‹ Le MonteCristoChapitre 8 sur 144 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Pendant un voyage que je fis autrefois en Allemagne, je me trouvai avoir toutes sortes do raisons pour me promener seul, durant des heures entières, dans certaines rues d'une petite ville qu'il est inutile de nommer. Cette petite ville a joue, à co qu'il parait, un grand rôle dans l'histoire du quinzième siècle; mais comme l'histoire du quinzième siècle m'est absolument inconnue, je ne ferai preuve ici d'aucune érudition. Il serait peut-être bon que je vous apprisse, une fois pour toutes, les raisons de mou ignorance ou matière historique; une autre fois, je vous expliquerai pourquoi j'ignore aussi la plupart îles autres choses.

Un jour, humilie de n'avoir pu donner mon opinion sur un fait très-important dont je ne soupçonnais pas l'existence, je rentrai chez moi, après avoir acheté une Histoire de France, désirant commencer mes études par celle de mon pays. Comme il arrive souvent, au lieu de procéder par ordre, j'ouvris mon livre au beau milieu, et le hasard voulut que je tombasse sur un nomme Charles IX qui a été roi, c'est-à-dire qui a cte charge du gouvernement, de la direction et du bonheur d'un peuple pendant une partie du seizième siècle. Jo lus que cet homme, tout jeune encore, avait fait tuer treize mille personnes en une nuit. Cela me fit tant de peine et me parut si injuste, que je n'en voulus pas apprendre davantage. Je donnai le livre à uu enfant, qui; après s'être assure qu'il ne renfermait pas de gravures, s'amusa à en faire des cocottes.

Cet enfant &ra un jour, selon toute probabilité, un grand philosophe.

J'habitais donc momentanément une petite ville d'Allemagne, et j'y faisais chaque jour de longues promenades solitaires. Il me fallait une contenance pour n'avoir l'air ni d'un mouchard, ni d'un voleur, ni d'un amoureux. Alors, je regardais les boutiques.

Or, parmi les boutiques de ma rue préférée, il y en avait une qui obtenait toutes mes faveurs. C'était la boutique d'un marchand de bric-à-brac qui avait entasse, autour de son comptoir, sur des planches, sur des meubles, dans des armoires, sous les tables et jusque sous les chaises, des tableaux, des armes, des glaces, des émaux, des lustres, des instruments, des porcelaines, des orfèvreries. Du reste, cet homme paraissait aussi ancien que les objets dont il èlail entoure. Il passait tout son temps à écrire ou à regarder des pierres gravées, à moins que ce no fussent des émaux, a l'aide d'une loupe dont son ojil avait contracté une telle habitude que je crois qu'ello s'y soudait toute seule, et que toute seule elle en retombait sans se casser. Ne pas croire que cet homme euldes cheveux blancs et un long costume de juif, d'alchimiste ou de nécromancien. Il était, an contraire, d'une propreté poussée jusqu'à la coquetterie. Pas plus de poussière sur ses vêtements que sur ses meubles et ses figurines, car les plus délicates statuettes de Saxe et de Frankenthal étaient époussetees avec une habileté merveilleuse, et les découpures de ses cadres de Venise ne recelaient pas de poussière, le peu qu'il en faudrait pour rougir l'œil d'un enfant. Je suppose que cet homme passait ses nuits à nettoyer son magasin.

Pour en finir avec mon marchand, car, en somme, il n'a pas grande importance dans ce récit, il portait uue perruque jaunâtre, sans que j'aie cherche â m'expliqucr le choix de celte couleur, l'as de barbe, bien entendu. L'œil rond et bleu comme de la faïence de Rouen ; la figure pleine, avec un grand rire qui lui fendait le bas du visage, de telle façon qu on étendait presque les mains pour retenir on pour recevoir la partie de la tête qui allait tomber. Au coin de chaque œil, un éventail de plis innombrables, faits comme des rayures d'aiguille sur de la soie ; chemise d'un blanc de craie, cravate de madras, à grands carreaux verts, blancs et chocolat, col haut, gilet de nankin, habit bleu à boutons d'or. Avait-il une culotte ou un pantalon? Mystère. Se terminait-il en turc ou en écossais? Double hypothèse. Je n'ai jamais vu que le haut de son corps.

A forco de regarder par les vitres do sa boutique j'avais fait connaissance avec tous les objets qui en occupaient les premiers plans, mais je tenais à connaître le fond et la reserve, qui devaient être magnifiques ; \ n beau matin, je tournai donc le bouton de la porte et j'entrai Je demandai à M. Kaiser, c'était le nom que j'avais lu sur l'enseigne, la permission de visiter son magasin ou plutôt son musée ; il me repondit par un signe de consentement et se remit à écrire. Je passe sous le silence les merveilles qui s'entassaient à mes yeux ; jo vous dirai seulement qu'au milieu de tableaux de toutes les sortes et de toutes les écoles, sur toile, sur cuivre, sur panneau, j'aperçus dans un petit cadre do bois sculpte une petite tête dè Vierge, non-seulement d'une exécution très remarquable, mais d'un sentiment chrétien que je n'ai jamais retrouva dans les modernes d'abord, ni même dans les anciens à partir de la première manière de Raphaël. L'homme qui avait peint cette tète avait la foi. 11 croyait certainement que la Vierge Marie était la mère d'un Dièu, et qu'il avait suffi d'un battement d'ailes du Saint-Esprit dans l'air qu'elle respirait pour féconder son sein.

On reconnaissait facilement que celte tète avait été retranchée d'un grand tableau, soit que ce tableau eût été crevé, soit qu'elle fut la seule partie remarquable de toute la composition. Quoi qu'il en soit, je me sentis pris tout à coup d'un violent d^sir de posséder ce morceau de peinture, d'un de ces désire d'arlisles qui poussent l'homme le plus honnête à devenir un voleur en une minute, sans que lui-même se rende compte du sentiment auquel obéirait sa main en s'emparant de l'objet convoite et en lo fourrant dans sa poche. Vous avez dit éprouver, comme moi, au moin9 une fois dans votre vie, le besoin indiscutable d - posséder, et cela tout de suite, une chose à laquelle vous ne pensiez pas cinq minutes auparavant, et qui frappait si violemment vos sens que tous les moyens vous semblaient bons et même justes pour l'amener en votre possession. Vous en arriviez à vous dire que *on propriétaire, ne paraissant plus être, n'étant peut-êlre plus, par suite d'une possession longue, dans le même état à admiration que vous, et ayant perdu , par celte indifférence apparente ouréelle, lo droit de la posséder, il est le véritable et doit être considère comme le seul propriétaire d'une chose, celui-là qui en apprécie le mieux la valeur; et ce paradoxeesl pi vrai, que je connais beaucoup de gens qui possèdent des objets d'un très-grand prix dont leurs amis jouissent seuls. Une femme mariée qui a un amant appartient-elle à son mari?

Je demandai a M. Kaiser le prix de son médaillon ; il mo regarda avec un cèrlain elonnemenl, presque admiralif.

— Vous êtes le premier qui marchandiez cette peinture, mo dit-il; c'est un chef-d'œuvre. Personne n'y a jamais fait attention. Vous n'êtes pas un amateur, vous, ni un connaisseur, conlinua-t-il en m'examinaut des pieds à la tête ; je vois cela tout de suite. Vous êtes un artiste, et vous vous laissez guider par votre sentiment. Vous êtes dans le vrai, jeune homme. J'aime mieux le bourgeois qui achète un tableau A horloge, parce qu'il trouve cela joli, que l'amateur qui n'achète un Rembrandt que lorsqu'on lui a prouve qu'il est authentique. Prenez ce médaillon et emportez-le. Je vous le donne.

— Main...

— Vous hésitez ? Cent vingt-cinq mille francs, alors. C'était la première fois que je voyais un marchand de

cotte espèce. 11 était trop original pour que je n'essayas^o pas de faire plus ample connaissance avec lui. Je décrochai le médaillon, et ju m'approchai du comptoir.

— Monsieur, lui dis-je, je vous remercie beaucoup. J'accepte comme vous offrez; et maintenant que vous ne douiez pas de mon admiration pour celte peinture, dites-moi do qui elle est.

— Elle est d'un hommè qui était destiné à faire révolution dans l'art.

— Et qu'est devenu cet homme?

— C'est une histoire bien curieuse, allez I

— Contez-la moi.

— Avez-vous le temps ?

— Oui.

— Asseyez-vous là. A moins que vous ne vouliez écouter debout ou déjeuner avec moi?

Quel marchand !

-Merci, j'ai déjeuné.

— Attendez, alors.

Il sonna.

L'ne grosse bonne parut, mais une grosse bonne de vingtcinq à vingt-six ans, blonde de cheveux et blanche de peau, une vraie Allemande, dont les doubles fonctions, dans la maison du marchand, s'expliquaient rien que par le ton dont il lui parlait.

— Donne-moi ma soupe, Gretrhen, lui dit-il.

La grosse fllle ne répondit rien, et reparut cinq minutes après, apportant une assiette de soupe imposante.

Alexandre Dumas fils.

(£a suite au prochain numéro.)

HAROLI)

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LE DERNIER DES ROIS SAXONS

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