‹ Le MonteCristoChapitre 87 sur 144 · LE M0NTF.-CH1ST · texte numérisé non relu

LE M0NTF.-CH1ST

une place d'expéditionnaire dan8 le» bureaux de l'instruction publique.

La place était de cent cinquante francs par mois, dixhuit cents francs par an.

C'était ainsi que s'accomplissait la troisième prédiction deUfée:

Vois-le snoB ma loueur,

Garçon d'auberge, imprimeur « commit.

Une des chansons de Béranger est adresse à M. Arnault lo jour de sa fétc.

Une note y consacre la reconnaissance de Béranger pour l'académicien :

■ Je ne livre cette chanson à l'impression, dit-il, que parce qu'elle m'offre l'occasion de payer un tribut d'éloges à l'un do nos littérateurs les plus distingués. Je regrette qu'elle ne soit pas meilleure, et surtout que le ton qui y règne ne m'ait point permis d'y faire entrer l'expression de ma reconnaissance particulière pour l'homme excellent dont l'amitié mo fut si longtemps et me sera toujours prêteuse. •

La chanson porte la date de 1812, la note celle de 1815.

Ce fut pendant qu'il était commit que Béranger abandonna tous les rèvos de théâtre et de poème épique, et adopta définitivement la carrière de chansonnier, çomme La Fontaine avait adopté celle de fablier.

La première des chansons reconnues par Béranger porte la date de 1810 ; elle a pour titre : les Gourmands, et s'adresse, selon toute prohahilitè, aux Cambacerès, aux d'Aigrefeuille, aux Grimod de la Reyniére.

Elle n'a rien de remarquable que d'être la source asses maigre du ruisseau, qui, au fur et à mesure qu'il s'éloignera de cette source, deviendra un fleuve magnifique.

La seconde chanson, qui porte la date de 1810, est intitulée : la Musique.

Elle prouve seulement une chose, c'est que Béranger, en véritable Parisien qu'il est, n'entend rien à la mu-

On demandait à Charles X, roi français s'il en fût.

— Aimez-vous la musique, sire?

— Je ne la crain9 pas, repondit le roi.

Moins brave que le d< scendant de saint Louis, notre chansonnier la craignait, — surtout si elle était de Cimaro»* ou de Weber.

Ft tous, gens «le l'art, Pour que Je jouisse, Quand c'est du Vozarl, Que l'on m'avertisse.

Nature n'est rien.

liai* l'on recnniiuamle ,

CotJt italien,

Bt ordre alltmanHt

1/annèe 1811 nous donne une chanson seulement : U Mort citant.

On voit! par l'un des couplets, qu'il est déjà question de l'expédition de Russie.

Faut-il aller guerroyer dons le .«tord.

Priez pour moi, je suis ma t ! je suis morl ! One près d'un f< u. l'un l'autre fe bnuan», On trinque assis derrière un parurent, Je suis vlvanl, bien tirant. lrés-viv.-tnl.

Ces trois chansons présentent un progrès sensible Pnne sur l'autre. — On y trouve la richesse de la rime et le culte de la forme qui sont, au génie de lléranger, ce

qu'une charmante toilette est A la beauté d'une femme.

L'année 1812 fournit un contingent plus nombreux que les deux précédentes.

Quatre chansons datent de 1812.

La Bonne Fille ou les Mœurs du Temps. Ne pas confondre avec Frilillon.

A Antoine Arnault (I) :

Ainsi soit- il.

Les gueux.

Dans Ainsi soil-il, un couplet fait allusion à l'oppression sous laquelle étouffait alors la pensée.

Qu'on n'oublie pas que le poète était commis à l'instruction publique, c'est à-dire à la machine pneumatique même.

On rira des erreurs des grand*.

On chantonnera leurs agents, Sans voir armer l'algoasll, Ainsi soit-il.

La quatrième chanson est un chef d'œuvre, les Gueux Voilà le premier éclair du génie, le véritable sourire de la muse.

Tout le monde connaît cette merveil e d'entrain, de poésie, de pensée, de verve, de forme, et cependant notre plume, notre esprit, notre cœur, tout veut que noue la citions en entier.

Les gueux, les guenx.

Sont des gens heureux, II» s'aimeni entre eux.

Vivent loi gueux.

De* gueux chantons la louange, Que de gueux hommes de bi' n, Il faut quenfln l'esprit venge, L'honnôle homme qni n'a rien.

Les gueux, etc.

Oui, le bonheur ol facile, An sein de la pauvret* , J'en atteste 1 évangile, J'en atteate ma galté.

Les gueux, etc.

An Parnasse, la misère, A longtemps régne, dit -on, Quels biens possédait Homère, Une besace, un béton.

Les gueux, etc.

Vous qu'afflige la détresse, Croyez que plus d'nn héros, Dans le soulier qui le blesse, Peut regretter ses i l es gueux, etc.

Du faste qui nous étonne.

L'excès punit plus d'un Dingéoe dans sa tonne.

Brave en poix un Les gueux, etc.

D'un palais, l'éclat tous frappe.

Mais l'ennui rient y gémir; On peut bien manger uns nappe, Sur la paille on peut dormir.

Les gueux, etc.

Quel Dieu se platl et s'agite Sur ce grabat qu'il fl«-nritt C'est ÏAmour qui rend visite

A la pauvreté qol rit.

Les gueux, etc.

I) C'est la chanson dont nous avons déjà parlé

L'amitié que l'on regrette S'a pas quitté nos climats, Hic trinque à la guinguette, Assise entre deux soldats.

Les gueux, les gueux, Sont de» gens heureux.

Ils s'aiment critr'eux,

VlTcnt les gueux.

France ! n'oublie pas cette date de 181?. C'est l'année où un grand poète s'est révélé.

Quand les siècles seront écoulés, quand les temps seront révolus, quand le souvenir même «les douleurs politiques sera éteint, quand Dieu - sphinx sublime— aura donne aux nations le mot des grandes catastrophe», nous dirons à la Russie victorieuse, a l'Autriche traître, à la Prusse douteuse, que vous reste-t-il de l'aunèe do la grande lutte, où, comme Jacob, la France a plié pour la première fois les reins, sous l'étreinte do Tango de la mort ?

Rien que le souvenir stérile de votre alliance avec la neige et le froid.

11 nous reste à nous la révélation du poète qui, fils pieux, a eu, selon l'expression d'un autre poète, des chault pour toutes nos gloires, des larmes pour tous nos malheurs.

1813 ne fournit que trois chansons au recueil de "Déranger. •

La première est le Roi d'Ytetot, la plus populaire peutêtre des chanson» de notre poète.

C'était de l'opposition, légère, il est vrai ; mais c'était de l'opposition.

Il n'agraedit point se* Etals, Fut un voisin commode, El, modèle des patentais, Prit le plaisir pour code Ce n'est que lorsqu il expira, Que le peuple qui l'enterra Pleura.

Oh ! oh I oh ! oh 1 ah ! ah 1 ah ! ah !

Quel bon petit roi c'était li ! € La! la!

M. de Fontanes entendit parler de la chanson, il voulut l'avoir. Non-seulement Béranger la lui donna, mais il la lui chanta pour lui apprendre l'air.

L'air et la chanson arrivèrent jusqu'à l'empereur.

11 retint la chanson, mais ne put retenir l'air. Louis XV et Napoléon sont les deux souverains qui ont chanté le plus faux do la monarchie.

La seconde chanson de l'an 1813 est le Sénateur.

Elle était destinée à dérider le sourcil froncé peut-être par le roi d'Yvetot.

La troisième fut l'Académie et le Caveau.

Il existait autrefois, cl il existe encore aujourd'hui, une académie chantante appelée le Caceav moderne. Aujourd'hui elle ne fait guère plus de bruit que sa smur aînée, et l'on ne se doute pas davantage qu'elle existe. Mais alors qu'elle était présidée par Désaugiers et qu'elle comptait au nombre de ses membres Armand Goutte, Radct, Barré, Rougemont, Dumersan, Moreau, elle avait son retentissement en France et même à l'étranger.

Ce fut en 1813 que Déranger, qui ne voulut jamais être de la grando.Academie,«ollicita et obtint la faveur d'être de la petite.

La chanson qui lui tint lieu de discours de réception n'est pas une des meilleures qu'il ait faites.

1814 arrivait ; l'ennemi enveloppait la France, au cœur

de laquelle il allait pénétrer par trois points différents; • dans tout ce qui restait de l'empire — et de l'empire il ne restait que la France — on entendait retentir le cri aux arme»!

Deux chansonniers poussèrent lour cri comme les autres.

Désaugiers et Béranger.

Seulement Désaugiers devait le renier et Béranger le poursuivre.

La chanson de Désaugiera, sur l'air du Premier pas, commence par ce couplet :

Il est chez nous, cet ennemi sauvage , Cet ennemi du nom français Jaloux, Sa voix nom flatte et son bras nous outrage, Que ce sont cri redouble notre rago, Il est ches nous.

La chanson de Béranger sur l'air Gai, gai, marions-nous commençait par ce couplet :

Gai, gai, serrons les rangs,

Espérance

De la France.

Gai, gai, serrons les rangs.

En avant Gaulois et Francs.

D'Attila suivant la voix.

Le barbare

Qu'elle égare.

Vient une seconde fols , Périr dans les champs gaulois.

Une seconde chanson suivit de près la prpmière, — elle était Intitulée :

Ma dernière chanson peut-être, et elle porte la date de

Selon imite probabilité, élle fut chantée au caveau.

Le poète avait déji\ fait connaissance avec la première Lisette, — la Lisette aux infidélités, — un des couplets de la chanson nous initie aux craintes inspirées au poète, cette terronrtanl soit peu légère avec laquelle il s'est familiarisé par la suite.

Je possède jeune maltrciiso Qui va courir bien des dangers, Au fond, Je crois que la traîtresse Désire un peu les étrangers.

Certains excès que l'on dt'ploro Ne 1'épouvaniont qu'à demi.

Mais celle nuit me reste encore Autant de pris sur l'ennemi.

Dans le couplet suivant, le poète prenait un engagement fidèlement tenu depuis, — et auquel autant qu'à son beau génie il doit son immense popularité.

Amis, s'il n'est plus .l'espérance, Jurons, au risque du trépas, n\\e pour l'ennemi de la France Non voix ne résonneront pas Mais il ne faut pas qu'on ignore Qu'en chantant le cygne a Uni, Toujours Français chantons encore.

Autant de pris sur l'ennemi.

Le 20 mars, les alliés entraient à Pat h.

Au mois de mai delà même année, Béranger chantai t,— c'était sa manière de publier,— chantait doux chansons: La première, intitulée : Le bon Français.

La seconde, Roger Bontemps.

Le bon Français, une noie '!<• l'au^ur *«> < hanr* A»

nous l'apprendre, fut chantée devant les aides-de-camp de l'empereur Alexandre.

L'esprit de la chanson est renferme dans les quatre pic • miersvers de son premier couplet.

J'aime qu'un Russe soit Busse Et qu'un Anglais soit Anglais, Si l'on est Prussien en Prusse, En France, soyons Français.

Lorsqu'un nos coeurs emus Comptent dtt Frapfait dt plut.

Iles amis, mes amis,

Soyons de notre pays.

Mais on le voit par cette chanson mémo, il n'y a point encore chex Bèranger de parti pris contre les Bourbons qui b 'élèvent, — ni de regrets exprimés pour Napoléon qui tombe, — au contraire, le poète pense a se rallier.

Louis, dit -on, fut sensible Aux malheurs de nos guerriers, Dont l'hiver le plus terrible A seul flèlri les lauriers, Prit dtt lyt f u'i't tontirndront Cet laurier t reverdiront.

Mes amis, mes amis,

Soyons de notre pays.

Au reste, voici ce que le poète dit lui-même à propos dises sentiments politiques à cette époque :

• Mon admiration enthousiaste et constante pour le génie de l'Empereur ; ce qu'il inspirait d'idolâtrie au peuple, qui ne cessa de voir on lui le représentant de l'égalité victorieuse ; cette admiration, cette idolâtrie, qui devaient faire un jour de Napoléon le plus noble objet de mes chants, ne m'aveuglèrent jamais sur le despotisme toujours croissant de l'Empire. — En 1814, je ne vis dans la chute du colosse que les malheurs d'une patrie que la république m'avait appris a adorer. — Au retour des Bourbons, qui m'étaient indifférents, leur faiblesse me parut devoir rendre plus facile la renaissance des libertés nationales , on nous assurait qu'ils feraient alliance avec elles. — Malgré la charte, j'y croyais peu. — Quant au peuple, dont je ne me suis jamais séparé, après le dénouement fatal de si longues guerres, son opinion ne me porut point d'abord décidément contraire aux maitret que l'on venait d'exhumer pour lui. — Je chantai alors la gloire de la France ; je la chantai en présence des étrangers, frondant déjà, toutefois, quelques ridicules de cette époque, sans être encore hostile à la royauté restaurée.

• On m'a reproché d'avoir fait une opposition de haine aux Bourbons. — Ce que je viens de dire répond à cette accusation que peu de personnes aujourd'hui tiendraient à repousser, et qu'autrefois j'acceptais en silence. •

Nous verrons ces illusions s'éteindre dans l'esprit du poète, et une chanson nous exprimera lo commencement de ses craintes.

Revenons à cette seconde chanson, publiée u^ans le mois de mai 1814 : Roger Bontemps.

Roger Bontemps est un chef-d'œuvre dans le genre du Roi d'Yvelot. Mémo entrain, même vrve, même lwnhomie.

Je ne sais si le Roi d'Yvetot a été fait sur un type quelconque, mais j'ai encore connu l'homme qui a servi de modèle à Roger Bontemps.

Il s'appelait Billoux, et était borgne ; mais l'absence de cet œil, qu'il avait perdu je ne sais où, ni comment, ne l'attristait en aucune façon. Il portail un emplâtre noir sur >'œil crevé, voilà tout.

Cela n'embellissait point Billoux. Mais Billoux n'avait aucune prétention a l'endroit des femmes. — Son ventre, qui n'eut depuis qu'un rival, celui de Lepeintre jeune, l'isolait de tout contact charnel. N'ayant pu le fixer au majestueux, comme avait fait Btillat-Savarin, il mettait son amour-propre dans son accroissement indéfini.— Son ambition était d'arriver au poids immense de trois cent cinquante livres.

Dieu, qui le comblait, permit qu'il y parvint.

Le jour où, après s'être pesé, Billoux reconnut qu'il avait atteint le poids désiré, il écrivit à tous ses amis, tant en son nom qu'au nom de la science, joyeuse d'avoir enfin constaté le degré d'extension auquel la peau humaine prut atteindre.

Il les invitait à venir admirer, en dînant, ce magnifique travail de la nature, et terminait en disant : II. v a ouas 1

Nous l'avons dit, celte chanson était un chef-d'œuvre. Elle popularisa Billoux.

Au moment où je le connus, le malheureux était en train de perdre cette popularité que lui avait faite le chansonnier. C'était l'heure la plus acharnée de la guerre des Turcs contre les Grecs. Or, pour ne pas être de l'avis de tous, et peut-être bien aussi parce qu'il était homme d'esprit, Billoux s'etantfait turcophile, anathèmatisant en plein cafe des Variétés et les Grecs et ceux qui faisaient des vers sur les Grecs.

De la l'impopularité de Billoux.

J'ai perdu de vue Billoux en 1825 ou 26, et ue me suis jamais inquiété de ce qu'il était devenu.

Pendant cette même année 1814, Bèranger fit encore V Age futur et la Grande Orgie.

Deux couplets de cette dernière chanson font allusion à la situation de l'époque.

Loin du fracas Des combats.

Dans nos Tins délicats Mars a noyé ses foudres.

Gardien de nos Arsenaux, Cédovnous les tonneaux Où vous mettiex tos poudres.

Fi I d'un honneur Suborneur, Enfin, du vrai boubeur, Nous porterons les signes, Les rois boiront Tous »;n rood ; Les lauriers serviront u'échalas à nos vignes.

Le vin charme tous les esprits ; Qu'on le donne Par tonne.

Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris. Gris !

Au reste, maigre cette glorification du vin dans un pareil moment, j'ai toujours soupçonne Bèranger de se vanter à tort à l'endroit de deux choses :

Do la bouteille et de Lisette.

J'ai beaucoup connu Bèranger, j'ai vécu dans son intimité, non pas précisément domiciliaire, mais amicale. — Depuis un grand serv ice qu'il m'avait rendu et dont je parlerai en temps et lieu, je l'appelais mon père ; et les j jurs où il était content de moi, il m'appelait son fils.

Eh bien ! je le répéterai, à mon avis, la chansou s ur la double ivresse était de la poésie.

lion délire tut extrême.

Mai* aussi qu'il dura peu !

Ce n'est plat Sœns que j'«ime Et Hœris s'en fait un jeu.

De ces ardegrs inSdèles, Ce qui reste c'est, qu'enfin, Depuis D'amour des belles, J'ai mêlé le goût du vin.

L'ne anecdote à l'appui de ma négation ;

En 1845, j'habitais Saint-Germain , Déranger vint m'y voir. C'était 1 ete, il faisait chaud, je dis lu domestique d'apporter une bouteille de vin de Champagne et trois verres.

Mon fils était là.

Le domestique rentra, portant le tout sur au plateau.

— Qu'est-co que cela? demanda l'auteur du Dieu des boirnet gens.

— Vous le voyez, cher père, c'est du vin do Champagne, répondis je ?

— Est-ce que tu crois que je boiBdu vin de Chanipague?

— Et pourquoi n'en boiriez-vous pas

— Je ne suis pas assez riche.

Mon (Ils s'approcha.

— A quel tonneau tirez-vous donc celui que vous buvez dans vos chansons? lui demanda-t il.

— A la fontaine du coin, morveux, répondit Bcrangcr.

Ce fui pendant la première restauration que Berangerflt sa chanson de vieux habits, vieux galons.

Ce n 'était pas encore do l'opposition, ce n'était que de . la satire.

I n temps fameux, par cent bataille*.

Mit du galon sur bien des tailles .

De galons même étaient couvcris

Les babils vert* !

l,es valoir, troupe chamarré**.

Troquent aujourd'hui leur livrée (Juo d babils bleus nous Étalons !

Virai habits, vieux galon» :

De m'enrichlr, J'ai l'assurance !

On fêtera toujours en France.

Eu ville, au théâtre, i la Cour,

L'babil du jour! tîens vêtus d'or ctd'écarlale, rendant un mois charma vous (lallc.

Pnis.à vos portes, nous al'ons :

Vieux babils ! vieux galons '.

Sur ces entrefaites eut lieu le retour de l'Ile d'Elbe. Bérangerqui. plus lard, fera les souvenirs du peuple, ne souffle pas le mot de co retour dans ses chansons ; c'est que malgré les belles promesses que Napoléon fait à la France, il doute.

• Dans les Cent Jours, dit-il, l'enthousiasme populaire ne m'abusa point ; « je vis que Napoléon ne pouvait gouverner constitutionnellenicnt, ce notait point pour cJcla qu'il était donné au monde ; tant bien que mal, j'exprimai ines craintes dans la chanson intitulée : la Politique de Lise (I), dont la forme a si peu do rapport avec le fond. •

Et, en effet, les conseils donnés à Lise sont en réalité donnés à l'ex-prisonnier de l'Ile d'Elbe, au futur prisonnier de Sainte-Heléne.

Comment la chose est-elle possible?

Jugez-en par deux couplets :

t\) 0* pUtftt Tr»iK de peUtfqna à l'tuagt <t» Ut*.

Par excès de coquetterie, ""■emme ressemble aux conquérants ""i vont bien loin de leur patrie J|°mptrr cent peuples différents ; J"? sont de terribles coquettes, J 5 imites pas leurs vains projet?, J-'se ne fais pins de conquêtes Pour le bonheur de tes sujets !

lise, en vain, un roi nous assnr.:

Que. s'il regn-, il le doit aux cieux.

Ainsi qu i la simple nature.

Tu dois de charmer tons les yeux Bien qu'en des main» comme lis tiennes l.c sceptre passe sans procès.

De nous, il faut qte tu le liennes Pour le bonheur de tes sujets.

A la même date, il faut mettre l'Opinion dt cet demoiselles et le Nouveau Diogène.

Enfin arrive Waterloo.

Le mois suivatit, Béranger fait une de ses plus ravissantes et de ses plus mélancoliques ebansons.

Ma mie. ô vous que J'adore.

Mais qui vous plaignci touju u s Qne mon piys ail encore Trop de part a mes amour*.

SI la politique ennuie.

Même en frondant ses abus, RaKsurcz-votis. ma mie.

Je n'en parlerai plus!

Ijl France, que lien n'égale Et dont le monde est Jaloux, Etait la seule rivale Oui fol à craindre pour vous.

Hais, lus. J'ai, pour la pairie, Fait imp de vo-ux superflu*.

Rassmex vous, un mie, Je n'en parlerai plus.

Oui. ma mie, il faut vous croire.

Faisons-nous d'obscurs loisirs ; Sam» plus songer à la gloire.

Dormons au sein des plaisirs !

Sons une lipne ennemie Les FnuirJis sont abattu* Rassurex-voti*, ma mie.

Je n'en parlerai plu* !

Ici Beranger est arrivé h la moitié de sa carrière et à l'apogée de son talent. Il a trente-cinq ans, une forme toute personnelle, un champ immense à moissonner.

Ce sout les Bourbons qui sèment pour lui.

Cette fois il le sont bien lui-même ; aussi vers la même époque fait-il la. ravissante chanson dont nous avons déjà cité deux vers, et dont nous allons citer le premier et le dernier couplet.

Jeté sur relie boule, Laid.chclitet souffrant, Etouffé dans la fnnlc.

Faute d'èire assez grand, l'ne plainte touchante De ma bouche sortit ; Le bon Dieu me dit chante, Chante, pauvre petil, . . . ,

Chauler, ou je m'abu/c Est ma liclie ici-bas.

Tous ceux qu'ainsi j'amuMî Ke m'aimeront ils pas ?

Quand un cercle m'enchante, Quand le vin divertit.

Le bon Dieu me dit chante.

Chante, pauvre petit.

LB MONTfi-CIUSTO.

Et d'abord, les chants du pauvre petit, qu'une postérité ] de huit jour* a déjà fait si grand, sont pour l'exil. Son ami Arnault part pour Bruxelles , Déranger fait les Oiseaux, cette élégie de tous les temps, quo la France, mère généreuse, chantera aux exilés de toutes les époques.

L'hiver . redoublant ses ravapes, Dérobe nos toits et nos champs.

Les oiseaux sur d'autres rivages Portent leurs amours et leurs chants , Mais te calme d'un autre suilc Ne les rendra point inconstants.

Les oiseaux que l'hiver exile Reviendront avec lu printemps.

Puis s'échappent en abondance, comme lé grain d'une gerbe, comme l'eau d'un torrent, tontes ces merveilles de cœur, d'art, de verve et de poésie, qu'on appelle les Deux Saurs de charité, Y Homme rouge, les Infidélités de Lisette, Mon curé, lo Marquis de Carabas, Paillasse.

Arrêtons-aous court au titre de cette dernière chanson.

A mauvaise intention, on tout simplement sans bonne ni mauvaise intention, on a dit que par Paillasse, Béranger avait voulu désigner Désaugiers

Pour les gens de bonne foi c'était une erreur, pour les autres un mensonge, pis que cela, une calomnie.

Béranger n'a jamais eu même l'idée d'une mauvaise action, et c'eût été une mauvaise action que d'attaquer ainsi l'homme qui l'avait accueilli, reçu, fêté, chanté.

On vous dira : savait il être aimable?

Et sans rougir, vous dire» : Je l'aimais.

D'un Irait méchant se montrc-t-il capable?

Avec orgueil vous répondrez : Jamais.

Comment le poëte qui en décembre 181 5, faisait à propos de la nomination de Désaugiers à la direction du Vaudeville, la charmante chanson :

Bon Désaugiers, mon camarade, Mets dans ta poche deux llacong 1 Puis rassemble, en versant rasade.

Nos auteurs piquants et féconds ; Ramène-les dans l'humble asile, Ou renaît le Joyeux retrain :

Eh I va ton train.

Gai boute entrain.

Et rends enfin au vaudeville 8es grelots et son tambourin.

Comment ce poète eût-il trois mois après, dit du même homme :

J'snisné paillasse, et mon papa.

Pour m' lancer sur la place.

D'un coup d'pied queuq'part m'attrapa, Kl m'dit : Saute paillasse, T'as l'Jarret dispos, Quoi qu' t'a rveiitrc gros Et la fac' rubknodc.

R'saute point z'a demi.

Paillasse, mon ami.

Saute pour tout le monde.

Ce qui contribua à accréditer ce bruit, c'est que dans une des illustrations de Béranger, le peintre chargé de faire la vignette de Paillasse, trompé sans doute par ce faux bruit, donna à Paillasse la ressemblance de Désaugiers.

Les gens qui se prétendirent mieux instruite appliqué-, rent la satire à Martainville.

Cette fois la chose est possible, quoique notre avis personnel soit que la satire désignait cette triste générali té

de Paillasses qui sautent pour tout le monde, sans désigner personne en particulier.

Pourquoi chercher l'individu quand l'espèce est si riche?

On eut dit que le poète secouait à la fois tous les grelots de sa marotte pour s'étourdir sur la tristesse des temps, et que dans les intervalles il fermait les yeux pour ne pas voir, se bouchait les oreilles pour ne pas entendre.

Mais tout à coup ce rire nerveux et prolonge n'achève dans un sanglot, et cette adorable élégie intitulé* : Mon Ame, monte au ciel toute trempée de larmes.

Là commence pour le poète une nouvelle période, sa période la plus brillante, la plus poétique, sa période qui donnera VOrage, le Dieu des bonnes Gens, le Vient Drapeau,\n Vivandière, les Deux Cousins, les Etoiles qui filent, la Bonne Vieille, le Champ d'Asile, le Cinq mai.

C'est la première fois que Béranger passe de la chanson à l'ode.

Vous avez vu tomber la gloire

D'un llion trop insulte.

Oui prit l'autel de la victoire.

Pour l'autel de la liberté.

Vingt nations ont poussé de Thersite, Jusqu'en nos mnrs, le char injurieux !

Ah ! sans regret, mon âme, partes vile ; En souriant, remontez dans les deux l

Cherchez au-dessus des orages

Tant de Français morts à propos,

Qui, se dérobant aux outrages ,

Ont an ciel porté leurs drapeaux.

Pour conjurer la foudre qu'on irri te, Unissez-vous à tous ces deml-dle»ux.

Ah I sans regret, mon âme, partez vlfc, En souriant, remontez dans les cieux 1

N'attendez plus, parte» mon àme,

Doux rayon de l'astre éternel,

)lais passes des bras d'une f"mme

Au sein d'un Dieu tout paternel.

L'aï pétille, à défaut d'eau bénite ; De vrais amis viennent fermer mes yeux.

Ah ! sans regret, mon ame partez rite.

En souriant, remonte* dans les cicux !

Dieu n'eût point permis que le même homme eût fait, dans la même année, une mauvaise action, comme Paillasse, et un chef-d'œuvre comme Mon Ame!

Le premier recueil de chansons porte la date de 1815, le second, de 1821. — Le premier, si inoffensif qu'il fut, avait failli faire perdre sa place an poète Lo poète compnl qu'à l'apparition du second sa plac* était perdue. - U ne voulait pas être destitué, il donua sa démission.

Le jour où il donna sa démission, il chanta, pour 1* première fois, le Dieu des bonnes gens au Moulin-Vert.

Qu'était-ce que le Moulin-Vert ?

Nous allons vous le dire.

Le Moulin- Vert était un cabaret situé à la barrière *! Mont-Parnasse; il était tenu par une bonne femme que l'on appelait la mère Saguet, et avait été mis en vogue par Thiers, Armand Carrel et Chenavard.

U devint peu à peu une espèce de succursale démocratique du caveau.

Béranger était président de cette société chantante.

La certitude de trouver là l'illustre chansonnier attira nombreuse société; la salle et les jardins furent bien* trop étroits pour contenir les table8 : elles débordée 1 s'étendirent autour de la maison, et finirent par gagner la plaine.

Il v eut des jours où l'on en compta jus qu'à cent.

En mettant chaque table, en moyenne, à dix convives, cela donnait un total de mille dîneurs.

La mire Saguet était menacée de devenir millionnaire dans un temps très-court, lorsque la même cause qui avait fait la fortune lit le désastre. «

La police s'inquiéta de ces réunions politico-chantantes, dont le président-poète attaquait l'Europe coalisée, prédisait la sainte-alliance des peuples, réhabilitait Waterloo et apotheosait Sainte-Hélène.

D'abord on s'en prit au grand coupable. — M. de Marchangy, auteur de la Gaule poétique, lança un réquisitoire contre Béranger.

Béranger y répondit par une charmante chanson : il n'en faisait plus d'autres.

Quille» la lyre, 6 ma muse, .

Et déchiffre» re mandai ; Tous toyer qu'on tous accuse De plusieurs eHmet d'Etat.

Pour un interrogatoire, Au palais comparaissons, Pins de chansons pour la gloire.

Pour l'amour, pins de ehansons.

Suivei-moi, C'est la loi ; Suivez -moi.

Do par lu roi.

Les « limes d'Etat dont était accusé le poète étaient la triple inculpation 'l'insulte envers la Majesté royale, dans Mathurin Bruneau, dans ,c l oi Christophe, dans la Sainte- Alliance barbaresque, dans les Deux Cousins 'et dan» le Vieux Drapeau ; envers la morale publique, dans / Opinion de ces Demoiselles, dans le Vieux Célibataire, dans le Voisin; et envers la religion , dans l'Enfer, le bon Dieu s'êveillant , les Clefs du Paradis, le Chantre de Paroisse et les Missionnaires.

Deux lignes de points remplaçant deux vers supprimés par l'imprimeur, devinrent l'une das plus sérieuses charges que fit valoir contre l'accusé M. l'avocat général.

L'accusé, défendu par M* Dupin alnè, fut condamné A trois mois de prison, qu'il flt à Sainte-Pélagie.

Comme cela devait arriver, sa popularité en redoubla et sa verve aussi.

En 1825, quelque temps après la mort de Louis jXVIII, le poète publia un nouveau recueil.

La date est indiquée par le premier couplet de la chanson qui lui sert de préface :

Aile», enfants, nés sous un autre règne, Sous celui-ci. quittes le coin du feu ; Ailes, partes, bien que pour tous Je craigne Certaines gens qui pardonnent trop peu.

On m'a crié : l'occasion est bonne.

Tous les partis rapprochent leurs drapeaux , Allés, enfants, mais n'éveilles personne, Mon médecin m'ordonne le repos !

M. de Villèle laissa passer le recueil, sans le poursuivre; il est vrai que cette édition ètail expurgala, comme k} poète le dit lui-même.

Si l'on disait, la galle tous délaisse.

Vous répondret, et pour mi.i, j'en rougis :

• De notre pére accusant la faiblesse, ■ Les plus joveiix sont restés au logis ; Ceségrillards'iraient. d'humeur bouffonne, Pincer au lit le diable et ses suppôts.

Allez, enfants mats n'éveille* personne,

Il est vrai que ces égrillards, comme les appellé le

poète, ne purent rester au logis, —ils en sortirent, confiants dans la parole mielleuse de M. Martignac, et le poète, défendu par M. Barthe, fut condamne à dix mille francs d'amende et à neuf mois de prison.

Ces neuf mois de prison, il les fit, cette fois,- à la Force.

Quelque temps auparavant j'avais été mis en relation avec Béranger dans dos circonstances que je dois rapporter ici, — ces circonstances appartenant autant à sa vie qu'à la mienne.

Je venais de faire Henri III. — Henri III était une chose, on ne savait encore comment appeler cela,uno chose tellement osée, qu'on me donna le conseil de ne pas la lire d'emblée au Théâtre-Français, mais d'en faire une lecture préparatoire.

Firmin m'offrit son salon.

Firmin, avec qui j'étais très-lié, était très-lié lui-même avec Béranger.

11 se chargea d'inviter le poète à la lecture.

Béranger était alors à l'apogée de sa puissance. Benjamin Constant venait de dire de lui ce mot proverbial :

— Ce lion Béranger, — il croit faire des chansons, — il fait des odes.

C'était surtout le peuple qui glorifiait Béranger ; — l'ins^ (inct des masses ne se trompe point , il sentait très-bien que Béranger était un ardent mineur, que chacune dé ses chansons politiques était nn coup de pioche donne sous les fondements du trône, et il applaudissait des mains et de la voix au hardi pionnier qui creusait la tranchée par laquelle il entrerait un jour aux Tuileries.

Aussi Béranger jouissait d'une influence énorme ; — c'était à qui de tous les partis aurait Béranger. — On avait , disait-on, — la chose était peu croyable sous les Bourbons de 1a branche aînée, maiB on ne la disait pas moins, — on avait, disait-on, offert la croix à Béranger, et Béranger avait refusé la croix ; — on lui avait offert une pension, et Béranger avait refusé la pension ; — on avait enfin offert l'Académie à Béranger, et Béranger avait refusé l'Académie. — Il en résultait que personne n'avait Béranger et qu'au contraire Béranger avait tout le monde

On savait Béranger complètement acquis aux idées nouvelles.

En 1833, c'est-à-dire dix ans plus lard, il écrivait : • C'est lorsqu'à travers l'Atlantique il croyait voguer vers l'Asie, berceau de l'ancien monde, que Colomb rencontra un monde nouveau, — courage donc, jeunes gens,

il y a de la raison dans votre audace.»

Il était donc probable que, si Béranger ne pouvait rien pour la réception de l'ouvrage, il donnerait au moins on lion conseil à l'un des plus audacieux champions, non pas de i école nouvelle, il n'y avait encore que des écoliers, mais pas d'école, à l'un des plus audacieux champions des idées nouvelles.

Béranger vint, Henri ///fut ht.

J'ai oublié la date de celte soirée ; c'est une des ingratitudes de ma mémoire : cette soirée avait décidé de ma vie.

L'effet de la lecture fut immense.

Quoique l'esprit de Béranger soit médiocrement appréciateur de la forme dramatique, il se sentit pris comme les autres au troisième et au cinquième acte, et n'hésita point à me prédire un grand succès.

A partir de cette soirée date pour moi, de la part de Béranger, une amitié, je pourrais presque dire une paternité,

qui ne s'est jamais démentie.

Je lus la pièce au Théâtre -Français le 17 septembre 1828; elle fut reçue par acclamation.

Le 18, lea journaux annoncèrent la réception.

lie 19, le directeur général de l'administration de M. le duc d'Orléans me fil jnviter à passer chez lui.

C'était un petit bossu fort vaniteux, décoré de Saint-Janvier de Naples, et que l'on appelait, par suite de cette décoration, le chevalier de Broval.

D'un ton moitié doucereux, moitié railleur, il daigna m'expliquer que la littérature et la bureaucratie étaient deux ennemies qui ne pouvaient vivre ensemble. Or, sachant que, malgré leur antipathie naturelle, je voulais les allier, il m'invitait à choisir entre elles.

Je compris que le moment était arrive de jouer le tout pour le tout. Je laissai M. de Broval arrondir ses phrases, caresser ses périodes, et, lorsqu'il eut fini :

— Monsieur le chevalier, lui dis-jo, je crois comprendre, à votre discours, que vous ine laissez le choix entre ma place de commis expéditionnaire et ma vocation d'auteur dramatique?

— Mais oui, monsieur Dumas, répondit le chevalier.

— Ma place, continuai-je, Tut demandée au duc d'Orléans par le général Foy ; elle fut accordée par le duc d'Orléans sur cette demande ; j'attendrai donc, pour donner la démission de ma place ou accepter ma destitution, que mon exeal me soit signifie de la bouche ou de la main de M. le duc d'Orléans —Quant aux cent vingt-cinq francs que je touche par mois, comme M. le chevalier m'a laissé entendre qu'ils grevaient d'une façon exorbitante le budget de son Altesse Royale, je les abandonne a l'instant même.

— Ah !ah! fit M. de Broval étonné, et votre mère, monsieur! et votre mère! — Comment ferez vous?

— Cela me regarde, monsieur.

Fit je m'apprêtais à sortir.

faites attention, monsieur Dumas, nie dit M. de Broval, à partir du mois prochain, vous ne toucherez plus de traitement.

Mais à partir de ce mois-ci, si vous voulez, monsieur;

ce sera cent vingt-cinq francs que yous économiserez à Son Altesse Royale, et je ne doute pas que Son Altesse ne vous sache gré de cette économie.

Sur cc,"]e saluai une seconde fois et me retirai .

Trois jours après, je fus officiellement averti que mes appointements étaient suspendus.

J'y comptais; mais j'avais mon plan arrête d'avance, et c'était ce plan qui m'avait donné cette fermeté.

J'étais résolu de m'adresser à Béranger, et, par son intermédiaire, de demander mille ècus à emprunter à Laffttte, sur mes droits d'auteur de Henri lit.

J'allai trouver Béranger ; il me conduisit chez Laffitte, lui dit deux mots eu particulier, et, dix minutes après, je sortais de chez l'illustre banquier avec deux anuées de mes appointements dans ma poche.

Voilà le service que m'a rendu Béranger. — Mais, par un capiice étrange, plus j'ai voulu m'en souvenir vis-à-vis de lui, plus il s'est entête à l'oublier.

Dans les derniers temps de sa vie, il protestait même ne m'avoir connu qu'à la Force.

C'était mie idée à la Etranger.

J'allai, en effet, lo voir en 1829 à la Force ; il y avait une assez jolie petite chambre, plus jolie que celle dans laquelle il est mort,— et où il recevait bonne compagnie

Il veuait d'achever sa charmante chanson : Mes jourt gra* de 1829.

Béranger avait passé à Sainte Pélagie son carnaval de 1821 ; il y passait les jours gras do 1829.

Chacune de ces deux dates lui avait inspiré une chanson ; mais celle de 1 829 a une amertume que n'a pas celle de 1821. Dans la première, le poète se contente de chanter; dans la seconde, il menace.

Mon bon roi. Dieu vous tienne en joie ; bien qu'en butte i votre courroux, io passe encore, grâce a Bridoic, t n carnaval sous les verroux.

Ici fallait-il que je vinsse Perdre des jours vraiment sacrés !

J'ai de la rancune de prince ; Mon bon roi, vous me le paire».

La veille, M. Yiennet était venu le voir ; la chanson dont nous venons de citer le premier couplet n'était pas encore finie.

— Eh bien! mon grand chansonnier, lui demanda l'auteur de la Philippide, combien avez-vous déjà fait ds chansons depuis que vous êtes sous les verroux?

—Pas encore tout à fait une, répondit Béranger. Croyezvous donc qu'une chanson se fasse comme un poème épique?

J'on'. iiais de dire que, lors de ma visite à la Fore Henri III était joue, et Laffitte remboursé.

Je ne revis Béranger que le l«aoûf.

C'était chez Laffitto , il venait de faire nommer Louis Philippe roi de France.

Faire nommer est le mot, j'en, appelle à tous ceux qui assistèrent aux conférences de l'hôtel Laffitte».

J'arrivais de mon expédition deSoissons.

J'avais rencontre dans la ruo quelques-uns de nos républicains désespérés, qui m'avaient dit où* les choses en étaient, et la part que Béranger y avait prise. .

En arrivant chez Laffitle, je me trouvai au milieu de trois ou quatre cents personnes qui attendaient.

tne porte s'ouvrit.

M. de Sébastian! parut, la figure radieuse, et nous jela ces mots :

• Messieurs, vous pouvez annoncer a tout le monde qu'a partir d'aujourd'hui le roi de France • s'appelle Philippe VII.

Le coup me fut rude, je l'avoue.

En ce moment Béranger passa.

Je lui sautai au cou, moitié pour l'embrasser, moitié pour lui faire une querelle ; et riant et grondant tout à la fois :

— Ah ! pardieu. lui dis-je, vous venez de faire un beau coup, monsieur mon père.

— Qu'ai-je donc fail, monsieur mon fils? me répoudit-il.

— Oe que vous avez fait, malheureux ! Vous avezfait ni; roi.

Sa figure prit cette expression doucereusement sereine qui lui était habituelle.

— Ecoute bien ce que je vais te dire, mon enfant ; je n'ai pas précisément fait un roi, non.

— Qu'avez-vous fait alors ?

— J'ai fail ce que font les petits Savoyards quand il > •< de l'orage ; j'ai mis une planche sur le ruisseau.

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