CHAPITRE III
Le matin suivant, Guillaume resta longtemps enferme seul avec Lanfranc,cet homme.un des plus remarquables do son siècle, cet homme de qui il a elé dit : que pour comprendre l'étendue de ses connaissances, il fallait être Herodien en grammaire, Aristole en dialectique, Ciceron en rhétorique.
— Augustin et saint Jérôme dans la connaissance dos écritures Haiutes, — et avant midi, la suite magnifique et princiére du duc avait reçu l'ordre de se tenir prêle à partir pour la Normandie.
La foule, dans le grand espace libre qui se trouvait en face du palais, et les ciladins dans leurs barques sur la rivière, regardaient les chevaliers, les ecuyers et les montures de celte superbe compagnie, déjà ran géset attendant en dehors des portes grondes ouvertes, le son des trompettes qui devaient annoncer le départ du duc qu'attendait son service particulier devant le portique de la salle dans la cour intérieure.
Là, étaient le cheval noir du duc, la palefroi blanc de neige de Eudes, l'alezan de Fi Izosbornc, et, à la grande surprise do tous, un petit bidet simplement caparaçonne.
— Que faisait là l'humble bêle au milieu de ces nobles boursiers, qui semblaient eux-mêmes humiliés de ce voisinage ?— Le cheval du duc en l'apercevant dressa les oreilles et ronila, l'alezan du seigneur de Rreteuil rua, et le barbe blanc du prélat, avec son a*il rouge et vicieux, avec ses oreilles renversées en arrière, courut furieusement sur l'intrus, et fut avec peine réprime par le» ecuyers qui partageaient eux-mêmes la surprise et le ressentiment de l'animal.
Sur ses entrefaites, le duc, sortant de sa chambre, prenait tout pensif le chemin des appartements d'Edouard.
Dans l'antichambre se trouvaient beaucoup de moines et grand nombre d'hommes dë guerre, —mais le plus remarquable parmi ces deiniersetail un majestueux vétéran, haute tulle, s'appuyanl sur une grande epee à deux mains, et dont le costume et la coupe de la barbe étaient de la dernière génération ; c'est à-dire de ces hommes qui s'étaient bal lus a roii> de limite le Grand ou d'Edmond Côlc de fer: — L'aspect de ce vieillard elail tellement magnifique, et tellement grand était le contraste de son apparence avec les vêtements étroits et les joues rasées da ceux qui l'entouraient, que le duc, en le voyant, sortit de sa rêverie, s'e"merveillant qu'un homme qui était évidemment un chef de haut rang, n'eût point assiste au banquet qui avait ele donne en son honneur, ni ne lui eût point été présenté, et se tournant vers le comte d'Hereford qui s'approchait de lui avec un gai salut, il demanda le nom et le titre de l'homme à la longue barbe et à la robe flottante.
— En vérité, dit le joyeux comte avec etounemeiit, ne savez- vous point que vous avez devant les yeux le grand rival de Godwin : cet homme est le héros des Danois, comme Godwin est le héros des Saxon- Cet homme, c'est un vrai lUs d'Odin. Cet homme, c'est Siward, comte des Norlhuinbriens.
— Nnuv-D&aM me soit en aide, s'écria Guillaume. Sa renommée m'a souvent rempli les oreilles, et j'eusse | erlu
le spectacle que je désirais le plus voir dans la joycuss Angleterre, si je ne l'eusse pas vu.
Le duc, alors, s'approcha courtoisement de lui, et soulevant la petite toque qu'il avait gardée jusque la, il salua la vieux héros avec les paroles courtoises que le normand avait déjà apprises dans la cour des Francs.
Le brave comte Ie3 reçut froidement, et répondant en Danois à la langue romane do Guillaume :
— Pardon, comte des Normands, dit-il, si mes vieilles lèvres restent attachées à la vieille langue ; mais tous deux, il me semble, prenons notre lignée au pays du nord. Souffre Jonc que Siward parle la langue oue parlaient les rois des mers. Le vieux chêne ne saurait être transplante, et le vieil homme se tient sur le terrain ou sa jeunesse a pris racine.
I* duc. qui n'avait compris qu'avec peine la signitlcation générale des paroles de Siward , mordit ses lèvres : mais néanmoins repondit avec courtoisie :
— La jeunesse de louies les nations peut apprendre chei la vieillesse renommée. Je me sens honteux de ne pouvoir converser avec toi dans la laimue de nos pères. Mais les Mgr s, du moin», connaissent la langue du chrétien normand, et je les prie, ainsi que tous les saints, d'accorder uue lin calme à ta vaillante carrière.
— Ne prie ni anges ni saints pour Siward ikls de Beorn, s'écria vivement le vieillard, ou si tu les pries, prie le» pour que je ne meure pas de la mort d'un hiche, mais de celle d'un guerrier ; prie-les pour que je meure la hache en main et le casque eu tête, et telle pourra bien être ma mort, si le roi Edouard pense comme moi et accède à ma prière
— J'ai quelque influence sur le roi, répliqua Guillaume, dis ton désir et je l'appuierai.
— Le démon nous en garde, reponditle comte sauvage, qu'un prince étranger dirige l'esprit d'un roi d'Angleterre et que thegns ou comtes croyent avoir besoin d'autre sou-
. tien que de leurs services loyaux et de leurs justes causes, si Edouard est le saint que les hommes disent, il me lâchera sur le loup d'enfer, saus autre cri pour l'y exciter que celui de sa propre conscience.
Le iluc regarda d'un air interrogateur Rolf, neveu d'Edouard qui, comprenant la question muette du duc, repondit :
— Siward pousse mon oncle à épouser la cause de Malcolm de Cumbria contre le tyran sanguinaire Macbeth, et sans les querelles qui ont eu lieu avec le traître Godwin le roi aurait depuis longtemps tourne ses armes contre
l'Ecosse.
— N'appelle point tratlre , faute homme, dit le vieux comte avec un suprême dédain, celui qui, maigre toutes ses fautes et tous ses crimes, a mis ton oncle sur le Irène de Canule.
— Silence. Rolf, dit le duc, silence, car il s'apercevait que le jeune et joyeux normand allait repondre avec vivacité, puisse tournant vers Siward : - Pardon, dit il, mai* si peu instruit que je sois des troubles d'Angleterre je pensais que Siward était l'ennemi jure de Godwin.
— J etais son ennemi alors qu'il elait puissant, répondit le comte : mais je suis son ami maintenant qu'on le perset ute, et si l'Angleterre a besoin de défenseurs lorsque Godwin et moi serons couches dans nos linceuls, il n'y aura plus qu'un seul homme digne des jours d'autrefois cet homme sera liarold le proscrit.
L'expression de la ligure de Guillaume, quelque imissauce qu'il eût sur lui -même, et si forte que futsadisMmulation, changea d'une manière sensible à ces paroles de Siward: et, coupant court à ce dialogue, il continua de mauvaise humeur et irrite sou chemin, après une légère inclinaison da tète.
— Cet liarold !cet liarold ! grommela-l-il eu lui-même: tous les hommes vaillants me parlent de cet liarold: rue* chevaliers normands eux-mêmes le nomment avec respect; ses ennemis eux-mêmes lui rendent honneur. En vérité son ombre se projette de l'exil où il est 8ur toute l'Angleterre.
Ainsi, murmurant, il traversa la foule avec moins de courtoisie et d'affabilité qu'il n'avait coutume de le faire, et. repoussant les olliriers qui voulaient le procéder, il
LE MOSTE^ihlSTO.
entra sans cérémonie dans la chambre d'Edouard.
Le roi était seul, se parlant a lui-même ù liaute voix, avec des gestes violents ; il était tellement sorti de son apathie habituelle et de son maintien placide que Guillaume recula, alarmé et effrayé. Il avait souvent entendu rapporter indirectement qu'Edouard avait des visions et était arrache à lui-même pour entrer dans le monde des esprits et des ombres. Or, de cette nature, et Guillaume n'en doutait nullement, était l'étrange paroxysme duquel le hasard le faisait témoin : les yeux d Edouard étaient fixes sur lui ; mais évidemment sans qu'ils reconnussent «a présence, et, les mains étendues, il s'écriait à haute voix, avec un accent douloureux :
— Sangue lac ! sangue lac ! Le lac de sang ! Les vagues montent, les vagues rougissent ; mère de miséricorde, où est l'arche ! où csll'Ararall Sauvons-nous ! sauvons-nou3 ! Par ici ! par ici !
El, saisissant le bras de Guillaume, il le serra convulsivement ;*pui s, le tirant sur un autre point de la salle...
— Xon 1 La, les cadavres sont entassés ! Plus haut! plus haut ! le cheval pâle de l'apocalypse foule aux pieds les morts dans leur sang !
Profondement emu, Guillaume prit entre ses bras le roi balctant , et comme il eût fait d'un enfant, l'emporta sur son lit de parade tout blason ne de la croix et des martelcls de ses armoiries. Edouard revint lentement à lui, tirant péniblement de sa poitrine de profonds soupirs; et lorsque enfin il se remit sur son séant, il regarda tout autour de la chambie, — avec une évidente ignorance de l'absence qui venait de se faire dans son esprit hagard et errant, disant avec son calme ordinaire :
— Merci, Guillaume bien-aime, merci pour m'avoir réveille de cet intempestif sommeil. — Commeut te trouvestu?
— Et toi, cher ami et roi? répliqua Guillaume, tes rêves ontete troubles?
— Non , au contraire, je dormais si profondément, que je pense n'avoir pu rêver ; mais tu es vetu comme pour un voyage, le bâton à la main et l'éperon à la botte.
—Il va longtemps, mon cher Ilote, que j'ai envoyé Eudes pour tê dire que de mauvaises nouvelles de la Normandie me forçaient de m'en aller».
— Oh ! je me rappelle maintenant; oui. je me rappelle, dit Edouard, passant ses doigts blancs et efremines sur son front : les païens s'acharnent contre toi. Oh ! mon pauvre frère ! une couronne est une lourde coiffure; et pendant que nous en avuus encore le temps, — tiens ! pourquoi ne chercherions-nous pas quelque couvent tranquille où nous vivions débarrasses de tous ces soucis terribles ?
Guillaume sourit et secoua la tète.
— Non, dit il, non, saint Edouard ; dans tout ce que j'ai vu des couvenls, c'est un rêve de penser que la robe du moine couvre uu cteur pins calme que l'armure du guerrier ou l'hermine du roi. Et maintenant, donne-moi ta bénédiction, car je pars.
Et, parlant ainsi, il s'agenouilla devant le saint, qui étendit les mains et le bénit.
Alors, otaut de son cou un collier de zimmet, — c elait ainsi qu'en Angleterre on appelait des pierres précieuses uou taillées,— le roi le jeta autour du large cou incliné devant lui.
Puis, se relevant, il frappa des mains.
Une petite porte s'ouvrit cl laissa voir un oratoire.
L'n moine parut sur le seuil.
— Mon père, demanda Edouard, a-t-ou accompli mes ordres? Hugolin, mon trésorier, a-t-il distribue les dons que j'avais recommande de faire?
— En vérité, oui ; car cave, coffre, garderobe, etable et écurie sont à peu près vides, repondit le moine avec un regard aigre- doux dirige sur le duc normand, dont l'avarice native brilla dans ses yeux noirs lorsqu'il entendit cette réponse.
— Ta suite ne partira pas d'ici les mains vides, dit affectueusement Edouard ; les palais de ton père ont abrité l'exile, et l'exile n'oublie pas l'unique plaisir d'un roi, le plaisir de rendre un bienfait. Il est possible que nous ne nous revoyions jamais. Guillaume; la vieillesse s'empare de moi, eh !... qui succédera à mon trône épineux?
Guillaume avait grand envie d>: répondre que le successeur était tout trouve, et de rappeler à son cousin cette vague promesse de sa jeunesse, que le comte normand succéderait au troue épineux. Mais la présence du moine saxon l'en empêcha, et il n'y avait pas dans le regard inquiet d'Edouard assez de couliancc en lui pour l'amener à faire celte ouverture.
— En attendant, continua le roi, que la paix soit entre toi et les miens, comme entre toi et moi.
— Amen, dit le duc, ei j'ai au moins cette consolation de te laisser libre des rebelles orgueilleux qui ont si long • temps trouble ton régne. Cette famille de Godwin, tu ne la laisseras point dominer une seconde fois dans ton palais, n'est ce pas?
— L'avenir est entre les mains de Dieu et de 6es saints, répondit faiblement Edouard; mais Godwin est âge, plus âge que moi, et courbé par plus d'un orage.
— Oui, bon pour Godwin ; mais ses fils doivent être redoutes et tenus à l'écart, surtout Harold.
— Harold? il était toujours obéissant, lui; c'était le seul de la parenté. En vérité, mou âme est en deuil d'Harold, dit en soupirant le roi.
— L'œuf du serpent ue produit que le serpent. Tiens le talon sur leur exil, dit durement Guillaume.
— Bien dit, Ht le prince irrésolu, qui jamais trois minutes de suite ne demeurait dans les mêmes idées. Harold est eu Irlande, qu'il y reste; cela vaudra mieux pour tous.
— Pour tous, dit le duc ; sur ce, que les saints t'aient donc en partie, ô saint royal.
Et baisant la main du roi, il se dirigea vers la salle où l'attendaient Eudes, Filiosboi ne et le prêtre I^infranc.
Et le même jour, il chevaucha jusqu'à mi-chemin de la ville de Douvres, ayant près de lui, cote à cote de son cheval de bataille, le bidet de prêtre qui marchait l'amble.
Derrière, venait la suite magnifique avec les chevaux et les mulets, charges de bagage et enrichis des dons d'Edouard. Tandis que des faucons gallois el des chevaux de grand prix, des pâturages do Surrey et des plaines de Cambridge et d'York, attestaient non moins hautement, que le collier emporte à son cou par le duc, la munificence du roi reconnaissant.
Comme ils voyageaient ainsi, et comme le bruit de la venue du duc était répandue par les courriers envoyés eu avant, pour hâter son passage à travers les villes, les jeunes cens de la plus haute naissance de l'Angleterre, et particulièrement ceux qui étaient du parti contraire à Godwin, l'exile, venaient de tous côtes pour contempler le chef renomme qui,' depuis l'âge de quinze ans, avait manie l'epce . la plus redoutable de la chrétienté. Ces jeunes gens portaient le costume normand, dans les villes, les comtes normands tenaient son etrier pour l'aider à descendre de cheval, lorsqu'il s'arrêtait, des hôtes normands étalaient des tables somptueuses, et lorsque dans la soirée du jour suivant. Guillaume vit le pennon d'un de ses chefs favoris flottant devant des hommes armes qui sortaient des tours de Douvres, la clef de la côte, il se tourna vers le lombard qui était à ses côtes et lui dit :
— Regarde, Lanfranc, l'Augleterre ne fait elle pas déjà partie de la Normandie?
— Le fruit est presque mur, répondit eu souriant le Lombard, et la première brise le fera tomber à tes pieds. Seulement, n'étends pas la main trop vite, et laisse faire au vent son ouvrage.
— Comme tu penses, je pense aussi reprit le duc, et il n'y a qu'un vent aux voûtes du ciel, (jui puisse faire tomber le fniitau pied d'un autre que moi.
— Lequel ? demanda le Lombard.
— C'est le vent qui soufflerait des cotes d'Irlande, lors qu'il remplirait les voiles d'Harold fils de Godw in.
— Tu crains cet homme? demanda le Lombard.
— Je ne crains que lui, repondit Guillaume.
— Et pourquoi cela?
— Parce que dans la poitrine d'Harold, liât le cœur de l'Angleterre.
Traduction d'ALtx. Dumas.
M* l»P LA PBRMIKIie PAftTW.
LE WONTR-CRISTO
LES GRVMIS HOMMES E\ HOBE HE HhMBKE.
oc-TiVB *• a ;.i s es:
Avant d'arriver au pied de l'emmenée nu les soldat* envoyés par lui se pressaient autniir du corps de Cassius, jlriilu» connaissait deja la dédite de son ami.
Mais ce ne fut qu'à une centaine du pas de la lente qu'il apprit sa mm t.
!.. coup fut tlolenl el fit jaillir des l truies 48 s"!S yeux.
A tout mormiu. les mouvements du «teur de bruina démentaient celte rude et atoiqu s philosophie qu'il se van tait de pralii|uer.
Il s'avança dés lors a pas IhiiIs et tèle baissée, ne s'arrèiant que devant le corps mutile dont un avait rapproche la tète.
Alors il s'agenouilla, et sa douleur s'échappa en sanglots de sa pnii line, tandis qu'à plusieuia reprises il s écriait : — Lp dernier llomain esl mort !
Puis il doona l'ordre d'ensevelir le cadavre, ot l'envoya dans l'Ile de Thasos. Il craignait que les funérailles de Cassius, célébrées au camp, n'aliénassent le ilecoui iin'ii l et ne causassent du trouble.
Knfln, celle précaution prise, il reunil les soldats, déplora avec eux la perte de leur gênerai, essayi, non pas do les consoler, mais dn les raffoiniir ; et, pou- les dédommager de la perle qu'ils avaient l'aile dans le pillage du camp de Cassius, il leur donna à chacun deux mille drachmes, environ dix huit cenU francs do noire monnaie.
Celle façon d'agir avec eux grandit encore lirulus dans leur esprit, et ils loi rendirent celle juslice de reconnaître qu'il était le seul des quatre généraux qui n'avait pas ete vaincu.
En eflet. Octave avait été vaincu par lui. Itrulns.
Cassius avait ete vaincu par les sold Us d'Antoine,
Et Antoine, qui n'avait {mis donne dans le combat, avait cle vain, u par la crainte.
Or, rien n'elail désespère, « pari l'irréparable perte de Cassius : les deux années républicaines avaient laisse buil mille hommes A peu prés sur lo champ de bataille . mais 1 année des triumvirs avail perdu plus du douhh».
Seize nulle boulines manquant le soir dans les i a-.us des soldats d'Antoine el d'Octave y faisaient un si terrible vide, que Tarai» e des triumvirs elail tombée dans un complet découragement, lorsque, pendant la unit qui suivit le combat, on annonça a Antoine, qui veillait soucieux sous 'sa tente, qu'un desesclaves de Cassius, nomme Uemetrius, demandait à lui parler.
H lit un signe et l'esclave fut introduit.
Cet esclave venait, dans l'espoir ditiuo récompense, raconter a Antoine ce qui s'était passe. — Antoine n'y vonjaii pas croire, tant 1 événement lui paraissait heureux et était innilendu.
Mais l'esclave lui montra l'épi I la robe de son mailiv
et nppuya « es preuves matérielles de tels détails, qu'Antoine lui bien force de croire a la veille du récit.
Il ordonna qu'à {instant même la nouvelle de la mort de Cassius fut répandue dans le camp, — tout en faisant dire aux soldats que Cassius n'avait pas ele lue en combattant, mais salait lue. ou fait tuer après sa défaite, re gardant celte défaite routine Irréparable,
La uouvi lie eut le résultai qu'en a'iendail Antoine, el des le malin toute l'armée des triumvirs elail debout, armée el présentant labaiaille a Urutus. fc
Mais lit utils, tout en laissant >. 3 troupes sous les armes, refusa le combat ; il se déliait des troupes de Cassius iiour deux raisons :
Sa victoire à lui. leur avait inspire de l'envie, m
Leur défaite leur avail inspire de la crainte.
Puis il avait encore d'attirés inquielud«s : — il avait lail i)ii grand nombre de prisonniers, esclaves et hommes iibn's. Or, comme on disait que les soldais des triumvirs avaient ete sans pilie pour les prisonnier! qu ils avaient fails, un restent inumi implacable s'éleva dans son armée contre ces malheureux, — si implacable que, par manière
de transaction, il abiudonua les esclaves qui furent nilt K mort.
Quant aux hommes libres, Il leur rendit strictement)* liberté, alin qu'ils poui vnssenl eux-mêmes à leur salui.
Au nombre de reitx-ei. étaient deux bornons que Brulus avait voulu sauver comme les autres, par malheur, 1U elai.'iit plus elroiieineul "ai des que les autres: c'étaient, l'un un mime, nomme Volumnius, et l'autre, un bouffon, nomme Saculiou.
Or, on les amena devant Brulus, ceux qui les émanaient se plaiimanl qu- l «ut <■ it.tifs qu'ils étaient, ils -e p rmeV taieni do railler leurs vainqueur*.
Drutiis, occupe nés soins qui lui paraissaient plus important que do corriger deux drolead* celle espèce, nerepondit rien, faisant signe de la main qu'on le InissAt tranquille.
Alors, et land laque Brutu* continuait à suivre sa penser, un instant accrochée aux bruits extérieurs; mais bientôt rendue a elle-même, Corvinins ouvrit In proposition rte battra les deux prisonniers de verges et de les i euejoyer letrt nus à Octave et à> Antoine, pour leur faire honte de ci» qu'ils avaient besoin, même dans leur camp, de couvivei et d'amis de celle espèce.
Cet a»*in fut npptivn. et quelques-nns penchaient pour qu'il fOt suivi, quand Publius Casea, celui oui avail port* le premier coup à César, envieux de cette famllo qu'avait lirulus de s'isoler au milieu du bruit el dn La foule, et île s'alisorlier eu lui-même, prenant la pnrn'e:
— Ce n'est point, dit-il. par îles jeux ou des plaisant*ries, qu'il s'agit de célébrer les obsèques de Cassius. et I* prouver le regret que nous inspire ce grand homme.
Puis s adressant a Urutus:
— Bru tus, dit-il, en parlant assez haut pour le lirerde sa rêverie, c'esl à loi de faire voir quel souvenir tu cornet ves de ton collègue, en punissant on en sauvant ceux qui osent le prendre pour objet de leur raillerie.
Alors lirulus levant sur lui son mil calme et doux-
— Pourquoi mo demandes-tu mon avis, Casea . dit-il. et ne fais-tu pas toi même ce que tu ju.'es convenable de faire ?
Et il rentra aussiiùt dans Fa pensée, comme un homme qui a d?s choses plus graves à méditer, que eellcs qu'on loi pronose inoppot tunement .
Celait tout coque voulait Casea, il prit le» paroles de Urutus comme un acquiesci m ni à la mort de ces deux uniheureux, les emmena et les lit périr.
Ia situation de Urutus, comme on la voit, élait inquiétante, mais celle de ses deux ennemis n'était pas l»eancoup meilleure. Ile, huis a une véritable disette, campe» au milieu de marais malsains, trempes par les pluies d'automne qui avaient rempli les tentes de fange et d'eau deji glacée par un vent du nord ils apprirent encore que leur llolto tenait d'être détruite par celle do Bruina.
La chose elail d'autant plus terrible que leur tlotle leur ap|iortait deux choses dont ils avaient grand besoin. — de» vivres aliondants cl un renfort considérable d homme».
Or, la défaite avait ete si complète qu'il ne s 'elail saint? qu'un pelii nombre de soldats, el encore lea b.iiiuiriiLportant les vivres ayant ele pris, les hommes qui a'elaitail sauves furent-ils forces, pour ne pas mourir de faim, de manger les voiles et les cordages de leurs bâtiments.
C elait après avoir subi de telles extrémités, qu'ils arrjîcrent, plutôt spectres que créature.* humaines, annonça»! leur désastres aux triumvirs.
Ce combat naval avait eu lieu le même jour que la corn bal de terre a la suite duquel Cassius avait ete lue. [ .
Par malheur, rtrutus iguora que sa (lotte avait balte celle de ses ennemis. — Quand une cause est coudaaiUCC tout se réunit pour la pousser à sa perle.
Si en effet Itrulns eut connu ce résultat, il se serait bien garde d'accepter la bataille que lui éliraient Antoine «' Octave, qui ne la lui o lirai, et que parci' qu'une ln'.aille était dans leur situation le seul moyeu do salul qui •■ar lestai.
Et cependant, la veille du jour ou elle fut livrée, un deseitenr nomme Claudius passa du camp des triumvirs dans celui des républicains, annonçant la nouvelle de la victoire remportée par la Hotte de linittis; mais
ne voulut croire cet homme et l'on no permit point qu'il appi-ochâl du général.
La nuit arriva et s'étendit sombre et pluvieuse sur le camp; comme d'habitude. Btulus se relira seul dans sa tonte/ et se jeta sur sur son lit ; mais à peine y était— il, que si bien éveille qu'il fut, il vit 6e dresser a son chevet, le j même fantôme qui lui était déjà apparu et qui luiavail au- | nonce qu'il le revcrrail à Philippe».
Seulement, cette fois il ne lit qu'apparaître à Brutus comme une vision, et disparut sans avoir prouonce uue parole.
U jour vint : Brutus lit sortir son armée et la rangea eu bataille en face de celle des triumvir».
En ce moment, deux aigles venant l'un d'orient et l'autre d'occident, se rencontrèrent au-dessus des doux armées et se livreront un combat acharne, qui, à l'instant même, attira l'attention de tout le monde et lit remuer dans toute cette plaine si bruyante un instant auparavant un silence extraordinaire. Knlin l'aigle qui était du cote de llmlus céda et i rit la fuite.
Cet événement Tut regardé comme-.un mauvais augure.
Ce n'était pas le premier, la veille ; l'aigle, de la pie iiiiér<- enseigne, avait ete couverte d'abeilles, et le ma. in uu Ethiopien, s'elaul pieseute le premier a l'ouverture du camp, avuil élu masuicre.
Soit qu'il fui ébranle |»ar ces différents présages, s«ii t qu'jl craignit la désertion de quelqu'une de s< s compagnies. Rruîus refusa le combat jusqu'à la neuvième heure du jour, c'est-à-dire jusqu'à trois heures de l'après-midi.
Tout à coup, un des meilleurs officiers de Uni lus, qu'il aimait beaucoup et dans lequel il avait toute confiance, sortit des rangs et alla se rendra a l ouuemi.
Il se nommait Camalalu». »
Brutes craignit que celte désertion ne fui d'uu mauvais exemple, et il donna le signal de l'attaque, comme il avait fait dans lelpremier combat; il renversa tout ce qu'il trouva devant lui, H seconde par sa cavalerie, et te-, fantassins qui chargèrent vigoureusement lus troupes des triumvirs, il pressa si vigoureusement l'aile gaucho, qu'elle p'ia. Mais son aile gaue.be. à lui, ayant, de peur d e tto enveloppée par l'ennemi, trop eloudn ses rangs, laissa m vide dans le centre ; Antoine qui, cette fuis, commandait en personne, en prolita, y jota toutes ses forces, brisa cette aile gauche et la mil en fuite; puis la voyant dispersée, éperdue, au lieu de la p.iursuivre, rallia ses solJals, revint surBiulns vainqueur, et l'enveloppa.
B utn» comprit qu'il était perdu, et dans celle extrémité, dil Plularque, lit de lu tète et de la uuiiii ce que devait faire un grand capitaine et un brave soldat. Mais que pouvait Hrutus. dernier défenseur de la République. La République était condamnée ; il fallut non pas coder, mais mourir.
C'est là que fut lue le fils de Calou en faisant des prodiges de valeur, au milieu des plus biavcs île la jeunesse romaine. Accable par le nombre, brise par la fatigue, ayant à peine la force de lever le bras pou»" happer, il ne voulut pas reculer d'un pas, et criant son nom et celui de son père, il tomba sur un monceau de morts-
Horace, qui combattait à ses rôles, n'eut pas le courage d'en faire autant, en voyant l'horrible boucherie ; il fut pris par la peur, jeta sou bouclier, sou angusticlave et sou anneau , les deux dernier» objets, symboles de sa dignité militaire, et se sauva.
H avait pour procèdent le poêle grec Alcèe. Mais, disonsle, cela ne lui parut pas nue excuse à lui même. Aussi Carm.Yll-2 9, dit-il fi.incUeuient, — et j'eus le tort d'abandonner mon bouclier.
Hélicla tttni bt»F ptirmulA,
Quant à Brutus, il fut sauve, momentanément du moins, par le dévouement d'uu de ses amis nomme Lucilius.
En effet, Lucilius, voyant une masse d'ennemis parmi laquelle étaient des cavaliers barbares ne s'attacher qu'à Brutus, cria tant qu'il le put el comme s'il elail llrulus :' — A moi. soldais, à moU ralliez-vous à votre gênerai. Je suis Brutus.
Dés lors, tons les efforts se tournèrent ..outre lui et la joie desassaillauts fut giande lorsque l'ou vit qu'il se rendait et demandait à être conduit à Antoine.
Il était d'autant plus facile de so tromper à la ruse de Lucilius, qu'il faisait déjà nuit.
Les soldais des triumvirs se réunirent donc autour de leur captute eu criant Brutus, Brutus! nous tenons Brutus!
Antoine entendit ces cris, sortit de sa tente, où il était rentre pour se reposer uu instant, el s'avança au devant du groupe tumultueux qui annonçait sa présence par soi' cris.
Les soldais, de leur cou;, instruits que l'on amenait à leur gênerai Brutus vivant, accouraient en foule — le» uns le plaignant, les autres indifférent», et ciirienx seulement de le vuir, d'autres, eiiliu, s'etonuant que Brutus eût pousse l'amour de la vie jusqu'à se laisser prendre vivant.
Antoine etail de ces derniers.
Il s'etail arrête a uue cinquantaine de pas du groupe qui vena : t à lui. cherchant quel accueil il devait faire à fini tu» quand Lucilius le tira d'embarras eu sortant des rangs,
— Antoine, dit-il, personne n'a pris Marais Brutus et personnelle le prendra vivant. Aux Dieux ne plaise que le. hasard ait tant de pouvoir sur la vertu — «m le trouvera mort ou vivant encore, peut-être, mais mort ou vif, digue encore de lui-même. - Onanl à moi, qui me suis joue de ces hommes en leur disant (pie j'étais llrulus— je t'apporte ma tèle et suis prêt à mourir.
L'eax qui entendirent ces mois demeurèrent stupéfaits d'etomiemcnt; mais quelque» soldat» furieux liment leurs epees et voulurent se précipiter sur Lucilius.
Antoine les arrêta.
— Oouqiagnous, dit-il, vous êtes irrites de celte ruse de Lucilius, et vous vouiez l'en punir parce que vous m'en croyez irrite moi-même, detrompez-vous, rien ne pouvait m'étre plus agréable que votre erreur puisque vous m'amenez uu ami au lieu d'uu ennemi. Je ne sais, je vous lo jure, comment j'eusse traite Brulut vivant, tandis qu'a Lucilius se dévouant pour son gênerai je tends les bras et dj» : Lucili is veux-lu élre mon ami ?
Lucilius. en effet, louche de celte generosi « d'Antoine, se jeta dans ses bras, el se montra, a partir de ce moment, fort attache à lui el d une H lelite a tonte épreuve.
Qu uità llrulus. débarrasse de ceux qui I a»»aillairut,gr£ce à la ruse du* Lictlius, il sciait relire pis ,t pis corn no un lion en retraite, avait traverse nui* rivièie, probablement l'AnguisIa, et s'ai rèlant d tus un endroit creuv s'était assis sftr une roche avec, le petit nombre d'officiers et d'ami* qui l'accompagnaient.
Là, élevant les yeux vas le ciel, tout resplendissant d'étoiles, il pronouça deux vers de la Medco d'Euripide.
Yoluninius nous a conserve lo premier .
Japiter, n» l.u^e pas rchapper à les re^.irJs l'.uitrui de ces mata
Yoluninius ne s'est point souvenu du second.— mais le premier nous servant de guide, il n'est point difUcilo de le retrouver.
C'est d'ailleu.-s dans le second vers que sont les paroles tant reprochée» à Brutus :
Ver u, vain mot .' vaine o ubro ! t» Lue Ju U*>aru : lloJas! i'.»i cru
Brutus, ensuite, nomma le» uns après les autres tous ses amis, qui avaient péri sons ses yeux — gemil, soupira. Mais, au souvenir do Flavius "el de Labeon. versa des larmes — et cependant L-ibeon etail uu simple lieutenant el Flavius lu cher de ses ouvriers, niais c'étaient tleux grand» « aiurs et véritablement Romains.
Eh.effel. de tous ceux qui avaient pris part au meurtre de César, Brutus restait à peu près le dernier.
Aussi, Shakspeare , dans son meneilleux drame, lui fait dire •
0 Jiil'iis CuMir !Thou art m g'ily vel î
Thy s|>iiii na k* iii>r m.I .m i lur, sour sword-i
1 iiDiiurnnn |ir | or l'iniatls.
O Jalins i:és.ii ! ui ■ nrnrp tout pui-stnl ! T n <-*i i n paicnri t.i terie ci luunio nus éjicc» Conire ii"3 propres cnlruilles
En re moment, un des homme» de la suite d? Brutus.
un blousé peut-être, eut soif el voyant lirutus aussi fort altéré, alla jusqu'aux bords de la rivière el puisa de l'eau dans uu casque.
Aux premier» pas qu'il fit vers le fleuve, il s'arrêta, disant :
— J'cntendsdu bruit sur l'antre bord.
Alors, tandis que lui ne s'occupait qu'à puiser de l'eau. Volumniusct Dardanus, l'ecuyerde Brutus, s'approchèrent de la rivière pour lâcher de* découvrir la cause de ce bruit.
Ils revinrent sans avoir rien vu, mais, en revenant, ils demandèrent s'il restait de l'eau.
— Nous avons tout bu, dit Brutus en souriant, mais on va vous en aller chercher d'autre.
Il renvoya donc à la rivière celui qui déjà y était aile, mais des groupes de soldats appartenant à l'année des triumvirs avaient deja traverse la rivière, de sorte que l'homme fut blessé et manqua d'être pris.
On jeta des éclaireursen avant, niais, sans doute, lessol-, dats avaient déjà repasse l'eau, car ils ne virent personne.
— Je voudrais bien, dit alors Brutus, savoir si nous avons perdu beaucoup de monde dans la bataille V
— Rien de plus facile dit Statyllius, - je puis passer le fleuve, visiter dans l'obscurité l'endroit où nous avons combattu, et te rapporter une réponse positive.
— Va, dit Brutus, et si tu trouves les choses eu bon état, tâche de me le faire savoir.
— J'élèverai ma torche allumée et viendrai aussitôt te rejoindre.
Stalyllius pavtit, pénétra dans le camp, prit un tison a un feu qui brûlait encore, t-t til le signal convenu.
Mais sans douiè quelque mouvement de terrain s'interposait entre lui et Brutus, car brutus n'aperçut rien.
Vers troisheures du inaliti, voyant que Stalyllius ne revenait point.
— Stalyllius est mort ou pris dit-il, sans quoi il serait déjà de retour.
Et en effet, Slatyltius eu revenant était tombe dans une patrouille ennemie et avait ete massacre.
Alors, Il unit s'avançant toujours, Drutus se pencha à l'oreille d'un de ses serviteurs nomme Clylus et tout bas lui dit quelques mots : nuis Clytus ne lui repondit point, seulement des larmes coulèrent de ses yeux el roulèreul sur ses joues.
Voyant cela, Drutus, tirant a part Dardanus, Un parla aussi' tout bas.
Puis ensuite, s'adressaut en grec à Vulumnius, il lui rappela le temps de leurs études savante* et de leurs exercices gymnastiques. S'inlcrrompaut tout à coup eu tirant son èpee o'. eu disant :
— Volumnius, une dernière preuve d'amitié, tiens moi mon épée !
Mais Volunmius écarta do la main IV pce que lui présentait Drutus.
En ce moment une voix dit :
Pourquoi rester plus longtemps ici? fuyons!
— Oui, en effet, dit Brutus, il faut fuir; mais pour fuir, il faut nous seivir non pas des pieds, mais des mains.
Alors embrassant ses amis les uns après les autres :
— Allons, dit-il , avec son doux sourire mélange celle fois d'une teinte de tristesse qui le rendait plus doux encore, je vois avec un inexprimable bonheur que je n'ai ete abandonne par aucuu de mes amis et que, si j'ai à me plaindre de la fortune, ce n'est que pour ce qui concerne la patrie.
Puis, après un moment de silence, devant la voix comme s'il parlait, non -seulement pour les hommes, mais pour les dieux; non-seulement pour le présent , mais pour l'avenir :
— Je m'estime bien plus heureux que mes vainqueurs, ajnuta-l-il, car je laisse après moi une réputation de vertu que jamais ni leurs armes . ni leurs richesses ne pourront leur acquérir ni leur faire transmettre à leurs descendants, et l'on dira elernelleuiont d'eux , qu'injustes et méchants, ils ont vaincu les gens de bien pour usurper une domination à laquelle ils n'avaient aucun droit.
Après quoi, il les supplia de pourvoir ;i leur sûreté . le leur ordonnant au besoin cornuie leur gênerai.
Puis, se retirant un peu a l'écart avec deux ou trois de ses intimes, an nombre desquels étail Slraton. qui, de sou professeur d'éloquence était devenu son ami, il leur exprima sa ferme volonté de mourir et pria Stratou de lui tendre son epee.
Slraton refusa d'abord ; mais Bru'us le supplia tant et avec de si tendres paroles qu'il y consentit enfin, prit l'e- *pèe et la tendit ferme à Bruius , mais en détournant les yeux.
Drutus s'y jota avec une telle raideur qu'il so perça d'outre en outre et expira à l'instant même.
Quelque temps après , Messala , l'ami de Brutus , ayant fail sa soumission et étant devenu le familier d'Octave, profita d'un moment de loisir d'Octave pour lui présenter Slraton.
— César, lui dit-il , les yeux pleins de larmes, — voici l'homme qui a rendu à mon cher Brutus le dernier service.
Octave tendit la main à Straton , se l'attacha, et depuis l'eut pour compagnon dans toutes ses campagnes et particulièrement à Àctium. -
Le lendemain, Antoine visita le champ de bataille, ei, guidé par quelques soldats, arriva an corps de Brutus, qu'il reconnut parfaitement. Il commanda alors que le corps fui enseveli dans une de ses plus riches casses d'armes, el envoya les cendres du héros à sa mère Servilia.
Bien plus, ayant appris que son ordre n'avait été suivi qu'à moitié, et que l'homme charge de brûler le corps avait gardé pour lui la coite d'armes, il fit égorger l'homme comme une hécatombe aux mânes de Binilus.
Quant à ; a fetumede Brutus, Porcia. deux auteurs, Nicolas de Damas, conu-mporain des événements, ami intime du roi Hernde, cl Valère Maxime,.qui vécut à la fois sous Auguste et Tibère, racontent que. résolue à se donner la mort ellemême, en apprenant celle de son mai i, mais empêchfc par c -u\ qui l'entouraient, la rude romaine, digne fille de Catnn, d'urne épouse do son mari, prit au feu des charbons ardents et les avala, tenant sa bouche si exactement fermée, qu'elle mourut étouffée eu un instant.
Dii-u me garde d'être de ceux qui dépouillent l'histoire de ses voiles d'or, pour montrer quel est parfois le raensonge de son costume fac lice, el la pauvreté de son costume réel ; mais rien n'est moins probable que celte mort de Porcia. contredite par Brutus lui-même.
Eu effet, dans une lettre écrite de sa main, qui par malheur ne s'est pas retrouvée depuis, mais qui a été vue par plusieurs contemporains , Brutus reproche à ses amis d'avoir laisse mourir Porcia, et de l'avoir abandonnée, lui absent, au lieu de la soutenir el de la consoler pendant son absence.
Selon tonte probabilité, l'orna précéda donc Brutus dans la tombe au lieu de l'y suivre.
l'ne lettre deCiceron, bien conservée, celle-lâ, vient à l'appui de celle opinion, sans que le nom de Porcia, délicatesse oratoire, bien selon l'esprit de Cicéron, soit une seule fois prononce. Il essaie de consoler Brutus de la perte irréparable qu'il a faite, et qu'il compare à celle qu'il Ht lui-même en perdant Tullie.
Revenons à Brutus.
Les philosophes raisonnent s à froid, et les historien» deraisonneurs patentes ont beaucoup reproché à Bruius cette mort si prompte et surtout si désespérée.
C'est vrai, Brutus avait hâte de mourir: c'e6t vrai qu'en mourant, ou plutôt, deux heure* avant sa mort, Brutus a dit le vers de Medce :
« Vertu, vain mot. vaine ombre, esclave du hasard — helas! je crus en loi.
D'abord, on peut dire que le second vers a été amené par le premier — le second est uu blasphème — au poiut de vue moderne, le premier était une imprécation au point de vue antique.
• 0 Jupiter, ue laisse pas échapper à tes regards l'auteur de ces maux. »
Repondons à cette première accusation
Bruius avait hâte de meurir — c'est vrai, avons-nous dit. mais c'est encore cette vertu de Brutus, qui lui donnait cet âpre désir de la mort.
Los cruelles nécessites de la guerre civile avaient été pour
lui une incessant*; torture, une fatalît** terrible s'était altai lipt* à lui, âme douce, il était engage dans le chemin des indispensables cruautés. 11 lui avait fallu tuer Autoniiis ipi'il avait si longtemps dispute à Ciceron ^il lui avait fallu affamer Salamine. à ce point que cinq sénateurs y étaient morts de faim — Il lui avait fallu voir brûler Xanthe, sans pouvoir lui porter secoure.
Il n'avait pu ni garder, ni sauver les prisonniers qu'il avait faits dans la première Iwtaille et il "avait dû égorger les esclaves — les troupes menaçaient de l'abandonner, et premier crime de sa vie. pour lutter de promesse avec les offres d'Octave et d'Antoine, il avait du promettre aux sol • dats le pillage de Lacedemone et de Thessalonique. Enfin, il lui avait fallu abandonner à Casca, qui les avait égorges • fimnie des ennemis sérieux, les deux bouffons dont nous avons raconte la mort ; — on comprendra donc, que Brulus avait hâte d'en finir avec la lutte funeste et considérait la mort, sinon comme le temple de la Victoire, du moins comme l'asile du repos.
D'un autre cote, Brulus doute de la vertu, de quoi vouliez- vous qu'il doutât, dans ce siècle de corruption, en voyant les parjures d'Octave et les concessions d'Antoine ? — Du crime? — mais le crime était triomphant à ses yeux dans la personne d'Antoine et d'Octave, tandis que la vertu était vaincue dans sa personne et dans celle de Cassius. Sans compter les souvenirs de Pompée et de Catou. — En voyant les dieux si constamment favoriser le meurtre et le pillage, si constamment frapper la clémence, la probité, fui voyant, au moment où rien n'était perdu encore, en voyant Cassius se tuer sur un quiproquo, Brulus devait douter ou de la vertu, ou des Dieux. — Il ne voulut pas être athée, il fut sacrilège, il douta de la vertu.
Joignez à cela les deux apparitions de son mauvais génie, la première fois à Sardes, la seconde fois à Philippes, et vous comprendrez cette hâte de fuir la vie en se refuyiant dans le sein glace, mais calme de la mon.
Octave reparut après le combat — l'n Dieu l'avait averti en songe de veiller sur lui, et comme toujours il fut impitoyable pour les vainqueurs.
I n fils et un père lui demandaient grâce.
— Il y aura grâce de la trahison, pour celui qui tuera l'autre, repondit il.
\jst fils tua le père: Octave ordonna que l'on tuât le lils.
— Mais, dit celui-ci, tu avais promis grâce â celui qui tuerait l'autre.
— Grâce comme traître, répondit Octave ; aussi je ne te fais pas tuer comme traître, je te fais tuer comme parricide.
l'n autre se contentait de demander la sépulture.
— Les vautours y pourvoiront, repondit Octave. (Juant àAntoine, on ne lui reproche d'autre cruauté que
d'avoir, comme nous l'avons dit, égorge sur la tombe de son frère. Hortensius, qui sur l'ordre de Brutus avait mis Antonius â mort.
Ai.EXANDn.-i Dumas.
La suite nu prochain »Hmêrn\.
CORRESPONDANCE
Mon cher ami , Je vous applaudis de grand rouir, comme je ferais devant un de vos romans on de vos drames, lorsque vous attachez votre itlenia magistral à l'inscription macaronique de la colonne Vendôme, à propos d'un autre latin bouffon, écrit par un académicien anglais sur le trophée du parc Saint-James. Pendant que vous dénonciez â l'éclat de rire universel ces styles lapidaires qui mettent l'entente cordiale dans le barbarisme, un accident très-grave, et lie à la question, mettait en émoi la vaste rue de la Paix. Veuillez bien ajouter cette page au dossier de ce procès académique, dans votre réquisitoire vengeur.
• Donc, l'autre jour, M. Thomas Jejiler. de Munich, voya j ^cant à la suite du roi de Bavière, a perdu connaissance sur la place Vendôme, comme s'il eût ete frappe d'une al- \ laque d'apoplexie foudroyante. Deux passants Tout tranaj porte tout de suite dans la boutique du pharmacien anglais, I a l'anple de la rue de la Paix.
M. Jegler est un des savants philologues les plus renommes de l'Allemagne. C'est le type du bénédictin rhénan ; à son costume et à sa figure on reconnaît le vieux Germain du premier coup d'oui.
L'un des passants a dit en déposant le voyageur sur un fauteuil de la pharmacie anglaise : C'est un Allemand.
Les curieux et les oisifs, qui abondent toujours sur la place Vendôme, ont envahi la boutique anglaise, et chaque bouche repelait ces trois mots : C'est un Allemand. Reflexion accompagnée d'une mélopée de commisérations, qui justifie ce bel axiome : l'étranger est une chose sucrée, reregt inus res sucra.
Alors, une voix de passant à dit : • C'est une noble exa-
• geratiuu de patriotisme qui a foudroyé d'apoplexie ce
• pauvre Allemand : il a vu celte colonne triomphale qui » lui rappelle YVagrum, et la désastreuse campagne de
• 180-S, et son cœur patriote a saigne ; l'anevnsme d'un » cruel souvenir l'a étouffe sur place. Malheureux fils des
• vaincus, tue par une colonne ! »
L'audiloirp a donne des signes d'adhésion.
Le pharmacien anglais prodiguait l'ether sur le visage du savant.
» Aussi, pourquoi élève-t-on des monumenlsde victoire? » a dit un oisif, membre du Congrès de la Paix, l'n jour les « peuples fraternisent, et lorsqu'ils visitent les capitales
• de leurs amis, ils se souviennent des anciennes haines, ■ et pensent plutôt à la vengeance qu'à la conciliation.
Nouvelle adhésion "de l'auditoire. Le pharmacien a ait au médecin:— il faut le saigner; une bonne saignée le sauvera.
Le médecin a ouvert sa trousse, et au même instant, le voyageur a ouvert un œil.
Ciel ! il respire ! s'est écrie un apprenti académicien, qui fait des librelli d'opéra.
Alors le membre du concivs de la paix a pris la main >Ul'Allemand et lui a dit :
— Monsieur, votre susceptibilité nationale vous honore, mais elle est excessive. Toutes les nations ont leurs trophées ; nous avons tous ete, à notre tour, vainqueurs el vaincus. Chaque pays a la plus brave armée du monde ; chaque capitale montre avec orgueil plusieurs arcs de triomphe, qui attestent qu'un voisin a passe sous les fourches caudines, comme Pontius. Imitez Ponlius, il ne s'est jamais évanoui dans le Samnium.
L'Allemand a ouvert l'autre œil et a regarde son consolateur avec une expression indéfinissable, puis, il a souri d'un air philosophique, et il a dit :
— Comment, monsieur, vous me croyez assez stupide pour m évanouir devant un trophée de notre guerre allemande de 1803. C'est de l'antiquité pure, pour moi. Wagramestune bataille anti-di uvienne. Napoléon et Germanicus sont contemporains. Si cela vous amuso déjouer aux quilles avec des colonnes, amusez-vous. Cela m'est bien égal. Ce sont des enfantillages de vieux peuples. Oui, j'ai ete frappé au cœur par votre colonne, mais ce n'est pas à cause «le Wagram ; c'est à cause de l'atroce inscription latine qui déshonore leslylobate, et l'Académie française. I«i belle langue latine, langue presque aussi belle mie l'allemande, va s'éteindre au premier jour. Et je me (lisais, au moins Paris gardera les traditions des latinités antiques, el cette idée me soutenait encore, moi, le dernier humaniste de Bavière. Et voilà qu'en arrivant, je lis l'inscription do la colonne, et mon beau rêve s'évanouit, et la colère, l'indignation, la douleur sont si fortes dans mon âme qu'elles m'etou lient comme un air asphyxiant. Excusez ma faiblesse, plaignez- moi, .et montrez-moi un chemin qui me ramène aux Tuileries sans m obliger à passer devant cette homicide inscription
Le membre pacifique a conduit l'Allemand à la station du boulevard des Cap .cines, l'a fait monter dans un fiacre, a baisse les stores, el a dit au cocher :
— Aux Tuileries par la rue Richelieu, la nie de Rivoli,
LE MONTK-CMSTO.
Saint-Germain l'Auxerrois, le Pbni-Neaf, le quai Conli, le quai Voltaire et le Pont-Royal.
— Quel diable de chemin nie faites vous prendre pour aller aux Tuileries? a dit le sage cocher.
— Allez toujours, a repris le membre dn congrès, vous marches à l'heure.
Eu passant devant l'Institut, l'Allemand s'est arrêté pour demander au concierge l'adresse du secrétaire de l'Académie des inscriptions.
— Il est mort, a dit le concierge.
— Et son successeur ?
— Aussi.
— Et relui qui est vivant?
— Aussi.
Alors il a déposé sa plainte entre les mains des Sphinx de l'Institut, pour avoir au moins une chance de réponse.
Si tous les jours un allemand avait la honte de s'évanouir devant l'inscription de la colonne Vendôme, on pourrait espérer un rfV/r» r/r». en 1957.
Je profite de cette occasion, moucher humas, pour vous «ignaler une autre inscription, placée sur la porte d'un bosfiieâL rue Faubenrg-Sniut-Martin : tli'tpice Jrt Inrnmblrs. Ce n'est ni français.ni charitable, ni chrétien, nipoli. l'n pauvre malade touche le seuil hospitalier de cet asile avec cet espoir qui n'abandonne jamais l'humanité soufflante, et l'inscription lui dit brutalement :—Tn es incumblt / —Voilà l'accueil qu'où lui fait ! Dans la cour decet hospice, il y a une chapelle où un prêtre raconte aux malades l'histoire du paralytique: I.èce-loi el marche, et l'antre histoire de ce roi des incurables, Lazare, mort et enterré depuis sept jours, l.uznrt, emi forât, lui dit le Christ, et I incurable mort se leva et fut le premier évoque de Marseille, No'.ez bien que c'est aux époques ou la foi était vive pour les clu»ftes que lé mol désolant iiicurnble a ete invente sur la porte de cet hospice. Il était provisoire, et II sera éternel en France, comme tout ce qui est provisoire, les gouvernements exceptes.
Corde lilii rt luit.
MÉHY.
t'NE MÈRE.
t'nô mère était assise près du berceau de son enfant. Il n'y avait qu'à la regarder pour lire sur sa physionomie qu'elle était en proie à In rdns vive douleur.
L'enfant était |Kile, les yeux étaient fernvs. il respirait difficilement, et chacune de ses aspirations était profonde comme s'il soupirait.
La mèio tremblait de le voir mourir el regardait le pauvre peut être avec une tristesse déjà muette comme le desespoir.
On frappa trois coups à la porte.
Entrez, dit la mère.
Et comme on avait ouvert et refermé la porte, et que cependant elle n'entendnit point le bruit des pas, elle se retourna.
Alors nlte vit s'approcher un pauvre vieillard, le corps i inailic enveloppe dans une couvcrluie de cheval.
Celait un triste vêlement pour qui n'en avait pas d'au tre. a hiver était rigoureux : de l'autre coté des vitres blanchies et ramageos par le givre, il faisait dix degrés de froid et le vent cottpait le visage.*
le viell:«rd e ait pieds nus. c'était sans doute pour cela que ses pas ne faisaient pas de bruit sur le parquet.
Comme le vieillard tremblait de froid, el que depuis qu'il è:ail là l'enfant paraissait dormir plus profondément, la mère se leva |>our ranimer le feu du poêle.
Le vieillard s'assit à sa place el se mit à bercer l'enfant
eu chantant une chanson mortellement triste dans une langue inconnue.
. — N Vst ce pas. que je le conserverai, dit la mère eu s 'adressant à sou hôte sombre?
Celui-ci fit de la tète un signe qui ne voulait dire ni oui ni non, et de la bouche un sourire étrange
Lt mère baissa les yeux, de grosses larmes coulèrent sur ses joues, sa tète lomba sur sa poitrine. Il y avait trois jours et trois nuits qu'elle n'avait ni dormi ni mange. \ Sm front devint si lourd qu'un instant elle s'assoupit maigre elle : mais bientôt elle se i éveilla en sursaut et toute glacée.
Le viellard n 'était plus là.
— Un donc est le vieillard? cria-t-elle.
El elle se leva el courut au berceau.
Le berceau était vide.
Le vieillard avait /emporté l'enfaut.
En ce moment la vieille horloge qui était pendue dani un coin contre le mur, sembla se détraquer, le poids en plomb descendit jusqu'à ce qu'il eut touché le sol, et l'horloge s'arrêta.
La mère se précipite hors de la maison en criant : Mon
enfant! qui est-ce qui à vu mon enfaut?
Une grande femme, vêtue d'une longue robe noire, et qui se tenait dans la me eu face de la maison, les pic!» dans la neige, lui dit :
— Imprudente, dit-elle, tu na laisse la Mort entrer rhn toi el bercer loti enfant, au lieu de la chasser. Tu t'es endormie pendant qu'elle était là: elle n'attendait qu'une chose, c'était que tu fermasses les yeux : alors elle a pris ton enfant. Je l'ai vue s'enfuir rapidement en l'emportant entre ses liras. Elle allait vile comme le vent, el ce quVmporte la Mort< pauvre mère, elle ne le rapporte jamais.
— Oh! dites-moi seulement le chemin qu'elle a pri-, s'écria la mère, el je saurai bien la retrouver, moi.
— Certes, rien ne m'est plus facile, lit la femme noire; mais avant de le faire, je veux que lu me chantes tout. « les chansons que tu chantais à ton enfant en le berçant. Je suis la Nuit, et j'ai vu couler tes larmes lorsque tu Ifct rhpnlais.
— Je vous les chanterai toutes, depuis la première jn*qu'à la dernière, dit la mère, niais un autre jour, ma:» plus tard ; laissez moi passer maintenant, afin que je puis»? les rejoindre et retrouver mon enfant.
Mais la nuit resta muette et inflexible; nlors l.i j^auvre mère, en se tordant les bras, lui chanta tontes les chansons qu'elle avait chantées à son enfant. Il y avait beaucoup île chansons, mais il y eut encore plus de larmes.
Quand elle eut chante sa dernière chanson el que si voix se fut éteinte dans son plus douloureux sanglot, U Nuit lui dit :
— Va droit à ce sombre bois de cyprès; j'ai vu la Mort y entrer avec ton enfant.
La mère y cor.ru t; mais nu milieu du bois le chemia bifurquait. Elle s'arrêta, ne sachant si elle devait prendre à droite ou à gauche
A l'augie des deux < lieuuns, 'I y avait un buisson J'opines qui n'avait plus ni feuilles ni fleurs, car c'était l'hiver il elait couvert de givre, et des glaçous pendaient à chacune do se» branches.
— N'as-iu pas vu la mort passer avec mon enfant ? demanda la mère au buisson.
— Oui, répondit l'arbuste; mais je ne te dirai point le chemin qu'elle a pris que lu ne m'aies rechnulfe à ton seul, enr. lu le vois, je ne suis qu'un glaçon.
La tnrre. sans hésiter, se mil à genoux et pressa le btussou contre son sein, alin qu'il lejjelàt ; les épines peoé-
tarent dons sa poitrine, nt le sans coula par presses gouttes.
Mais au fur et A mesure que le soin de la mère riait déchiré el que son sang roulait, il poussait au buisson, qui était une aubépine, de belles fcuill*s vertes et de belles feuilles roses, tant est chaud le cn'ur d'une mère.
Et le buisson, alors, lui indiqua le chemin qu'elle devait suitre.
Elle le prit en courant et parrint ainsi au rivage d'un grand lac. sur lequel on ne voyait ni vaisseau, ni barque; le lac était trop gelé pour qu'on essayât de le passer à la cape, pas assez pour qu'on put le passer à pied.
il fallait cependant, tout impossible que cela paraissait au premier abord, que celte mère affligée le traversât.
Elle tomlia A genoux, espérant que Dieu ferait un miracle en sa faveim
— N'espère pas l'impossible, lui dit le lac en levant sa tète blanche au-dessus de l'eau. Voyons plutôt, à uous Jeux, si uous en viendrons à hout. J'uime à amasser les perles, et tes yeux sont les plus brillants que j'aie vus ; veux-tu pleurer dans mes eaux jusqu'à ce que tes yeux tombent ? Car alors tes larmeâ deviendront des perles et les yeux des diamants. Apres cela, je te transporterai sur mon autre bord, à la grande serre chaude où demeure la Mort et on elle cultive les arbres et les fleurs dont chacun représente une vie humaine.
— Oh ! ne veux-tu que cela? dit la pauvre désolée, je te donnerai tout, to tt. tout, pour arriver à mon enfant.
Kl elle pleura, elle pleura tant, que «es yeux, n'ayant pins do larmes, suivirent les larmes, qui etai.-n'. devenues des perles, et tombèrent dans le lac, ou ils devinrent des diamants.
Alors le lac sortit ses deux bras de l'eau, la prit, et eu un instant la transporta de l'aulrn côte de ses eaux.
Puis il la déposa sur la rivo où était situe le palais des fleurs vivantes. .
Celait un immense palais tout en verre, ayant plusieurs lieues de long, doucement chauffe l'hiver par des pwles invisibles, el le te parle soleil.
La pauvre mère ne pouvait le voir, puisqu'elle n'avait plus d'yeux.
Elle chercha en tâtonnant, jusqu'à ce qu'elle en trouvât l'entrée; mais sur lt seuil se tenait la concierge du palais.
— 0"O venez-vous chercher ici? demanda la concierge.
— Oh! une femme! s'écria Li mère, elle aura pitié de moi.
Puis à la femme :
— Je viens chercher la Mort qui m'a pris mou eurant, dit-elle.
— ■ Comment es-lu renne jusqu'ici et qui t'y a aidée, demanda la vieilli»?"
— C'est le bon Dieu, dit la mère. Il a eu pifié de moi. Toi aussi tu auras pitié de moi el tu me diras ou je puis retronver mon enfant.
— Je ne le connais pas, répondit la vieille, el toi tu ne peux plus le voir. Beaucoup de fleurs et d'arbres sont morts cette nuit. La Mort va bientôt venir pour les replanter, c.ir tu n'ignnrcs pas que chaque créature humaine à son arbre ou sa fleur de vie suivant que chacun est organisé. Ils ont la même apparence que les autres végétaux, mais ils ont un cœur, et ce coeur bat toujours. Car lorsque les hommes ne vivent plus sur la terre, ils vivent au ciel. Kt comme les cœurs d'enfants Ijallenl connue les cœurs des grandes personnes, peut-être au loucher recouualtrastu le bêtement du tien.
— Oh! oui, oui, dit la mère, je le reconnaîtrai, j'eu suis
»ÛM.
— Quel âge avait ton enfant?
— l'n an ; il souriait depuis six mois, et avait dit pour la première fois mnmnn, hier.
— Je vais te conduira dans la salle des enfants d'iin an, mais que me donueras-lu?
— Qu'ai-j» encore à donnei, demanda la mère, rien, vous le voyez ; mais s'il faut aller pour vous pieds nus au bout du monde, j'irai
— Je n'ai rien à faire au bout du monde, repondit sèchement la vieille, mais si lu veux me donner Us longs et beaux cheveux noirs en échange de. mes cheveux gris, je ferai ce que lu désires.
— Ne desirez-vo is que cela, dit la pauvre femme, oh prenez les, prenez-les!
Et elle lui donna ses longs et beaux cheveux noirs et reçut en échange les cheveux gris de la vieille.
Elles entrèrent alors dans la grande serre-chaude de la mort, où fleurs, plantes, arbres, ai bustes,* sont rangés et étiquetes selon leur âge.
11 y avail des jacinthe3 sous des cloches de verre, de* plantes aquatiques nageant à la surface des bassins, quelques-unes fraîches et bien portantes, d'autres malades et à demi fanées, des serpenU d'eau se couchaient enroule» sur celles-ci, et des ecrevisses noires grimpaient aprèa leurs tiges. 11 y avait là de magnifiques palmiers, des chênes gigantesques, des platanes et des sycomores immenses. Il y avait des bruyères, des serpolets, du Ihym en fleurs. Chaque arbre, chaque plante, chaque fleur, chaque brin d'herbe avait son nom et représentait une vie humaine, les unes en Europe, les autres en Afrique, celles-ci en Chine, celles-là au Groenland. Il y avait de grands arbres dans de petites caisses qui paraissaient sur le point d'éclater, étant devenues trop étroites. Il y avail aussi maintes petites plantes dans de trop gian.ls vases, dix fois trop grands pour elles. Les caisses trop étroites représentaient les pauvres, les vases trop grands représentaient les riches.
Enfin la pauvre mère arriva dans la salle des enfants.
— C'est ici. lui dit la vieille.
Alors la mère se mil à écouter battre les cœurs et à tâter les cœurs qui battaient.
Elle avait mis »i souvent la main sur la poitrine du pauvre petit être que la Mort lui avail pris, qu'elle eût reconnu le battement du cœur de son enfant au radian d'un million d'autres cœurs.
— Le voilà ! le voilà ! s'éeria-t-elle enfin en étpndant le* deux mains sur un pelit caclus qui se penchait tout maladif sur un rôle.
— Ne louche pas à la fleur de ton enfant, lui dit la vieille, mais place-loi ici tout près. J'attends la Mort a chaque instant, et quand elle viendra ne lui laisse pasar* radier la plante, mais menace-la. si elle persiste, d'en faire autant à deux autres fleurs ; elle aura peur, car pour qu'Une plante, une fleur ou un arbre soient arraches, il Tant Tordre de Dieu, et elle doit compte à Dieu de toutes h?s plante» humaines
— Ah! mon Dieu, dit la mère, pourquoi ai-je si froid?
— c'est la Mort qui rentre, dit la vieille, reste-là et souviens-loi de ce quo je t'ai dit.
El la vieille s'enfuit.
A mesure que la Mort approchait, la mère sentait le froid redoubler.
Elle ne pouvait la voir, mais elle devina qu'elle était devant elle.
— Comment ns tu pu trouver (on chemin jusqu'ici, demanda la Mort ; comment surtout as-tu pu être ici avant moi?
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— Je suis mère! lui répondit-file.
El la Morl étendit son bras décharné vers le petit cactus, mais la mère le couvrit de ses mains avec tant do force et tant de précaution qu'elles n'endommagea point une seule de ses feuilles.
Alors la Mort souffla sur les mains de la mère, et elle scntil que ce souffle était froid comme s'il sortait d'une bouche do marbre.
Ses muscles se détendirent et ses mains se détachèrent de la plante sans force et sans chaleur.
— Tu ne saurais buter contre moi, dit la Mort, rendstoi donc.
— Non, mais le bon Dieu le peut, répondit la mère.
— Je ne fais que ce qu'il me commande, répliqua la Morl. Je suis son jardinier, je prends les arbres et les Heurs qu'il a plantés sur la terre et les replante dans ie grand jardin du Paradis.
— Rends-irtoi donc mon enfant, dit la mère en pleurant et en suppliant ; ou arrache mon arbre eu mèmr> temps que le sien.
— Impossible, dil la Mort, lu as encore plus de trente années à vivre.
— Plus de trente années, s écria la mère désespérée, et que veux-tu, ô Mort, que je fasse de cr*s trente ans 't Donne les à quelque mère plus heureuse, comme j'ai donné mon sang au buisson, mes yeux au lac, mes cheveux à la vieille.
— Non. dit la Mort, c'est l'ordre de Dieu et je n'y puis rien changer.
— Eh bien, dit la mère, à nous deux alors. — Mort, si tu louches a la plante de mon enfant, j'arrache tontes ces fleur.*.
Ki elle saisit j pleines mains deux jeunes fuchsias.
— Ne louches pas à ces fleurs, s'écria la morl. — Tu dis que tu es malheureuse et tu veux rendre une autre mère
^ pins malheureuse encore que toi. car ces deux fuchsias sont deux jumeaux.
— Oh ! fll la pauvre femme, el elle lâcha les deux fleurs. . -
H se fit un silence pendant lequel on eu! dit djie la Mort éprouvait un mouvement de pitié.
- Tien», dil la Mort on présentant a la mère deux beaux diamants, voici tes yeux : je les ai péchés en passant dans le lac ; reprends-les; ils sont plus beaux et plus brillants qu'ils n'ont jamais été. Je le les rends : regarde avec eux dans cette source profonde qui coule à cote de toi. Je te dirai les noms de ces deux fleura que tu voulais arracher, et tu y verras tout l'avenir, toute lavie humaine de ces deux enfants. Tu apprendras alors ce que tu voulais détruire. Tu verras ce que tu voulais refouler dans le néant.
Et elle regarda dans la source.
Celait un magnifique spectacle que de voir à quel avenir de bouheur et de bienfaisanr e étaient réservés cesdenx êtres qu'elle avait failli anéantir. — Leur vie s'écoulait dans une atmosphère de joie, au milieu d'un concert de bénédictions.
— Ah ! murmura la nn re en menant la main sur ses yeux, j'ai failli être bien coupable.
— Regarde, dit la Mort.
Les deux fuchsias avaient disparu, et elle vil à leur phic un petit cactus qui prenait la forme d'un enfant, puis l'enfant grandissait et devenait un jeune homme plein de brûlante» passions ; loul était chez lui larmes, violcuces et douleur. — Il finissait par le suicide.
I — Ah ! mon Dieu, dit-elle, qu'était ce que celui-là? demanda la mère.
C'était ton enfant, répondit la mort - La pauvre remine poussa un gémissement et s'affaissa sur la terre.
Puis, après un instant, levant les bras au ciel :
— 0 mon Dieu, dit-elle, puisque vous l'avez ' pris, gardez-le. — Ce que vous faites esl hien fait.
La Mort, alors, étendit le bras vers le petit cactus. Mais la mère lui arrêta le bras d'une main, et de l'antre lui rendant ses deux yeux:
— Attends, dit-elle, que je ne le voie pas mourir. Et la pauvre mère vécut trente ans encore, aveugle, mai»
résignée.
Dieu avait mis l'enfant au rang des anges, — il mit u mère an rang des martyr-'.
AM.h;r>si:N.— Traduction Attx. Dt**».