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ÉTUDE-CAUSERIE

Chers lecteurs, Nous avons interrompu notre étude sur Alfred de Musset pour écrire la biographie de Béranger.

A tout seigneur tout honneur.

Non pas, entendons-nous bien, que je veuille dire qu'Alfred de Musset soit un poète secondaire et doive céder le pas à qui que ce soit au monde, non, mais ce qu'on ne ferait point par conscience de soi, on le fait par convenance littéraire ou sociale.

Alfred de Musset, dans notre opinion, tient une place aussi élevée mais moins large que celle de Béranger. — Alfred de Musset est le poète des exceptions ; Béranger,

le poète des généralités. — Alfred de Musset s'adresse aui cœurs malades, aux âmes souffrantes, — Béranger s'adresse a tous ; — Alfred de Musset aigrit, — Béranger console.

Aussi, la part de l'auteur du Dieu des bonnes gens lui a été meilleure sur la terre, et lui sera bien certainement meilleure au ciel.

Alfred de Musset est mort à 46 ans. Béranger à 77.

Alfred de Musset avait cinquante amis ; non pas cinquante amTs, cinquante admirateurs à son convoi.

Tout Paris suivait en pleurant le corps de Béranger.

Béranger était adoré, — Alfred de Musset était haï.

Nous examinerons toutes ces oppositions, nous en di • ron9 les causes, et nous irons chercher les sources de l'âpre talent de l'auteur de Sotia jusqu'au lac amer qui les alimentait.

En 1831, Alfred de Musset publia un second volume de poésies. Ce volume ne contenait que sept pièces :

ÇoogU

LE MuNTfc-CHISTu.

Les Vœux stériles, — Octace, — les Secrètes pensées de Raphaël, — Pâle Eloile du soir, — Chanson, — A Pepa. — A Juan a.

Dès celle seconde publication se révèle déjà cette disposition maladive qui tirera plus tard du HNI du poète des cris si désespères, et qui fera pour lui de la vie un de 061 fruits du lac Asphaltite, vermeils et veloutés au dehors, pleins de cendres et d'amertume au-dedans.

Nous disons disposition tnnludice, parce que, pour nous, là où il y a amertume et injustice dans l'appréciation de la vie que Dieu nous fait, il y a maladie. Notre «énie, c'est notre tempérament ; nous naissons arbres animés pour produire certains fruits; quelquefois la société nous greffe à l'aide de l'éducation, mais les vrais producteurs 6ont les arbres et les poètes de la nature.

Seulement, lorsque c'est le corps qui es: maladp* il arrive souvent que la souffrance physique épure l ame : quand au contraire c'est l'âme qui est atteinte, du splon, de la nostalgie, de la misanthropie, elle gangrène et toc le corps.

Mais, il ne faut pas plus en vouloir aux Ames malades qu'aux arbres amers ; — sans doute les aines malades ont leurs missions comme les arbres amers leur influence, toutes deux bienfaisantes peut-être, Qui rendait justice au quinquina, tant que l'on a ignoré que son écorce guérissait de la fièvre?

Aimons donc le plus que nous pouvons, restons indifférents s'il nous est impossible d'aimer: niais ne haïssons jamais.

Ainsi, en 1831, c'est-à-dire à vingt-deux ans à peine, — sinon riche, du moins loin de la misère, beau, déjà applaudi, reçu eu frère par tout ce qui était grand, quel droit, s'il n'a reconnu lui-même cette infirmité dont nous parlions tout à 1 lieiue. quel droit le poète a-l-U de dire de mi :

Je suis jeune ; j'arrive A moitié d^ nia roule, Déjà las Je marcher, je nie sais retdètié.

La science do l'homme est le mépris suis dnule ; C'est un dioil de vieillard qui no m'est pas donné. Mais qu'en dois-je penser ? || n'existe qu'un è<n Que je puisse rn entier et constamment connaître, Sur qui mon jugement puisse, tu moins faire foi, — Un seul,— je le méprise, — et cet tMro cV St moi. —

Quand un auteur dit ces choses-là de lui-même, il met bien à l'aise l'homme qui veul faire sur lui une consciencieuse étude.

Aussi, entendez l'auteur s'écrier :

A l'action 1 au mal ! le bien reste ignoré.

— Allons, cherche un égal a des maux sans remède. Malheur à qui lions fit le sens dénaturé ;

Lu ih.iI cherche le mol, et qui soutire nous aide.

Cinquante vers plus loin, comme Kscousse et Lebras, — autres âmes malades, — l'auteur en est au suicide :

Tu to gonfles, mon eamr?— Des pleurs, I- croirais-tu. Tandis que j'éci unis ont b une mon visait.

Le (er me manque-i-il,ou nia main sans courage A-t-elle IdcheniinlgliSsé sur mon sein nu?

— Non, rien de tout cela. Mais si loin que la haine Do celle destinée aveugle et sans pu leur

Ira j'y veux all.-r ! — J'aurai di moins le cœur De la mener si bas q-ie la hontt Ini prenne.

Remarquez que nous ne citons pas ces ver» comme dos beautés ; non. Us sont durs, difficile», mal tournés, mal rime». Nous les donnons comme de» preuves de cette maladie de l ame dont nous avoue parle.

Nous aurons, Dieu merci, de magnifiques pages à opposer à ces pauvretés.

C'est chez de Musset surtout qu'eclotet flenril la courtisane sans cœur, vampire du sang et de la fortune. — Nous avons déjà vu l'orlia, mais Portia n'est encore que l'épouse adultère.

Nous avons vu la Camargo, mais la Camargo n'est que la baladine jalouse, — et du moment où il y a jalousie, quelque chose palpite encore dans la poitrine delà femme

M. us attende/, nous arriverons vite à la femme au ccrur de bronze, — puis nous passerons à la femme au cixmr de marbre, puis à la femme qui n'aura pas de cœur du tout.

Voici la femme an eo'iir de bronre, — rp «eut s'est amolli sous un rayon d'amour :

Ri ce S\.m

K11>- <■*! frappé..- au f Vrilla Mfl uni. et De voir entre les mt Mniirir relie superb Mais chacun a «ion j — Pour moi p- nerioi

vêtir, m ce vieux i

lurquoi .Mnrieliee

nie.

tant

nn raf ird et d'nn Une.

■une court Uanu.

le «|pn est venu...

is ^ (SB mal inr»nnu ;

Tbnes, 1 1 royez-vous -eul.-, aux pieds de ces arbres, Chercher ''ombre profonde cl 1j fraîcheur des marbres

Pt t-fongi-rdans le bain ses iwnibres-ed trueif ; Je gagerais mes os qo'tdle e«( frappé ■ fttl *venr.

Regarde/... Ces! ici sous rus longu - charmilles. Qu'hier encore, dans ses bras, loin d«'S rayons du jour. Ont |'Ali les enfants des plo« nnb' « f milites ; Lss*é*«rejit dans l'ombre un redo itublu amour »

lit cet c Messaline ouvrait ses bras rapacea Pour changer en vieillards s»»* frêles f ivoris, El répandant h moit sous de? Uaivis vivacej.

Buvait av c fureur W* é.éuainis &MhisVt m\ L'or el le sarig...^V

Voilà la courtisane en ver-, c'est la feràiTie tu cœurde I iTMize. dont I* eoMir ci*p»ndanl f>»-ut s'amollir et même sr

fondre à la flamme ardente de l'amour. . . 7/tf Maintenant voiei la courtisane en prose, — 1» f«nrfme an

co-ur de marbre que rieu ne foud ni n'amollit Lisez, c'est le type de tout ce que l'on a fait depuis dans

le même gmrre, rat si l'ivraie pous.se sans élre semée, à

plus forte raison pousse-t-elle quand on la sème. CeVl est triste et mnnvafs eomme fond, mais c'est

véritablement beau comme forme.

C'est Alfred de Muss.-t qui parle. — son héros, — c'est

lui-même.

• A peine entré, je me lançai dans le tourbillon de la valsa, cet exercice vraiment délicieux m'a toujours été cher, je n'en connais pas de plus noble et qui soit plus digne en tout d'une belle lemme et d'un jeune garçon. Toutes les lanses auprès de celle-là ne sont que des conventions insipides on des prétextes pour les entretiens les plus insipniliaiils: c'est veiitablement posséder une femme que de la tenir une demi-heure dans ses bras, et l'entraîner ainsi palpitante, maigre elle, et nou sans quelque risque ; de telle sorte que l'on ne pourrait dire si on la protège ou si on la force. Quelques-unes se livrent alois avec une si tolupliieuse pudeur, avec un si doux et si pur abandon, qu'on ne suit si ce que l'on ressent prés d'elles est du de.sii ou de la crainte, et si en les serrant sur son canir on se pâmerait ou on les luis-rait nomme de* roseaux. jV.VUei la.tîii où I • m a invei le retli danse esl a ceup sur un pays ou l'on aime.

• Je tenais dans mes bras une superbe danseuse d'un théâtre d'Italie, venue a Pans pour le carnaval : elle

était en costume de bacchante avec une robe de peau de

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panthère. Jamais je n'ai rien vu de si languissant que cette créature ; elle était grande et mince, et tout en valsant avec une rapidité extrême, elle avait l'air de se traîner. A la voir on eut dit qu'elle devait fatiguer son valseur, mais on ne la sentait pas. Elle courait comme par en-

» Snr son sein était intbouqueténorme, dont les paifums m'enivraient malgré mol Au moindre mouvement de mon bras, je la sentais plier comme une liane des Indes, pleine d'une mollesse si douce et si sympathique, qu'elle m'entoumilcomme d'un voiledesoie embaumée. A chaque tour, on entendait à peine un léger froissement da »ou collier sur sa ceinture de métal ; elle se mouvait si divinement que je croyais voir un bol astre, et tout cela avec un sourire comme une fee qui va s'envoler. La musique de la valse tendre et voluptueuse avait l'air de lui sortir des lèvres, tandis que sa tète, chargée d'une forêt de cheveux noirs tresses en natle. penchait en arriére, comme si son col eût été trop laible pour la porter.

» Lorsque la valse fut finie, je me jetai sur une chaise au fond d'un boudoir ; mon co-ur battait, j'étais hors de moi.— 0 Dieu ! m'ecriais-je, comment cela est-il possible? 6 monstre superbe I o beau reptile I (limme tu enlaces, comme lu ondoies, douce couleuvre, avec la peau souple et tachetée ! Comme ton cousin le serpent t'a appris à te rouler autour de l'arbre de la vie, avec la pomme dans les lèvres. 0 Mclusine ! Melusino f lc3 ctrurs des hommes sont à toi, lu le sais bien, enchanteresse, avec ta moelleuse langueur, qui n'as pas l'air dm douter ! Tu sais bien que tu perds, tu sais bien que tu noies, lu sais bien que l'ou va souffrir lorsqu'on t'aura touchée ; lu sais qu'on meurt de les sourires, du parfum de tes fleurs, du contact de les volupîes. Vnilà pourquoi tu le livres avec tant de mollesse; voilà pourquoi ton sourire est si doux, tes fleurs si fraîches; voilà pourquoi tu poses si doucement ton bras sur nos épaules ! ODicu ! ô Dieu I que veux-'u donc de nous t •

Certes, voilà de la prose aussi b"lle uue les plus beaux vers; c'est une extase erotique, mais cesl de l'extase. La «orde étant si fortement tendue, il u est point étonnant qu'elle se détendu avec un gémissement.

Voilà la gloriuralion de la femme bclln, suave et voluptueuse. Il était bien facile de la faire lionne, mais l'esprit ou plutôt le cumr du poète n'est pas tourné à la femme consolatrice, à la femme ange ; non, plus la femme sera ( belle, plus, sous cette décevante etiveloppe, elle portera de mauvais Instinct».

Cn autre remercierait et glorifierait la nature d'avoir créé un pareil type . Alfred de Musset la maudit. Ecoutons ron anathéine :

• Le professeur Halle a dit un mot terrible : la fem me a-t-il dit, est la partie nerveuse de l'humanité, et l'homme la partie musculaire. — Humboldt lui-même, ce savant sérieux, a dit qu'autour des nerfs humains elait une atmosphère invisible : je ne parle point des rêveurs qui suivent le vol tournant des chauves-souris de Spallanxani et qui pensent avoir Irouvé un sixième sens à la nalure : Telle qu'elle est, tes mystères tonl bien assez redoutables, tet puissances bien assez profondes, à celle nalure qui nous crie, nous raille el nous lue, sans qu'il faille encore épaissir les ténèbres qui nous entourent I Mais, quel est l'homme qui croit avoir vécu s'il nie la puissance des femmes, s'il n'a jamais quitté une belle danseuse avec de* mains tremblantes, s'il n'a jamais senti ce je ne sais quoi indeflnissa- Mr>,ce magnétisme énervant qui, an milieu d un bal, au brait ém h» miment*, à la cfràfoir qui fait pâlir tes histr%t, éétt péVft peu d'un* jetiïw femme, l'électrfs* elîè-

même et voltige autour d'elle, comme le parfum des aloès sur l'encensoir qui se balance au venl.

• J'étais frappé d'une stupeur profonde ; qu'une semblable ivresse existât quand on aime, cela ne m'était pas nouveau ; je savais ce que c'était que cette auréole dont rayonne la bien aimée ; mais exciter de tels battements de cœur, évoquer dp pareils fantômes, rien qu'avec la beauté des fleurs et la peau bigarrée d'une bête féroce, avec de certains mouvements, une certaine façon de tourner en cercle, qu'elle a appris de quelque baladin, avec les con tours d'un beau bras, et cela sans une parole, sans une pensée, sans qu'elle daigne paraître le savoir! Qu'était donc te chaos, si c'est là l'œuvre des sept jours ?

» Ce n'était pourtant pas de l'amour que je ressentais, et je ne puis dire autre chose, sinon que c'était de la soif. Pour la première fois de ma vie je sentais vibrer dans mon êlro une corde étrangère à mon cœur ; la vue do ce bel animal en avait fait rugir un autre dans mes entrailles. Je sentais bien que je n'aurais pas dit à cette femme que je l'aimais, ni même qu'elle me plaisait, ni même qu'elle était belle. 11 n'y avait rien sur mes lèvres que l'envie de baiser les siennes, de lui dire : « Ces bras nonchalants, fais-m'on une ceinture ; cette tête penchée, appuie- là sur moi ; ce doux sourire, colle-le sur ma bouche. • Mon corps aimait le sieu. J'étais pris de béante, comme on est pris de vin.

— Ah I ah ! dit Desgenais, vous avex valsé avec Marco.

— Qu'est-ce que Marco ? lui demandai-jc.

— C'est cette fainéante qui rit là-bas, est-ce qu'elle vous plaît?

— Non, répliquai-je, j'ai valsé avec elle, et je voulais savoir son nom ; elle ne me plaît pas autrement

— Vous êtes bien prompt, dit il en riant, Marco n'eal pas une flUc ordinaire : elle est entretenue et presque mariée à M. de *", ambassadeur à Milan, c'est un de mes amis qui tné l'a amenée. Cependant compte* que taie lai parler. Nous ne vous laisserons mourir qu'autant qu'il s'y anrâ pas d'antres ressources. Il se peut qu'on obtienne de la laisser souper ici ....

Le souper fat splendide, mais je ne lis qu'y assister ; je ne pouvais toucher à rien, les lèvres me défaillaient.

— Qn'aves-vons donc? me dit Marco; mai* je restai comme une statue, et la regardai de la tète aux ] un muet étonnement.

Elle se mit à rire, Devenais aussi, qui de loin ; devant elle était un grand verre de cristal taillé en forme de coupe, qui reflétait sur mille facettes etinceluttes la lumière des lustres, et qui brillait connue les sept couleurs de larc-en-ciel. Elle étendit son bras nonchalant et- l'emplit jusqu'au bord d'un flot doré d'un via de Chypre, de ce vin sucré d'Orient que j'ai trouvé si «mer plus tard sur la grève déserte du Lido. — Tenex, dit-elle en me le présentant, per voi, bambino mio.

— Pour toi et moi, lui dis-je en lui présentant le verre à mon tour. Elle y trempa les lèvres, et je le vidai avec une tristesse qu'elle sembla lire dans mes yeux.

— Est-ce qu'il pst mauvais? dit-elle.

— Non, répondis-je.

— Ou si vous avex mal à la tête.

— Non. .

— Ou si vous êtes las.

— Non;

— Ah ! donc c'est un ennui d'amour ?

* En parlant ainsi dans son jargon, ses yeux devenaient sérieux. Je savais qu'elle était de Naples. et, maigre elie, en parlant d'àmoor, son Italie lui battait dans le cœur

An rrrilten du baccTianal, là belle Mirrro restait, muetîe

ne buvant pas, appuyée tranquillement sur sou bras nu et laissant rêver sa paresse. Elle ne semblait ni étonnée ni émue. • N'en voulez-vous pas faire autant qu'eux, lui demandai-je, vous qui m'avez offert du vin de Chypre tout à l'heure, ne voulez-vous pas y goûter aussi. Je lui versai en disant cela un grand verre plein jusqu'au bord. Elle le souleva lentement, le but d'un trait, puis le reposa sur la table et reprit son attitude distraite.

. Plus j'observais cette Marco, plus elle me paraissait sin • gulière ; elle ne prenait plaisir à rien, mais ne s'ennuyait non plus de rien. Il paraissait aussi difficile de la fâcher que de lui plaire ; elle faisait ce qu'on lui demandait, mais rien de son propre mouvement. Je songeai au repos du génie éternel, et je me disais que si cette pâle statue devenait somnambule, elle ressemblerait à Marco.

— Es-tu bonne, es-tu méchante, lui disais-je, triste ou gaie? As-tu aimèî Veux-tu qu'on t'aime? Aimes-tu l'argent, le plaisir, quoi? Les chevaux, la campagne, le bal? Oui le plaît? A quoi rêves-tu? — Et à toutes ces demandes le même sourire de sa part, un sourire sans joie, sans peine, qui voulait dire : qu'importe? et rien de plus.

• J'approchai mes lèvres des siennes, elle me donna un baiser distrait et nonchalant comme elle, puis elle porta son mouchoir à sa bouche. — Marco, lui dis-je, malheur à qui t'aimerait.

• Elle abaissa sur moi son œil soir, puis le leva au ciel; et, mettant un doigt en l'air, avec ce geste italien qui ne s'imite pas, elle prononça doucement le grand mot féminin de son pays :

— Forte.

• Cependant on servit le dessert, plusieurs des convives s'étaient lovés, les uns fumaient, d'autres s'étaient mis à jouer, un petit nombre restait à table, les femmes dansaiont, d'autres s'endormaient, l'orchestre revint, les bougies pâlissaient, on en remit d'autres. Je me souvins du souper de Pétrone, où les lampes s'éteignent autour des maîtres assoupis, tandis que des esclaves entrent sur la pointe du pied et volent l'argenterie. Au milieu de tout cela, les chansons allaient toujours, et trois Anglais, trois de ces figures mornes dont le continent est l'hôpital, continuaient, en dépit de tout, la plus sinistre ballade qui soit sortie de leurs marais.

— Viens, dis-je â Marco, parlons. — Elle se leva et prit mon bras.

— A demain, me cria Deagenais, et nous sortîmes de la salle.

• En approchant du logis de Marco, mon cœur battait arec violence. Je ne pouvais parier. Je n'avais aucune idée d'une femme pareille. Elle n'éprouvait ni désir ni dégoût, fit je ne savais que penser de voir trembler ma main près do cet être immobile.

• La chambre était comme elle, sombre et voluptueuse; une lampe d'albâtre l'eclairail à demi. Les fauteuils et le sofa étaient moelleux comme des lits, et je crois que tout y était fait de duvet et de soie. En entrant, je fus frappe d'une forte odeur de pastilles turques , non pas de celles que l'on vend ici dans les rues, mais de celles de Conslantinople, qui sont les plus nerveux et les plus dangereux des parfums. Elle sonna. Une aile de chambre entra ; elle passa avec elle dans son alcôve sans 1 dire un mot, et quelques instants après , je la vis couchée, appuyée sur son coude et toujours dans la posture nonchalante qui lui était habituelle.

« J'étais debout ot jô la regardais . Chose étrange t pins je l'admirais, plus je la trouvais belle, plus je sentais s'évanouir les désirs qu'elle m'inspirait. Je ne sais si ce fut un •ffet magnétique , son silence et son immobilité me ga-

gnaient. Je fis comme elle, je m'étendis sur un sofa en face du balcon , et le froid de la mort me descendit dans

l'ame.

• Les battements du sang dans les artères son tune étrange horloge, qu'on no sent vibrer que la nuit. L'homme , abandonné alors par les objets extérieurs, retombe sur luimême. Il s'entend vivre, malgré la fatigue et la tristesse. Je ne pouvais fermer les yeux. Ceux de Marco étaient fixé» sur moi . Nous nous regardions en silence et lentement, si l'on peut parler ainsi.

. — Que faites-vous ? dit-elle enfin ; ne venez-vous pas près de moi ?

. — Si fait, lui répondis-je. Vous êtes bien belle I

• Un faible soupir sefit entendre, semblable à one plainte, l'ne des cordes de la harpe do Marco venait do sa détendre. Je tournai la tête au bruit, et je vis que la pâle teinte des premiers rayons de l'aurore colorait les croisées.

• Je me levai et j'ouviis les rideaux, l'ne vive lumière pénétra dans la chambre. Je m'approchai d'une fenêtre et m'y arrêtai quelques instants; le ciel était pur, le soleil sans nuages.

• — Viendrez-vous donc? répéta Marco.

• Je lui fis signe d'attendre encore.

• Comme un liège qui plonge dans l'eau semble inquiet sous la main qui le renferme, et glisse entre les doigts pour remonter à la surface, ainsi s'agitait en moi quelque chose que je ne pouvais ni vaincre ni écarter. L'aspect des allées du Luxembourg (sur lesquelles donnait la fenêtre) me fit bondir le cœur et toute autre pensée s'évanouit; que de fois sur les petits tertres, faisant l'école buissonnière, je m'étais étendu sous l'ombrage avec quelque bon livre, tout plein de folle poésie, car, hélas c'étaient là les débauchea de mon enfance ; je retrouvais tous ces souvenirs lointains sur les arbtvs dépouillés, sur les herbes flétries des parterres. Là, quand j'avais dix ans, je m'étais promené avec mon frère et mon précepteur, jetant du pain à quelques pauvres oiseaux tiansis, là, assis dans un coin, j'avais regardé durant des heures danser en rond des petites filles ; j'écoutais battre mon cœur naïf aux refrains de leurs chansons enfantines ; là, rentrant du collège, j'avais traversé mille fois la même allée, perdu dans un vers de Virgile et chassant du pied un caillou. — Oh mon enfance, vous voilà, m'écriai-je, oh, mon Dieu, vous voili

• Je me retournai, Marco s'était endormie ; la lampe s'était éteinte, la lumière du jour avait changé tout l'aspect de la chambre ; les tentures qui m'avaient semblé d'un bleu d'azur étaient d'une teinte verdâtre et fanée, et Marco, la belle statue, étendue dans l'alcove, était livide comme une morte.

► Je frissonnai malgré moi, je regardai l'alcove puis le jardin, ma tête épuisée s'alourdissait, je fis quelques pas et j'allais m'asseoir devant un secrétaire ouvert prés d'une autre croisée. Je m'y étais appuyé et regardais machinalement une lettre dépliée qui avait été laissée dessus, elle ne contenait que quelques mots, je la lus plusieurs fois de suite sans y prendre garde, jusqu'à ce que le sens en devint intelligible à ma pensée ; à force d'y revenir, j'en fus frappé tout à coup quoiqu'il ne me fût pas possible de tout saisir, je pris le papier et lus ce qui suit avec une mauvaise orthographe.

« Elle est morte hier à once heures du soir, elle se sentait défaillir; elle m'a appelé et elle m'a dit : Je vais rejoindre mon camarade, tu vas aller à l'armoire, tu vas décrocher le drap qui est an clou, c'est le pareil de l'autre. ■ Je me suis jetée à genoux en pleurant, mail elle étendait la

LE MONTKhJUSTO.

main en criant, — ne pleure pas, ne pleure pas.,. — El elle a poussé un tel soupir...

■ Le reste était déchire.— Je ne puis rendre l'effet que cette lecture sinistre produisit sur moi. Je retournai le papier, je vis l'adresse de Marco, la date de la veille. • Elle est morte, et qui donc est morte? m'écriai-je involontairement en allant à l'alcôve ; morte, qui donc, qui donc ? >

. Marco ouvrit les yeux, elle me vit assis sur son lit, la lettre a la main :

— C'est mamére, dit-elle, qui e*t morte. Vous ne venez donc pas prés de moi ?

• En disant cela, elle étendit la main.

— Silence ! lui dis-je ; dors, et laisse-moi là.

Elle se retourna et se rendormit. Je la regardai quelque temps, jusqu'à ce que, m'élanl assuré qu'elle ne pouvait plus m'entendre, je m'éloignai et sortis doucement. .

Certes, voilà quelques pages écrites avec un pittoresque merveilleux, une forme irréprochable. Voilà uu poème en quelques lignes, aussi triste, aussi fantastique, aussi èmou vaut que possible ; seulement, à la suite do ce poème, on cherche quelques mots qui disent :

• Je me réveillai. Par bonheur, ce que je croyais uno réalité n'était qu'un réve. »

Point. L'auteur était bien éveillé lorsqu'il a tracé les contours de ce joli monstre de velours et de soie, sphinx plus impitoyable que celui de Daulis, qui ne dévorait quo ceux qui ue devinaient point son énigme.

Non, le sphinx Marco dévore tout le monde ;— le sphinx Marco danse, soupe et raccroche le soir même où sa mère est morte, comme Portia prend sa maridore et chante uno heure après que sou mari a été tué par son amant.

Comment voulez-vous que de pareilles choses soient sympathiques à d'autres qu'à ceux qui, comme le poète, ont celte fatale maladie de l'ame qui leur fait voir la femme toujours pareille à la sirène antique, belle du haut seulement, mais du bas terminée en queue de poisson ; dttinem in piseem formosa sapern*.

Et encore, si Poriia était une exception, si la Camargo était une exception, ai Mariette était une exception, si Marco était une exception, non-seulement on admirerait, i omme on est forcé d'admirer toujours, mais on comprendrait, ce qui ne gâte rien à l'admiration ; non, c'est un parti pris, toutes Us héroïnes du poète seront ainsi ; parce qu'une femme l'a trompé, toutes seront parjures; farce qu'une femme aura manqué de cœur envers lui, aucune n'aura de cœur.

Tenez, voyez Delcolor.

U toltil parait. FRANCK t'êvtilte, STRANIO, jtun» palatin, «lia , MONNA BELCOLOR, pa.nnl d ch., ai )

STHA.MO.

Holà, dérang. toi, manaui, pour quo je passe. Franck.

Attends que je ino love et prends garde à le» pas.

STRAMIO.

Chien, lève-toi plus viut ou teste sur la place. franck .

Tout beau, l'homme à cheval, lu ne passera pas, Dégaine-moi ion sabre ou c'est (ail do ta vie. Allons pare ceci,

(lit te battent. Stran bklcolor à raaNCK.

Comment l'appellcs-lu?

FRANCK

Ckn ries Franck.

Ton pays T

Tu me plais, et tu l'es bien battu.

Le Tyrol.

BELCOLOR

Me'lrouvcs-tù jolie?

r RANCI.

Vingt ans.

J'ai dix-huit ans et toi ?

FRANCK

BKLCOLOR.

Monte à cheval, et viens souper chez mol.

Vous voyez que tout cela est bien de la même famille ; mauvaise famille, sur ma foi.

Portia qui chante, quand son mari est mort depuis une heure.

Marco qui danse, quand sa mèreest morte de la veille. Belcolor qui emmène souper le meurtrier do son amant, quand son amant nue encore.

Aussi, vous allez voir le joli ménage que cela fait.

MONNA BELCOLOR ET FRANK, dan, un

BELCOLOR

Dors, d pale jeuno homme, épargne ta faiblesse ; Po e jusqu'à demain ton cœur sur ta maîtresse. La forco t'abandonne et le jour va venir, Carlo, les beaux yeux bleus sont las— lu vas dormir.

Non, le jour no vient pas. Non. je veille et je brille ! 0 Belcolor ! lo (eu dans mes veines circule.

Mon cœur languit d'à mour, et si le temps s'enfuit, Que m'importe le cul, et son jour et sa nuit !

BELCOLOR

Oh t Carlo ! mon Carlo 1 ta lete chancelante Va tomber dans mes mains ; sur la coupe brûlants Tu l'endors, tu te meurs, tu l'enfuis loin de moi. Ah 1 lâche efféminé, lu t'endors maigre toi t

FRANK

Oui, le jour va venir. Orna bille maîtresse I Je me roours ! Oui. je suis sons force et sans jeunesse, Une ombre de m •i-nteino, un reste, un vain reflet, Et quelquelus. la nuit, mon spectre m'appaiail ! Mon Dieu, si jeune eocor,aujourd'hui jo succombe. C'est toi qui m'as tué ! Ton beau corps est ma tombe t Mes baisers sur ta lèvre en ont usé le seuil, De les longs cheveux noirs tu m'as fj't un linceul 1 Eloigne ces flambeaux, enir'ouvre la fenêtre, Laisse entrer le soleil. C'est mon demie ', peut-être. Laisse-moi le chercher, laisse-moi dira adieu A ce beau ciel si pur, qu'il a fait croiie en Dieu !

- BELCOLOR

Pourquoi me gardes tu, si c'est moi qui te lue, El si lu te crois mort pour deux nuits de plaisir ï

FRANK

Tous les amnnts heureux ont parlé de mourir.

Toi, me tuer, mon Dieu I Du jour où je t'ui rue,

Ma vie a commencé ; le resta n'était rien,

Et mon cœur n'a jamais battu que sur le lien !

Tu m'as fait riche, heureux, tu m'as ouvert !o monde ;

Regarde, ô mon araotir, quelle superbe nuit 1

Devant de tels témoins, qu'importe ce qu'on dit,

Pourvu que l'âme- parlo et que l'âme réponde î

L'ange des nuit-: d'amour est un ange muet.

■ne

Lfc ilONTjL-OUSTo

1ELCOLOI.

Combien as-tu gagné, co soir, au km&quenel ?

FRANK

Qu 'importe î Je ne «ris. Je o'ai plue de mémoire. Voyons, rien» dans mes bras, laitso moi l'admirer; Parle, réveille-moi, conte-moi Ion histoire.

Quelle superbe nuit ! Je suis prêt a pleurer m belcoiar.

Si lu veux l'éveiller, dis-moi plutôt la tienne.

niinr

Nous tommes trop heureux pour que je m'en souvienne.

Parle, parle, je veux l'entendre jusqu'au bout. Allons, un beau baiser, et c'est moi qui lu donne ; Un baiser pour (a vie, et qu'on me dise toi» t.

BKLCOLOR, loiipi'rnrif.

Oh 1 je n'ai pas toujours vécu comme l'on pense. Ma famille était noble et puissante U Florence ; On nous a ruinés. Ce n'est que le malheur Qui m'a forcé» a vivre aux dépens do l'honneur. Mon coiur n'était pas (ail. . .

FRANK

rrlcolor.

J' -1 bais les mois gro»* : er«. c «'tsl ras ""«• manière; Mai- quand il n'en faut qu'un, je n'en dis jamais deux : Frank, lu ne m'aimes plus!

FRANK

Qui. moi? je vous adore !

J'ai lu jo ne sais où. ma chère Beleolore, Qu» les plus doux moments, pour de« amants heureux, P.- sont les entretien* d'une mot d'insomnw.

Pendant l'enivrement qui succède an p'aisir.

Quand les sens apaisés sont mo- Il pour le désir. Quand In maio à la m»in, et l'âme a l'ime unis, On ne fait plus qu'uu èire. et qu'on âenl s'élever Ce parfum de bonheur qui fai' longtemps rêver. Quand l'amie, en prenant la p'ace de l'amante, Laisse son b'en-aimé regarder dans son cceur,

Comme une fraîche s- un h l'onde est confiante

Laisse sa pureté trahir sa profondeur ; C'ejl alors qu'^n connaît le p r it do ce qu'un finie, Que du choix qu'on a fait on s'es'ime soi-même. Kl que dans un doux snne» on peut fermer les yeux. N'est ce pas, Beleolor t N'est^e pas mon .unie *

BELCOLOR

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