L'HOMME AUX CONTES
(Suite.)
Le lendemain, à la même heure, Gérard reprit :
— Le fermier alla droit au four, en tira le couvercle, et resta ébahi ; car il y trouvait tous les bons morceaux et toutes les friandises que sa femme y avait cachés.
Quant à la femme, elle n'osait souffler le mot, et elle s'empressa de couvrir la table de toutes les bonnes chose* que le four contenait, et que les deux convives so mirent à entamer à belles dents.
Celait triste de manger cela en buvant de la piquette
LU. MONÏfc-CWSiO.
Aussi Petit-Jean mit-il de nouveau le pied sur son sac, et de nouveau le sac ût eoinek.
— Bon, qu'y a-t-il encore, demanda le fermier tout joyeux du bon repas qu'il faisait sans qu'il lui en coûtât rien.
— Il y a que c'est ce bavard de magicien qui ne veut pas se taire.
— Et pourquoi se tairait-il, lui qui parle si bien ! Encourage, le magicien fit coinck.
— Que dit-il, demanda le fermier, qui ne parlait point celte langue-là.
— Il m'apprend, dit Petit-Jean, que dans le coin opposé du four, comme pendant au poisson, au pâté et à la dinde rôtie, il a caché trois bouteilles d'excellent vin destiné à les faire passer.
—Va voir, femme, va voir, cria gaiement le fermier.
Et la femme fut forcée d'aller prendre les bouteilles de vin et de verser à boire aux deux convives.
Le fermier buvait beaucoup et devenait Ires-gai. il aurait bien désiré avoir en sa possession un pareil magicien.
— Est-ce qu'il pourrait faire apparaître le diable ? demanda-t-il à son compagnon de table.
— Ouf! dit Pelit-Jean, vous en demandez long.
— Informez-vous, s'il le peut, heim? insiste le fermier.
— Et vous n'avez pas peur ?
— Moi, allons donc ; quand j'ai une bouteille de vin en têle, je n'ai peur de rien. — Le peut-il? — le peut-il?
— Mon magicien peut tout ce que je veux. — N'est-ce pas, demanda-t il, en regardant sous la table, et en appuyant le pied sur le sac, ce qui fit crier la peau.
— Eh bien ! demanda le fermier plein d'anxiété.
— Eh bien 1 n'avez-vous pas entendu?
— Oui, mais je n'ai pas compris.
— Ah ! c'est vrai ; eh bien ! il a répondu qu'il ne de • mandait pas mieux.
— Allons vite, alors.
— Le diable est si laid, cher ami, que nous ferions aussi bien de ne pas le voir.
— Bon , je ne suis pas une femme enceinte pour que mon fruit en soit marqué.
— N'importe ; y a-t-il, par exemple, une chose ou un homme que vous détestiez plus que tout au monde?
— Oui, il y a les bedeaux en général, et celui du village de Niederbronn en particulier.
C'était justement le bedeau de Niederbronn qui était caché dans le coffre.
— Eh bien I le diable Va vous apparaître sous la forme du bedeau de Niederbronn.
— Soit; raaisqu'il ne m'approche pas de trop près, ou je ne réponds pas de moi.
— C'est bien : en ce cas, dites à votre femme d'aller soulever le couvercle du coffre.
— Claudine? elle n'osera jamais ; n'est-ce pas, Claudine?
— Oh I non, dit-elle, et ses dents claquaient les unes contre les autres.
— Alors, dit Petit-Jean, j'y vais aller, moi.
— Ne lève pas trop le couvercle, afin qu'il ne s'échappe pas.
— Oh! soyez tranquille.
Le fermier allongea le cou ; quant à la fermière, appuyée contre un fauteuil, on ont cru qu'elle allait tomber, tant elle était pâle et tant les genoux lui tremblaient.
Pelit-Jean souleva le couvercle du coffré.
— Eh 1 voyez, dit-il, si ce n'est pas, do point en point, la ressemblance du bedeau de Niederbronn.
— Hou ! fit le fermier, c'est effrayant !
Il n'y avait garde que le diable essayât de sortir ; il était collé et comme aplati au fond du coffre. Petit-Jean laissa retomber le couvercle.
— Et, la-dessus, buvons, dit-il. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais rien ne m'altère comme de voir le diable?
Et les deux amis, se faisant remplir leurs verres par Claudine, qui leur versait à boire tout en tremblant, choquèrent leurs verres en donnant le diable aux bedeaux et les bedeaux au diable.
— C'est égal, dit le fermier à Petit-Jean, tu devrais bien me vendre ton magicien.
— Oh I dit Petit-Jean, impossible, songez donc de qufHIe utilité il m'est.
— Demande moi ce que tu en voudras.
Puis lout bas :
— Je suis riche, va, plus riche qu'on ne croit.
— Oui, mais moi je ne vous l'aurai pas plus lot vend», dit Petit-Jean, que je serai- pauvre.
— Et si je te le paie assez cher pour t'enrichir? Tiens, je te donne tout un boisseau plein d'argent.
— Ecoute, dit petit Jean, comme lu as été bon pour moi, comme tu m'as recueilli quand j'étais à la bell' étoile, eh bieu ! ce que je ne ferais pour personne, je le ferai pour toi. Tu auras mon magicieu pour un boisseau d'argent, tant qu'il en pourra tenir.
— Ça va.
— Attends.
— Quoi?
— Je veux ce vieux coffre par dessus le marché.
— Avec plaisir, le diable n'aurait qu'à y être encore.
— Vas y voir.
— Ah ! par ma foi, non, j'en ai assez, il est trop laid. Le fermier donna à Petit-Jean un boisseau d'argent bien
empilé, et il lui donna la peau du cheval dans son sac.
Le fermier prêta une charrette et deux chevaux pour emporter l'argent et le coffre, tant il était content du marché.
— Adieu, Nicolas, dit Petit-Jean.
El il partit avec la charrette, les deux chevaux, 1 argen t et le coffre où était encore le bedeau.
A la sortie du hois se trouvait une rivière large et profonde ; arrivé au beau milieu, PetitJean dit :
— J'ai, par ma foi, eu tort de demander ce vieux coffre à Nicolas. Il n'est bon à rien, et, tout vide qu'il esl, pèse tant qu'on le croirait plein de pierres. Je vais le jeter à l'eau ; s'il surnage et qu'il arrive à la maison, tant mieux ; s'il coule au fond, ma foi, tant pis, cela m'est égal.
Et saisissant la caisse d'une main, il la souleva comme pour la jeter à l'eau.
— Mais le bedeau, le bedeau? crièrent les enfants, prouvant parcelle interrnption tout l'intérêt qu'ils prenaient à la narration de Gérard.
— Justement, dit Gérard. Et Petit Jean faisait ainsi par malice, afin d'effrayer le bedeau.
Et en effet, le bedeau eût grand peur, si grand peur, qu'il s'écria :
— Arrête, Petit-Jean, arrête un instant, morbleu, et laisse-mol »ortir d'abord.
— Oh ouiche, Ht Petit-Jean en s'asseyant sur le coffre, non pas ; puisque le diable est encore dedans, noyons 1p diable, et tout ira bien sur la terre.
— Je ne suis pas le diable, cria le malheureux prisonnier, je suis le bedeau de Niederbronn, ne me noie pas. PelitJean, et je te donnerai un boisseau plein d'argent.
LK MÔNTfi-CIUSTu.
— Pais- rhol tan billet, dit Pelit-Jean en passant un cravou et du papier au bedeau à travers la serrure du eof-
fre
Cinq minute* après, lo billet sortait du coffre par la m^me voie qu'il y était entre.
— Voilà, dit le bedeau.
— Petit-Jean hit :
. Je reconnais devoir à Polit-Jean un ltoissean plein d'argent. «
— Tuas oublié bien empile, dit Petit-Jean.
— Je m'y engage, je m'y engage, dit le bedeau.
— Alors, continua Petit-Jean, bien empilé?
— Oui.
— Oue je lui mesurerai aussitôt qu'il m'aura ramené sain et sauf à la maison.
L-i date y était, et au-dessous de la dale la signature ; lo billet était en règle.
Pelit-Jean ouvrit le coffre, le bedeau sauta dehors, et tout deux jetèrent le coffre à l'eau.
Inc fois que la charrette crtt atteint l'autre bord, le chemin alla tout seul jusqu'au village de Niederbronn.
Petit-Jean déposa le bedeau à sa porte et descendit avec lui.
Le bedeau lui mesura nn boisseau d'argent bien empilé.
Petit-Jean noua les bouts de manche de sa veste, et dans sa veste inities deux boisseaux d'argent.
Après quoi il rentra chez lui.
— Par ma foi, se dit-il, voilà mon cheval bien paye. Et il vida son argent au milieu de sa chambre.
— Voilà qui va mettre Gros-Jean de triste humeur, ditil, quand il saura combien il m'a rendu service en tnant mon pauvre cheval ! Mais, il semble que mes deux coquins ont mesuré l'argent bien chichement.
Et, appelant nn petit garçon, il l'envoya eltoi Oros-Jean pour lui ili'niatuh'r. de sa part, un lwisseau A mesurer.
— nue dtfurie peut-il bien avoir à mesurer, qu'il me prie dé lui prêter un boisseaa? se demanda Gros-Jean.
Et, pour savoir à quoi s'en tenir, il enduisit le fond dn boisseau avec de la poht, afin qn'il V restât attaché quelque fragment de la chose mesutve.
L'événement ne manqua point d'arriver comme l avai» prévu Gros-Jean. Petit-Jean, qui ne se doutait point delà malice, ou qui, s'il s'en doutait, n'était point fâché de faire connaître sa bonne fortune à Gros-Jean, Pelit-Joan ne regarda point au fond du boisseau, de sorte que; Gros-Jean y trouva collées trois pièces neuves de huit grosch?u d'argent.
— Oh! oh! qu'est-ce que cela? dit GiosJean, Petit- Jean esl-U devenu si riche, qu'il mesure l'argent au boisseau?
El il courut chez Petit-Jean.
L'argent était encore à terre.
— On donc as-tu trouve tout cet argent? dit Gios-Jean tout ébahi.
— C'est le prix de la peau de mou cheval, que j'ai vendue hier soir, dit Pelit-Jean.
— Poi d'hommet
— Foi d'homme l Petit-Jean ne mentait pis.
11 est vrai qu'il y avait l'argent du bedeau mêle à l'argent <te fermier. Mais c'était toujours de l'argent venant de la peau de son cheval.
— On le l'a bien payée, il me semble.
— filles sont hors de prix. Quel service tu m'as rendu, sans t'en douter, de me tuer une béle qui, vivante, ne valait pas dix ecus , et qui , morte, m'en a rapporté plus de trois mille.
— Et à qui l'as- tu vendue?
— Au fermier trui demeure à la lisière de la foret. Si tu as quelque chose à lui vendre, informe-toi de Nicolas.
— Oui, dit GrosJean, j'ai justement quelque chose à ltu vendre. r
— Ouais ! lit Petit-Jean, comme cela tombe bien. Il m'a prête sa charrette et ses deux chevaux par-dessus lo marché. Toi qui as de l avolne et du foin que tes granges en regorgent, donne-leur à manger ei réronduis-liii chevaux et charrette. Il te revaudra cela.
— Ça va, dit Gios-Jean. El il emmena la charrette.
En rentrant il prit une hache, s'en alla droit à son écurie, tua ses quatro chevaux, les dépouilla, fil sécher leurs peaux sur la haie, et mettant les quatre peaux dans la 'voiture, il prit le chemin de la ville.
C'était justement jour dn marche.
— Des peaux de chevaux I criait Gros-Jean.
Los cordonniers et les tanneurs accouraient.
— Combien les peaux? demandaient-ils
— Deux boisseaux d'argent bien empilés la pièce, répondait Gros-Jean.
On crut d'abord que Gros-Jean était ivre.
Mais comme il se tenait parfaitement sur ses jambes, que sa voix n'était pas le moins du monde avinée, on vit bien qu'il parlait sérieusement.
- Es-tu fou ? lui dirent les tanneurs et les cordonniers, et crois- lu que nous avons dé l'argent au boisseau?
— Dos peaux de chevaux A vendre ! des peaux de chevaux a vendre! continuait de crier Gros-Jean.
El à tous ceux qui lui demandaient le prix de ses peaux, il continuait de répondre :
— Deux boisseaux d'argent bien empiles - la pièce.
— Il veut se moquer de nous î s'écrièrent les 1 cordonniers
— Et de nous aussi ! dirent les tanneurs.
Et prenant, les tanneurs leurs tabliers de Ctifr, et le» cordonniers leurs trépieds, ils se mirent à f osser Gros-Jean d'irnportàncé.
Gros-J »an cria au secours.
An nombre dès citrienx qui acceuruTerit à ses 1 ctls était le fermier Nicolas.
Il tie reconnut qué déUx choses : ce furent ses eliéraui
et sa voiture.
Puis, se rappelant qu'il avait été la dupé dé celui âqui il avait prête sa charrette et ses chevaux :
— Ah bandit! s'écria-t-il. ait coquin t ah escroc f
Et à son tour il tomba sur Gros-Jean A grands coups 4e manchè dé fonct.
Pour le coup Gros-Jean abandonna la partie, el laissant lés deux chevaux et la charrette de Nicolas et les quatre peaux à lui, il s'enfuit hors de la viDe â toutes Jarnla, mais' pris si vite qu'il ne fut cruellement meurtri.
— Ah ! oui da ! dit-il en rétitraur chez" lui. Petlt-Jèanfne paiérncéla, lé tuerai.
L'heure sonna, c'était nenf heures.
Mes enfants, dit Gérard, Il est temps de M coucher.
— Oh ! dirent les enfants, nous voulons savoir si Gros- Jean a tué Pelil-Jean.
— Vous le satire/, demain, mois pour ce soir, lionne nuit, mes jolis amours?
Et la bonne prenant les enfants, alla les coucher, moitié riant, moitié pleurnichant.
A lux. DhiaI.
( la #u<»r M pntkm n*tft*é.7
uigitizod Dy VjOOS
LÊ MONTE-CRISTO.
CQMÈSPOKDAKCË.
Cbules du Niagara, â7 juin 1856.
C'est «ne belle chose que la galanterie, envers les da-. mes naturellement, cl chaque véritable gentleman en défendra jusqu'à la dernie*re goutte de sou sang les nobles principe*
L'Amérique, dépourvue de nos traditions chevaleresque* du moyen-âge. a voulu au moins, pour les principes de la courtoisie , montrer aux Vieux-Etals et même à la France, qu'elle ne leur était aucunement inférieure sur ce point.
Au contraire.
Voilà pourquoi vous voyez partout aux Etats-l'nis les femmes entoure.es d'un culte idolâtre.
D'abord, elles sont entièrement à l'abri de toute tentative trop chaleureuse, — ce qui ue leur arrive pas toujours cher nous , - où sous ce rapport la galanterie frise parfois l'insulte.
In chemin de fer, en bateaux à vapeur, daus les hôtels, les premières places leur sont réservées sans qu'elles aient le moins du monde besoin de la protection d'un homme.
Ce son telles, au contraire, qui exercenl celle protection.
Arrivez, par exemple, dans un hôtel sans avoir une famine à votre bras, — vous n'existez pas, — on vous traite, sinon comme un chien, du moins comme un laquais.
Si, à bord d'un bateau à vapeur, vous avez le malheur d'être célibataire, vous mangerez les vestes des hommes maries. •
Aux Etats-l'nis,— c'est la femme qui est l'unité et qui marche la première, — l'homme n'est que je icvo.
Aussi, je me suis bien promis une chose, c'est, si je retourne chez messieurs les Yankees, de me munir d'abord d'une femme, — à moi, - ou non.
Bh bien, malgré toute cette galanterie des Américains, je n'ai jamais pu nie défendre de ce-tte idée que nous avion» plus de véritable estime, plus de sincère dévouement pour no» femmes que les Américains.
Le Yankee à l'air de considérer sa femme comme un colis très-précieux qui pour rien au Inonde ne doit être endommage; — il lui cherche la place la plus commode et surtout la plus sure, et du moment qu'il l'y a déposée, il a rempli son devi ir : à partir de ce moment il ne se croit point oblige de s'en occuper davantage, et peut se livrer sans remords de conscience aux plus douces distractions. — Il va au Bar-Room pour boire et pour fumer, et quand il a bu et fum<», le garçon lui apporte un petit morceau de bois ; l'Américain tire un couteau, line serpette, ou un canif de sa poche, — prend ses dises et taille le bâton.
S'il est dans une disposition mauvaise, il le taille eu dehors, jetant du même mouvement, comme un homme qui donne des coups de poing, les copeaux loiu de lui. — Si son cœur est tranquille , si sou âme jouit de la sérénité du juste, s'il a reçu de bonnes nouvelles de son bois de campéche et de se* ballots île coton, H taille la baguette en dedans, ramenant les copeaux sur lui.
Quel plaisir le» Yankee* trouvent-ils à col exercice, je ne saurais le dire ; mais il faut qu'il soit graud, puisqu'il est universel, et en même temps si irrésistible, que si l'Amèricaiu qui a fume et bu. ne trouve pas son petit morceau de bois à couper, il coupe la première chose venue, la table, son fauteuil, sa ohaiso ; j'ai vu un Américain pLua distrait que les autres, déchiqueter un piano d'Erard.
Il est vrai que c'était le piano de la femme d'un de ses amis.
Il va sans dire que dans les Bar-Room, les morceaux de bois, couteaux et canifs, sont mis gratis à la disposition du coupeur, comme en France, dans les bureaux de tabac, le feu est mis à la disposition des fumeurs.
lians les bateaux à vapeur, comme dans les couvois de chemins de fer, il y a des salons spacieux pour les dames, dans lesquels elles sont tellement a l'abri de l'approche dn sexe masculin, qu'elles peuvent parfaitement se croire dans un couvent de carmélites; et cela, avec d'autant plus de raison, qu'elles s'y ennuient carrément, comme on dit je crois chez vous. Quant â moi, chacun des regards indiscrets que j'ai jamais jetés par les portes entrouvertes et par les trous des serrures, me les a toujours montrées se balançant sur les rorkingf-rhairf, courbées sous le poids d'un ennui désespéré. 11 en résulte, que ma conviction bien sincère est que le* belles Américaines préféreraient quelquefois avoir à repousser une galanterie trop hasardée. qu'à se défendre contre un ennui mortel.
Et cependant, les Américains se plaisent à répéter, je ne sais pourquoi, — ce mot inventé je ne sais par qui, — l'Amérique est le paradis de$ femmet. Il en résulte qu'en l'entendant repeter sans cesse, le* femme* finissent parle croire, et sans être des anges, se figurent avoir tout droit dans ce paradis.
Youleï-vona le* voir procéder? — sniver-moi.
■ En partant de Washington, jo m'étais installé sur une banquette quelconque, — dans le premier wagon venu, — j'avais attaché mes baromètres, soigneusement suspendu mes chronomètres, et je tenais sur mes genoux une botte renfermant des instruments très-fragiles.
Quant A mon hlantenn. je l'avais, comme à l'ordinaire et autant que possible, mis à l'abri des jets de salive, qu'ainsi que nous avons déjà eu l'occasion dé le dirp, les Américain* lancent constamment rotu* toute* le* directions de la rose de* vents.
Cette précaution était motns nécessaire parce qne dan* l'énorme wagon oit je me trouvai*, et qui pouvait contenir au bas chiffre 60 personnes, il n'y avait guère plu* de trois ou quatre voyageur».
An moment du départ, une dame non* flt l'honneur de choisir notre wagon pour son domicile provisoire.— Apre* avoir regarde autour d'elle, elle vint droit sur moi et me demanda ma place. — Connai»sant a quel point l'absolutisme féminin est porte dan* le Nouveau-Monde, j'emballe tout mon bagage et je décampe.
Mai* ma placo n'était décidément pas celle qu'il lui fallait, après dix minnies un nuire caprice s'empare de la dame, elle veut dé nouveau changer de place et jette son dévolu sur celle d'un monsieur qui dormait profondément, — mai* rién n'est Wetè pour la femelle du Yankee, — nôtre dame réveille le monsieur, lui demande sa place, et le voyageur ébahi s'en VA en trébuchant en chercher une autre aussi silencieusement que je l'avais fait moimême.
Comme *i c'ertt été une gageure, la même chose se reproduisit pour le troisième voyageur mâte qui se trouvait dan* le wagon, - si ce n'est que Celui-ci, aux premiers pas qu'il vit la dame faire do son côté, se leva d'effroi, et s'enfuit avec *a casquette et son manteau aussi loin qu'il put aller.
Plongé dans la mektaeoHqi» réVari* que m'avait inspire mon état solitaire et abandonné, — enviant les heureux mortels sur lesquels la société avait greffe une femme ou 1 amour u*e raartresse, -» yhrrtat a- NéVfr-Totk avec l'intention de continuer mon chemin droit aux chutes
LE MÙNTtr-CRlSTu
du Niagara, — mais la Providence avait entendu mes gémissements et les avait pris en pilié , — un obstacle imprévu et en même temps des plus agréables, s'opposait à la continuation de mon chemin, — j'avais trouvé des compagnons de voyage,— une des premières familles de Now- York— disons en même temps une des plus aimables — s'apprêtait à faire le même voyage que moi. Jugez, mon ami : un père intelligent et ne chiquant pas ; une mère, ange de bonté ; une fille de seize ans, miracle de beauté, enfin une cousine de vingt-deux ans, réunissant un esprit charmant aux avantages physiques les plus incontestables, telle était l'adorable société dans laquelle j'allais partir sur YAlida, un de ces steamers gigantesques qui sillonnent les eaux de l'Hudson , faisant le trajet de New-York à Al- Lany.
Grâce à mes deux compagnes de course, le reste de la société m'apparut sous les traits les plus aimables.
Je dis de courte, et vraiment c'est une course à triple galop que celle des steamers américains ; c'estau jioini que la chaleur, qui était accablante lorsqu'on restait en place, disparaissait complètement lorsqu'on élait en marche, et cela pour faire place à une fraîche brise, que la prodigieuse vitesse du bateau nous procurait on fendent l'air.
Au raste, le temps était magnifique, et lorsque le bateau s'arrêtait nous étions inondes des rayons d'un soleil qui, pour peu que nous y fussions restés exposes une heure, nous eut portes tout rôtis aux Iudiens mangeurs d'hommes, que l'on prétend exister encore au centre non visité de l'A- 1 uicrique du Nord.
J 'aurais grande envie, mou très-cher, de vous donner une description de ces monstrueux steamers, et cela sans employer l'argot maritime, argot toujours très- ennuyeux pour • eux qui ne sont pas du métier ; mais que vous montreraije ? des ponts superposés l'un à l'autre, des salons de femmes, «les salons d'hommes, des salles à manger, des cabinets de toilette, garnis de leurs barbiers, des buffets, des fumoirs, des salles de lecture, que sais-je î quelque chose cntlu prés do quoi l'arche de Noé ressemblerait à une boite à joujoux de Nuremberg.
Vue fois sur le pont, nous cous trouvâmes au milieu des larques, des steamers, des paquebots, qui arrivent et qui partent à chaque instant, attendant, nous aussi, notre tour de départ, lorsque l'horloge de l'avant piqua sept heures.
L'Alida s'ouvrit avec une adresse et une audace miraculeuse un chemin au milieu de toutes les maisons flottantes qui l'entouraient.
Vous vous attendez peut-être, cher ami, à une description des rives du fleuve que nous parcourons ; encore une déception pour voub en ce cas, car il n'en sera absolument rien.
0uc voulet-voua que je voua décrive : une forêt vierge par-ci, un vignoble par là, ici un cottage avec son jardin, la, une lande stérile ; tout cela n'est pas bien amusant.
Si au moins je pouvais vous donner la description de quelque animal curieux habitant cette forêt, si je pouvais apprécier la qualité dos vins récoltés en face de moi et les comparer à vos Clos-Vougeot, à vos grands LafflUe, a vos rilermitage et à vos Veuve-Cliquot. Si je pouvais vous apprendre le nom de la jolie fille qui habite ce cottage, ou vous envoyer un échantillon du gibier qui broute cette bruyère.
Mais, par malheur, cela est impossible.
Arrivé à un certain endroit, une chose me frappa ponr-
bati
Celait
bords du fleuve, non pas sur un rocher taillé à pic comme un nid d'aigles ou du moins sur une èminence quelconque, mais bien dans une prairie ou le gazon lui servait de forêt.
Notez que l'idée originale de cette construction est due à un brave habitant de New-York, qui prétendait donner ainsi à son fleuve une physionomie du Rhin qu'il tant admiré dans un voyage qu'il avait fait en
Nous filions toujours.
A peu de distance d'Albany, A coté du chemin de fer, gisaient par terre une demi douzaine de wagons brisés et moitié pourris que nous voyions du fleuve. Un accident avait eu lieu à cette place, et personne ne s'était donné la peine d'en éloigner les souvenirs.
Il est probable que si nous eussions suivi le Railway au lieu de suivre le fleuve, nous eussions trouvé au milieu des wagons quelques cadavres mutilés que personne n'avait réclamés.
Sien Amérique on avait jamais l'idée d'ériger aux personnes tuées par les chemins de fer des monuments comme on en voit entre Paris et Versailles, les Etats-Unis tout entière ne seraient bientôt plus qu'une vaste nécropole.
Nous arrivâmes à Utica, il était dix heures, nous descendîmes a l'hôtel.
Baron de Mille».
NOUVELLES DIVERSES
La mort est en veine et frappe sur les intelligences. Kout lisons, mardi 4 août, dans le Constitutionnel : • M. Eugène Sue est mort ce matin à Annecy. « Turin, S août.
Béranger laisse en mourant, à son éditeur Perrotio, quatre-vingtr«eize chansons inédites et un volume de mémoires sur sa vie personnelle.
Il avait commencé des mémoires sur son époque, mai» l'obligation où il se croyait de dire la vérité sur to«*t le monde l'arrêta.
Le Gymnase a donné lundi soir trois pièces nouvelle» qui ont réussi toutes trois :
Un Vieux beau.
Le Copiste,
Et P Incitation à la valu.
La première est de Pau) Verni ond - Eugène Guinot. La seconde, de M. Henri Meilhac.
Vous connaisse, chers lecteurs, l'auteur de la troi-
Incessamment, le Monte Cnsto donnera les causeries sor
Alexandre Dumas.
Algx. DUMAS.
Nful propriétaire et Nul rédacteur du Mvutt-Cridt.
I» ANNUB. S" If.
éWtiMKHO, 15 ( HVllHI S
JKLD1 13 AOUT (857
l'ouïr tmdurllan r« rr*ar«4l«etJ«<n momt i>><< > iliir».
le
JOURNAL HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIK
PUBLIÉ ET llrfniOR
PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL
On «'«bonne * Part*, au bureau du Journal, rue \'otre -!»«■»«' de» VlcU>lre«. ■> II.
FRANCE
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