‹ Le MonteCristoChapitre 89 sur 144 · A MES AMIS DEVENUS MINISTRES · texte numérisé non relu

A MES AMIS DEVENUS MINISTRES

Nnn, mes amis, non, je ne yeux rien être,

Seines ailleurs places, titres et croix.

Non, pour les cours, Dieu ne m'a pas fait naître :

Oiseau craintif, je fois la gin des rois.

Que me faut-il t Maîtresse i une taille,

l'elit repas et joyeux entretien ;

De mon berceau, près de bénir la paille.

En me créant, Dieu m'a dit : Ne sois rien !

Aux premiers coups de futil tires par la révolution de 1830, Déranger s'était écrié :

— C'est sur moi que l'on tire !

— Comment cela ?

— Eh oui I Ne voyez-vous pas ce qu'ils font, les malheu reux ! ils détrônent la chanson !

Le mot avait été répété à la tribune par je ne sais quel député du centre.

Béranger lo croyait en effet.

Le nouveau roi se chargea de le détromper.

Béranger était à l'affût ; il saisit l'occasion aux cheveux.

Toute détrônée que frtt la chanson, il tenait son volume prêt.

Le volume fut lancé comme uno bomlie. avec cette chanson, en manière de préface :

Oui, chanson, muse ma 011e, Jaf déclaré net Qu'avec Charles et «a famille.

On te détrônerait.

Mais, chaque loi qu'on nous donne, ^Je rappelle ici

— Messieurs, grand merci !

Je croyais qu'on allait faire

Ou grand et du neuf.

Elargir nn peu la spbere

De qnatrc-vingl neuf.

Mais point : — On rebadigeonne

Un trône noirci.

Chanson, reprends la couronne,

— Messieurs, grand marri !

Te vollidonc restaurée,

Chanson, mes an*.our* .

Tricolore et sans livrée.

Montre- toi toujours.

Kc crains plus qu'on l'emprisonne.

DumolnsaPoissy

chanson, reprend la couronne, Messieurs, grand merci t

Mais pourtant laisse en jachères

Mon sol fatigué, Mes jeunes rivaux, ma chère,

Ont nn ciel si gai, Chei eux la rose foUonne

Ches moi le souci 1...

Chanson reprend la couronne

Messieurs, çrand merci l

U'. poète, dans sa préface, donnait en prote l'explication -le r« rler ni or couplet,

« Quant a moi, dit-il, qui jusqu'à présent n'ai eu qu'à me louer de la jeunesse, je n'attendrai pas qu'elle me crie : Arriére, bonhomme! laisse -nous passer) ce que l'ingrat pourrait faire avant peu. je sors de la lice, pendant que j ai encore la force de m'en éloigner, trop souvent au soir de la vie, nous nous laissons surprendre par le sommeil sur la chaise où il vient nous clouer, mieux vaudrait aller l'attendre au lit, dont alors on a si grand besoin. — Je me hâte de gagner le mien, — quoiqu'il soit un peu dur.

» Quoi , — vous ne ferez plus de chanson ? Je ne promets pas cela, entendons - nous , de grâce. Je promets de n'en pas publier davantage. Au jour du travail succèdent les dégoûts du besoin de vivre, bon gré malgré, il faut trafiquer de la muse ; le commerce m'ennuie, je me retire , mon ambition n'a jamais été à plus d'un morceau de pain pour mes vieux jours, elle est satisfaite, bieri que je ne sois pas même électeur, et que je ne puisse pas même espérer jamais l'honneur d'être éligible, en dépa de la révolution de juillet, à qui je n'en veux pas pour cela. •

Maintenant, voyons ce que le chansonnier nous donnait

dans son adieu.

Il nous donnait : les Fous, les Contrebandiers, Jacques, Jeanne la Rousse, Escousse, la Prédiction de Ifostradamus pour l'an deux mil, le Vteux Vagabond, etc., etc.

L'adieu était terrible, — c'était J'adieu du Parthe ; à la monarchie qu'il fuyait, - il lançait: la République.

Voulez-vous un échantillon de chacune de ces chansons? Voici, — nous commençons par les Fout.

Combien de temps une pensée.

Vierge obscure attend son époux' Les sots la traitent d'insensée, l.e sage lui dit, — carhex-vous.

Mais la rencontrant loin du monde I n fou qui croit au Icudemaln L épouse, — Elle devient féconde four te bonheur du genre humain.

Oui découvrit un nouveau monde ?

l'a fou qu'on raillait en toul lien.

Sur la croix que son sang inonde

l'n fou qui meurt nous lègue un Dieu !

Si demain oubliant d'éclore,

l.e jour manquait ? Eh bien, demain,

Quelque fou trouverait encore

l'n flambeau pour le genre humain.

Passons aux Contrebandiers.

Aux échanges l'homme s'exerce, Nuls l'Impôt barre tes chemina ; Passons, c'est nous qui du commerce Tiendrons la balance en nos mains.

Partout, la Providence

Veut, en nous protégeant,

Niveler l'abondance.

Eparpiller l'argent.

Nos gouverneurs , pris de vertige, Des biens du ciel triplant le taux, Font mourir le fiuit sur sa tige.

Ou travail brisent les marteaux.

Pour qu'au loin il abreuve

I* sol et l'habitant.

Le bon Dieu crée en fleuve.

Ils en font un étang !

k la frontière, où l'oiseau vole. Rien ne lui dit : suis d'autres lois.

L'été vient tarir la rigole Qui sert de limite i deux rois

Prix du sang qu'ils répandent,

U leurs droits sont perçus ;

Ces bornes qu'ils défendent.

Nous santons par-dcssns.

laissons passer Jacques.

Lfi MONTÉ-CRISTO

Jacques, Il me foui troubler Ion somm< Dans îc village, ud gro» huissier Rode cl court, suivi du Messicr, C'est pour l'impôt l Las. mou pauvre I^vo-toi ! Jacques ! lève toi I Voici venir l'huissier du roi.

Pauvres gens, l'impôt nous dépouille; Mous n'avons, aocablés de maux, Pour nous, ton père cl six marmots, Rien que ta bêche et ma quenouille.

Lève-toi, Jacques, lève-toi !

foies venir l'huissier du roi.

On compte, avec cette masure. Un quart d'arpent cher affermé ; Par la misfre il est fumé, Il est moissonné par l'usure.

Lève-toi, Jacques, lève-toi I Voici venir l'huissier du roi.

tlle appelle en vain, il rend l'a Pour qui s'épuiie à travailler La mort ost un doux oreiller!

Bonnes gens, priez pour sa femme.

Lève-toi, Jacques, lève-toi!

Voici venir l'huissier du roi.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est la tristesse profonde dont est atteint le poète , il a regarde dans l'abîme social, et a reculé d'eiïroi.

Ce ne sont pin» des chansons qu'il publie, ce sont des èlègies,.de8 plaintes, des lamentations qu'il secoue.

Voyex plutôt Jeanne la Rousse. Puis comme le poète est peintre en même temps qu'il est poète!

L'n enfant dort i sa mamelle.

Elle en porte un antre à son dos; l.'aloé. qu'elle tratnc après elle, , Cèle pieds mis dans ses sabots Hélas 1 des parties qu'il courrouce, Le père au loin est prisonnier.

Dieu, veille» sur Jeanne la Rousse, On a surriris le braconnier I

L'n fermier riche et de son ige.

Qu'elle espérait voir son époux, La quitla parce qu au village On rifcit de ses cheveux roux ; Puis deux, puis trois, chacun Jeanne qui n'a pas un denier, bleu, veillez sur Jeanuc la Rousse, On a surpris le braconnier!

Doux besoin d'èire épouse et mère, Fit céder Jeanne, qui trois fois, s, dans une)oie amère,

le au fond du bois.

iUI Chacun d'eux pousse.

Frais comme un bouton prinlannicr.

Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse, On a sui pris le braconnier I

Certes, ce sont toujours des fleura que le chansonnier moissonne ; mais où va-til les cueillir?

Parfois au bord des abîmes.

En voici cueillies sur une tombe.

Escoussc et Lebras meurent. Le poète, à qui Dieu a dit de chanter, chante; mais est-ce bien un chant, ce murmure plein do doute et de désenchantement? Le poète voit-il clair dans ce chaos qu'on appelle la société? Non ; il trébuche, il chancelle, saus connaître lui-même la cause de ce vertige ; tout ce qu'il sait, c'est que la terre est mouvante comme l'Océan, c'est que le temps est à la tempête, c'est que la nuit est 3ur la création, c'est que le vaisseau qu'on appelle la France va plus que jamais a la dérive, est plus que jamais en perditiop.

Ecouter ; en avez-vous beaucoup entendu de lamenta lions plus douloureuses sur ces plages hérissées de rochers, couvertes de bruyères, où vient se briser dans les criques de Morlaix et le long des falaises de Dbuarnenez, cette mer sauvage dont chaque flot est une tombe, dont chaque murmure est la plainte d'une âme ?

Quoi ! morts tous deut dans celte chambre Où du charbon pèse encor la vapeur !

Leur vie, hèlas 1 éiait à peine éctosc.

Suicide affreux I triste objet de stupeur I Us auront dit, le monde fait naufrage, Voyex pâlir pilote et matelots.

Vieux bâtiment use par tous les flots, Il s'engloutit , sauvons-nous à la nage. Et vers le ciel, se frayant un chemiu, Ils sont partis en se donnant la main.

Pauvres enfants I l'écho murmure encore L'air qui berça votre premier sommeil.

Si quelque brume obscurcit votre aurore, Leur disait-on, attendez le soleil.

Ils répondaient : Qu'im|iortc que la sève Vernie enrichir les champs où nous passons 1 Xnns n'avoassrien, arbres. Heurs ni moissons. Esl-ee pour nous que le soleil se lève Y Et vers le t#l. se frayant un chemin , Us sont partis en se donnant la main.

Pauvres enfants I de fanlémts funèbres Quelque nourrice a peuplé vos esprits.

Hais un Dieu brille a travers nos ténèbres.

Sa voix de père a dû calmer vos cris.

Ah I disaient-ils, suivons ce trait de flamme, n'attendons pas. Dieu, que ton nom paissant Qu'on jette en l'air comme un nom de passant. Soit, lettre à lettre, effacé de notre imc. . Et vers le ciel, se frayant un chemin, Ils sont partis eu se donnant la main.

Dieu créateur ; pardonne à leur démence ; Ils s'étalent faits les échos de leurs sons, Jfe sac liant pas qu'en une chaîne immense, Non pour nous seuls, mais pour tous nous L'humanité manque de saints apôtres Qui leur aient dit : Enfants, suivez sa loi ; Aimer! aimer 1 c'est être utile à soi :

Se faire aimer c'est être utile aux autres I Et vers le eiel, se frayant un chemin, Us sont partis en se donnant la main.

Pourquoi pousser plus loin nos citations? Jamais Béranger n'a fait rien de plus beau que ce que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs.

Nous dirons plus : Jamais il n'a rien fait de si beau, non-seulement comme poète, mais encore comme prophète.

Car, reDéchissei-y : A qnel moment Déranger crie-t-il que le monde fait naufrage?

En février 1832, quand les Tuileries regorgent de courtisans, quand les journaux du gouvernement recorpent de louanges, quand les soldats citoyens de la rue Saint-Dénis et delà rue Saint-Martin montent la garde avec enthousiasme, quand les officiers demandent des croix pour eui et des invitations à la cour pour leurs femmes ; enfin quand, sur trente-six millions dTiommcs dont se compose le peuple français, trente millions hurlent à tue-tête : Vive Louis-Philippe, le soutieu de l'ordre, le sauveur de la société! quand le Journal des Débats crie : HosaxnahI quand le Constitutionnel répond : Amen 1

Nous le répétons, il y a eu progrès, et progrès immense. Dans son premier volume. Déranger chante le vin et les filles ; dans le second, Déranger chante la gloire et la nationalité ; dans le troisième, il chante la France et le peuple, dans le quatrième, comme Jésus au Thabor, il se transfigure, et, au lieu de chanter, il crie : Humanité ! humanité!

Et maintenant le poète peut se taire, le poète peut se reposer, le poète peut mourir.

Son œuvre est faite, son monument érigé : il a sa base dans le passé et son faite dans l'avenir.

Aussi Déranger tient-il parole. -On n'entend plus parler de ce qu'il fait, mais de ce qu'il a lait.

De temps en lemps seulement on répète des anecdotes, on raconte des mots.

On le suit où il va.

que

Il abandonne Paris, il part pour Tours. C'est à cette époic seulomcnt qu'il décide Judith à habiter avec lui. De-

puis longtemps il a quitté la Lisette volage pour la Lisette fidèle.

Cette petite fille qui donnait des leçons d'armes en 1780, avec sou ouclc Valois, dans la pension du faubourg Saint- Antoine, il la retrouve en 1807 ou 1808.

A cette époque, ils se soot dit qu'ils s'aimaient; depuis cette époque, Us se le sont prouve.

Un soir, Bèranger passait sur le pont de Tours. Un aveugle chantait ; Bèranger lui donne deux sous.

Bèranger a toujours été assez riche pour faire l'aumône.

Un jeune homme suivait Bèranger -, il voit les deux sous tomber dans la sébile du pauvie; il s'approche vivement, le pauvre n'a pas encore eu le temps do mettre les deux sous dans sa poche.

— Vingt sous pour cette pièce de deux sous ! dit-il à l'aveugle.

Le jeune homme était pauvre lui-même.

— Pourquoi voulez-vous payer cette pièce de deux sous dix-huit sous de plus qu'elle ne vaut?

— C'est un caprice.

— Dites-moi le motif de votre caprice, et je verrai si je puis vous la donner?

— Eh bien ! celui qui vient de vous faire l'aumône est Bèranger; je voulais garder sa pièce de deux sous comme chose lui ayant appartenu.

— Si cette pièce de deux sous vient de Bèranger, dit l'aveugle, je ne la donnerais pas pour dix francs, elle me portera bonheur.

L'aveugle fit clouer la pièce de deux sous au fond de sa sébile, où elle lui rapporta en effet bien des fois les vingt sous que lui en avait offert le jeune homme.

Le jeune homme c'était l'artiste Clarencc.

Un jour Beranger discutait avec Michelet, nous nous taisions, nous autres jeunes gens, nous étions jeunes près de ces deux grands vieillards et nous écoutions.

Bèranger craignait les révolutions.

. Michelet les bravait.

— En révolutions, disait Michelet, c'est comme en puits m u sions, il faut creuser au plus profond du sol, la première eau qui vient est trouble.

— Oui, répondit Bèranger, et après l'eau trouble, vient l'eau claire.

De Tours, Bèranger revint à Passy, de Passy il alla habiter l'avenue Chateaubriand, et de I avenue Chateaubriand il alla demeurer rue de Vendôme n«» 5.

Un appartemeut se trouvait disponible dans la maison qu'habitait son ami Benjamin Antier, il profita de l'occasion.

L'appartement situé au second au dessus de l'entresol, était dé huit cents francs, il se composait de cinq pièces, avec deux issues eu face l'une de l'autre, sur le même corridor.

La chambre de Bèranger, véritable chambre d'étudiant, tapissée d'un de ces papiers gris sur gris, que l'on devrait dèsiguer sous le nom de papier de propriétaires, Avait pour tons meubles, à gauche en entrant, dans une alcôve, entre deux cabinets de toilette, un lit do fer à rideaux de serge verte, soutenus par une flèche autrefois dorée; en face de la porte, au fond, un vieux canapé disloqué dans ses articulations, charge de livres et de brochures, dont un bon tiers glissait dliabitude sur le parquet, et, se trouvant mieux là que sur le canapé , y restait indéfiniment. Un bureau- secrétaire, qui paraissait avoir suivi le poète dans toutes ses pérégrinations, un fauteuil et trois ou quatre chaises complétaient l'ameublement.

Dans l'un des deux cabinets attenant à l'alcôve était une cuvette et son pot à l'eau.

Au-dessus de la toilette, pas de glace, mais une palère où Bèranger avait l'habitude d'accrocher son chapeau.

11 y entra le 15 octobre 1854.

Au mois de février dernier, Judith, qui avait près de quatre-vingts ans, c'estnà-dire trois ans de plus que notre poète, tomba malade.

Beranger la soigna comme un père eût soigné sa fille, mieux que cela, comme une mère eût soigné son enfant.

Il la laissa non-seulement libre d'accomplir ses devoirs de religion, mais il l'y invita même ; elle refusa obstinément de recevoir ni prêtre ni sœur de charité.

Judith mourut le 8 avril.

De quoi ?

Littéralement de vieillesse.

En mourant, elle emporta moitié de la vie du poète. Resté seul, il dit A son ami Antier :

— Elle est partie la première, mais ta comprends, cher ami, il y a cinquante-neuf ans que nous ne nous sommes quittès,"je ne tarderai point à la rejoindre.

Et en effet, de ce moment, lui qui ne s'était jamais plaint se plaignit.

Daus les premiers jours de juillet il s'alita, son médecin, Charles Bernard . que l'on envoya chercher, reconnut une hypertrophie du cœur.

A partir de ce moment, trois amis ne le quittèrent plus, M. et M"« Antier et Perrolin, son éditeur.

Perrotiu, qui avait acheté en 1816, je crois, tout ce qu'il avait fait et tout ce qu'il ferait moyennant une rente de 800 francs, avait successivement porte cette rente à 1,200, A 1 .500, à 1 ,800. à 2,400 et enfin a 3.000 francs.

Vers la fin de la maladie, la surveille de la mort, un quatrième ami vint les rejoindre.

C'était M. Vernet, aujourd'hui agrégé à la faculté de droit de Toulouse.

On a dit à tort que co dernier était lo gendre de Bèranger ; on se trompe, Beranger n'a de descendant masculin ni féminin.

Voici quel lien l'attachait au poète :

Vous rappelez-vous celte bonne tante de Pèronne, qui reçut chez elle le futur chansonnier pendant six ans, c'est-à-dire de 1790 à 1796

Elle était morte depuis quelque vingt à vingt-cinq ans.

Beranger l'adorait.

Elle fut soignée pendant sa maladie par une pauvre

femme.

Celte femme avait une petite fille.

Bèranger reporta en tendresse sur cette petite fille la reconnaissance qu'il avait pour la mère.

On nommait l'enfant Fanny.

D'abord Judith et lui firent venir la petite Fanny tous les ans à Paris.

Puis tous les six mois.

Puis enfin tous les trois mois.

Alors Buranger, qui s'était attaché A l'enfant, était bien plus simple de la garder toujours.

Il la demanda à sa mère, qui la lui donna.

L'enfant grandit, appelant Beranger mon père, et devint une belle jeuue tille de dix-huit ans.

Vernet, qui habitait alors Paris et qui fréquentait assidûment la maison du poêle, en devint amoureux.

Beranger s'aperçut non pas de l'amour de Vernet pour Fanny, mais de l'amour de Fanny pour Vernet.

Il s*en ouvrit franchement avec le jeune homme, en l'invitant à ne lui plus faire que de rares visites.

— Cela serait bon si j'étais un malhonnête homme, dit Vernet; mais, si je suis un honnête homme?...

— Je ne vous comprends pas.

— Si j 'épouse Fanny.

— Dans ce cas, mon cher, au lieu de visites, vous pouvez rester tout à fait.

Vernet épouaa.

Citons une anecdote qui peint l'homme, nous parlons de Vernet. •

En juin 1848, capitaine dans la 1 1* légion, il prit à une barricade du Faubourg-Saint -Jacques un pharmacien qui faisait de la poudre pour les insurgés.

Ses hommes voulaient le fusiller.

LK MONTE -CKISTU.

Il le sauva de la fusillade.

Mais le pauvre pharmacien n'en valait guère mieux, il était renvoyé devant une commission militaire.

Vernetlui offrit «es services comme avocat, plaida pour lui, et le fit acquitter.

Revenons à notre malade.

Le docteur Ch. Bernard comprit tout do suite la gravité Je sa maladie.

Il y eut une consultation entre lui, M. Trousseau et M. Jobin.

— Vous êtes oppresse? lui demanda l'un des trois médecins.

— Très-oppressé.

— Et vous souffrez beaucoup ?

— L'oppression fait toujours souffrir, répondit en riant Keranger.

Par un caprice de malade, il eût envie de manger du gâteau.

Il en envoya chercher.

Tandis que la bonne faisait la commission, Béranger s'endormit.

La bonne revint, on plaça les gâteaux à côté de lui,

— Qu'est-ce que cela? demanda-t-il en «'éveillant.

— Des gâteaux que vous aver demandés.

Il étendit la main vers eux, puis tout à coup secouant la

— Donnez-moi le gâteau du pauvre, ditril, — du pain. Huit on dix jours avant sa mort, il eut un instant de

délire.

Use croyait en prison.

— Quel est le directeur de la prison ? demanda-t-il.

— M. Ségalas, lui répondit-on.

M. Ségalas occupe le rez-de-chaussée de la maison.

— M. Ségalas, répéta-t-il, mais c'est le frère, alors. On n'a pas le droit de me mettre en prison sans mandat d'amener.

— Aussi, dit Antier, allons-nous essayer de sortir, voyons, donne-moi le bras.

Bt en effet, on sortit de la chambre de Etranger, on traversa la salle à manger, et l'on passa de l'appartement de lieranger dans celui de Judith.

Il fallait pour cela traverser le corridor, la porte do communication était calfeutrée.

Dans l'appartement de Judith seulement, il se crut libre.

Au reste, l'hallucination ne dura que quelques minutes, et ne revint qu'une seule fois.

Seulement cette seconde fois, c elait une espèce d'extase.

BcraiiKer était assis dans son fauteuil, Antier écrivait à »n bureau, il entendit le malade qui parlait seul.

Il se retourna.

Les premières paroles de Béranger furent incohérentes, mais peu à peu. elles prirent un sens, et Antier retint celles-ci:

— Mon Dieu ! inspirez aux hommes réunis l'amour du bon, l'amour du bien; faire le bien, vivre pour les autres, c'est le bonheur!

— La charité I la charité! que tout le monde soit heureux ! les veuves et les petits enfants, secourez les.

L'homme de l'humanité priait encore dans son délire.

Béranger avait une sœur religieuse sous le nom de Sainte Marie-des-Anges , sans doute celle qu'il a voulu peindre dans /a Saur de Charité ; le frère et la sœur se voyaient peu, mais Vannaient beaucoup. Une des causes de ces rares entrevues était que la règle de l'ordre ne veut pas qu'une religieuse sorte sans être accompagnée de deux autres sœurs.

Au reste, dans ces rares entrevues, jamais la question religieuse n'était soulevée.

Son frère malade, elle vint le voir, mais accompagnée, comme toujours, de deux sœurs. Toutes trois entrèrent dans la chambre do Béranger, les deux étrangères s'assirent, sœurSainte-Marie-des-Anges alla près de son frère.

Mais les deux statues qui demeuraient immobiles fatiguèrent Béranger, il appela Antier et lui dit :

— Mon ami, un malade à quelquefois besoin d'être seul, prie qu'on sorte.

On sortit.

Dans le corridor, les deux sœurs rencontrèrent l'abbé Jonsselin, vieil ami de Béranger, qui avait été son curé a Passy, et qui était devenu cure de Sainte-Elisabeth.

Mues par un sentiment religieux, les deux sœurs s'approchèrent du prêtre et commencèrent à lui dire que Béranger était fort malade, et qu'il était urgent de le ramener dans la voie du salut.

— Dans la voie du salut? répondit le digne prêtre, il n'est pas besoin de l'y ramener, il n'en est jamais sorti.

La discussion se borna là, les deux sœurs se retirèrent, l'abbé Jousselin entra chez Béranger.

Pendant les quatre derniers jours et les quatre dernières nuits, Béranger ne pouvant supporter le lit, resta dans son fauteuil. Depuis quelque temps déjà, il ne mangeait plus, mais, comme dans son enfance, il suçait des mouillette» trempées dans du vin.

Lui même souriait à ce sonvenir qui mettait le berceau si prés de la tombe.

Deux jours avant la mort, Vornet arriva de Toulouse, Béranger, qui garda sa tête, à part les deux absences que nous avons dit, jusqu'au dernier moment, le reconnut et parut fort joyeux de le voir.

Le dernier jour, trois personnes étaient dans sa chambre : M*« Antter, une autre dame et la bonne qui servait particulièremènt Béranger.

Une syncope (Il croire à Béranger qu'il approchait de la mort.

— Venez m'embrasser, ma chère, dit-il à M"»» Antier. M«« Antier y alla.

— Vous aussi, dit-il à l'autre personne ; puis, quand il eût embrassé celle-ci comme M"* Antier, il fit signe à la bonne de s'approcher à son tour.

La bonne crut que c'était pour lui donner un ordre, elle s'approcha et attendit.

— Embrasse-moi aussi,' ma pauvre fllle, lui dit le malade, — à cette heure, nous sommes tous égaux.

A quatre heures de l'après-midi, le jeudi 16, sa tête se renversa sur son épaule, on le crut mort ; mais aux questions, qu'on lui adressa, il repondit encore quelques paroles inarticulées.

A quatre heures et demie, sa tête se redressa, mais pour se renverser en arriére avec une espèce de raie.

On lui demanda s'il souffrait davantage ; cette fois, il ne répondit que par un soupir.

C était le dernier,— Béranger était mort.

Antier, Vernet, Perrotin et Charles Bernard assistaient seuls à cette douce agonie de l'homme de bien.

Dans la même soirée; Antier, Perrotin et Charles-Bernard, prévenus que le convoi aurait lieu le lendemain matin, lui rendirent les derniers devoirs.

Nulle autre main que celle de ces trois amis ne toucha le corps du poète.

Depuis la veille , une table avait été dressée dans la cour, tant était grand l'encombrement des gens qui se venaient inscrire.

A dix heures du soir. — c'est-à-dire plus de cinq heure? après sa mort, — plus de deux cents personnes attendaient encore des nouvelles.

A dix heures et demie on leur fit évacuer la cour..

Le lendemain, à midi, le curé de Saint-Elisabeth disait la messe des morts sur son ancien ami.

A deux heures, on déposait les restes de Béranger dans le caveau de Manuel.

C'est là que lé poète et le tribun, — ces deux grands lutteurs du passé, — dorment dans la paix du présent et dans l'espérance de l'avenir.

Nous ne dirons pas aux hommes : Priez pour eux !

Nous dirons aux hommes : Ils prient pour vous !

Alexandre Dumas.

Ai.bx. DUMAS.

Seul propriétaire et teul rédacteur du Uon-t Criaèt- Pmi». — Imprim-rle At E Br*r* et C: rne Vi»ï«in«, 4*.

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JEUDI ti AÛIT 1857

Took- Irailurtlon cl ri-prodnrllon «ont InK rdlIc,

JOURNAL HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE

PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL

FRANCE

Pari» l'n no. . 8lr. »»e.

— Six mob. 4 M Departamant*. . . Un sa. . 10 mm

— Six moi*. 6 50

Angleterre. . . . Un ut, 13 fr. -«o.

Belgique Un an, 13 50

Eipagoe Un an, 13 80

Napiea Vu an, 15

re-Damc de* Victoire*, n» 11.

ETRANGER

Piémont Un an, 15 (r. --e.

Portugal l'n an, 11 50

Prune Un an, 13 80

Ruuie Un an, 18 60

Lm demande» d'abonnement* doivent être adreaaAo», franco, à M. Delavior, au bureau dn journal, avec une râleur »ur Pari» oa un mandat sur la poète.

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