ION TE EN MAXIME DE CAUSERIE
Vous saurez, chers petits lecteurs, qu'en 1838, c'est-àdire bien longtemps avant que vous fussiez nés , je faisais un voyage en Allemagne.
Je m'arrêtai un mois à Francfort pour y attendre un ami à moi, qui savait une foule de jolis contes, et qu'on appelait (ierard de Nerval.
Hélas! un jour, chers petits lecteurs , vous saurez comment il a vécu et comment il est mort. Sa vie esl plus qu'une histoire et mieux qu'un conte. C'est une légende.
J'avais reçu l'hospitalité dans une fain lie dont le mari était Français, la femme Flamande et les cnTants un peu de tout .*ela.
Il y avait, dans la maison, deux petits garçons et une petite fille.
Les deux petits garçons avaient l'un sept ans et l'autre cinq.
La petite lille avait quatorze mois.
Les deux garçons sont aujourd'hui l'un sous-lieutenant, l'autre sergent en Afrique.
La petite lillo est une grande et belle personne de vingt ans et demi.
J'avais donc bien raison do vous dire que mon voyage avait en lieu bien longtemps avant que vous fussiez nés.
Sous le prétexte qu'ils me voyaient écrire pendant une partie de la journée, tous les jours, après le dîner, les deux petits garçons me demandaient de leur «dire un conte.
Quant à la petite ûlle , qui m'en a quelquefois et à son tour demandé depuis, elle ne demandait rien alors que son biberon, qu'elle caressait , il faut le dire, avec une affection toute particulière .
J'épuisai vite mon répertoire de contes, car vous connaissez l'insatiable avidité des auditeurs do votre âge.
L'n conte à peine achevé , leur manière d'applaudir est de dire : encore ! leur manière do remercier est de dire : mi» attire!
Quand je n'en sus plus, j'en iuvenlai. Je suis fâché de ne pas me les rappeler, car, sur la quantité, il y en avait un on deux fort jolis.
Quand je fus au bout de mon imaginaiion , je leur dis :
— Mes eufauls, j'attends do jour en jour mon ami Gérard de Nerval. Il sait beaucoup de contes charmants et vous en dira tant que vous voudrez.
Ce n'était pas précisément cela que demandaient les deux enfants. Mais comme une lettre était arrivée le matin, qui aunonçait pour le surlendemain l'arrivée de Gérard, grâce à une tartine de beurre et de fraises , mets essentiellement germains, ils prirent patience.
surlendemain, Gérard arriva en effet : ce fut une fête dans la maison ; les enfants, qui l'avaient regarde venir de loin et ù qui j'avais dit : Voilà l'homme aux coules , coururent au-devant de lui et lui sautèrent au cou en criant :
• - Soyez le bien-venu, monsieur (homme aux eonlet ; en savez- vous beaucoup? Resterez -vous longtemps? pourrezvous nous en dire un tous les jours ?
On expliqua à Gérard la chose dont il était question. Gérard trouva dès lors l'accueil tout naturel et promit un conte pour le même soir, après dîner.
Les enfants passèrent leur journée à regarder l'heure à la pendule et à dire qu'ils avaient faim.
Enfin ou annonça que Monsieur était servi.
En Allemagne, mes enfants, on dit : Monsieur est servi.
En France, on dit : Madame ett servie.
Plus tard, vos parents vous expliqueront la différence qu'il y a entre ces deux mauières d'inviter le maître cl la maîtresse de la maison à se mettre à table.
Elle explique le génie des deux peuples, aussi bien et même mieux qu'une longue dissertation.
S'il n'y avait eu à table que les enfants, le dîner n'eût certes pas duré dix minutes.
Les enfant* sautèrent en bas de leur chaise avant le dessert et vinrent tirer Gérard par le bas de ce fameux paletot tabac d'Espagne dont lui-même a écrit l'histoire.
Gérard ne réclama que le temps de prendre son cafe.
Le cafe était une des voluptés de Gérard.
I<e cafe pris, il n'y eut plus moyeu de résister.
Un coucha la petite Anna dans sou berceau, en mettant son biberon à la poitée de sa main, et l'on alla s'asseoir sur un lwdcon formant terrasse et donnant sur le jardin.
Charles, l'atne des deux garçons, grimpa sur mon galion ; Paul, le plus jeune, se glissa entre les jambes de Gérard ; tout le monde prêta l'oreille, comme s'il s'agissait du récit d'Énéc à Didon, et Gérard commença :
LE SOLDAT I>K TLOMD ET LA 1>ANSEI"SE DE PiPlEK.
Charles frappa dans ses mains.
— Oh ! cela promet d'être joli.
— Y eux- tu te taire ! flt Paul, qui, usurpant les prérogatives du droit d'aînesse, imposait silence à son frère.
Gérard attendit que le calme fût rétabli, et reprit :
Il y avait une fois vingt-cinq soldats, tous frères, car
ils étaient non-seulement nés le même jour , mais encore avaient été fondus d'une seule et même vieille cuiller do plomb. Ils avaient tous l'arme au bras et la ligure de face.
• Leur uniforme était magnifique : bleu avec des revers rouges.
— Ah ! j'en ai justement de pareils, dit Paul.
— Silence ! cria à son tour Charles, enchanté que son frère cadet lui fournit si vite l'occasion de prendre sa revanche.
Gérard reprit :
—Les premières paroles qu'ils entendirent quand on enleva lo couvercle de la boite où ils avaient été enfermés le jour même de leur apparition dans ce monde, et qu'ils n'avaient pas quitté depuis ce jour-là, furent ceux-ci :
— Oh ! les beaux soldats !
Inutile de dire que ces paroles les rendirent très tiers.
Ces paroles étaient prononcées par un petit garçon à qui on venait de les donner pour le jour de sa fêle : il s'appelait Jules.
Et de joie il sauta d'abord, frappa danâ ses mains ensuite; après il les rangea en ligne sur la table.
Tous ces soldats se ressemblaient non-seulement d'uniforme, mais de visage.
Nous avons donné l'explication de cette ressemblance eu prévenant qu'ils étaient frères.
Un seul différait des autres. — 11 n'avait qu'une jambe.
Le petit garçon crut d'abord qu'il avait eu cette jambe emportée à quelques-unes de ces grandes batailles que les soldats de plomb se livrent entr'eux. Mais un pavant médecin, qui était l'ami de la maison, ayant examine le moignon du pauvre éclope, — déclara que le soldat était intime de naissance, et qu'il n'avait qu'une jambe, parcequ'ayant été fondu le dernier, le plomb avait fait défaut.
Mais il n'y avait que demi mal. — Le soldat était aussi solide sur sa jambe unique que les autre» sur leurs deux jambon.
Or, c'est jusloment de celui-là que je vais vous raconter l'histoire.
Il y avait, outre la boite aux soldats de plomb, plusieurs autres joujoux sur la table, car le petit garçon avait une petite soeur qui s'appelait Automne, et pour no pas faire de jaloux, quand c'était la fête du petit garçon, on donnait comme ù lui des joujoux à la petite fille, et vice-venâ.
— Qu'est-ce que cela vent dire vice-versé, demanda Charles, gui aimait à se rendre compte de tout.
— C'est juste, dit Gérard, je suis dans mon tort.
Et il expliqua aux enfants que eice-cersd voulait dire qu'on en faisait autant pour le petit garçon le jour de la fete de la petite tille, que l'on en faisait pour la petite fille le jour de la fêle du petit garçon.
Je disais donc, continua Gérard, qu'outre la lwlto aux soldats de plomb, il y avait plusieurs autres joujoux sur la table ; parmi ces joujoux, celui qui sautait le premier aux yeux était un joli petit château de caries, avec quatre tourelles, une à chaque augle, et chaque tourelle surmontée d'une girouette indiquant de quel côté venait le vent. — Les fenêtres en étaient toutes grandes ouvertes, et à travers ces fenêtres, toutes grandes ouvertes, on pouvait voir dans l'intérieur des appartements. Devant le château, il y avait des ai bres plantés par groupes près d'un petit miroir découpe irrégulièrement, posé à plat sur le gazon, et Bimulant un lac limpide et transparent ; — des cygnes de cire blanche y nageaient et s'y miraient. Tout cela était mignon et gracieux au possible.
Mais le plus gracieux et le plus mignon de tout cela, c'était une petite dame qui était debout sur le seuil de la grande porte d'entrée. Elle était en papier et avait une robe du linon le plus clair ; un ruban bleu était jeté sur ses épaules en guise de châle ; elle avait en outre à sa ceinture uno rose magnifique, presque aussi large que son visage.
— Mon, dit le petit garçon, j'ai là un soldat invalide qui n'est bon à rien et qui dépareille ma compagnie, jo vais le mettre en faction devant le château de cartes de ma sci'nr.
Et il fit ainsi qu'il disait, de sorte que le soldat de plomb go trouva de garde en face la dame de papier.
La dame de papier, qui était une danseuse, était restée au milieu d'un pas, les bras étendus et la jambe on l'air, le* cordon» de son soulier s'ètant accruches à ses cheveux.
Comme c'était une danseuse très-souple, sa jambe était tellement collée à son corps que le soldat do plomb, ne la voyant plus, crut que, comme lui, elle n'avait qu'une jambe.
— Ah! voilà la femme qu'il me faudrait, pensa t il ; mais par malheur c'est uue grande dame ; elle habite uu château, tandis que moi je demeure dans une bolle, et encore dans celte boite sommes-nous vingt-cinq. Ce n'est point là une habitation convenable pour une baronne ou pour une comtesse. Contentons-nous donc de lu regarder sans nous permettre de lui déclarer nos sentiments.
Et lixe au port d'armes, il regarda de tous ses yeux la petite dame qui, toujours dans la même position, continuait de se tenir sur une seule jambe, sans perdre- uu instant l'équilibre.
Quand le soir fut venu et qu'on vint chercher le petit garçon pour le coucher, il mit tous les soldats de plomb dans leur boite, laissant par mégarde ou avec intention l'invalide eu sentinelle.
Mais si ce fut avec intention cl par méchanceté, le petit garçon se trompait fort. Jamais soldat en chair et en os ne fut plus content que noire soldat de plomb, quand il vil qu'on ne le relevait pas de faction, et qu'il pourrait rester toute la nuit à contempler sa belle dame.
Sa seule crainte était qu'il ne fit pas clair de lune ; enfermé depuis longtemps dans sa boite, il ignorait on on était du mois. Il attendit donc avec anxiété.
Vers dix heures, au moment où tout le monde était couché dans la maison, la lune se leva et darda son rayon d'argent à travers la fenêtre, alors la daine de papier qui un instant s'étail perdue dans l'obscurité, reparut plus belle que jamais, celle lumière nocturne allant admirablement bien à l'air de son visage.
•- Ah ! dit le soldat de plomb, je crois qu'elle est encore plus belle la nuit que le jour.
Onze heures sonnèrent, puis minuit.
Comme le coucou venait de chanter pour la dernière fois, une tabatière à musique, qui était sur la table avec les autres joujoux, et qui jouait trois airs et une contre danse, se mil à jouer d'abord : J'ai du bon tabac, puis Malbrouk s'en va-t'en guerre, puis Fleuve (ht Tant.
Enfin, Fleuve du Tage Uni, elle attaqua sa contredanse qui était une espèce de gigue.
Mais alors, à la première note de cette gigue, la petite danseuse? commença par décoller sa jambe de son corps, puis par uu ellort détacha l'autre du sol et attaqua un pas qui semblait avoir ete compose par le maître de ballet des Sylphes lui-même.
Pendant ce temps-là, le soldat de plomb, qui ne perdait pas un des flic-flac«, des jetés- battus on des ronds de jambes de la danseuse, entendait ses corn pagnons qui faisaient tous leurs efforts pour soulever le couvercle de leur boite ; mais le petit garçon les avait si bien enfermes, qu'ils n'en purent venir à bout, et que le bienheureux factionnaire fut le seul qui pùl jouir jusqu'à l'enivrement du taleut de la charmante artiste.
Quant à celle-là, c'était bien certainement la première danseuse qui eût jamais existé. Selon toute probabilité,
elle était à la fois élève de Taplioni et d'Essler. Elle s'enlevait comme la première, et au lwsoin pointait comme l'autre, de sorle que le pauvre soldai de plomb vit ce qu'il n'avait encore été donne à aucun oui humai u de voir; c'est-à dire une danseuse qui pouvait, dans la même soirée, danser la cachucha du Diable- Boiteux , et In pas do la supérieure des nonnes dans Roberl-lc-Diable.
Le soldat de plomb n'avait pas bouge de sa place, el c'était lui, tandis que la charmante chorégraphe, légère comme un oiseau, semblait n'y pas penser, c'était lui dont le front ruisselait de sueur. 11 est vrai que la danseuse avait semble lui faire les honneurs de ses pas les plus enlevés, et plus d'une fois, comme marque du grand inlerè! qu'elle lui portait, avait dans ses pirouettes presque effleure son nez du bout de son petit pied rose.
Mais au milieu de ctle satisfaction inouïe que venait d'éprouver le pauvre factionnaire, d'avoir un ballet à lui tout seul, il lui était arrive une grande désillusion.
C'est qu'il avait reconnu sou erreur primitive : la belle dame avait deux jambes. Si bien que cette similitude sur laquelle il comptait un peu pour se rapprocher de la grande dame ayant disparu, rl s'en trouvait repoussé à mille millions de lieues.
Le lendemain, les enfants, tout joyeux de revoir leurs joujoux, se levèrent presque avec le jour.
Comme il faisait un temps maguilique, le petit garçon décida que ses soldats de plomb passeraient la revue sur la fenêtre.
Pendant trois heures, il leur lit faire, à sa grande joie, toutes sortes d'évolutions.
A huit heures, on l'appela pour déjeuner.
Comme on parlait fort dans le pays d'une invasion d<i hulans, il craignait que ses hommes ne fussent surpris, et plaça son factionnaire de la veille, de la vigilance duquel il avait été coulent, l'ayant retrouvé à la même place ou il l'avait mis, en sentinelle perdue, c'csl-à-dire le plus près possible du bord de la fenêtre.
Pendant que le petit garçon déjeûnait, soit qu'il y eut un courant-d'air qui emporta la sentinelle, soit que plan' trop prés du bord, le pauvre écloppé ait eu le vertige, et, mal solide sur sa jambe, n'ait pas pu se retenir, soit enfin que les hulans que l'on craignait fussent venus et l'eussent surpris au moment où il s'y attendait le moins, le factionnaire fut précipité la tête la première du troisième étage.
Celait une chute horrible.
Lu miracle seul pouvait le sauver; — le miracle se lit.
Connue, même ;n tombant, le lidéle soldat n'avait point lâche son arme, il tomba sur la baïonnette de son fusil.
La baïonnette entra entre deux paves, et il resta la \v\e eu bas, la jambe en l'air.
La première chose dont s'aperçut le petit garçon eu rentrant dans la chambre, après son déjeuner, fut do la disparition de sa sentinelle perdue.
Il pensa judicieusement qu'il avait dû tomber par U fenêtre, appela la boune de sa sœur, M"* Claudine descendit avec elle et se mit à chercher sous la fenêtre.
Deux ou trois fois l'un ou l'autre des chercheurs faillit mettre la main ou le pied sur le soldat de plomb; mais il était juste dans la position où il présentait le moins de surface, el ni l'un ni l'autre des chercheurs no le vil, quel qu'attention qu'ils missent a leurs recherches.
Si seulement le soldat leur eût crie : — ici, me voilà, — ils l'eussent trouve et réuni à ses camarades , ce qui eut épargne bien des malheurs.
Mais, sans doute, rigide observateur de la discipline comme il l'elait, il jugea qu'il n'était point convenable de parler sous les armes.
De grosses gouttes de phiie commençaient à tomber ; un orage terrible s'amassait au ciel , le petit garçon, en habile gênerai, pensa que mieux valait abandonner uu soldat estropie, ù qui sa chute d'un troisième étape n'avait pas dû remettre la jambe, que d'exposer à une inondation et aux coups de tonnerre une compagnie de vingt-quatre hommes habilles à neuf et bien portants.
Il remon'a donc au troisième, divanl à la bonne de sa sieur do le suivre, ce que celle-ci s'empressa de faire, rentra ses viugt-quatrc soldats, les remit dans leur boite, referma la fenêtre contre la pluie, tira les rideaux contre les éclairs.
Puis il laissa la tempête faire rage , se contentant , pour toute réflexion, de crier, en passant, à sa sœur :
— Gomme elle a l'air triste, ta danseuse ; est-ce qu'elle était amoureuse, par hasard, de mon soldat de plomb ?
— Ah 1 oui, répondit la petite fille-; avec cela qu'elle aurait été choisir justement celui-là qui n'aurait eu qu'une jambe !
— Dame ! qui sait, dit le petit garçon avec une philosophie au-dessus de son âge, les femmes sont si capricieuses.
Et il sortit pour aller prendre sa leçon.
— Et le soldat de plomb, demanda Charles.
— Oui, le soldat de plomb, répéta Paul.
— Je vois avec satisfaction et avec orgueil, dit Gérard , en s'inclinant, que l'intérêt est sur mon héros.
Revenons donc au soldai de plomb.
L'orage avait éclaté. Il tombait une pluie torrentielle, ijtte le soldat de plomb reçut la tête «1 bas, lirhe qu'il était entre deux pavés par la pointe de sa baïonnette.
Cette pluie fut un grand bonheur peur lui. Placé comme il l'était, il eut eu à coup sûr, sans ce rafraîchissement inattendu, une congestion cérébrale.
L'oraue passa comme tous les orages ; puis le beau temps revint. Deux gamins se mirent à jouer aux billes contre le mur de la maison de la renêtre de laquelle était tombé le soldat de plomb.
l'ne liill" s'arrêta contre le shako du soldat de plomb.
En ramassant sa bille, le gamin ramassa le. soldat de plomb.
11 le remit sur ses jambes, ou plutôt sur sa jambe.
Il n'avait pas bougé, maigre son amour pour la danseuse do papier, maigre sa nuit de veille, maigre sa chute du troisième étage.
U était toujours ferme an port d'armes, l'o-il fixe à dix pas devant lui.
— II faut l'embarquer, dit l'un des gamins.
C elait chose facile : les ruisseaux étaient devenus de véritables rivières. Il ne manquait qu'un bateau, le premier morceau de papier en ferait les frais.
Us entrèrent chez un épicier, et lui demandèrent s'il voulait leur donner un journal.
La femme de l'epicior venait d'accoucher d'un lils, chose que desirait beaucoup l'épicier, qui n'avait encore eu que (1rs filles et qui craignait que son nom ne s'éteignit. Il était donc dans un raonieut de bonne humeur. Il fut généreux et donna aux deux gamins le journal qu'ils lui demandaient.
Ils en confectionnèrent un bateau : à l'instant même, on posa le bateau sur le ruisseau, et à l'avant le soldat de plomb, qui ao trouva être à la fois capitaine, lieutenant, contre- maître, pilote et équipage.
Le bateau partit ayant son roulis et sou tangage, comme un bâtiment de haut bord.
Les deux gamins l'accompagnèrent en courant et en frappant dans leurs mains.
Au reste le bateau, malgré le cours rapide du lleuve sur lequel il était embarqué, se conduisait à merveille, montant avec la vague, descendant avec elle, naviguant au milieu des épaves de toutes sortes, qui nageaient «à et là, heurtant les roches du rivage, mais tout cela sans échouer, sans sombrer, sans même faire eau.
Au milieu de tout ee bouleversement, le soldat de plomb se tenait à l'avant, l'arme au bras, solide au poste, et ne paraissant pas plus incommodé du mouvement des vagues que s'il avait navigué toute sa vie.
Seulement quand le bàtimeut virait de bord, ce qui lui arrivait quelquefois lorsqu'il rencontrait uu tourbillon, on pouvait le voir jeter un regard rapide et mélancolique sur la maison ou il laissait ce qu'il avait de plus cher au monde.
Le ruisseau allait se jeter à la rivière.
Le bâtiment se jeta à la rivière avec le ruisseau.
l'ne fois là, les gamins furent forcé de l'abandonner, ils le suivirent des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu sous l'arche d'uu pont.
L'arche de ce pont jetait une telle obscurité, que n'était le mouvement imprime au bateau, le soldat de plomb eût pu se croire dans sa boite.
Tout à coup il entendit qu'on lui criait :
— Eh la bas ! du bateau, avancer ici.
Mais au lieu d'obéir, le bateau continuait son chemin.
— N'avez-vous rien à déclarer ? cria la même voix. Cette seconde question n'obtint pas plus de réponse que
la première.
— Ah ! contrebandier de malheur, cria la même voix, tu vas avoir affaire a moi.
En ce moment le bateau til un de ces virements de bord, dont nous avons parlé, elle soldat de plomb vit un gros rat d'eau qui se invitait à la nage pour le poursuivre
— Arrêtez-le, arrêtez-le, criait le rat d'eau, il n'a pas payé les droits.
El il suivait le bateau, grinçant des dents, cl criant aux copeaux et aux tampons de paille qui faisait la même route que lui :
— Arrêtez-le, mais arrêtez-le donc.
Par bonheur, ou par malheur, car il eût peut-être été heureux pour le soldat de plomb qui, fort de son innocence, n'avait rien à craindre d'être arrête par les douauieis par bonheur ou par malheur, lo courant était si rapide, que le bateau se trouva bientôt, non -seulement hors do la poursuite du rat, mais même hors de la portée de la voix.
Mais le navigateur n'échappait à un péril que pour tom ber dans un autre.
Il entendait au loin comme le bruit d'une cataracte.
Au fur el à mesure que l'on avançait, ce bruit devenait plus fort.
Plus le bruit devenait fort, plus. le courant devenait rapide.
Le soldat de plomb, qui n'était jamais sorti de sa boite, ne connaissait pas les environs de la ville.
Cependant ce bruit croissant , celte rapidité doublée, tout, et surtout le battement de son cn>ur,lui indiquaient que l'on approchait d'un Niagara quelconque.
Il eut un instant l'idée de se jeter à l'«au et de gagner le bord. Mais le bord était fort eloigue, et il nageait comme un soldai de plomb.
Le bateau continuait d'avancer comme une flèche. Seulement, plus une flèche se rapproche de sou but , plus elle va doucement.
Plus le bateau approchait du but, plus il allait vite.
Le pauvre soldat se tenait aussi raide et aussi d'aplomb
qu'il pouvait, el uul ne lui reprochera, si grand que fût le danger, d'avoir cligué l'œil.
L'eau devenait verte et transparente. Ce n'était plus le bateau qui semblait avancer, c'était le rivage qui semblait fuir. Les arbres couraient tout ëchevelës ; comme si, effrayes du bruit, ils voulaient, le plus vite possible, s'éloigner de la cascade.
Le bateau allait à donner le vertige.
Fidèle à son fourniment, le brave soldat de plomb ne voulut pas que l'on pût dire qu'il avait abandonné ses armes. 11 serra plus fort que jamais son fusil contre sa poitrine.
Le bateau tourna deux autres fois sur lui-même et commença do faire eau.
L'eau monta rapidement. Lo soldat , au bout de dix secondes, eu eut jusqu'au cou.
\#. bateau s'enfonçait peu à peu.
Plus il s'enfonçait, plus il se détendait; il avait à peu près perdu sa forme et ressemblait à un radeau.
L'eau passa par-dessus la tète du soldat de plomb.
Cependant le bateau remonta à la surface et le soldat revit encore une fois le ciel, les rives du fleuve, le paysage, et, devant lui, le gouffre ccumant.
En ce moment suprême, si rapide qu'il fut, il pensa à sa petite danseuse de papier, si jolie, si légère, si mignonne.
Tout à coup il sentit qu'il penchait en avant. Le bateau se déchira sous ses pieds el il fut précipite dans l'ablmc sans même avoir le temps de dire ; Ourt
l'n énorme brochet, qui tendait le bec dans l'espérance qu'il lui tomberait quelque chose d'eu haut, le reçut dans sa gueule el l'avala.
Dans le premier moment, il eût bien été impossible au pauvre soldat de plomb de se rendre compte de ce qui s'était' passé ni de dire où il était.
Ce qu'il sentait, c'est qu'il était tout à fait mal à son aise et couché sur le côté.
De temps eu temps, comme si une lucarne s 'entrebâillait, un jour glauque arrivait jusqu'à lui, ci il voyait des choses dont les formes lui étaient inconnues.
Il était agité par un mouvement rapide et saccadé , qui lui donna peu à peu à penser qu'il pourrait bien être dans le ventre d'un poisson.
Du moment ou cette idée lui fut venue, il s'orienta et comprit que ces espèces d'éclairs qui venaient jusqu'à lui c'était le jour qui pénétrait dans les cavités thoraciques du poisson, lorsqu'il ouvrait ses ouies pour dégager l'air de l'eau.
Au bout d'un quart d'heure, il ne douta plus.
Que faire ? Il eut bien l'idée de s'ouvrir un chemin à l'aide de sa baïonnette, mais s'il avait le malheur de crever la vessie natatoire du poisson, le poisson, ne pouvant plus faire la provision d'air à l'aide de laquelle il monte à la surface de l'eau, tomberait au fond de la rivière.
Que deviendrait-il alors, enseveli flans un cadavre ?
Il valait mieux laisser vivre le poisson : si puissant que fussent les sucs gastriques du cetace, il était probable qu'il ne parviendrait pas à le dissoudre.
Il deviendrait bien certainement une gêne pour le poisson, qui, au bout de deux ou trois jours , finirait par le rejeter.
Il y avait un précédent : Jonas I
Du moment où il lui fut clairement démontré qu'il était dans un poisson, le naufragé ne s'elouna plus de rien. Tout lui était expliqué — les mouvements rapides à droite et à gauche, les plongeons au fond de l'eau , les soulèvements à sa Burface, et, autant qu'il put mesurer le temps, il passa vinpt quatre heures ainsi, dans un état de tranquillité relative.
Tout à coup le brochet se livra à des soubresauts effrayants, dont uotre héros chercha en vain A se rendre compte II fallait ou qu'il fût arrive quelque accident grave, ou qu'il fût agite par une passion violente. Il 6e tordait, secouait la queue, et, pendant quelques instants, le soldat, couché jusque là, se retrouva dans une position verticale.
\as brochet était tire hors de l'eau par une force supérieure à la sienne, et à laquelle il essayait inutilement de résister.
I,c brochet avait uno affaire désagréable avec un hameçon.
A la façon plus difficile dont respirait le brochet, à U façon plus facile dont il respirait, lui, le soldat de plomb comprit que le brochet était amené hors de son élément. Pendant une heure ou deux il y eut encore lutte entre la vie et la mort; enfin la vie fut vaincue, et l'animal resta immobile.
Pendant son agonie, le brochet avait été transporté d'un endroit à un autre; mais où cela? Le soldat de plomb l'ignorait complètement.
Tout à coup uu éclair pénétra jusqu'à lui. La lumière lui appât ut et il entendit une voix qui disait, avec l'accent de l'ètonnemcnt :
— Tiens, le soldat de plomb,
Le hasard avait ramené le voyageur dans la même maison d'où il était parti, el colle réclamation était poussée par M''« Claudine, la bonne de la petite fille, qui assistait à l'ouverture du brochet, et qui reconnaissait celui qu'elle avait vainement, avec le petit garçon, cherché la veille dans la rue.
Ali ! par exemple, dit la cuisinière, en voilà une sévère, comment diable l'homme de plomb de M. Jules peut-il êtie dans le ventre d'un poisson.
Il n'y avait que le soldat de plomb qui pût répondre à cette question ; mais il se tut, dédaignant probablement de dialoguer avec des domestiques.
Ah 1 dit la bonne, M. Jules va être (léremeul content.
Et mettant le soldat de plomb sous le robinet de la fontaine, elle lui lit la toilette, chose dont il avait grand besoin, et le reporta sur la table du salon.
Toutes les choses étaient comme le soldai de plomb les avait laissées. La tabatière à musique était à sa place, les vingt-quatre soldats bivouaquaient dans un bois d'arbres peints en rouge, au feuillage pointu et frisé ; enlln la danseuse de papier était toujours sous sa grande porte, non plus postée vaillamment sur ses pointes, mais d'aplomb sur ses deux pieds, et comme si ses deux pieds ne la pouvait porter, appuyée contre la porte.
En oulro, on devinait qu'elle avait beaucoup pleure ; elle avait les yeux horriblement bouftis, et elle était pale à croire qu'elle allait mourir.
Le pauvre soldat fut si ému de l'état dans lequel il la voyait, qu'il eut l'idée de jeter loin de lui shako, fusil , sac et gibeine, et d'aller tomber à 6es pieds.
Au moment où il délibérait s'il allait le faire, et où il essayait de vaincre sa timidité naturelle par toutes sortes de raisonnements intérieurs , la petite 1111e rentra et le vit.
- Ah ! c'est donc toi, dit-elle, mauvais invalide, qui es cause que ma danseuse de papier a pleuré toute la nuit, et qu'elle est si faible ce matin qu elle peut à peine se tenir sur les jambes. — Tiens ! voilà pour ta peine.
Et prenant , sans plus de discours , le soldat de plomb a pleines mains, mademoiselle Automne le jeta dans le poêle- L'action avait été si rapide, si instantanée, si inattendue.
que le soldat dejilomli n'avait pu opposer aucune résistance.
Il venait de passer d'une eau très-froide dans une atmosphère tempérer, et tout à coup il éprouvait une chaleur étouffante et se trouvait au milieu d'un foyer chauffé a blanc.
Celle chaleur, près de laquelle la température du Sénégal était la zone tempérée, était-elle celle du feu qui lui huilait le corps ou de l'amour qui lui brillait le cn?ur?
il ne le savait pas lui-même.
Mais ce qu'il sentait parfaitement, c'est qu'il s'en allait , fondant comme une cire, et que, dans un instant, il ne resterait plus de lui qu'un lingot informe.
Alors, do ses yeux mourants il jeta un dernier regard sur la petite danseuse, qui, de son côté, le regardait, les bras étendus vers lui et les yeux tout éperdus.
En ce moment, la fenêtre, mal fermée, s'ouvrit sous l'effort du vent; une rafiale entra dans la chambre, et , emportant la danseuse comme une sylphide, la jeta dans le pofle, presque dans les bras du soldat de plomb.
A peine y était-elle, que le feu prit à ses vêlements et qu'elle disparut au milieu des flammes, consumée, comme Sémélé, en quelques secondes.
La petite fille se précipita pour porter secours à la danseuse.
Il était trop tard.
Quant au pauvre invalide, il acheva de fondre, et quand le lendemain la bonne nettoya les cendres, elle ne retrouva plus qu'un petit lingot ayant la forme d'un cti'ur.
n'était tout ce qui restait du soldat de plomb.
Voilà l'histoire que nous raconta Gérard, en nous montrant un petit cœur de plomb qu'il portait à sa montre en gnisc de breloque, entre un chien assis et une tôle de mort.
II prétendait l'avoir acheté la veille à la bonne même de M"" Antonine, dont, disait-il, il tenait l'histoire (1).
O ne fut pas la seule qu'il raconta, et si je me souviens des autres, mes chors enfants, je vous les dirai, comme je viens «le vous dire celle-ci.
Alexandre Di;mas.