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CAUSERIE AVEC MES LECTEURS
Chers lecteurs,
Il est inutile de vous dire, n'est-ce pas, que j'ai été à Londres. Si vous n'avez pas lu la Prttse où étaient mes lettres, vous avezlu quelques-uns des journaux français qui se moquaient de mes lettres.
C'est assez heureux que l'étranger ne prenne pas précisément une idée de notre valeur littéraire ou politique sur celle qu'essaient de nous donner prés de lui uos compatriotes.
Un des journaux qui m'ont raillé avec le plus de grâce était le journal lu Vérité, rédigé par M. ***.
Je vous dirai entre nous que M. ***m'cn veut quelque peu depuis une discussion que nous eûmes ensemble en
1848, à propos d'un charmant journal qu'il dirigeait à cette époque.
Ce journal était intitulé le Père Duchesne.
J'eus le malheur alors de n'apprécier ni l'esprit dans lequel était dirigée cette intéressante publication, ni la forme sous laquelle plie se produisait.
Je fis observer au spirituel continuateur d'Hébert, le marchand de contretnai-ques publiciste, qu'il n'y avait à tout prendre dans l'alphabet qu'un F et un B; et que multiplier, comme il le faisait, ces deux majuscules, c'était faire du tort aux vingt-deux autres lettres.
M. *** soutint son opinion, moi la mienne.
11 parait que j'eus raison, carie Pire Duchetnt fut inler-
LE MONTE-CniSTO
rompu à son septième ou huitième numéro.
Inde ira.
Un autre journal, mais celui-là je ne le nomme pas, — Juger de ma pudeur, moi qui viens de nommer le Père Dachesne, — un autre journal a raconté qu'avant mon départ, M. Emile, ou plutôt M mt Emile do Chardin m'avait demandé de faire une pièce pour être jouée dans son salon, mai» qu'alors, comme je ne fais rien pour rien, j'ai appelé un illustre magistrat et lui ai dit :
— Faites passer mes procès de la première à la cinquième chambre, et je ferai la pièce que madame désire.— Donnant donnant.
Ce qui fut fait, ajoute le journal, ou plutôt le journaliste, — le pauvre journal n'étant pas plus responsable de ce qu'on lui fait dire, qu'un âne du fardeau qu'il porte.
Avouez, chers lecteurs, qu'il est impossible d'insulter plus grièvement, en moins de mots, trois des plus honorables noms de la magistrature.
Sans compter que ce n'est point vrai que mes procès •oient passés à la cinquième chambre.
H est vrai qu'il y a quelque chose comme une dizaine d'années, j'ai fait condamner ce même journaliste à quinze jours de prison, à l'insertion du jugement dans quatre grands journaux et à son affichage sur les murailles.
Ajoutons que sur la demande de la femme du journaliste et sur la prière de M. Nogent Sainl-Laiireus, son avocat, je l'ai leuu quille de tout ; cela pouvait monter à quatre mille francs, ou à cinq ans deCliehy.
.Enfin terminons en disant que ce même journaliste a emprunté, depuis, douze cents francs à Porcher, en lui exprimant par écrit tout le regret qu'il avait de m'avoîr attaqué, et en promettant bien, si les douze cents francs lui étaient prêtés, que pareille chose ne lui arriverait plus. — Porcher les lui prêta, sans me prévenir, bien eutoodu. L'imprudent !
Porcher a la lettre,— elle porte à celte heure une date de huit ou dix ans,— il n'est pas payé— et le journaliste m'attaque.
Et remarquez encore que je serais désole qu'il ne m'attaquât plus,— on croirait que je suis devenu son ami, quand je aie qu'il ait jamais èle même mon confrère.
Ou'on nous permette d'introduire ici une petite anecdote sur une vipère.
Elle ne sera pas déplacée.
Vous vous rappelez peut-être, chers lecteurs, que j'ai, dans le Mousquetaire, cnlrepiis de raconter l'histoire des animaux dans l'intimité desquels j'avais l'honneur de vivre.
Cette hisunre commençait par ces mots :
• J'ai un chien, et j'avais onze poules cl deux coqs. •
Cette histoire a cte interrompue, comme bien d'autres histoires Je m'y remettrai si qutdques-unes des personnes qui l'ont lue veulent bien me dire que le commencement des aventures de mes bêtes ne les a pas trop ennuyées.
Au nombre de ces commensaux de la maison devait à son tour venir prendre son rang une chienne braque portant le nom prétentieux de Flore.
Flore était une excellente bête, fort douce, fort craintive, rapportant indifféremment el avec la même adresse, sur l'ordre de Michel, soit un hérisson, soit une pièce de six liards, soit un œuf, trois choses, comme savent les chasseurs, fort difUciles à rapporter.
Or, dans une chasse que je ûs dernièrement aux envi-
rons d'Auxerre, Flore se prit d'inclination pour un fort beau et fort bon chien, qui me promenait, vu son arbre généalogique, tenu comme celui d'un cheval arabe, de mo perpétuer une magnifique race de braques, les meilleurs à mon avis, quoiquo les plus modestes, des chiens de chasse.
Flore, prête à devenir mère, fut laissée par moi à un ami, notaire à Saint-Bris, et là, selon la nouvelle que j'en viens de recevoir, mit au monde huit fort beaux chiens, dont ou noya immédiatement quatre.
La présente n'est point pour vous faire part de son heureuse délivrance, commo vous pourriez le croire, au contraire ; mais pour vous soumettre, à propos de la mort tragique do la pauvre bête, car la pauvre bête est morte, un point curieux d'histoire naturelle.
Voici la simple narration du trépas de Flore, extraite de la lettre do mon ami. On peut le croire, j'ai dit qu'il était notaire.
• El à propos de Flore, j'ai une três-mauvaiso nouvelle à vous apprendre ; votre cœur va saigner à flots. Flore a vécu, comme disent les latins - Flora vixil.
» Après ses couches, je l'avais mise en pension chef le père Marceau (I j qui en avait le plus grand soin et la promenait un peu tous les jours.
• Avant-hier, en allant au bois, Barbaut, notre antre garde, trouve une vipère femelle et la lue.
• Hier, Marceau, selon son habitude, emmène la chienne au bois, et passe près de l'endroit où gisait le corps de la vipère tuco la veille.
- La chienne s'en approche et pousse un cri. Le mâle, qui était couche sur le cadavre de la femelle s'était élancé et avait mordu Flore à la lèvre.
> Au cri poussé parla chienne, le père Marceau accourut et tua le mâle ; mais il était trop tard. Moins d'une minute après, Flore tombait morte et comme foudroyée.
• A pari la perte do Flore qui nous a èle très-sensible, cette fidélité de la vipère m ilo au cadavre de sa femelle, dont elle s'etail constituée gardienne, ne vous parall-elle pas très curieuse, et savez- vous que les savants naturalistes qui ont écrit sur les ophydiens aient jamais constaté, chez les reptiles, cette tendresse d'outre-tombe. •
En effet, j'ignorais cette persistance de sentiments chez les vipères. Je livre le fait aux naturalistes, sans commentaires pour ou contre, mais l'affirmant comme réel.
Revenons ù nos moutons, dont nous ne nous étions pas tant écarté qu'on pourrait le croire. Les journaux anglais
aussi ont commis leur pari d'erreurs sur mon compte.
Ils ont tous annoncé que l'auteur de la Dame aux Caméli'is était venu étudier les élections de Londres.
Le Times a spirituellement ajoute :
• Cela nous vaudra sans doute une longue suite de lettres pareilles à la première, les romanciers français étant habitues à voyager— à la ligne. •
J'écrivis au l imes cette ôpltre courte, mais explicite :
< Monsieur le rédacteur en chef, » Comme votre journal passo pour le mieux informé de l'Europe, et que je désire qu'il consente celte réputation, permettez-moi de relever deux petitos erreurs qu'il vient de commettre à mon endroit.
(il Lep rc Uarceaa cal un vlenx frirde célèbre dsnsle èëpsrtenwat de l'Toaae par la façon dont il élira et dresse lts chien*.
• Je ne suis pas M. Alexandre Dumas flls, mais M. Alexandre Dumas pére.
• Je ne voyage pasâla ligne; je voyagepourmon plaisir.
• Veuillez agréer l'hommage de mes sentiments les plus distingués.
» Alexandre Dumas. ■ Voyez-vous mon pauvre Alexandre que l'on vieillissait de vingt-deux ans d'un seul trait de plume, et cela dans un journal qui a quatre-vingt mille abonnés ?
Il est vrai qu'ici l'on fait bien pis que de me rajeunir ou de le vieillir, on fait ce que l'on peut pour nous brouiller. Il parait que ce serait une satisfaction pour quelques individus, et que cette bonne harmonie qui règue entre nous est un scandale en littérature.
Ces messieurs oublient que nous portons le même prénom et le même nom ; il en résulte que les succès de l'un sont les succès de l'autre; qu'Alcxandro prend sa part des Compagnons de Jéhu, etque je prends ma part de la Question d'Argent.
Je profite de la circonstance pour vous recommander la petite merveille qu'il vient de faire pour vous, chers lecteurs, sous le titre à'Offland.
Et, voyez si je l'aime, j'abrège ma causerie poux. qu'il ait sa place.
J'avais pris la plume pour vous parler de l'Angleterre, et voilà que je vous ai parle de la France.
Et de sou vilain coté mémo.
Mille pardons, chers lecteurs, nous passerons à l'Angleterre dans notre prochaine causerie.
Alexandre Dumas.
SWT8.