UN PARRAIN D'AMÉRIQUE
Resté seul, le capitaine Bcrthaud de Monte-Ilauban s'enfonça dans une causeuse, passa la main dans ses cheveux et dans son collier de favoris, puis, ernisaut une de ses jambes sur l'autre et «accoudant sur le sommet de son genou, il resta ainsi plonge en apparence dans les réflexions les plus profondes, jusqu'au moment où Petrus, soulevant la portiéro, apparut sur le seuil de l'atelier, sortant de sa chambie.
Il aperçut le capitaine dans la posture que nous venons de dire.
L'entrée silencieuse de Pelrus no fut point remarquée sans doute du capitaine, car il resta le front appuyé sur sa main, et dans la position d'un homme complètement abaorbe.
2 cirus le regavda un moment, puis toussa pour tirer le visiteur de sa rêverie.
Le capitaine fri.-souna en entendant cette voix, et relevant la tête, il ouvrit les yeux comme un homme qui se réveille, et regarda Pelrus sans sortir de la causeuse ni se lever.
— Y, oua désirez me parler, monsieur? demanda Pctrus.
— C'est la voix, la véritable voix de son père, s'ecria le . capitaine en s? levant, et en allaat au jeune homme.
— vous avez connu mon pére, monsieur? dit Pelrus en s'avancaut.
— C'est la démarche, la véritable démarche de son père, s ucria une seconde fois le capitaino : si j'ai connu son père? Je le crois, morbleu, bien.
Puis, croisant les bras :
— Mais regarde- moi donc, dit-il.
— Je vous regarde, mousieur, dit Pètrus étonné.
— En vente, c'est tout le portrait de son père au même âge, continua le capitaine en le regardant avec amour, ou mieux encore, pour nous servir d'une expression populaire oui rend plus complètement notre pensée, en le mangeant des yeux ; oui, oui, et à quiconque mo dira le contraire, je repondrai qu'il en a menti. Tu ressembles à ton père comme deux gouttes d'eau ; embrasse-moi, mon gars.
— Mais à qui donc ai je l'honneur de parler? demanda Pètrus, de plus en plus surpris de l'air, du ton et des façons familières de cet inconnu.
— A qui tu parles, Petrus ? continua le capitaine en ouvrant les deux bras, et tu m'as regardé, et tu ne m'as pas reconnu ; il est vrai, ajouta t-il mélancoliquement, que la dernière fois que tu m'as vu, tu n étais pas plus haut que eela.
Et le capitaine, avec la main, mesura un bambin de cinq
ou six ans.
— J'avoue, monsieur, dit Pètrus de plus en plus décontenancé, que maigre les nouvelles indications que voua venez de me donner. . . non. . . je ne vous reconnais pas.
— Je te pardonne, (lit avec bonté le capitaine; et cependant, continua-il avec une lègéie nuance de tristesse dans la voix, j'aurais préféré que tu me reconnusses ; on n'oublie pas d'ordinaire un second père.
— Que voulez-vous dire? demanda Pètrus en regardant fixement lo marin, car il se croyait enfin sur la voie.
— Je veux dire, ingrat, repondit le capitaine, qu'il faut que les travaux de la guerre et le soleil des tropiques m'aient bien change, puisquo tu ne reconnais pas ton parrain.
— Comment, vous seriez ; ami de mon père, Berthaud, surnomme Monte-Hauban, qui vous êtes séparé de lui à Rochefort, et qu'il n'a jamais revu depuis ?
— Eh I pardieu oui. Ah ! nous y voilà donc, mille sabords ! Ce n'est pas sans peine. Allons, viens donc m'embrasser, mon petit Pierre ; car tu t'appelles Pierre, comme moi, puisque c'est moi qui t'ai donne mon nom.
C'était une vente incontestable, quoique le nom de baptême du jeune homme eût subi une légère modification.
— De grand cœur, mon parrain, répondit en souriant Pelrus : et, comme le capitaine lui ouvrait ses deux bras, il s'y jeta avec une effusion tonte juvénile.
De sou côte, le capitaine le serra sur sa poitrine à l'étouffer.
— Oh 1 morbleu ! que cela fait de bien, s'écria ce dernier.
Puis, l'écartant do la main sans le lâcher.
— C'est que c'est son père tout crache, dit-il en le contemplant avec admiration. Ah! ton pére avait juste ton âge quand je l'ai connu ; mais uon, non, j'ai beau être partial pour liii. non, sacrehleu ! il n'était pas si beau que toi ; ta mère y a mis du sien, mon petit Pierre, et cela n'y a rien gùle. Àh ! ton jeuue visage me rajeunit de vingtcinq ans, mon gars ; allons, assieds-toi, je te verrai plus & mon aise.
Et, s'essuyant d'une main les yeux avec le revers de sa manche, il tit asseoir, de l'autre, Petrus sur le canapé.
— Ah ! ça, je ne te gêne pas, dit-il avant de s'asseoir lui-même, et j'espère que tu as quelques instants à me donner.
— Tout le reste de la journée, si vous voulez, monsieur; je n'aurais pas les quelques instants que vous me demandez, que je les prendrais.
— Monsieur ! Qu'est-ce que c'est que cela, monsieur? Ah ! oui, la civilisation, la ville, la capitale ; si tu états un paysan, tu m'appellerais ton parrain Berthaud tout court; vcïis été» un caballcro, et .vous m'appelez monsieur.
Le capitaine poussa un gros soupir.
— Ah ! dit-il, si ton père, mon pauvre Horbel, savait que sou fils m'appelle monsieur.
— Promettez-moi de ne pas lui dire que je vous ai appelé monsieur, et je vous appellerai parrain Berthaud tout court, répondit Petrus en toussant.
— A la bonne heure, voilà qui est parler. Quant à moi, vois-tu? c'est une vieille habitude de marin, mais il faut que je te tutoie ; je tutovais ion pauvre père, quiotait mon ancien et mon chef, jugë donc ce que ce serait si un pamin comme toi, car tu es un gamin, m'imposait l'obligation de dire vous.
— Mais je ne vous impose aucunement celte obligation, dit en riant Petrus.
— Et tu fais bien ; d'ailleurs, je ne saurais plus, en disant vous, comment te dire ce qui me reste à te dire.
— H vous reste donc quelque chose à me dire?
— Sans doute, monsieur mon filleul .
— Alors, parrain, dites.
Pierre iferthaud regarda un instant Pètrus en face, puis comme s'il faisait un effort:
— Eh biîn, mon pauvre garçon, accoucha-t-il enfin, nous sommes donc dans la panne ?
Petnis tressaillit, et rougissant :
— Comment, dans la panue; qu'entendez-vons par là? demanda Petrus, qui ne s'attendait aucunement à la question, et surtout à la brusquerie avec laquelle elle était faite.
— Sans doute, dans la panne, répéta le capitaine ; autrement dit, les Anglais ont donc jeté le grappin d'abordage sur notre mobilier.
— Helas ! mon cher parrain, dit Petnis en recouvrant son sangfroid et en essayant de sourire, les Anglais de terre sont bien plus terribles que les Anglais de mer.
— J'avais toujours entendu dire le contraire, lit avec une fausse bonhomie le capitaine, il parait que l'on m'a trompé.
— Cependant, dit vivement Pètrus, il faut que vous sachiez tout, je ne suis aucunement forcé de vendre mon mobilier.
Pierre Bcrthaud secoua la tête en manière de dénéga- ' tion.
— Comment non? dit Pètrus.
— Non ! repéta le capitaine.
— Mais cependant, je vous assure...
— Voyons, filleul, espères-tu me faire accroire que lorsque l'on a fait une collection comme la tienne, que lorsqu'on a réuni, à ton â^*e, ces potiches du Japon , ces bahuts do Hollande, ces porcelaines de Sèvres, ces figurines de Save ;— moi aussi, je suis un amateur de bric-à-brac,— me feras-tu accroire uue l'on se défait de tout cela volontairement et de gaitc de cœur.
— Je ne vous dis pas, capitaine, dit Pèlrus essayant d'échapper au mot parrain qui lui semblait ridicule, je ne vous dis pas cela -, mais c'est sans y être force, contraint, obligé, dans ce moment du moins, que je m'en défais, cependant.
— Oui, c'est-à-dire que nous n'avons pas reçu de papier timbre encore, qu'il n'y a pas encore de jugement rendu, que c'est uno vente à 1 amiable pour éviter une vente par autorité de justice. Je comprends parfaitement tout cela, filleul. Petrus est un honnête homme qui préfère avantager ses créanciers des frais que d'enrichir les huissiers, mais je u'en dis pas moins, il y a de la panne là-dessous.
— Eh bien, pris à ce point de vue là, j'avoue qu'il y a du vrai dans ce que vous (files, répliqua Petnis.
— Alors, dit Pierre Rerlhauu, il est bien heureux quo je ■oisentre ici vent arrière, c'est tout bonnement Notre-Damede-la- Delivrande qui m'y a conduit.
— Je ne vous comprends pas, monsieur, dit Petrus.
— Monsieur? qu'est-ce que c'est que cela? s'ecria Pierre Berthaud en se levant et en regardant autour de lui. où y a-t-il un monsieur ici, et qu'est-ce qui appelle ce monsieur?
— Voyons, voyons, dit Petrus, asseyez-vous, parrain, c'est un lapsus lingual.
— Ah bon, voila que tu me parles arabe, la seule bngue que je ne sache pas. Morbleu ! parle-moi fiançais, anglais, «spagnol, bas-breton, je te repopdrai, mais pas telapsœ... liutjus. Je ne sais pas ce que <*la veut dire.
Je vous disais tout simplement de nous asseoir, parrain. Et Petrus appuya sur le litre.
— Je veux bien, mais à une condition.
— Laquelle f
— C'est ((no tu vas m'écouler.
— Religieusement.
— Et que tu repondras à mes questions.
— Catégoriquement.
— Alors je commence.
— Et moi, j'eroulc.
El en effet, Petrus très-vivement intéressé quoiqu'il en dit par cette conversation, ouvrit pour ainsi dire ses oreilles à deux battants.
— Voyons, commença le capitaine, Ion brave homme de père n'a donc plus le son, cela ne m'étonne pas, quand je l'ai quitte il était en train de se ruiner, et le dévouement cela va plus vile que la roulette.
— En effet, son dévouement à l'empereur lui a enlevé les cinq sixièmes de sa fortune.
— Et le dernier sixième ?
— Les frais de mon éducation le lui ont enlevé ou à peu
près.
De sorte que toi ne voulant pas ruiner tout à fait ton père et désirant vivre en gentleman, tu as fait des dettes, c'est cola, dis?
— Helas.
— Mettons qnolqu'amour là-dessous, désir de briller ans yeux de la femme que l'on aime, de passer devant elle au bois avec un beau cheval, d'aller la rejoindre à uu bal dans uoî belle voiture.
— C'est incroyable, parrain, quel coup d'œil vous avez pour un marin I
— Pour être marin, mon ami, on n'en a pas moins un cœur, et quelquefois deux.
Uallicureux rpe nous sommes, C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes.
— Comment parrain, vous savez par cœur des vers do Chénier?
— Pourqhoi pas? Dans ma jeunesse, je vins à Pana. Je voulais voir M. Tatma; ou me dit: vous tombez hien, il joue dans unetragedie de M. Chenier, Charte* IX. Je dis : Allons voir Charles IX. Pendant la représentation, on se dispute, on se boxe, on se cogne, la garde eutre, on me mène au violon, où je reste jusqu'au lendemain matin, le lendemain matin on me dit que l'on s'est trompa, et l'on me metà la porte. Le lendemain je repars pour ne revenir à Paris que trente ans après. Je demande des nouvelles dcî M. Talma : mort. Je demande des nouvelles de M. Chenier : mort. Je demande des nouvelles de Charles IX : défendu par autorite supérieure. Ah ! diable! fls-jc, j'aurais pourtant bien voulu voir la fin de Charles IX, dont je n'ai vu que le premier acte. C'est impossible, me reponl-on ; m.iis si vous voulez le lire, rien de plus f.irile. —Que faut-il faire ? — L'acheter. Rien n'elail plus facile en effet, j'entre chez un libraire: — Les œuvres de M. Chénier. — Voilà, monsieur. Bon, me dis-je, je lirai cela à bord. Je retourne à bord, j'ouvre mon livre, je cherche, pas de tragédie, des vers seulement : au lieu de tragédies, des idylles", des madrigaux à M"* Camille. Ma foi, je n'ai pas de bibliothèque à bord, j'ai lu mon Chenier, je l'ai relu, et voilà comment j'ai fait celte imprudente citation, seulement j'ai ete Doué, j'avais acheté Chenier pour lire Charles IX. et Chartes IX n'etail pas de Chenier à ce qu'il parait. Oh ! les libraires, les libraires !
— Pauvre parrain, dit Pèlrus en riant, ce n'est pas Ja faule des libraires.
— Comment, co n'est pas la fante des libraires I Ne vastu pas prendre le pani de ces flibustiers-là, toi?
— Non, c'est la vôtre.
— Ma faute à moi?
— Oui.
— Explique-moi cela.
La tragédie de Charles IX est de Marie Joseph Chenier, le sénateur.
— Iton.
— El le livre que vous avez acheté est d'André Chenier le poêle.
— Ah I ah! ah! ah! ah! fit le capitaine accentuant celte exclamation sur cinq tons différents.
LE MOXTE-miPTO.
Puis après un moment de profonde réflexion.
— Alors cela s'explique, dit Pierre Berthaud, mais les libraires n'en sont pas moins des flibustier?.
l'etrus voyant que son parrain tenait à son opinion sur les libraires et n'ayant aucun motif de défendre cette honorable corporation, résolut de ne point la combattre plus obstinément et attendit que Pierre berthaud reprit où il l'avait laissée une conversation qui ne laissait point que de lui paraître intéressante.
— Enfin, continua le marin, nous disons donc que tu as fait des dettes, car nous en étions là, n'est-ce pas, filleul Teints ?
— Nous en étions la, en effet, dit le jeune homme.
11 se fit un instant de silence pendant lequel Pierre Berthaud fixa sur son filleul un regard qui semblait vouloir lire dans le plus profond de son àtne.
— Et à combien s'élèvent à peu près nos dettes. ?
— A peu près ? répéta Peints en souriant.
— Oui les délies, mon pars, c'est comme les défauts, dit le capitaine, n'on en sait jamais le chiffre exact.
— Je sais pourtant celui des miennes, dit Petrus.
— Toi.
— Oui moi.
— Et bien cela prouve que tu es un homme d'ordre, filleul ; voyons le chiffre.
Et Pierre Berthaud se renversa dans son fauteuil, cligna des yeux, et tourna ses pouce3, l'un autour de l'autre.
— Mes dettes s'élèvent a trente-trois mille francs, dit Pètrus.
— A trente-trois mille francs ! s'écria le capitaine.
— Ah ! ah 1 fit Peints qui commençait à s'amuser des originalités de son second père, comme s'était intitule le matin, vous trouvez le chiffre exorbitant, n'est-ce pas ?
— Exorbitant, mais c'est -a dire que je ne m'explique pas comment tu n'es pas mort de faim, mon pauvre garçon, trente-troi3 mille francs, mais, à ton âge, si j'eusse vécu sur terre, j'aurais du dix fois cette somme, et c'eut cte bien peu encore, auprès de ce que devait César.
— Nous ne sommes César ni l'uu ni l'autre, mon cher parrain, répliqua Pétri:», qui commençait à s'étonner de l'érudition de son oncle, desorle que vous me permettez, comme je l'ai déjà dit, de trouver 1r chiflre exorbitant.
—Exorbitant, quand on à centmille francs, dans chaque poil de sa brosse, car j'ai vu tes tableaux et je m'y connais, moi, qui ai vu les Flamands, les Italiens et les Espagnols. El bien, ta peinture esl tout simplement de la peiuture de la grande école.
—Tout beau, toui beau, parrain, répondit modestement Petms.
— C'est de la grande peinture, te dis je, insista le marin. Eh bien ! quand on a l'honneur d'être un grand peintre, on ne peint pas à moins de trente-trois mille francs de dettes par an. c est un chilfre dxe, cela, le talent représente bien un capital d'un million, que diable, et avec ia réduction de M. de Villèle. Eh bien ! trente-trois mille francs, à trois pour rent, font juste la rente d'tin million.
— Ah ca, mon parrain, dit Petrus, savez vous une chose?
— Laquelle, filleul?
— C'est que vous avez de l'esprit.
— Pcuh ! lit Pierre Derthaud.
— Ne faites pas tl du vùtre ! Je connais de très-honnêtes gens qui s'en contenteraient.
— Dos gens de lettres?
— Ûh ! oh 1 encore ?
— Non, c'est fini, revenons à tes dettes.
— Vous y tenez donc bien ?
— Oui, car j'ai une proposition & te faire?
— Relativement à mes dettes?
— Belativement à tes délies •
— Voyons, faites, vous êtes un si singulier homme, parrain, que de votre part je m'attends à tout.
— Eli bien ! voila ma proposition, je t'offre de devenir à l'instant mémo ton uuique créancier.
— Plalt-il?
— Tu dois trente trois mille francs, et c'est pour les paver n'est-ce pas, que tu vends tes meubles, tes tableaux, etiesbric-à brac?
— Helas ! Ut Peints. l'Evangile n'est pas plus vrai !
— Eh bien ! Je paie trente-trois mille francs et tu garde* les bric-à-brac, les tableaux et les meubles.
Petrus regarda sérieusement le marin.
— Otto voulez vous dire, monsieur? lui demanda-t-il?
— Bon, il parait que j'ai pris monsieur mon filleul à rebrousse-poil,dit Pierre Bcrlhand, excusez-moi, monsieur le vicomte de Conrlenay , je croyais parler au fils de mon vieil ami Herbel.
— Eh bien I oui, oui, oui, dit vivement Peints, oui, cher parrain, vous parlez au fils do votre bon ami Herbel, et c'est lui qui vous repond, et qui vous dit, ce n'est pas lu tout que d'emprunter trente-trois mille francs, même à son parrain, il faut savoir comment on les lui rendra.
— Comment tu me les rendras, filleul? c'est bien facile, tu me feras un tableau d'après celte esquisse, et il montrait à Petrus le combat de la Belle-Thérèse et de la Cahfpto, un tableau de trente-trois pieds de long sur treize et demi do haut tu me mettras sur le pont près de ton père, au moment ou je lui dis : — Je serai le parrain de loti premier, Herbel, et nous serons quittes.
— Mais où mettrez- vous un tableau de trente-trois pieds de long?.
— Dans mon salon.
— Mais vous ne trouverez jamais une maison avec un salon de trente-trois pieds de long.
— J en ferai bâtir une exprès I
— Alors, vous élcsdottc millionnaire, parrain?
— Si je n'étais que millionnaire, mon enfant, dit Pierro Berthaud d'un ton dédaigneux, j'achèterais du trois pour cent, je me ferais quarante a cinquante mille livres do renies et je vivoterais.
— Oh ! oh ! oh ! fit Pètrus.
— Mon cher ami, reprit le capitaine, laisse-moi dire en deux mots mon histoire.
— Dites I
— Au moment où je rne suis séparé de ton brave père A Rochefort, je me suis dit : voyons, ami Berthaud, il n'y a plus rien A fair-< en France avec l'honnélo état de la piraterie, faisons donc le commerce ; en conséquence, je fis du lest avec mes canons, et je me mis à vendra du bois d'ebéne.
— C'est-à-dire que vous fîtes la traite, cher parrain?
— Cela s'appelle-t-il faire la traite? demanda naïvement le capitaine.
— Mais je crois que oui, répondit Pétrns.
— Ce pelit commerce me fit vivre trois ou quatre ans, et, en outre, me mit en relation avec l'Amérique du Sud. de sorte, que quand l'insurrection éclata, désespérant de la fortune de l'Espagne, nation vermoulue etdccrepite, je me mis an service de Bolivar, j'avais devine le grand homme.
— Alors, cher parrain, dit Petms, vous êtes un des libérateurs de la Venezuela et de la Nouvelle-Grenade, un do* fondateurs de la Colombie I
— Je m'en vante, filleul, seulement comme l'abolition de l'esclavage fut jproclatnoe, je résolus de faire fortunu d'une autre façon, j avais cru remarquer aux environs do Guito, un terrain oruc de pépites d'or, j'étudiai scrupuleusement l'endroit, je reconnus une mine et j'en demandai la concession : en vertu des services rendus par moi à la llepublique.la susdite concession me fut îuxorflec ; au bout de six ans d'exploitation, j'avais réalise la modique
, somme do quatre millions, et je cédai mon exploitation moyennant cenl raille piastres, autrement dit cinq cent mille livres par an.
Cette cession faite, je revins en France, où mon iateulion est de me faire un établissement confortable avec mes quatre millions, et de vivre do mes cinq cenl mille livres de rentes, approuves-tu ce projet, filleul ? - — Parfaitement !
— Or, je n'ai pas d'enfants, pas de parents, ou des arriére-cousins que je ne connais pas même du vue, je ne me marierai jamais ; que voux-tu que je fa-^u de ma fortune, si toi à qui ello appartient de droit t . .
— Capitaine I
— Encore I si loi à qui ello appartientde droit, tu commences par refuser trente-trois mille francs que je t'oflro ?
— respère que vous comprendrez ma répugnance, cher parrain !
— Non, j'avoue que je ne la comprends pas. je suis célibataire, je suis démesurément riche, je suis ton second père, je t'offre une bagatelle et tu refuses, mais sais-tu, garçon, que pour la première fois que nous nous voyons, tu me fais la une mortelle injure ?
— Ce n'est point mon intention !
— Que ce soit ou que ce ne soit pas ton intention, dit le capitaine, tu ne m'en as pas moins fait un profond chagrin, tu ne m'en as pas moins blessé au cœur.
— Pardonnez-moi, cher parrain, dit Petras alarme ; mais je m'attendais si peu a cette offre, que je n'ai pas été maître de moi lorsque je vous ai entendu me la faire, et que je ne l'ai peut-être pas reçue avec toute la reconnaissance que je vous dois : en ce cas, je vous en fais mes excuses.
— Et lu acceptes T
— Je ne dis pas cela.
— Si tu refuses, sais-tu ce que je vais faire T
— Non.
— Eh bien, io vais te lo dire.
Pétrus attendit.
Le capitaine tira de la poche do coté de son habit un portefeuille.
Le portefeuille était bourré de billets de banque.
— Je prends trente-trois billets de banque dans ce portefeuille, où il y en a deux cents ; je les roule en tampon, j'ouve la fenêtre et je les jette par la fenêtre.
— Et pourquoi faire ? demanda Pétrus
— Pour te prouver le cas que je fais de ces chiffons de papier.
Et le capitaine se mit à rouler en tampon une trentaine de billets de banque, comme s'il avait affaire à du simple papier Joseph.
Après quoi, il se leva pour aller le plus sérieusement du monde à la fenêtre.
Pétrus l'arrêta.
— Voyons, dit-il, pas de folies, et transigeons.
— Trente-trois millo francs ou la mort, dit le capitaine.
— Non, pas trente-trois mille Irancs, attendu que je n'ai pas besoin de treote-trois mille francs.
— Trente-trois mille francs ou. . .
— Eh ! sacrebleu ! écoutez-moi donc à votre tour, ou je vais jurer comme un matelot ; je vous prouverai que je suis fils de corsaire, mille sabords !
— L'enfant a dit papa ! s'écria Pierre Berlhaud ; Dieu est grand. Ecoutons ses propositions.
— Oui, écoulez. Je suis gêné parce que, comme vous l'avez dit, cher parrain, j'ai fait de folles dépenses.
— Il Tant bien que jeunesse se passe.
— Mais je n'eusse point été gêne, même en faisant ces folles dépenses, si, en même temps que je les faisais, je n'eusse été un paresseux.
— On ne peut pas toujours travailler.
— Mais je suis décide à me remettre à la besogne.
— Et les amours ?
Pétrus rougit.
— Les amours et le travail peuvent aller de pair ; je suis donc bien décide à piocher, comme on dit.
— Soit, piochons: mais les Anglais, les créanciers, en attendant que nous ayons tiré parti de notre pinceau, il faudra les arroser, comme on dit en ternies de jardinage.
— C'est justement cela.
— Eh bien ! dit le capitaine en présentant son portefeuille à Pétrus, voilà l'arrosoir, mon garçon ; je ne te force pas la main, prends ce que tu voudras'.
— A la bonne heure, dit Pétrus, vous devenez raisonnable, et je vois que nous allons nous entendre.
Pétrus prit dix mille francs, et rendit le portefeuille à Pierre Berlhaud, qui le suivait du coin di; l'œil.
— Dis mille francs, fil le capitaine; le premier marchand de peaux de lapins venu t'aurait prêté celte somme à six du cent. A propos, pourquoi ne me parles-tu pas d'intérêts.
— Cher parrain, tout simplement parce que je croirais vous offenser.
— Pas du tout, el je vais t'en demander, moi, des intérêts.
— Faites.
— Je suis arrivé hier à Paris, avec l'intention d'acheter une maison el de l'aménager du mieux qu'il me sera possible.
— Bien.
— Mais avant que. je n'aie trouvé une coque à ma convenance, il faut bien compter huit jours.
— C'est le moins.
— Avant que cette maison ne soit meublée, il faut bien en compter huit autres.
— Mettons-en quinze.
— Mettons en quinze, je ne veux pas le contrarier ; cel» fait trois semaines.
— Vingt-deux jours.
— Oh ! ne vas-tu pas me chicaner pour un tour de cadran? alors, je relire ma proposition.
— Quelle proposition Y
— Celle que j allais te faire.
— Et pourquoi la retirez-vous?
— Parce que je vois bien qu'avec un caractère aussi taquin que le tien, aussi têtu que le mien, nous ne-pourrons pas vivre ensemble.
— Vous comptiez donc vivre avec moi? demanda Pétrus.
— Ma foi, je t'avoue, dit le capitaine, qu'arrivé depuis hier à l'hôtel du Havre, j'en ai déjà par-dessus la tête. Je comptais donc te dire. Pétrus, mou cher filleul, mon brave garçon, as-tu une chambre, un cabinet, une mansarde, un endroit grand comme cela, on l'on puisse suspendre un hamac ? as-lu cela pour le pauvre capitaine Berlhaud de Monte-Hauban?
— Comment donc! s'écria Pétrus, enchanté de pouvoir faire à son tour quelque chose pour un homme qui mettait avec tant de simplicité une fortune à sa disposition, si j'ai cela, je le crois bien !
— Oui, reprit le capitaine ; mais tu comprends, si cela t'était désagréable d'une façon on d'une autre, si cela le gênait lo moins du monde. . . dame, il faudrait le dire.
— Comment diable pouvez-vous supposer cela?
— 01» 1 c'est que vois-tu, avec moi c'est oui ou non, la franchise sur les lèvres, le cœur sur la main.
— Eh bien, le cœur sur la main, la franchise sur les lèvres, je vous dis, cher parrain, rien ne peut m'être plu* agréable que la proposition que vous me faites, seulement.. .
— Seulement quoi ?
— Dame, les jours ou j'aurai modelés, les jours ou j'aurai séance.
— Compris, compris; liberté, libertas.
—Ah ! voilà que vous parlez arabe, à votre tour.
— Je parle arabe ? c'est donc sans le savoir comme M. Jourdain faisait de la prose.
— Bon! voilà que vous citez Molière maintenant, parrain, vous êtes quelquefois d une érudition qui m'epouvanto, j'ai peur que l'on ne vous ait changé eu Colombie, mais revenons à notre désir.
— Eh bien oui, à mon désir, el à mon désir bien vif. Je ne suis point accoutumé à la solitude, j'ai toujours eu autour de moi une douzaine de gaillards bon vivants et bien vivant, et je me grweie peu de m'as3ombrir dans ton hôtel du Hâvre. J'aime la société et surtout celle de la jeunesse ; tu dnis recevoir ici des artistes et des savants, j'adore les savants et les artistes ; les premiers, parce que je ne les comprends pas, les autres, parce que je les comprends ; vois-tu, tilleul, uu marin qui n'est pas tout à fait un im becile sait un peu de tout. Il a appris l'astronomie avec la grande ourse et l'eloile polaire, la musique avec les sifflements du vent dans les cordages, la peinture avec les soleils couchants. Eh bien! noua parlerons musique, peinture, astronomie, et tu verras que, sur ces differenU poinls, je ne suis pas plus bête que ceux qui en font leur clal. Ah ! sois tranquille ; à part quelque terme de marine, tu n'aura pas trop à rougir de moi ; au reste, quand je me lancerai par trop, nous conviendrons d'un pavillon que tu arboreras, «t je mettrai la langue au capot.
LR MONTE-CRISTO.
— Que dites-vous donc la ?
— La vérité, voyons, une dernière fois, la chose te convient-elle ainsi ?
— C'est-à-dire que j'accepte avec joie !
— Bravo alors, me voila le plus heureux des hommes ; mais tu sais, quand tu auras besoin d'être seul, quand viendront les jolis modèles et les grandes dames, je vire de bord.
— C'est convenu.
— Bon.
Le capitaine tira sa montre :
— Ah ! ah ! six heures et demie, fit-il.
— Oui, ditPetrtis.
— Eh bien, ou dlnes-tu d'habitude, garçon ?
— L'u pou partout.
— Tu as raison, il ne faut moisir mille part. Dlne-t-on toujours bien au Palais-Royal ?
— Comme on dlrte an restaurant, vous savez.
— Vefour, Very, les Frères Provençaux, cela exisle-t-i) encore ?
— Plus que jamais.
— Allons dîner par là.
— Alors vous me donnez à dîner ?
— Je te donne à dîner aujourd'hui, tu me donneras à dîner demain, et ainsi nous serons quittes, nionsleurle susceptible.
— Laissez-moi changer de redingote et de gants.
— Change, garçon, change.
Pétrus s'avança vers sa chambre.
— A propos [ ' Petnis se retourna.
— Tu nie donneras l'adresse de ton tailleur, je veux me faire habiller au goût du jour.
Puis voyant le chapeau de Pétrus à travers la porte de sa chambre entrouverte :
— Ah ! ah ! fit le capitaine, on ne porte donc plus les chapeaux a la Bolivar '(
— Non, on les porte à la Murillo.
— Je garderai cependant le mien, en souvenir du grand homme auquel je dois ina fortune.
— C'est d'un bon enmr, d'un grand esprit, et d'une forte tète, mon cher pairain.
— Oh ! tu te moques de moi.
— Pas le moins du monde.
— Va, va, va, oh ! j'ai bon dos, moi, et j'en puis porter plus que lu n'en mettras jamais dessus, mais voyons d'abord, ou me loges- tu?
— Au dessous de moi, si vous voulez, j'ai là tout un appartement de garçon qui vous ira à ravir.
— Garde ton appartement de garçon pour une maîtresse qui te demandera à être dans ses meubles, moi je n'ai besoin que d'une chambre, et pourvu que dans celte chambre il y ait un cadre, des livres, quatre chaises et une boussole, je n'ai pas besoin d'autre chose.
— Je commence par vous dire, mon très cher parrain, que je n'ai aucune imilresse à mettre en chambre, et que vous ne me privez en rien on prenant un appartement que jo u 'habite pas, et qui est destine à servir de retraite A Jean Robart, lui jours de ses premières représentations.
— Ah ! ah ! Jean Robert, un poète à la mode, oui, oui, oui, connu.
— Comment connu. Vous connaissez Jean Robert?
— J'ai vu jouer 30u drame traduit en espagnol à Rio- Janeiro. Si je le connais 1 Mais, Inoncher tilleul, tout loup de nier que je suis, il faut que tu saches ceci, c'est que je connais infiniment de gens et de choses, sous mon air de marin du Danube, je t'etonnerai plus d'uue fois, va! Ainsi l'appartement au-dessous du tien...
— Est à vous.
— Cela ne te gène en rien?
— En rien.
— Va donc pour l'appartement ds dessous.
— Et quand voulez-vous en prendre possession ?
— Demain, ce soir.
— Voulez-vous y coucher ce soir?
- Dame, si cela ne te dérange pat trop.
— Bravo, parrain, dit Pétrus en tirant le cordon de la sonnette.
— Que fais-tu?
— J'appelle mon domestique pour qu^il prépare votre appartement.
Le domestique entra et Pétrus lui donna les ordre*
nécessaires.
— Où faut-il que Jean aille prendre vos malle* ? demanda Pétrus au capitaine.
— Je m'en charge, dit le marin.
Puis à demi voix :
— J 'ai des adieux il faire à mon hôtellerie, dit-il en regardant Pétrus d'un air significatif.
— Parrain, dit Petrus, vous savez que tous pouvez recevoir chez vous qui vous voulez, la maison n'est pas un cloître.
— Merci.
Puis a demi voix, à son tour :
— Il paraît, ajouta Pétrus que trous n'avez pas tout & fait perdu votre temps a Paris.
— Je ne l'avais pas encore retrouvé, mon cher enfant, dit le capitaine, il fallait bien se faire une famille.
Le domestique remonta.
— L'appartement est tout prêt, dit-il, et il n'y a que de*
draps à mettre au lit.
— A merveille, attelez, en ce cas.
Puis au capitaine.
— En passant devant la porte de votre appartement, voulez-vous entrer ? dit-il.
—Je ne demande pas mieux, quoique, je le répète, non» sommes assez peu difficiles, nous autres vieux écumeursde mer.
Petrus passa le premier pour montrer le chemin à son hùte, et ouvrant la porte de l'entresol, il le fit entrer dana un appartement qui était bien plutôt un nid de petite maltresse qu'un logis d'étudiant ou do poète.
Le capitaine parut demeurer en extase, devant les mille curiosités qui émaillaienl les étagères !
— Ah ça I c'est uu appirtaniint d ) prince royal que tu m'offres là ?
— Bon, dit Pétrus, qu'est-ce qu'un appartement de prince royal pour un nabab comme vous !
Au bout de dix minutes pendant lesquelles le capitaine ne cessa point de s'extasier, le domestique vint annoncer quf le cheval était à ia voiture.
L« parrain et le filleul descendirent bras dessus bras dbssous ; arrivé devant la loge du concierge, le capitaine s'arrêta.
— Avance ici, Lascar, dit-il au portier?
— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur ? demanda celui-ci.
— Fais-moi lo plaisir d'arracher toutes les affhhes qui annoncent la vente pour dimanche, et aux amateurs qui viendront demain...
— Eh bien ! demanda le concierge .
— Tu leur diras que mon filleul garde ses meubles. En route.
Et sautant dans le coupe qui faillit s'effondrer sons son poids :
— Aux Frères-Provençaux, cria-t-il.
Petrus monta après le capitaine, et la voiture partit rapidement.
— Par la carcasse de \&Calypso> que nous avons (rouée, ton père et moi, comme une ècumoire, tu as la un joli cheval, Petrus, dit-il, c'eût ete dommage de le vendre I
Alsxandrb Dutus.
{ia Mile au prochain numéro.)
OFFLAND.