Garnioli se cache sur le balcon.
Alors ou assiste à la triste lutte d'un amour se déchiran! aux mains de celui qui aime encore; tout ce que le démon le plus ima^inatif de Dante peut faire souffrir à un damne Leonora le fait souffrir à Iloswein ; elle lui ouvre l'cpiderme avec ses ongles roses, elle lui ronge le cceur avec ses dents de perle.
Vous comprenez bien que dans une pareille existence, il n'y a pas de place pour le travail, — la goule acharnée tue tout, vie et imagination, existence et génie.
llosswein n'est plus qu'un homme ordinaire, ne pouvant pas exécuter l'opéra qu'on lui a paye d'avance, et vivant, comme les domestiques, au compte de la princesse.
Après avoir pousse une scène de dispute jusqu'à son paroxisme, la princesse s >rt, laissant llosswein crachant le sang à plein mouchoir et ù moitié évanoui sur un canapé.
Garnioli profite de la solitude de son jeune ami pour rentrer en scène.
Il est effrayé de l'état de plleur et d'amaigrissement dans lequel il retrouve Iloswein.
G'cst lui qui a fait le mal, c'est à lui de le guérir.
Il essaie de faire comprendre au jeune maestro ce que c'est rpie cette adorable furie, comme on disait sous if directoire, a laquelle il a donne son coeur «i dévorer; mais de la bouche d'un autre, llosswein ne veut rien entendre, il impose silence à Garnioli. Et quand celui-ci lui déchire le cu'ur par celte brutale vérité qu'il est tout simplement le sixième amant de la princesse. Rosswein, répond à son ancien proteeteur ces deux simples mots :
- Tr MLNS.
Os deux mots semblent évoquer Leonora, qui bondit de sa chambre à coucher au bras de Rosswein, en lui disant
— Merci, mon amour, je t'aime.
Elle essaie tout doucettement, la charmante femme, de faire couper la gorge aux deux hommes.
Mais Garnioli trouve bien plus simple de terminer la discussion en allantc'tercher chez lui les preuves de ce q'i'il avance. Il a une collection de lettres de la piincesse, lettres écrites à différentes adresses et qui ne laisseront aucun doute à Rosswein.
Maigre l'assurance de Garnioli, Rosswein ne veut pas croire ; mais à peine Leonora est-elle; seule avec lui qu'elle tombe a ses genoux, qu'elle lui avoue tout; tout ce que Carnioli a dit est vrai.
Dans le premier moment de douleur, Roswein vent la quitter, partir, rejoindre Garnioli, il en a la force, il croit l'avoir du moins.
Mais être quittée, c'est une humiliation à laquelle m» peut consentir une femme comme Leonora, alors «lie redouble de séductions, de caresses, de protestations. Elle l'enlace comme une couleuvre, l'etreint comme un lièvre, le courbe comme un allhète. Rosswein vaincu, brire, anéanti, lui avoue qu'il l'aime plus que jamais, et la preuve c'est qu'il est prél a partir avec elle, pour l'Allemagne, la France, l'Angleterre, l'Inde. Sur ses pas, il ira au bout du monde ; mais il faut partir, partir à l'instant même, partir avant le retour de Garnioli.
La princesse rentre dans sa chambre, elle ne lui demande que le temps de passer une robe de voyage, et de prendre de l'argent et des bijoux.
Garnioli rentre, il a sa collection de lettres; mais la princesse en a plus avoue à llosswein que Gai r.ioli ne lui en dira jamais, llosswein a pardonne, il a repris sa chaîne. Garnioli a beau faire, Rosswein ne quittera pas la princesse.
Alors Garnioli emploie un autre moyen. Il est retenu d'Espagne i«ir la Sicile. Marthe mourante a été cherchera
lyi
Palerme un air plus doux, celui de Xaples ne l'était plus assez pour clic. Il a vu Marthe mourante; le médecin consulte lui a dit qu'elle montait encore plus d'amour que de; la poitrine, et que le retour de l'homme qu'elle pleurait, pouvait seul lui rendre la sauté.
Celte fois, Rosswein n'hésite plus, il partira; mais il ne partira pas sans dire adieu à Leouora.
Il veut entrer dans la chambre à coucher do la princesse.
La femme de chambre lui en lvure la porte.
La princesse dort.
— Kl moi, dit Caruioli, je parie ma vie qu'elle n'y est pas.
Rosswein écarte la femme de chambre, rentre et reparait avec une lettre, conçue en ces termes, ou à peu près.
— Je quitte mes amants, mais mes amants ne nte quittent pas.
Peudant que Rosswein lit, la femme de chambre veut s'esquiver, mais il la retient avec un :
— Reste là, toi ; qui fait passer le frisson dans toutes les chah-3.
Interrosèe, la femme de chambre avoue que sa maltresse est partie pour Gaëte avec, le ténor qui jouait lloabdil.
Rosswein saute sur une paire de pistolets et sort. Caruioli le suit.
Le dernier tableau est sur la roule de Gaète,— au milieu «les ruines , la décoration est encore fort belle et très-bien entendue.
Rosswein et Caruioli arrivent. Ils sont venus à grande course de chevaux ; ils ont dû précéder Leonora et le ténor
Cependant ils n'ont rien vu sur la route.
Caruioli veut calmer Rosswein, mais il n'obtient rien de lui que la promesse d'un duel en règle.
Rosswein dévore l'espace du regard.
Enfin on aperçoit une voiture, elle s'avance lentement, elle va passer an milieu des ruines.
C'est une voiture de couleur sombre et d'allure funèbre, — mais tandis que Caruioli arrête les chevaux, Rosswein n'en saute pas inoins à la |>ortiére, qu'il ouvre avec violence en criant : — Descendez.
Puis il jette un cri, recule, et cache son visage dans ses deux mains.
On voit alors dans l'encadrement de la portière se dessiner la tète pale de Sertorius.
Les cheveux blancs lui font une auréole d'argent.
SEBTonas. — Qu'y a-t-ilï (.lue voulez-vous, messieurs?— Je l'emporte en Allemagne, elle l'a désire , c'est ma fille , messieurs, — sa voix se brise, — ma lillc unique, — mon unique enfant, que voulez-vous de moi ?
CARNtoLi. — Monsieur, n'ayez aucune crainte.
SEivronus. — Je ne crains Vieu, — vous èlcsdes voleurs, des bandits, — vous n'êtes pas des artistes, — je ne crains que des artistes, messieurs ; — c'est un artiste' qui a tue ma fille, — un de vous en aurait eu pitié, — un tigre l'eût épargnée.
cmMOLi. - Passez, monsieur, passez eu paix.
B£RToBit:s. — Merci, messieurs, merci ; je l'emporte en Allemagne, elle l'a désiré.
carmoli. — Oui, monsieur, niiez en paix, que Dieu vous soit en aide.
la voiture disparaît, — Caruioli se retourne : André, v\ es-tu mon And.è? // aperçoit le jeune homme assis air un tronçon de colonnes, et 'court à lui. —Souffres-tu. mon enfant ? Comme tu es pale, donne moi ton pouls? Ah î miséricorde !
nosswEiN. — Ecoutez !
On entend un bruit de chant et de musique sur ta mer, — une baratte pa»oisée de feitx apparaît daub ant la pointe de la falaise, les sons détiennent plus distincts, la voix de Léonora s'élève chantant les adieux à Grenade. — Ross tein pousse un ijémissmenl étouffe et tombe évanoui.
carmoli, se dressant sur le bord de la falaise, sans quitter la main de Itossttein et ci ion! (tune voix tonnante :
Ijb Cygne Dahnate expire, et tu chantes, Cana^lia. — La barque s'éloigne, Carnioli tombe à genoux et porte sa main stir le <vr«r du jeune homme. — Plus rien , pauvre
enfant! - // l embrasse *t sanglote. 'Ah! prie your '»°>- Les chants s'éteignent dans te lointain.
La toile tombe.
Voila Da)ila.
Comme ouivre, c'est remarquable, distingue, littéraire surtout; l'auteur y a mis tout son tempérament, c'est maladif et fiévreux, enfant et vieillard.
Si quelque chose fait défaut dans l'oeuvre, ce n'est ni le sentiment, ni la délicatesse, ni la poésie.
C'est la virilité !
Le drame est taillé en plein dans le manteau étoile de la fantaisie, il côtoie presque constamment ce prè< ipice, qu'on appelle en art, te faux, mais s'il y penche souvent.' il n'y tombe jamais.
Ma critique sera courte.
Pourquoi, artiste, cette rage d'abaisser les artistes; si petits et si faibles qu'ils soient, les oiseaux font leurs ordures hors du nid.
Pourquoi mettre les princesses encore plus basque les artistes, ce n'est pas une raison parce que l'on est princesse pour qu'on soit sans cœur, pas plus que ce n'est une obligation d élre sans honneur parce que l'on est artiste.
L'école du bon sens a celle tendance; à quel propos, j« l'ignore; voyez la Pierre de Touche d'Augier elSandeau, il v a là aussi un artiste qui est une canaille.
Faites-vous donner la statistique du bagne, messieurs, et vous verrez qu'il y a au bagne plus de notaires que d'artistes.
RosRweiii est incompréhensible et n'a aucune excuse.
Rien .ie le force de promettre à Marthe qu'il reviendra la demander en mariage après son opéra.
Rien ne le force, au lieu de revenir chez Marthe, à aller chez la princesse.
Rien ne le force surtout lorsqu'il se fait enlever par elle, de prendre juste le chemiu qui passe sous les fenêtres de la pauvre enfant.
Tout cela, je le «lis bien, est du pittoresque, du caprice, de la fantaisie ; mais il y a quelque danger à suivre dans la nuit au bord des lac*, an sommet des abîmes, cette folle du lofjis qu'on appelle l'imauination.
Du reste, nous le répétons, l'amvre est littéraire, attachante, remarquable; et c'est une joie pour les esprits un peu élevés, que de voir des poèmes réels se substituer à ces choses sans nom, qui se composent, comme style, d'un hachis de calembours et d'approximatifs
Cela, c'est de l'art.
Maintenant que nous avons fait, peut-être un peu mesquinement, la part du poète, par cela même qu'il est notre ami, passons aux comédiens.
J'ai monte soixante drames de moi, j'en ai vu jouer cinq cents des autres, je n'ai jamais vu un drame aussi bien joue que celui-là.
Païade est spitituel, naïf, tendre, dans la première partie ; déchirant dans la dernière.
Il est impossible de donner à un visage une expression plus triste, à une voix un accent plus douloureux qu'il ne le fait dans la dernière scène, scène dont nous avons cite le dialogue. Sa sortie de la voiture est une apparition. Il parle un pied dans la tombe.
Luther est charmante, pleine de mélancolie, de tristesse, de doute. On sent l'eufanl a l'avenir ferme, vivant dans un air trop épais pour sa poitrine, n'osant sourire, et si elle sourit, par hasard, se repiochanl d'avoir souri.
Le cri qu'elle pousse en s'évanouissait t est bien lecri d'un cœur qui se brise. Cet évanouissement est évidemment le prologue do la mort.
Félix, le rôle original, le comique de la pièce, pour nous servir du terme consacré, joue l'Italien mélomane, protecteur et ïtouriu avec une verve admirable une originalité à mille facettes. C'est une chance pour un auteur d'entendre retentir, dans sou ouvrage, cette voix stridente qui donne de la valeur à chaque mot.
Fargueil a été ce qu'elle est depuis trois ou quatre ans surtout, une excellente comédienne montant un degré de l'art à chaque création. Personne ne joue le dédain comme elle, personne ne lance le mtvt comme elle, personne ne donne une physionomie à un rôle comme elle ; seulement peut-être parre qu'elle a joué Marco et y a obtenu ce que
US
les anciens Appelaient le grand triomphe, peut-être le» auteurs sont-ils trop persuades que Fargueil ne peut jouer que les femmes sans co-ur.
A ver re talent là nu peut tout jouer.
tafontaine est parfait de tout point. Il y a dans sa vie à lui des ressemblances avec crlle du pâtre Dalmate, qui font peut-être que ce rôle lui va mieux que les autres rôles. On dira oui. Je dirai non; le rôle va à Lafontaiue parce qu'il à un grand talent, et surtout un talent r.ire il se transforme. Il y a des comédiens qui ne peuvent jouer que des rôles a longs cheveux et à courte moustachu. <qui sont : monsieur un tel, et pas antre chose que monsieur un lel ; ce n'est point \\ le cas de lafontaiue. Il peut tout jouer : jeune homme, homme fait, vieillard , citadin, paysan, bourgeois soldat, bohémien, grand seigneur, amoureux, misanthrope, violent ou amer: il est toujours distingue. Son ge^te le plus convulsif reste naturel ; le pantin a ses 111» dans son luunat ; le comédien a ses nerfs dans le cœur.
Lafontaine est un grand comédien.
On a dit. quand Lafontaine a joue le Cid, qu'il ne savait pas dire les vers.
Non, rans doute. Lafontaine ne sait ras dire les vers de Corneille, si beaux qu'ils soient.
Les vers ont le ton, la couleur, l'allure de leur époque, et il faut une étude particulière pour dire ces choses là. Il faut tourner le dos au présent, s'enfoncer dans la poussière du passe, s'enfermer au milieu des tombeaux, vivre avec les morts, apprendre enfin à parler, au lieu de notre langae, la langue que l'on parlait il y a deux cent cinquante ans, langue magnifique, langue splendide, mais dont Saint- Simon est le dernier modèle.
Or, qu'est-ce qu'un comédien ? — Un écho.
Comment être l'écho d'un bruit qui n'existe plus?
I n jour je m'amuserai à traduire Romeo en vers pour Lafontaine, comme j'ai traduit Hamlet pour Bouvière.
Et vous verrez, messieurs les habitués de l'orchestre du Théâtre-Français, vous verrez que Lafontaine dit bien les
Mais les vers contemporains; mais nos vers !
Tout a donc été admirablement joué dans Dalila, même un bout de rôle de femme de chambre , peu avantageux, joue par une demoiselle dont je voudrais savoir le nom pour le consigner ici, et à qui je fais tous mes compliments.
Bravo, monsieur de Rear.fort! vous êtes de ceux qui croient que pour faire un beau théâtre il faut de? bous comédiens et de bonnes pièce-?.
Ce n'est pas l'avis de beaucoup de vos confrères.
Demandez-leur le bordereau de leurs recettes, et nous verrons qui de vous ou d'eux a raison.
Alex. Du vas.
RECAUSERIE.
l.\nOF. DU DIX DE WELLINGTON, POUR FAINE PENDANT A LA COiri.EVIUNF. DE LA IUvINE ANNE.
Je décachette trente lettres par jour; dix parlent du Monte-Cristo, huit réclament des causeries.
Je ne demande pas mieux, moi ; cela m'amuse beaucoup de causer. Quand j'habitais l'étranger, je revenais en France rien que pour cela.
Eu Angleterre on pérore; en Allemagne ou discute; en Espagne on déclame; en Italie on babille; eu France, seulement en France, on cause
Puisque je suis en France, causons.
Seulement, je ne puis pas, rien que pour causer, agrandir le format de mon journal.
Mon journal ne contient que deux mille lignes, deux mille ligues ne donnent que cent quinze mille lettres, cent quinze mille lettres par semaine font quelque chose comme douze mille lettres par jour!
Douze mille lettres hier, douze mille lettres aujourd'hui,
douze mille lettres demain, c'est bien gentil ce me semble.
Après tout, je puis vous retrancher llarolde, et Oclate Auguste, et vous donner de la causerie en place- Douze mille lettres sont douze mille lettres, et il me fatigue moins de causer que de composer.
Tenez, c'est si vrai que mou journal fait, j'enlève quatre colonnes de roman pour causer avec vous.
Je vais vous raconter l'histoire de la bombarde du duc de Wellington, prévenant d'avance que je ne repondrai pas aux réclamations.
Quelquefois mes histoires tournent un peu au conte.
Les contes sont amusants, et La Fontaine, qui s'y connaissait, demandait qu'on lui contât Peau d'Ane.
Par malheur, on no fait pas Peau d'Ane, ou l'équivalent de Peau d'Ane, tous les jours.
Commençons donc notre histoire.
11 y avait une fois dans Saint James-Park une bombarde llisez mortieri avec cette inscription :
Duc Wellington. DeticlU (lattis, apud Salamancam, houe bombardant nunijuam erauditam cepit.
Voici l'histoire de ce mo' tier. Elle n'est pas à la gloire de la nation française. Mais, que voulez-vous, la vie d'un conquérant ne sé compose pas rien que de jours qu'on appelle Rivoli, les Pyramides, Marengo, Austerlitz, Iéna et Friedland. Elle a ses jours de brume après ses jours de soleil.
Toute médaille a son revers.
Le 12 juillet 1812, le duc de Wellington remporta donc une grande victoire sur le due deitaguse. I-es Anglais appelèrent la bataille, la bataille de Sntamauque. Les Français l'appelèrent la bataille des Arapiles. Mais cela ne changea lieu au résultat, — le fait est que nous fûmes battus.
I/C duc de Wellington nous prit bon nombre de canons dans cette affaire, et entr'antres un mortier, complètement neuf, et qui n'avait jamais tire.
Pourquoi le duc de Wellington s'attacha-t il particulièrement a ce mortier? — Est-ce à cause de sou innocen.ee ?
C'est probable.
Mais il écrivit au lord-maire.
• Mylord,
< La présente est pour vous annoncer que je viens de remporter prés de Salamanqueune grande victoire sur les Français. Je leur ai pris bon nombre de canons, parmi lesquels un mortier qui n'a jamais fait feu. Je désire que vous lui trouviez une place bien vue et qu'il soit expose à la curiosité des habitants de I/mdres, avec une inscription latine qui indique son origine.
• J'ai l'honneur d'être, etc. •
P. S. Je sais bien que cela ne vous regarde pas. Mais comme le roi est fou, comme le prince régent n'est occupa que de ses plaisirs, je m'adresse a qui je puis, et non pas à qui ie voudrais.
Le lord-maire était le héros de la Brasserie de l'époque, comme l'est aujourd'hui Whitbreadou Barclay-Berkim
Le lord-maire savait l'arithmétique, jusqu'à l'algèbre, mais il ne savait pas le latin
Il fil venir le premier secrétaire du premier chambellan, lui montra la lettre de lord Wellington, lui annonça l'arrivée du mortier, et lui expliqua son embarras sûr deux points :
L'endroit où le mortier devait être exposé.
La rédaction de l'inscription.
Le pn
nner secrétaire du premier chambellan était un
élève de l'Université d'Oxford; il avait double sa philosophie, avait etecinq fois premier prix en thème.
Mais, depuis sa sortie du collège, n'ayant pas eu l'occasion de parler le latin, il l'avait tant soit peu oublie.
Il commença par discuter, avec lo lord maire, l'endroit ou l'on placerait le fameux mortier.
Il n'y avait pas de musée a Ix>ndres. — On en faisait bien un à Charing-Cross, mais il n'était pas fini.
11 y avait bien la tour de Londres, — l'hôtel des invalides de mer fonde par Guillaume III, et l'hôtel des invalides de terre fonde par Ellen Gwynn, appelée familièrement Nelly Gwynn.
Nous vous dirons plus lard ce que c'était que Nelly Gvvynn.
Mais l'hôtel des invalides do mer est a Greemvich, — rVst-a-dire a deux heures du centre de Londres; et l'hôtel des invalides de terre est dans le. bourg <le Chelsea , — à la même distance à peu pies que Grcenwich.
Itestait la Tour.
Mais les étrangers seuls visitent la Tour.
Les désirs de Sa Grâce lord Wellington n'étaient donc qu'à moitié accomplis, puisqu'il voulait que son trophée fut bien en vue.
11 est vrai que le lord-maire, que la chose ne regardait en effet aucunement, puisque sa juridiction ne s'étend pas au delà de la Cite, pouvait renvoyer la balle à qui de droit.
Mais quand on a l'honueur d'être chargé d'une pareille commission par un homme comme Sa GrAce lord Wellington, — ou fait ce qu'il demande, ou l'on crève à la peine.
Heureusement il vint une idée au premier secrétaire du premier chambellan : c'était de demander au directeur des parcs et des châteaux royaux une place pour le fameux mortier dans Saint-Jaines-l'ark.
Il va sans dire que la place fut accordée avec enthousiasme.
Restait l'inscription.
Dix ans auparavant, le premier secrétaire du premier chambellan 1 1 ûl faite sans hésitation aucune. — Mais, nous l'avons dit, depuis son premier prix de thème, remporté en 1799, — il s'eiait un peu rouille.
Il eut l'heureuse idée de s adresser a la société royale de Londres , qui n'est rien autre chose que l'Académie des inscriptions et belles-lettres de la Grandc-brelagne.
Elle se compose, comme la notre, d« quarante membres.
Sur ces quarante membres, il y eu avait trente-neuf qui n'avaient jamais su le latin.
Le président jugea donc inutile de les rassembler
Ije président était le révérend John Luxtou.
Moins les études sur Virgile, il pouvait représentera Londres ce que M. Tissol représentait à Paris
Le révérend père Luxton avait franchi le détroit et visite la capitale de la France. H avait passe sur la place Vendôme, s'était arrête devant la colonne, et avait lu et retenu la magnifique inscription que rédigea l'Académie sur l'ordre de 1'Kmpereur.
Cette inscription. Dieu merci, nous pouvons encore la lire aujourd'hui, vous, — moi, — nous, — tous tant que nous sommes.
Elle est conçue en ces termes :
Nea polio. Impcrat Aujç, Iti'lli GiTiiiaiiici. line moniimcntum Kx xeo pnfligJti. irimestri spalio Ervxit.
Ce qui signifie, mol à mot :
N/arque Polion, gunênl d'Auguste, A eU'vé ce loiiihcau, par l'espace trimestriel Dp la guerre de U'-rmariicus, avec l'argent Du vaincu.
Cette inscription si claire, si élégante, qui dit si bien ce qu'elle veut dire, l'avait toujours frappe, et il s'était promis, l'occasion s'en présentant, d'enrichir Londres d'une provision de barbarismes non moins solennelle.
L'orcasion se présentait.
Le révérend John Luxton i-ecut donc le premier secrétaire du premier chambellan, comme Fourier eut reçu le capitaliste qu'il attendit pendant dix ans. de midi à deux heures, et qui devait lui apporter les six millions nécessaires a la fondation de son phalanstère.
Après avoir pris connaissance de la lettre, avoir tressailli de joie et mugi de plaisir.
— Ilabrs terbum, lui dit-il avec un sourire aussi agréable que peut le grimacer un savant.
Pour ceux qui se trouveraient dans le cas des trenteneuf membres de la Société royale, c'est-a-dire qui ne sau-
raient pas le latin, hàtons-uous de dire que llabcs verbun veut dire :
Vous avez la pat oie :
Le premier secrétaire du premier chambellan ne parlait pl.is la langue de Ciceron, mais il l'entendait encore. Aussi repondit-il en anglais.
Illustre savant, vous connaisse! les désirs de Sa Grâce lord Wellington qui nous fait l'honneur le s'adresser à nous, quoique la chose ne nous regarde pas, mais comme c'est un grand philosophe en même temps qu'un grand gênerai, il a devine que la besogne que l'homme en gênerai fait avec le plus de plaisir, c'est celle qui ue le regarde pas.
— Yes, repondit le révérend faisant une concession à l'idiome maternel. Sed tpiœcumquc materitv de lacis et hominibus mihi sunt nrccssarhr for to do mtj inscription in latinum.
Ce qui voulait dire pour ceux qui ne sauraient ni l'anglais ni le latin.
— Oui, mais quelques renseignements sur les hommes et les lieux me sont nécessaires pour faire mon inscription latine.
Maintenant qu'il est bien établi que le premier secrétaire du premier chambellan entend le latin, et que le révérend John Luxton parle anglo-latin, nous demandons à nos lecteurs de nous permettre de continuer le dialogue eu français, ce qui leur sera plus commode et a nous aussi.
— Ouel était d'abord le nom du gênerai qui commandait à Salamanque demanda le révérend John Luxton.
— Illustre savant, répondit le premier secrétaire, je ne sais pas le nom du gênerai qui commandait à Salamanque, mais je sais que c'est le maréchal of Fine Moon (I), qui commande en Andalousie. Je crois donc que vous pouvez âans crainte mettre la défaite de Salamanque sur le compte de ce gênerai. Maintenant, comment traduiriezvous en latin : of Fine Moon.
— ILen de plus facile, dit le savant. Pulchra lunoe tuariscalchus.
— Très-bien, dit le premier secrétaire. Maintenant, passons au mortier, à un mortier qui n'a jamais fait feu, vous savez, car il faut constater ce fait, que le mortier n'a jamais fait feu ; c'est le souhait le plus ardent du noble lord.
— Diable ! diable ! diable ! fit le savant, comment traduiriez-vous cela?
— A Oxford, nous eussions dit ; Qui numquam fecil iy~ nem.
Le savant lit une grimace.
— C'est long, dit-il, et cela s'écarte du style lapidaire , qui est le plus concis de tous les styles. Voyez l'inscription de la colouue de la place Vendôme: triu.eslri sputio, comme c'est élégant: il s'agit donc de ne pas rester au-dessous de nos voisins les Français.
— Si nous mettions mortier vierge, virgin mortar, ce serait aussi concis que possible.
— Mais, indécent jeune homme, shocking ! shockingl Songez (pie 1er. femmes lisent tes inscriptions. Puis, comment traduiriez-vous mortier en latin ?
— Au collège d'Oxford nous disions tormenlum bcUicum.
— Le révérend secoua la tète.
— Vous repoussez tormenlum betlicum? demanda le premier secrétaire.
— Je le repousse et avec, raison, cette désignait u a été inventée après la bataille de Crecv par le poète écossais Uuchanam pour dire Canon. — 11 dit peut-être ma' ce qu'il veut dire, mais enfin, c'est adopte dans le latin do l'artillerie; d'ailleurs, ce n'est point un canon qu'à pris Sa Grâce. — C'est un mortier.
— C'est juste... si nous disions catapulta?
— Cela voudrait dire catapulte, et catapulte n'a jamais voulu dire mortier.
— Quelle diablesse d'idée avait donc Sa Grandeur Lord Wellington de prendre un mortier quand il pouvait prendre toute autre chose?
il). De ttellune. Seulement In premier secrétaire traduit • Bcl'e Lune, ce qui est bien excusable clic* un étranger.
— Oui, mais c'esl un mortier qu'il a pris, et maintenant qu'il l'a pris, que roulez-vous, il ne peut plus le rendre. — Ces gascons de Français diraient qu'ils le lui ont repris.
— Si seulement if avait fait feu ! dit le premier secrétaire, nous ne serions qu'à moitié embarrassés.
— Oui, mais il n'a pas fait feu.
— Si nous mettions tout simplement en anglais, — Morlar wilhout lire ?
— Que dirait la colonne de la place Vendôme? — Une inscription eu langage vulgaire, maissachez, jeune homme, que les Français ne sont fiers quand ils regardent la colonne que parecque la colonne à une inscription latine, nous avons une occasion d'être fiers,en regardant le mortier de Sa Grâce, ne la laissons pas échapper.
— Si vous aviez un dictionnaire de John Rond.
— Le commentateur d'Horace?
— Oui, — il était contemporain du bombardement de Gênes, et par conséquent de l'époque à laquelle les mortiers furent inventes. . .
— Vous ave/, raison jeune homme.
— Le révérend .tendit la main vers la bibliothèque et en tira John Bond.
— Mor-mor nmr, voilà, voilà, morlar, to morlar président, Président à Mortier.
— C'est tout?
— C'est tout.
- Le savant et l'adepte se regardèrent consternés. Le savant se gratla le front.
— Que disiez vous, tout-à-l'heurc, jeune homme, à propos de l'époque ou vivait John Bond ?
— Je disais qu'il était contemporain du bombardement de Gènes,
— Eurêka ! s'écria le savant en saisissant sa perruque à pleines mains.
— Vous l'avez trouvé, s'écria le premier secrétaire, — Vous avez trouvé le nom latin de mortier?
— Bom-bar-da, dit majestueusement le Révérend.
Le jeune homme s'inclina devant celte illumination du jjénie.
— Bombarda, reprit-il , quelle onomatopée ! — On di-, rail qu'on entend le mortier lui-même.— Bom-bar,— mais à propop, on ne l'a jamais entendue, la bombarde, puisqu'elle n'a jamais fait feu.
— Repète, jeune homme, s'écria le savant, répète.
— Je disais qu'on ne l'avait jamais entendue, votre bombarde.
— Numquam exauditam ! — Je tiens mon inscription.
— Ah I par exemple, fit lo premier secrétaire, voilà qui est beau, voilà qui rend mot pour mot le qui n'a jamais fait feu !
— Hein, dit le révérend John Luxton en se rengorgeant, nous dirons donc :
— Dux Wellington, devictis Gallis, apud Salamancam, hanc Itombardam numquam exauditam cejiit.
— Oui, nous dirons cela, répondit le premier secrétaire.
L'inscription fut proposée dans ces termes aux trenteneuf autres savants, qui no firent aucune objection.
La bombarde fut donc placée à Saint-James-Park, à l'endroit où elle est encore aujourd'hui, et l'inscription gravée sur le socle par un marbrier de Hamstead.
En 1814, après la bataille de Toulouse, qui n'avait point tout à fait fini comme celle de Salainanque, lord Wellington, rentrant dans sa maison de Hyde-Park, prit à peine le temps de quitter son waler proof de campagne, et courut au Park-Sainl-James pour voir si son trophée était exposé et glorifie d'une façon digne de lui.
Mais les chevaux de frise étaient là, qui, lord Wellington comme les autres, empêchaient tout le monde d'avancer.
Sa Grâce prit son lorgnon et parvint à déchiffrer l'inscription à distance.
11 fit une légère grimace et lut une seconde fois :
Pux Wellington, dteiclis Gallis, apud Salamancam liane Bombardam numquam exauditam cepit.
Oh! oh! murmura-t-i), que veut dire ceci, te général Wellington, les coqs étant vaincus prés de Salamanque, prit celte homl>arde qui n'avait jamais été exaucée. — Il me semble que ce n'est point cela que j'avais demandé.
Il envoya chercher le savant.
Le savant, qui s'attendait à des compliments, Be tenait tout prêt.
Il accourut.
— Quel est l'Ane bâté qui a fait cette inscription ? demanda le duc.
— C ost moi, dit le savant, qui avait mal compris les premiers mots, vu qu'ils avaient été dits en langue vulgaire.
— Ah ! c'est vous. Eh bien, faites-moi le plaisir de m'expliquer ce que vous entendez par le t coqs étant vaincus ; estce que vous croyez par hasard que la bataille de Salamanque a ete un combat de coqs? . , , . • - ..
Votre grâce sait, répondit courtoisement le révérend John Luxton, que Gatlus veut également dire Gantois ei coq. .
— Mais ce ne sont point des Gaulois que j'ai vaincus ce sont des Français, — des Gaulois ! des Gaulois ! On veut me confondre avec Camille; et faire croire que c'est moi qui ai battu Brennus !
— Voyez la colonne de la place Vendôme, on y confond bien Napoléon Empereur des Français avec Nbaroie, Poi.io général d'Auguste.
— Vous êtes sûr ?
— Parfaitement !
— C'est égal, j'eusse préféré Francis devictis.
— Pardon, Votre Grâce, mais cela eût signifié : les Francs ayant été vaincus, et l'on vous eût confondu avec
César.
— Eh bien ! demanda le duc, où eût été le mal ?
— Le mal eût été en ce qu'il n'y eût eu qu'un César, mylord, et qu'ainsi il y en a deux.
Le duc accepta la raison .
— Eh bien soit, dit il. je passe par dessus Gallis devictis, mais numquam exaudttam, st je me rappelle bien le latin que m'apprenait mon précepteur quand j'étais simple marquis de Wellesley, bomberdam numquam exauditam signifie une bombarde, non pas qui n'a jamais fait feu, mais qui n'a jamais été exaucée.
— Exaucée, c'e3t vrai, repéta le savant John Luxton profondément consterné.
Mais tout à coup, retrouvant dans l'imminence même du danger sa présence d'esprit,
— Oui, dit-il,— exaucer, et c'est bien cela que j'ai voulu dire.
— Expliquez-vous ?
— Que demande un mortier ? Quel est son désir le plus ardent, son vœu le plus cher?
— Je n'en sais rien, répondit le duc.
— N'est-ce pas de faire feu ?
— Sans doute.
— Eh bien, Monseigneur, le vœu de cette honorable bombarde n'a jamais été exaucé, puisqu'elle n'a jamais fait feu, numquam exauditam, jamais exaucée ! Je n'ai pas voulu dire autre chose.
Cette fois ce fut Sa Grâce lord Wellington qui courba 1» tête et qui avoua qu'il avait tort.
Le révérend John Luxton fut nommé précepteur du jeune marquis de Wellington, avec trois cents livres d'appointements annuels, ei une rente viagère de l/undrfd Pounds, autrement dit de deux mille cinq cents francs.
Alex. Dumas.
Alex. Dumas.
Seul proprUuiro et uni vMkUhit do thnU-Cn."-
Pari.. Imprimerie d* E. Briêr* «t C\ m* Saioto-AniM, U.
1" ANNEE. N" ÎO im MIIMEIIO, Ift CEWTMMK» JEUDI 25 Jt IN 1857.
Toute ii fin i et i -prodiirtloa nnnl Inli ril I >.
JOURNAL HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE
rt'Bur' et mininv:
PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL
. °" » , »b©n»* • Parte, an bureau da Journal, rue Motru -n*mr de» * l noire*, n» 11.
FRANCE i l ÉTRANGER:
™* Un an. . 8fr. "C Angleterre. , .. Un «n. 13 0. — c. Piémont l'n an, 15fr. --c.
— ?i« moi». 4 40 Belgique. ... Un an, 13 30 Portugal Un an, 11 80
IWpnrtnwmti. . . Un an. . 10 Ktpngne Un an, 13 «0 Prune Un an, 13 50
— Six moi». 5 «0 Naple» Uu an, 15 •« Roaaie Un an, 13 SO
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CAUSERIE AVEC MES LECTEURS
Cher» lecteurs,
Ce jour, ce grand jour du Derby, auquel noua étions convoqués de Paris, — ce carnaval de Londres qui n'a pas de, carnaval, était enfin arrivé.
A dix heures, une immense calèche pouvant contenir dix personues et sanglée de tous eûtes de paniers contenant des pâtes, des poulets froids, des homards, du vin de Bordeaux, d u vin de Champagne gl do |q place, s'at relait devant la porte de London Golfes llouse.
Elle était attelée de quatre chevaux, conduits par deux postillons en Itaumont, Itotles à n-lioussis, culotte» blanches, gilets blancs, vestes et casquettes roses.
Nous nous y installâmes et la voilure passa sans transition de l'immobilité au galop.
Le galop, c'est l'allure du Derby day.
Ce jour-là, tout va au galop, même les dues.
Tant que nous filmes dans les rues de Londres, nous ne vîmes pas grand changement avec l'asi>ect ordinaire des rues ; seulement on pouvait remarquer que pour une voiture qui nous croisait en sens inverse, dix suivaient le même chemin que nous.
Le temps etail magnifique et promenait une belle journée de poussière.
La poussière est tellement une des conditions indispensables de lu AHe» que les femmes, d'habitude, font faire pour le jour du Derby des robes qui ne leur servent quo ce jour-là.
Los hommes, de leur côté, avaient pris des précautions
Diqitized by CooqIc
LE MOKTE-CRISîO.
contre la poussière, le grand ennemi du jour; tous ceux que nous rencontrions portaient à lents chapeaux des voile? bleus, bruns ou vet is, qui dormaient A quelipics-uns d'entre eux. a: loi este ut s de quinze ans. frais rt roses comme les crocus qui poussent dans les prairies, l'air d'amazones de mon ter s
I,i population stationnait, placée en haie, aux deux côté* de la rue.
Au fur et A mesure que noua nous éloignions du neiir de la cile. au lieu que celte haie s'cclnirrlt,an lieu (pie les voitures diminuassent, la haie s'épaississait elles voilures devenaient plus nombreuses et surtout plus diverses.
C'était une exhibition peucrale de tontes les voitures connues, non-seulement dans la carrosserie, mais dans la charronnerie anglaise.
Essayons de donner une idée de ces différent* spécl^ mens.
C'était d'aliord la voiture nationale, le stag(-cnnch) \ê f<)iir-hi-haiid, c'est-à-dire le quatre en mnin, bArco qhe lë même cocher conduit quatre chevaux en main : dans le§ tempsordina ! res, les chiens sont dans le coffre, les dômes; tiques derrière, et les maîtres et les amis detnnt.
Ce jour l\, le; chi »ns étaient restés ait chenil et leî domestiques A l'autichimbre. Tout, intérieur, impériale, devant, derrière était encombre de mal 1res.
C'était le miril-c.tac'i, cette concurrence que les entreprises commerciales font au stnge-roneh , et qui, dans un jour solennel connue celui du Derby, avec ses deux ou ses (jualre chevaux, voiture de vin»! A vingt-cinq amateurs.
Celait le cmriage, calèche de famille, véhicule ordinaire de la bourgeoisie, où s'entasse cette population sans fin, elagee comme une flûte île Pan à dix, douze et quinze tuyaux , qui se compose du père , de la itièro et des enfants, ceux-ci infinis, sans nombre, parterre de camélias blancs et roses, chacun, depuis le bouton jusqu'au calice, épanoui A son degré de floraison.
L<? sociiibfe. «orle de wursl immense, dont le nom indique la qualité, et qui est destiné , non seulement à entretenu-, mais à resserrer, entre huit a dix personnes .Jes liens de la société.
Le ttraicc . grand coupé a quatre personnes , qui , ce jour-là, en porte invariablement dix . quatre dans l'intérieur, plus un enfant qui se lient debout à chaque portière, deux sur le siège de derrière, deux sur le siège de devant ; total dix, chiffre aunoucc.
Le biouqhiim — prononcez le Urouin, — Inventé par lord Brougham pour se rendre au parlement, sans avoir l'obligation d'y mener personne A ses cotes. Dans le brougham, coupe microscopique comme épaisseur surtout, il y a juste place pour le ministre et son portefeuille ; ce jour-là il continu: do quatre à six personnes.
Le fondait, voiture popularisée eu France par la pièce que Scribe a fait sur elle pour les ffalctls de Perlcl, pas^e depuis dans notre usage , mais relègue aujourd'hui chez nou3 dans les vieilles écuries du f inbourg Saint-Germain.
U> Iwidolees, diminutif du landau, comme le brougbam èst le diminutif du coupé ordinaire.
Le mail-phatlon, récipient ordinaire de quafre personnes, qui devient, ce jour la, sur la route d'Epsom , ce que lé corricolo est tous les jours sur la route de Torre de Greco à Naples.
Le dntj-cart , la voiture des chu-us , on les maîtres ne sont consider. -s que comme des êtres secondaires; le jour ïht Derby, deux famines remplacent d'ordinaire les domestiquas et vo:it à reculons, ayant pour appuis le dos des deux hommes <pii vont en avant.
Le ah leihtiiHl, la voiture du village, avec laquelle
on va entendre les prêches et b?s sermons, qui conduit aux enterrements, aux baptêmes, mit fêtes, aux noces ; c'est notre chariot, plus la suspension. En Angleterre, toute voilure esl suspendue.
Le lirrnk avec sort coetier élevé qui semble, du haut de sorl siège, niar.œtfreir son bâtiment comme un conlreftiailrte fait de soH navire du haut du beaupré.
Lr-s rinqumM espèces de tilbinyt que nous connaissons, depuis le lilbttrjf A patin jusqu'au tilbury A télégraphe.
I/? bltljQif, dont nous avous lait boghey, et qui est en réalité, le modeste tape-cul.
Ijp former xr>irl, la voiture du fermier.
Im êiricei'4 (Irai/, la voilure du biSsseuf.
Le Kritigon, tapissière de campagne. u mnfred'» *, c'est A dire k toiture anglaisé bar excellence.
éOh : noits ne savons par qttei autre nom dégtiiser la Voilure A la Voltaire Avec itid cacher en croitjtë.
Le Ilnntoih pdiftii safet^ qné l'on reiironlré A chaque pas dans les nié» dé Londres* et dans laquelle lé clieëi est assuré contre les accidents.
L'ùmtitbnè, qui n'a pas besoin de description.
Le ttilidtm, avec ses deux chevaux en arbalAte.
ï.eflif, notre berlingot, r'esl-A-dirc tout ce qui est voiture de louage.
Le posl-chaise, création anle-dilufienne cbez nous depuis plus de 30 nhs.
l.e n««i/-f traîné romme l'indique son nom par des ponnys.
Le doiikij-chnitf. nu la chaise aux ânes.
Lutin, le tir.erfi-ehnise. qu'on ne voit. qu'à. Londres, et dont la traduction littérale est la voilure du itimotieur.
Kh bien, cliers lecteurs, (Igurec-voiis toutes céÉ voitures de foime&variees, de constructions diverses, li lèés de leurs cours, de leurs remises, do leurs hangars, lotis ces animaux de races, déformes, dé graudeursdifferentes, sortis de leurs boxes, de leurs écuries, de leurs ctables, les valides aussi bien que les eclopes. les virants aussi bien que les mort», tout cela roulant, trottant, galopant sur celte route d'Fpsom comme dans une autre vallée de Josanhat, se heurtant s'accroe bant. se renversant avec un bruit d'ossements froisses, semant la rofito de débris auxquels personne ne fait attention, d'épaves q.ie personne n'évite, de naufiagW, que personne ne recueille ; là. coritme paflbht, la force dominant, les grands écrasant les petits, chacun pris de la rage d'arriver avant son voisin et tourmentant de son mieux le malheureux quadrupède qui l'aide à accomplir ccllé œuvre (le vanité.
Et remarquez que ce que je vous dis là, ce n'est pointa propos d'une agglomération partielle sur un point particulier. Non, c'est partout : depuis 1j Vaux-Hall jusqu'à Epsoin, c'est-à-dire pén l.mt sept lieues, on vogue A pleines voiles, au milieu d ecueils mo ivaus, parmi lesquels ilfatil être non seulement cocher, mais pilote, attendu que vous avez bien plus affaire A des vagues qu'à des rochers.
Kl chaque vague crie, hurle, murmure, glapit, jure chante, menace, maudit, mille, car elle a depuis qualrt jusqu'à vingt lèles.
C'est que les courses en Angleterre, et surtout les coursesd'Kpsom, voyez vous, chers fadeurs, ce n'est pasco ntre ohe« nous la Marche ou Chantilly, une affaire de luxe. N<n; c'est une fête nationale A laquelle chacun prend sa pari, et A I. q uelle chai un veut alisier, riche com'raé pauvre, gentleman comme ouvrier . on l'i.lt'nd 01 zk mois, ou en parle pendant six, on s y prépare pendant trois, et l'on S «H so v ent quelque ois plus longtemps qu'on ne l'a attendu, qu'on u'eu a parie, qu'où ne s'y est prépare.
LE MOtfTE-CKISTO.
Avec notre calèche moustre, nos quatre chevaux, nos deux postillons, nous èlions nature Icment ranges parmi les oppresseurs, et du haut du siège de devant, d'où il commandait la mantruvre, M. Young ne répondait à toutes les railleries, à toutes 1rs malédictions, à toutes les menaces, â toutes les chansons, à tous les jurements, à tons les murmures, à tous les glapissements, à tous les hurlements, à • tous les cris que par ce mot :
— Forvvard ! fonvard !
Et la voiture allait en avant, emportée comme le char do la foudre dans un nuage de poussière qui ne permettait pas de se voir à vingt pas.
Un peu avant d'arriver à Morden, nous trouvâmes un stage-eoach à quatre chevaux, arrête au beau milieu do la route.
Nous disons à quatre chevaux, nous devrions dire à trois; on avait mené les pauvres bêles si grand train, qu'une des quatre venait de tomber frappée d'un coup dé sang.
— Saignez-le ! saigner le! criait-on de tout côté.
Mais bast ! les propriétaires n'avaient pas le temps , il fallait arriver à Epsom ; un mail-coach qui venait derrière.
Avec ce matl-coach, il y avait pari.
Ou se contenta donc de couper promptement les traits, d'attacher le cheval dépareillé en arbalète, et on repartit laissant le cheval mort au milieu du chemin.
Au moment où nous arrivions au sommet d'une colline rmi domino le champ de course d'Epsom, et cela à travers mille dangers, la plupart des chevaux qui montaient celte colline avant pris prétexte de son escarpement pour aller 1 en arrière au lieu de continuer daller en avant, au moment, dis-je, ou nous arrivâmes au sommet de cette colline, la première course parlait.
Par bonheur, c'était une espèce de prologue, une course d'essai; la second seule eiail importante.
Tous les véritables parieurs s'étaient reserves pour cette seconde course.
Elle devait, en elle», résoudre cette grande ques'ion
Un cheval qui avait été le favori d<ins deux nu trois courses, et qui les avait bravement gagnées, s'était laissd Lattre à Xewmarket, comme un pleutre, par un cheval à peu près inconnu, de sorte qu il avait perdu sa popularité.
L'enjeu de son maître à Newmarket était de mille guinees.
Ce cheval s'appelait Hlink Donny, ce qui traduit à peu prés, comme toute traduction, veut dire, lo Joli Clignolleur.
Cette fois, l'enjeu de son maître était de 27,000 livres, c'est-à-dire de 675,000 fr. Le maître confiant était M. Anson
Ou pariait, en général," vingt contreun, tant Itlink-Boimy était en défaveur.
il en résultait donc que cette première course, à laquelle nous n'assistions pas, était, comme je l'ai dit, sans grande importance.
D'ailleurs, il y avait une préoccupation qui l'emportait ■sur toutes les autres.
C'était d'entrer dans le champ de course.
Il fallait, pour arriver à ce but, franchir une barrière onverte, bien entendu, mais n'offrant qu'une dizaine de .mètres d'ouverture.
Supposez la passe de Calais pendant une tempête avec cinq cents Uilimeuts, qu'est-ce que je dis cinq .enls, mille, iiix mille, .'e tout.- forme, de toute- grandeur, de tout ioi.n..go, depuis :e tuasse -marée jusqu'au vaisseau a
trois ponts, tout cela se pressaht pour entrer, avec les nuits qui se brisent, les voiles qui se déchirent, les membrures qui craquent, et vous aurez une idée de l'entrée de notre frégate, dans la passe d'Epsom.
La passe franchie, on se trouve plus à l'aise.
fl ne s'agissait plus que de naviguer à travers un o:can de piétons.
Trois cents mille personnes à peu prés.
Voilà où est le vrai spectacle. — La course n'est qu'un détail.
Le jour du Derby reste pour les Auglais eux-mêmes nn phénomène inexplicable et surtout indescriptible.
Figurez-vous un mélange inouï d'êtres da toutes les conditions : un monde tout entier enfermé dans des limites d'une lieue carrée. — Londres envoyant dans ce chaos social un échantillon de tout ce qu'd possède, pour faire un Londres saus maisons, un Londres avec ses pompes, ses misères, ses richesses, ses vices, son luxe, ses gentlemen, ses fripons, ses cockneys, ses lords, ses imbéciles, ses iilous, ses duchesses, ses petites marchandes, ses lilles publiques , kaleïdoslope fantasque, cosmopolite, gigantesque, multiple, présentant à la fois toutes les faces d'une société indéfinissable, immense, bruyante, varice, orageuse enfin, comme l'Océan.
Au milieu de tout cela, pareils à des roches immobiles au milieu des vagues mouvantes, des baraques de toute espèce, depuis la tente en grosse toile d'Alger, a l apparence luxueuse, où l'on débite le Porto, le claiet, le gin, le cognac, les petits gâteaux, jusqu'aux modestes parasols de canevas goudronne, sous lesquels les petites filles d'Egypte, aux oiï|»eaux fanes, mais harmonieux de couleurs, vous promettent, pieds nus et eu haillonselles-mémes.des fortunes do nabab, pour la bagatelle d'un demi shilling ; — des joueurs d'orgues, des sal.imhanques, des orchestres ambulants, des danseurs, des montreurs de singes, des mendiants, des gamins qui peuvent à peine se tenir sur leurs pieds et qui se tiennent sur la tête, des enfants sevrés d'hier et qui grimpent comme d?s mousses microscopiques à de longues échelles posées en équilibre sur le nez paternel, lequel même, dans l'elatordinaire, indique par sa déviation carlilagineufe tout ce que ce membre si essentiel au visage a souffert des devoirs bizarres qui lui ontele imposes en dehors de sa destination ; —de hâves vagabonds, aux mailhts râpes et poussiéreux, qui rampent, se tordent, s'arroudissent, se cambrent, se raccornisseut de manière à détruire toutes les théories adoptées sur l'usage et la facullativitc.— tant pis si je fais un mot — de l'épine dorsale : — des petites filles sur dse echasses, des polichinelles, fies musiciens nègres, tout c.da grouillant entre les roues d. s voilures, les habits noirs, les robes de satin, bravaul les flèches cl les bâtons.
Expliquons ce que nous voulons dire par ces mots— bravant !es flèches elles bâtons.
Il y a deux jeux privilégies aux courses d'Epsom, et qiù s'établissent au beau milieu de la fou'c, saus s'inquiéter de torts graves qu'il» peuvent faire à la foule.
("est le jeu de l'arc et le jeu des bâtons.
l„e jeu de l'arc n'a pas besoin d'être e'xpliquè.
Il y a trois buts :
Une carte ronde.
Un nègre.
Un dame en grande tnitette.
Il va sans dire que carte ronde, nègre et dama en grande toilette sont en cartnu.
Il y a nue domaine d'arcs en faisceau et douze on quinze douzaines de (lèc hes placées, douzaine pur douzab.e, dnug des carquois creuses eu terre.
LE H0NT&-CW8T0.
Arcs et flèches forment une ligne placée à cinquante pas du but.
Moyennant sis pence (ont le momie, gentleman comme, mendiant, mains à gants de peau de Suède, mains calleuses, ont droit de venir prendre un arc et douze flèches.
Chacun choisit son but,— on est même libre de choisir les trois— fait ses paris avec son voisin et tire ses douze flèches.
Nous disons fait ses paris, parce que le jour des courses d'Epsom, sous la forme de grains de poussière probablement, la contagion flotte dans l'air.
Chacun en avale sa part et devient enrage.
On parie sur tout, chaque chose est un prétexte, une occasion, un motif de paris.
J'ai vu à l'arc des gens parier, qu'au lieu d'envoyer leur flèche au but, ils l'enverraient dans lo derrièie d'un honnête cockney qui passait, donnant le bras à sa femme et à sa fille.
Le parieur gagnait ou perdait, mais il accomplissait le pari.
Le jeu de balon consiste à abattre des poupées, des pelotes, des boites, des polichinelles, placés sur de.* lw>guettes fichées en terre et de trois pieds de hauteur.
On a douze bâtons pour six pence.
Chaque hàlon représente le tiers d'un manche a balai.
On jette U-s bâtons comme on veut, en douceur ou à haute volée.
Le joli, le plaisant, le suprême. esi d'atteindre avec les bâtons non-seulement les baguettes, mais encore le marchand ou la marchande qui se tient derrière, saule en l'air, on bondit à droite et à gauche, griot] qu'il est menacé de face, à gauche ou à droit*-.
Il en esl des bâtons comme de l'arc
A l'arc, celui qu'on vise avant tout — c'est le malhenieux gamin, qui court sans arme défensive aucune, an milieu, de cette grêle de flèches qui part à la fois de douze arcs el de vingt-quatre mains.
Au bâton, c'est le marchand.
Vous figurez-vous ec s deux jeux au milieu d'une foule compacte
l'n jour, les spéculateurs eu plein vent d'Epsom en arriveront à établir, au milieu de la foule, un tir au pistolet — comme ils ont établi des tirs â l'arc et au bâton — et certainement personne nes'y opposera — pas même la police —qui est invisible, ne se mêle de rien, ue s'occupe de Heu — n'existe pas.
Nous parvînmes, à travers celle multitude que l'on sépare au galop, sans plus s'inquiéter de eaux que l'on écorne qne les tireurs d'arc ne s'inquiètent de ceux qu'ils piquent et les jeltours do hâtons ceux qu'ils meurtrissent.
Nous parvînmes donc au groupe principal des voitures
Deux ou trois mille— je ne lésai pas comptées, mais puisque l'on parie, je parierais plutôt pour plus que pour moins.
Il va sans dire que sur tonte 1'èlendue du champ, il y a cinq ou six groupes semblables.
Là nous primes notre rang le meilleur possible.
En face de nous était la maison appelée le Sland, c'està-dire l'arrêt.
Toutes les fenêtres étaient garnies , des gradins arrivaient jusqu'à son premier étage et son toit, incline en amphithéâtre, contenait deux mille stalles numérotées
Pas une de ces stalles n'èîait vacanlr. Faites-vous d'après cela une idée du Stand.
Aves ses tribunes étendues à m droite et à sa gauche comme deux ailes, avec ses degrés montants à son pre- • mier étage comme un grand perron, avec 6on amphithéâ-
tre stalle sur sou toit, le Stand peut contenu trente mille personnes.
I* chemin de fer, depuis huit heures du matin, en amenait mille par chaque convoi. — Lorsque nous fûmes montes sur les sommets les plus élevés de notre voiture, nous embrassâmes une population de trois cent mille âmes à peu prés.
Celait juste au moment ou les jockeys essayaient les chevaux de la seconde course.
Vingt on vingt -cinq chevaux devaient y prendre part.
C'était un miroitage de casquettes et de vestes de toutes couleurs.
On se montrait Blink-lkmm — \damas — Anton — Chevalier d'industrie - Black -Toinui y — Strat nave ■ et Tournamem comme les huit chevaux entre lesquels le prix devait être dispute.
Plusieurs fois l'enthousiasme fut éveillé par de faux de parts.
C'étaient «le grands cris, une clameur immense qui s>teignait tout;» coup quand les spectateurs voyaient qu'ib se trompaient
bientôt les chevaux furent renvoyés par la petite porte, n'ayant plus liberté que de caracoler dans the fatal gltu, c'est-à-dire dans la vallée fatale.
Puis les policeincu, sur quarante de front, firent vider la piste aux curieux, les chevaux furent rangés en ligne au milieu du plus profond silence.
Enfin les drapeaux s'abaissèrent et les chevaux partirent.
Ils semblèrent en partant rendre la respiration à trois cent mille spectateurs qui éclatèrent en un seul hurrah!
Le sol frissonna comme dans un tremblement de terre.
D'abord Chevalier d'Industrie prit la tête, mais au bout de trois cents mètres il la perdit. D'où nous étions, nous ne pouvions voir qu'une masse confuse luttant de vitesse. Ce n'était plus les chevaux que l'on pouvait reconnaître, mais les jockeys, à la couleur de leurs vestes et de leur* casquettes.
Il nous sembla que la lutte avait lieu entre Illink Bonny, Anton, ïournament, Adamas et Shatnaver. A part un groupe de huit ou dix chevaux qui semblaient enchaînes les uns aux autres, les concurrents étaient distancés: ce groupe arrivait comme une avalanche, on distinguait les cris de Adamatl Adamat! Html. Donnai Dlink Bonny! Enfin le groupe passa devant nous comme un éclair. Blirft Bonny dépassait les autres d'une demi longueur. Adama> venait après lui. vivement pressé par Black Tommy, pui- Anton.
La même clameur immense, grondante comme un tonnerre, qui avait salue le départ, accueillit le retour.
C'était le nom de Blink Bonny, hurlé par cent ttiiïït xoix.
En même temps un drapeau fut hissé en l'air portant le chiffre 21 ; c'était 1p numéro d'inscription de Blink Bonny.
M. Auton, qui avait refusé G.000 guinèes, cent cinquante mille francs, de Blink Bonny, venait de gagner quatre ou cinq millions.
On amena Blink Bonny au milieu des applaudissemenls de toute la foule.
Pendant dix minutes on ne pensa à rien autre chose qu'à l'admirable course qui venait d'avoir lieu, chacun** précipita vers le turf, les police men furent obligés de ménager un cercle autour du vainqueur , cheval et Joctoy eussent été étouffes.
Le jockey se nommait Charbon.
On assure que M. Anson lui avait promis cent mille fran» s'il arrivait le premier.
LK MONTE-CRISTO I iîi
Eufin la foule s'ouvrit pour laisser rentrer les deux triomphateurs.
Aussitôt qu'ils eurent disparu, le cri : aux voitures, se fit entendre.
Jamais invitation ne fut suivie d'une exécution aussi rapide, chacun se précipita vers sa voiture.
Ou eut dit une invasion de Tarlares, de Mogols, de Caraïbes de Comanchos, de Cannibales.
Si les chevaux eussent été attelés aux voitures, [>as une, bien certainement, ne serait restée à sa place,'et beaucoup n'eussent ete ramassées qu'en morceaux.
Il s'agissait de dJner.
Tout le moude s'y mit : panier au pain, panier aux viandes, panier au poisson, panicraux légumes, panier au vin, panier à la glace, tout fut evenlrc en une seconde.
En une autre seconde, les paies furent ouvert, les poulets démembrés, les .jambons éminces, les homards écaillés.
Un premier bouchon de Champagne sauta en l'air, et un bruit qui ressemblait à la mousqueterie d'une armée faisant feu à volonté, se fil entendre.
Rien ne donnera une idée de trente mille personnes, hommes, femmes et enfanls mettant au pillage trois mille voitures, au bruit de soixante jnille touchons qui sautent.
Cela dura une heure.
Ne me demandez pas de raconter, de décrire, de peindre ce qui se passa dans celte heure ; oh eut dit l'orgie universelle procédant de vingt-quatre heures la fin du monde.
Je crois qu'il y eut uni; course au milieu de tout cela.
Mais personne no s'en inquiéta ; la grande, la seule et unique course du Dcrby-Day était Unie.
Nous primes, Alexandre et moi , uno cuisse de poulet d'une maiu et un morceau de pain de 1 autre, et nous nous lançâmes au milieu de ces gigantesques noces de Gamache.
Il n'y avait pas à s'inquiéter du vin, ou pouvait s'approcher dî: la première voiture et tendre son verre.
Cher* lecteurs, vous n'avez jamais rien vu, vous ne verrez jamais rien de pareil à Epsom, à moins que vous n'alliez à Epsom.
Il va sans dire qu'au milieu de ce tohu-boliu universel, les flèches et les bâtons allaient leur train, compliques de dix ou douze courses d'ânes, montes cette fois par des jnkevs eu jupon, qui, moins solides que les jokeys en veste, variaient non-seulement la chance, mais les occideuts. de la course.
Ces dames me juinirent appartenir à celte honorable classe de la société dont je me suis occupe dans mon dernier numéro, et dont j'ai porte le chiffre à quatre-vingt mille.
A six heures, le cri: let chevaux! les chevaux ! se fil entendre comme s'était fait entendre le cri : aux voilures !
A l'instant même, on vil sortir des écuries improvisées nue armée de postillons, de chevaux, de grooms, de palefreniers, tout cela péle-mèle, criant, jurant, hennissant, cherchant sa voiture.
En un quart d'heure tout fut rattele.
C'est l'heure de miel des pauvres, des mendiants, des bohémiens.
Chacun tend la main.
L'un reçoit les assiettes chargées de debri», l'autre les bouteilles a moitié vides, celui-ci uu poulet aux trois quarts dévore, celui là un pâte battu en brèche ; chacun attrape quelque chose ; rien de ce qui a ete touche, écorné, entamé no rentre à la maison
Mangez bien, pauvres mendiants ; gorgez-vous de croûtes de pâles , de cuisses de poulet, de pattes de homard, de gras de jambon : buvez du porto v du Champagne, du claret, du malvoisie ; mangez, buvez ; vous en aurez pour un an à ne plus manger que des trognons de choux au coin
des bornes et des aréles de saumon aux portes des posisonneries.
Presque en même temps, le groupe entier de voitures dont la nùtre faisait partie s'ébranla.
Comment le réseau gigantesque se déméla-t-il? Comment chevaux, timons , brancards parvinrent-ils à se désenchevètrer les uns les autres? Dieu, qui fit ce miracle, peut seul le savoir.
Alors les cris: Fortcard! lo righl! go before ! retentirent, et la course qui venait de finir entre les chevaux commença entre les voitures.
Horace parle du triple acier qui enveloppait le cœur du premier navigateur.
Horace n'avait jamais navigué sur le champ de course d'Epsom. dan» un stage coach ou dans un break.
Horace aurait déclare que la navigation dans la Méditerranée, l'Atlantique et même la nier des Indes, n'était qu'une promenade inoffensive en bateau, près de la navigation dans l' Epsom races le jour du Derby.
Nous tournâmes sur uous-inémes. — Comment ? Nous sortîmes du champ de course. — De quelle façon ? — Nous franchîmes les barrières. — l'ar quels movess?- Détournez les yeux, seigneur, et ne me faites jamais responsabledes coups de foùet donnes aux auimaux et aux hommes.
l ue fois, sur la grande route, on reprit le galop.
La poussière du malin n'avait pas eu le temps de retomber, elle était restée suspendue. Nous la retrouvâmes. Nous y joignîmes celle que nous soulevions de nouveau. Chaque voilure entraînait avec elle sou tourbillon, avait son simoun à elle seule, sou khamsin particulier.
Ce fut eu revenant, aux débris dont la route était couverte et aux cadavres d'ânes, de chevaux et de poneys reposant douillettement sur les revers des fosses, que Von put voir ce que la journée coûtait.
Toute la population de Londres et des environs assiste à ce retour, ou chacun a l'air non pas d'aller comme Faust et Mephistophelés au sabbat, mais d'en revenir.
Nous passâmes, bien certainement, à travers plus d'un million île spectateurs, dont chacun nous jeta son hunah
A dix heures, nous rentrions, brisés, moulus, roués, a Londou Coffee-House.
Visaues. cheveux, habits, mains, gants, tout était de la même couleur.
Nous avions un demi-pouce de poussière sur le vi»age. un pouce sur les babils !
Nous avions manque verser dix fois, être écrases *iugt. Nous avions verso et écrasé les autres, mais nous avions vu les courses d'Epsom. Nous avions assisté au Derby- Day.
Maintenant pourquoi les courses d'Epsom, celles-là du moins, sont-elles appelées le jour de Derby t
C'est bien simple, c'est qu'elles ont été créées par le patriarche des tory s, lord Derby.
Je cherchais partout nu portrait de ce bienfaiteur de l'humanité, désespérant de le voir en personne: et j'exprimais ce désir devant le rival de Nadar, M. Herbert \Val- " kins, lorsqu'un geutlemau qui m'avait écoute sans rien dire demanda une plume et du panierque le photographe s'empressa de lui donner.
En un clin d'œil lo gentleman eut lait son dessin.
Alors s'approchant de moi :
—Voilà ce que vous désirez, monsieur, me dit- il, la chose vous coûtera un autographe.
Je pris le dessin ; c'était un croquis de lord Derby, signe du fameux Alfred Crowquill, le Gavarnide Londres
Consignons en passant, chers lecteurs, que Crowquill veut dire plume de corbeau.
Je l'acceptai avec l'intention de vous en faire part.
Le voici :
Il vu sans dire que M. Crnwqulll cul son autographe.
Alex. Dumas.
LES MOHICAiVS DE PARIS.