‹ Le MonteCristoChapitre 97 sur 144 · L'ENFANT · texte numérisé non relu

L'ENFANT

A vingt kilomètres do tirasse existe un petit port de mur

qu'on appelle La Callc.

C'est le berceau de la famille Sue, — célèbre à la fols dans la science et dans les lettres.

La Calle est encore peuplée par des membres de cette famille qui composent a eux seuls peut-être la moitié de cette population. #

C'est de la que, vers la fin du régne de Louis XV, partit un jeune étudiant aventureux, q ui vint s'établir médecin à Paris.

Ayant réussi, il appela ses neveux dans la capitale, où deux d'entre eux se distinguèrent particulièrement.

C'étaient Pierre Sue, qui devint professeur de médecine légale et bibliothécaire do l'Ecole ; celui-là a laisse des œuvres de haute science.

Jean Sue, qui fut chirurgien en chef de l'hôpital de la Charité, professeur à l'Ecole de médecine, professeur d'analomie à l'Ecole des Beaux-Arts, chirurgien du roi Louis

Il eut pour successeur et continuateur Jean-Joseph Sue, qui, outre la place de professeur des Beaux-Arts, dont il hérita de son père, devint médecin un chef delà gardo impériale, et plus tard médecin en chef de lu maison mi li taire du roi.

Ce fut le père d'Eugène Sue.

Et ici constatons un fait ; c'est que Jean Sue, pére d'Eugène Suc, fut celui qui soutint contre Cabanis la fameuse discussion sur la guillotine, lorsque son inventeur, M. Guillotin, altirma a l'Assemblée nationale que les guillotinés en seraient quittes pour une légère fraîcheur sur le cou.

Jean-Joseph Sue. au contraire, soutint la persistance de la douleur au-delà de la séparation do la tête, et il défendit sou opinion par îles arguments qui prouvaient sa science profonde de l'anatomic, et par des exemples pris, les uns chez des médecins allemands, les autres sur la nature.

On a dit dernièrement, à propos de la mort d'Eugène £ae, qu'il était ne en 1801 .

11 me dit un jour, à moi, qu'il était ne le !• janvier 1803, et nous calculàmas qu'il avait cinq mois de moins que moi, quelques jours de plus que Victor Hugo.

Il eut pour parrain le prince Bu gène ; pour marraine, l'impératrice Joséphine.

De Li son prénom d'Eugène.

11 fut nourri par une chèvre, et conserva longtemps les allures brusques et sautillantes de sa nourrice.

Il fit, ou plutôt ne fit pas sesetudes au collège Bourbon ; car, ainsi que tous les hommes qui doivent conquérir dans les lettres uu nom original et une position eminente, Eugène Suc fut uu exécrable écolier.

Son père, médecin de dames surtout, faisait un cours cours d'histoire naturelle à l'usage des gens du monde ; il s'était remarie trois fois, cl était riche de deux millions à peu près.

Il demeurait rue du Rempart, rue qui a disparu depuis, et qui était située alors derrière la Madeleine.

Tout ce quartier était occupe par des chantiers ; le ter rain n'y valait pas le dixième do ce qu'il vaut aujourd'hui.

M. Sue y possédait une belle maison, avec un magnifique jardin.

Dans la même maison que M. Sue demeurait sa sœur, mère de Ferdinand lauglc, qui, en collaboration avec Villenenve. a fait, de I8W A IMO, une cinquantaine de

vaudevilles.

Kn 1817 et 1818, les deux cousins allaient ensemble au collège Bourbon, c'est a-dire que Ferdinand y allait et qu'Eugène était censé y aller.

Il avait un répétiteur & domicile. J'ai encore connu ce brave homme. C'était un digne Auvergnat de cinq pieds de haut, qui, étant entre pour faire répeter Eugène Sue et tenant à gagner honnêtement «on argent, n'hésitait pas à soutenir des luttes corps à corps avec son élève, qui avait la tête de plus que lui.

Ordinairement, lorsqu'une de ces luttes menaçait, Eugène Sue prenait la fuite, mais, comme Horace, pour être poursuivi et vaincre son vainqueur.

Le père Delteil — c'était ainsi que se nommait le digne répétiteur — se laissait constamment prendre à cette manœuvre stratégique, si simple qu'elle fût.

Eugène Sue fuyait au jardin.

Le répétiteur l'y suivait.

Mais, arrivé là, l'écolier rebelle se trouvait à la fois au milieu d'un arsenal d'armes offensives et défensives.

Les armes défensives, c'étaient les plates-bandes du jardin botanique, le labyrinthe dans lequel il se réfugiait et on le père Delteil n'osait le poursuivre, de peur de fouler aux pieds les plantes rares, que l'écolier fugitif écrasait impitoyablement et à pleine semelle.

Les armes offensives, u 'étaient les echalas, portant «or des étiquettes les noms scientifiques des plantes, échala» qu'Eugène Sue, comme le fils de Thésée, convertissait es javelots pour pousser au monstre et qu'il lui lançait avec une ad rosse qui eût fait honneur à Castor et à Polrax, les deux plus habiles lanceurs de javelots de l'antiquité, mai. que Racine eût inventé Hippolyte.

Oh ! ne nous reprochez pas la gal*.è qui s'étendra Hir cette première phase de la vie de notre ami, qui fut notre confrère, sans être notre rival. Cest le rayon de soleil auquel toute jeunesse qui n'est point maudite du Seigneur a droit. La fin de la vie sera assez triste, allez, assez sombre, assez pluvieuse I ,

Suivons donc l'enfant dans son jardiu ; nous retrouverons l'homme dans son désert.

Quand il fut démontré au père d'Eugène Sue que la vocation de son fils était de lancer le javelot et non d'expliquer Horace et Virgile, il le tira du collège et le fit entrer comme chirurgien sous-aide à l'hôpital de la maison du roi, dont il était chirurgien eu chef, et qui était situe rue Blanche.

Eugène Sue y retrouva son cousin Ferdinand I angle et le futur docteur Louis Véron, qui devait aussi abandonner la médecine, non pas pour faire, maU pour faire faire de

la littérature.

Nous avons dit qu'Eugène Sue avait beaucoup du caractère do sa nourrice la chèvre.

C'était en effet, et nous l'avons encore connu ainsi, un franc gamiu de bonne maison, toujours- prêt :\ faire quelque méchant tour, même à son pèro, et disous plus, surtout à sou père, qui venait de se remarier et le traitait fort rudement.

Mais aussi, comme on se vengeait de cette rudesse ! Le docteur Sue occupait ses élèves à lui prér^arerson cours d'Uutoire naturelle ; la préparation se faisait dans

un magnifique cabinet d'anatomie qu'il a laissé par testament aux beaux-arts.Ce cabinet, entr'autres curiosités, contenait le cerveau de Mirabeau, conservé dans un bocal.

l/os prédateurs eu litre étaient Eugène Sue, Ferdinand Langlé et un de leurs amis nomme Dclattre, qui fut depuis, et est probablement encore docteur médecin.

Lés préparateurs amateurs étaient un nommé Achille Petit et un vieil et spirituel ami à nous, dont j'ai déjà parle bien de» fois— et il a longtemps enregistré la mort— James Rousseau.

Les séances de prédation étaient assez tristes, d'autant plus tristes que l'on avait devant soi, à portée de la main , deux, armoires pleines de vins prés desquels le nectar des Dieux u'elait qnfr de la blanquette de Linioux.

Ces vins etaieul des cadeaux qu'après l'invasion de 181;» les souverains allies avaient faits au docteur Sue.

Il y avait des vins de Tokai donnés par l'empereur d'Autriche, des vins du Hhin donnés par le roi de Prusse, du Johannisberg donne par M. de Metternicb, et enfin une centaine de bouteilles de vin d' Alitante, données par M"«deMoryille, et qui portaient la date respectable— mieux que respectable -vénérable, de 1750.

Ou avait essaye de tous les moyens d'ouvrir les armoires— les armoires avaient vertueusement résisté à la persuasion comme à la force.

Ou désespérait de faire jamais connaissance avec l' AH— caute do M*« de Morvillo, avec le Johannisberg de M. de Metternicb, avec le Liebefraumilckduroi de Prusse, etavec le Tokai de l'empereur d'Autriche, autrement que par les échantillons que. dans ses grands dîners, le docteur Sue versait à ses convives dans des dés à coudre, lorsqu'un jour, en fouillant dans un squelette, Eugène Sue trouva par hasard un trousseau de clefs.

C'étaient les clefs des armoires!

Dès le premier jour, ou mit la main sur une bouteille de vin de Tokai an cachet impérial, et ou !a vida juaqu à la dernière goutte.

Puis on fit disparaître la bouteille.

Le lendemain fut le tour du johannisberg.

Le surlendemain celui de liebefraumilob .

Le jour suivant de Tançante.

On en lit autant de ces trois bouteilles que do la'première.

Mais James Rousseau, qui était l'alné et qui par conséquent avait une science du monde supérieure à celle de ses jeunes ara», qui hasardaient leurs pas sur le terrain ghBsant de la société, - James Rousseau fit judicieusement observer qu'au train dont on y allait, ou creuserait bien vite un gouffre, que l'œil du docteur Sue plongerait dans dans ce gouffre etqu'il y trouverait la vérité.

Il fit alors celte proposition astucieuse de boire cliaque bouteille au tiers seulement, de la remplir d'une composition chimique qui, autant que possible, se rapprocherait du vin dégusté ce jour-là, de la reboucher artistemeut et de la remettre à sa place.

Ferdinand Langlé accepta cette proposition et y ajouta en sa qualité de vaudevilliste, un amendement, c'était de procéder à celte grande solennité de l'ouverture de l'armoire A la manière antique, c'est-à-dire avec accompagnement de chœurs.

Les deux propositions passèrent à l'unanimité;

Le niéme jour, l'armoire fut ouverte sur ce chœur imité de la Leçon de Botanique.

Le coryphée chantait :

Ouc l'amour et la botanique N'occupent pas tous mes instans, Il faut aussi que t on s'applique A boire le vin des parer*.

Et le chœur reprenait :

Buvons le vin dr* grands parons.

Sur quoi l'on joignit l'exemple au précepte. Une fois lances sur la voie de la poésie, les travailleurs composèrent un second chœur pour le travail. Ce travail consistait particulièrement à empailler de magnifiques oiseaux que l'on recevait des quatre parties du monde.

Voici le chœur des travailleurs :

(Joutons lu sort qui- le oiel nous destine ; Keposo<>s-nous sur le sein des oison* ; Mcïons le camphre, à la térébenthine.

Ht par le vin égayons nos traruux.

Sur quoi on buvait une gorgée de la bouteille, qui se trouvait non pas au tiers, mais à moitié vide.

Il s'agissait de suivre l'ordonnance de James Rousseau et de la remplir.

C'était l'alTairedu comité do chimie, composé de Ferdinand Langlé, d'Eugène Sue et de Delaltre.

Plus tard, Homieu y fut adjoint.

Le comité de chimie-faisait un affreux niclauge de réglisse ot de caramel, remplaçait le vin bu par ce mélange improvisé, rebouchait la bouteille aussi proprement que possible et la remettait à sa place.

Quand c était du vin blanc, on clarifiait la préparation avec des blancs d'œuf battus.

Mai* de temps en temps la punition retombait sur les coupables.

De temps en temps M. Sue donnait de grands et magnifiques dîners ; au dessert on buvait tantôt l'alicaute de M™« de Morville, tantôt le tokai de S. M. l'empereur d'Autriche, tantôt le johannisberg de M. de Metternicb, tantôt le licbefraumilch du roi de Prusse.

Tout allait à merveille si l'on tombait sur une bouteille vierge, mais, plus on allait en avant , plus les virgiuitcs fondaient aux mains des travailleurs.

Il arriva que l'on tomba quelquefois, puis souvent, puis enfin presque toujours sur des bouteilles renies ot corrigées par le comité de chimie.

Alors il fallait avaler le breuvage.

Le docteur Suc goûtait son vin, faisait uuc légère grimace et disait :

— Il est bon, mais il demande à être bu. '

Et c'était une si grande vérité, et le vin demandait si bien à être bu, que le lendemain ou recommençait à le boire- Tout cela devait finir par une catastrophe. Eu effet, tout cela finit ainsi.

Un jour que l'on Bavait le docteur Sue à sa maison de campagne de Bouqueval, d'où l'on comptait bien qu'il ne reviendrait pas de la journée, ou s'était, à force de séductions sur les cuisinières elles domestiques, fait servir dans le jardin un excellent dîner sur l'herbe.

Tous les empailleurs, — comité de chimie compris, — étaient là, couches sur le gazon, couronnes de roses, comme les convives de la vie inimitable de Cleopàlre; buvant à plein verre le tokai et le johannisberg, ou plutôt l'ayant bu, quand, tout à coup, la porte de la maison donnant sur le jardin s'ouvrit et le commandeur apparut.

Le commandeur, c'était le docteur Sue.

Chacun, à cette vue , s'enfuit et se cache.

Rousseau seul, plus gris que les autres , ou jdus brave dans le vin, remplit deux verres, et, s'avancant vers le docleur :

— Ah ! mon bon M. Sue, dit-il en lui présentant le moins plein des deux verres, voilà de fameux tokai; à la santé de l'empereur d'Autriche 1

On devine la colère dans laquelle entra le docteur, en

u: munte-chistu

retrouvant sur lu gazon h' cadavre d une bouteille de loUai, le» cadavres de deux bouteilles de johannisb^rg et de trois bouteilles d'alicante.

On avait bu l'alicante à l'ordinaire.

Les mots de vol, d'ct r raction . de prorureur du roi , de police correctionnelle, grondèrent dans l'air comme gronde la foudre dans un nuage de tempête.

La terreur des coupables fut profondo.

Delattre connaissait un puils dessèche aux environs de Clemiont ; il proposait de s'y réfugier.

Huit jours après, Eugène Sue partait comme sous-aide pour faire la campagne d'Espagne de I8'23. .

Il avait vingt ans accomplis.

La ligne imperceptible qui sépare l'adolescent du jeune homme était franchie.

C'est au jeune homme que nous allons avoir affaire.

LE JEl'NE HOMME.

Eugène Sue fit la campagne, resta un an à Cadix et ne revint a Paris que vers le milieu de I8'?i.

Le feu du Trocadero lui avait fait pousser les cheveux et les moustaches; il était parti imberbe, il revenait barbu et chevelu.

Cette croissance capillaire, qui faisait d'Eugène Sue un très-beau garçon, flatta probablement l'amour-propre du docteur Sue, mais ne relâcha eu rien les cordons de sa bourse.

Ce fut alors que, par de Leuven et Desforges, je fis connaissance avec Eugène Suc.

A cette époque où ma vocation était déjà décidée, il n'avait, lui, aucune idée littéraire.

Deforges. qui avait une petite fortune à lui ; Ferdinand Langlé, que sa mère adorait, étaient les deux Crassus de la société. Quelquefois, comme faisait Crassns à César, ils prêtaient non pas vingt millions de sesterces, —mais vingt, — mais trente,— mais quarante, et même jusqu'à cent francs aux plus nécessiteux.

Outre sa bourse, Ferdinand Langlé mettait a la disposition de ceux des membres de la société qui n'étaient jamais sûrs, ni d'un lit, ni d'un souper, sa chambre dans la maison de M. Sue, H Yen-rat, que sa mère, pleine d'at tention jour lui, faisait préparer tous les soirs.

Combien de lois cet en-cat rut il la ressource suprême de quelque membre de la société qui avait mal dlnè, ou même qui n'avait pas dîne du tout !

Pcrdinand Langlé, notre atné, - grand gavçor. de ?5 à 26 ans, auteur d'une douzaine de vaudevilles, — amant de cette charmante fille que je revois comme un mirage de ma jeunesse,— que l'on appelait Fleuriet et qui était actrice au Gymnase, — qui mourut empoisonnée a cette époque, dit-on,— par un empoisonneur célèbre, — Ferdinand Langlé rentrait rarement chez lui.

Mais comme le domestique, complètement dans nos intérêts, affirmait à M"" tanglè que Ferdinaud vivait avec la régularité d'une religieuse, — la bonne mèie avait le soin de faire mettre tous les soirs Ven-cas sur la table de nuit.

Le domestique mettait donc 1> n-cat. sur la table de nuit et la clé de h petite porte de la rue ;t'un endroit convenu.

l T n attardé se trouvait-il sans» asile, il se dirigeait vers la rue du Ilempart, allongeait la main dans un trou de la muraille , y trouvait la clé, ouvrait la porte , remettait religieusement la elè à sa place, tirait la porte derrière lui, allumait la bougie,— s'il était le premier,— mangeait, buvait et se couchait dans le lit.

Si un second suivait le premier, il trouvait la clé au m«me endroit, pénétrait do la même façon, mangeait le

le reste du poulet, buvait le reste du viu, levait la couverture à son tour et se fourrait dessous.

Si un troisième suivait le second, mémi jeu pour la clé, même jeu pour la porte, seulement celui-ci ne trouvait plus ni poulet, ni viii, ni place dans le lit, il mangeait le reste du pain, buvait un verre d'eau et s'étendait sur le canapé .

Si le nombre grossissait outre mesure, les dernier» venus tiraient un matelas du lit et couchaient par terre.

l'no nuit, Housscau arriva le dernier, la lumière étai éteinte, il compta à talons quatorze jambes.

He fut dans cette chambre qu'Henri Mnnnier et ftomien se rencontrèrent pour la première fois, et firent connaissance.

Le lendemain, ils se tutoyaient et se tutoyèrent jusqu'au jour ou Itomion fut nomme sous préfet et ne tutoya pins personne.

Cela dura quatre ou cinq ans. «ans que le docteur Suc se doutât le moins du moude que sa maison était un caravansérail dans lequel l'hospitalité était pratiquée gratis et sur une grande échelle.

te matin, on eLait assez souvent réveillé par une visite.

C'était un brigadier aux gardes qui passait et qui, en passant, venait voir l'état de la cave aux liqueurs de Ferdinand langlé.

Il se nommait Gauthier de Villiers.

C'était non -seulement un des plus braves soldats de l'ar mee, mais encore un des plus vigoureux poignets de France.

Le mot poignet s'étend ici au corps tout entier : c'était la force, le courage et la bonté de Porthos.

Gauthier n'avait qu'une supériorité sur l'ami d'Athos et d'Aramis : Gauthier avait do l'esprit.

Mais pour rien au monde il n'eut donne une chiquenaude à un enfant. Il est vrai que d'une chiquenaude il l'eut lue

11 avait servi dans les grenadiers à cheval de l'Empire, et s'était fait faire un sabre particulier. Quand il chargeait et qu'il avait en pointant traverse d'outre en outre quelque c avalier ennemi, il l'enlevait de son cheval à la force du poignet, et le jutait derrière lui. comme il eût fait d'une hotte de foin.

Gauthier arrêtait d'une seule main un tilbury lance au grand trot.

Gauthier introduisait doux doigta dans son verre, le> écartait et cassait le verre.

Gauthier prenait une assiette de faïence et passait son doigt a travers l'assiette avec la même facilité qu'une balle passe a travers une cible do cai tou.

l'n jour, anx gardes, on lui avait fait une injustice, de la quelle on lui refusait satisfaction, il attendit sur le pont des Tuileries le roi Louis XVIII, qui devait sortir. Au moment ou il passait, allant, comme d'habitude, au grand trol de son attelage, Gauthier sauta a la tête des chevaux et arrêta tout court le carrosse royal.

I/mis XVIII mit la lète à la portière et reconnut son brigadier aux gardes.

—Ah! c'est toi, Gauthier, dit-il de sa petite voix flûtes. C'est toi ! mon ami. Eh bien ! que veux-tu ?

Gauthier alors s'avança et exposa sa demande.

—J'examinerai, j'examinerai, répondit Louis XVIII.

Huit jours après justice était faite à Gauthier.

Gauthier avait une spécialité, il était taucevr. Si un homme tombait à l'eau et se noyait, Gauthier se jetait a l'eau et le ramenait. Si le feu prenait à quelque maison, et qu'un locataire en retard risquât d'être brûle, Gauthier sauvait le retardataire.

lk monte-chisto

11 avait fauve de l'incendie de l'Odéon tin vieux bonhomme, nommé Vatteville, que j'ai connu chez M"* Georges.

Je crois avoir entendu dire à cette époque que Gauthier avait sauve trente-sept ou trente-huit personnes.

Gauthier avait aux gardes un magnifique cheval dont voici l'histoire :

Ce cheval avait le double défaut de jeter son cavalier à t-rre, et quand son cavalier était â terre, de revenir sur lui el de le mordre.

On décida de l'abattre.

On allait procéder à l'exécution, quand Gauthier rentra à l'hôtel du quai d'Orsay, vit toute la compagnie assemblée et déplorant la perte de cette magnifique bête.

Gauthier s'informa.

— Bon ! dit-il, je m'en charge, moi, mais à la condition que si je le dompie on me le laissera.

Le marché fui accepte.

Le cheval se laissa monter facilement : Gauthier n'eût donc pas de peine a mouler sur son dos. Mais une fois la. le cheval commença ses frasques, sauts de mouton, grand écarta droite, grand écart à gauche.

Mais le rebelle ne savait point à qui il avait affaire. Gauthier commença de serrer les genoux ; le cheval, qui éprouvait une certaine difficulté de respirer, redoubla ses bonds.

Gauthier serra pins fort

Dès lot s, ce fut une lutte splendidc à voir, et dans laquelle le cheval, vaincu, finit par plier les genoux et se coucha.

Gauthier sauta à terre pour ne pas se trouver engage soin l'animal et attendit.

Le cheval était guéri de son premier défaut, qui consistait a jeter son cavalier à tene ; restait à le guérir du second, qui consistait à mordre.

Gauthier, c onnue nous l'avons dit, était reste debout à dix pas du cheval : il l'avait dompte comme un autre Alexandre ; lestait à savoir s'il ne serait pas dévoré par lui comme un autre Dioinéde.

ht, en effet, au fur et à mesure que le cheval repreuail sa respiration, ses yeux s'injectaient de sang, ses narines fumaient de coléie, sa peau frissonnait pat tout son corps; il se remit sur ses pieds de devant, puis s ir ses pieds rlo derrière, chercha des yeux son ennemi, et, l'ayant trouve, poussa un hennissement el fondit sur lui.

Gauthier l'attendait dans la position d'un boxeur; quand le cheval fut a sa portée, il lui envoya un coup de poing sur le nez et lui cassa deux dents.

Le cheval se cabra de douleur, pivota sur ses pieds de >\< trière et rentra à l'écurie.

Il était dompte.

■ Eh bien ! Gauthier elaitun des visiteurs du malin, il enl:ail dans la chambre, allait droit à la cave, appliquait le Uni on de rhum ou d'eau-de-vie à ses lèvres, et autant il y en avait, autaut d'englouti.

In matin il vint, mais Ilomieu et Housseau étaient venus coucher cette nuit-là, la cave était vide.

Gauthier cimutençi par fo ailler dans se* poches pnur voir s'il n'y retrouverait point quelque pièce égarée, il il f uit lui rendre celte justice, nuis ses poches étaient aussi vides que ta cave

Alors, voyant trois ou qualrc gilets étendus et autant de pantalons gisants, il commença de passer la revue des pantalons rt des gilets.

Les dormeurs le regardaient faire, un reil à moitié ouvert, l'antre Terme tout à fait.

Ils étaient l ien tranquilles, ce n'était point à leurs pan talons et à leurs giMs qu'en voulait Gn,thi,.-.\ il s'en Al-

lait de moitié qu'il pût entrer dans les plus larges, il en voulait à leur contenu, et ils no contenaient rien ; — s'ils eussent contenu quelque chose, les propriétaires n'eussent pas été couches-là.

Ilomieu seul manifestait une certaine inquiétude; il avait dix neuf sous dans la poche de son gilet.

Gauthier tomba sur le trésor.

Romieu voulut se lever, et disputer la possession de ses dix-neuf sous à Gauthier.

Gauthier le fixa du bout des doigts sur son canapé, et de l'autre sonna le domestique.

Le domestique parut.

— Allez uous chercher pour dix-neuf sous d'eau-de-vie, dit Gauthier.

Le domestique s'apprêtait à obéir.

— Mais, sarreblcu! dit ilomieu, je demeure dans le Kaubourg-Saint-Gerniain, moi, laissez-moi au moins im sou pour passer le Pont-des-Arts.

— C'est trop juste, répondit Gauthier.

Kt il remit un sou dans la poche de Ilomieu.

— Allez me chercher pour dix-huit sous d'eau-de-vie, dit-il au domestique.

Oc fut ce jour-là que le dépouillé auquel Gauthier avait pu prendre ses dix- huit sous, mais non son esprit el sa verve, fit sur l'air du Tra la la, sa fameuse chanson :

J'ti^i q l'un sou.

J' i' ni qu'un &»u.

L t richesse n'usa pas I'- Pérou.

Ju «lin'rai je tin sn> où.

Mai» pour sur je n'ai qu'un sou.

I/irsqu'uue heure après l'événement, Eugène Sue demanda à Itomieu :

— Comment se fait il qu'ayant dix-neuf sous, tu sois venu coucher ici ?

— J'économisais, répondit Romieu. j'ai une lettre de change d^ .'1,000 fr. à payer ce matin.

Ah ! mou cher Murger, vous n'avez pas invente la Bohême !

Eugène Sue. an reste, était revenu d'Espagne avec son intarissable galle. — Romieu etaUgai, — Rousseau était gai, — I>efotges était gai. — Adam, que je nomme pour la première fois, et que j'ai oublie, je ne sais pourquoi, était gai. — Eugène Sue était fou

Plus le docteur Sue serrait les cordons de sa bourse, plus Kuséiie Sue éprouvait le besoin de dépenser de l'argent.

Il mourait d'envie d'avoir un groom, un cheval el no cabriolet. *

Il fut mis en rapport avec deux honnêtes capitalistes, qui vendaient des souricières et des contre basses aux jeunes gens qui si: sentaient la vocation du commerce.

(I.i les nommait MM. Kiniuiuot et Godnfmy.

J'ignore si ces messieurs vivent encore et font le même inel.cr, mais, ma foi, a tout hasard, nous citons les noms, espérant que le limbre ne prendra pas les lignes que nous écrivons pour une réclame el ne nous mettra point a l'amende.

MM. Enuingot et Godelioy prirent des informations, ils surent qu'Eugène Sue devait hériter d'une centaine de mille fiaucs de son grand père maternel et de quatre a i inq cent mille francs de son père.

Us comprirent qu'ils pouvaient se rUqucr.

Ils parlèrent de vins qu'ils avaient à vendre dans d'excéllenles conditions et sur lesquels il y avait à gagner cent pour cent. ► j Eugène Sue répondit qu'il lui serait açiéabV d'eu ache- ■ ter pour une certaine somme.

LE M0NTE-CRI8T0.

Il reçut en conséquence une invitation à déjeuner à Bercy i>our lui et un de ses amis.

Il jeta les yeux sur On forges, Deforges passait pour l'homme rangé de la société et le docteur Sue avait la plus grande confiance en lui.

On était attendu aux Gros-Marronniers.

Le déjeuner fut splcndidc, on fit goûter anx deux jeunes gens les vins dont ils venaient de faire l'acquisition, et Eugène Sue, sur lequel s'opérait particulièrement la séduction, en fut si content qu'il en acheta séance tenante pour quinze mille francs, que, séance tenante toujours, il régla en lettres de cliange.

Le vin fdt déposé dans une maison tierce, avec faculté pour Eugène Suc de le faire goûter, de le vendre et de faire sur lui tels bénéfices qu'il lui conviendrait.

Huit jours après, Kugéne Sue revendait à un compère de la maison Ermingol et Godefroy son lot de vins pour la somme de quinze cents francs rayés comptant.

On perdait treize mille cinq cents francs sur la spécula tion, mais on avait quinze cents francs d'argent frais.

C'était de quoi réaliser l'ambition qui, depuis un an, empêchait les deux amis do dormir.

Un groom, un cheval et un cabriolet.

— Comment, demandera le lecteur, peut-on avoir avec quinze cents francs un groom, un cheval et un cabriolet ?

C'est inouï, lo crédit que donnera quinze cenls frar.es d'argent comptant, surtout quand <m est fils de famille et que l'on peut s'adresser aux fournisseurs de son père.

On acheta lo cabriolet chez Sailer, carossier du docteur, et l'on donna cinq c?nls francs A compte dessus.

On acheta le cheval chez Kunsmann, oû l'on prenait des leçons d'équi ration, et l'on donna cinq cents francs à compte

On restait à la tête de cinq cents francs ; on engagea un groom que l'on habilla de la tête aux pieds, ce n'était pas ruineux, on avait crédit chez le tailleur, le bottier et le chapelier.

On était arrivé à ce magnifique résultat, au commencement de l'hiver de 1824 a 1825.

Le cabriolet dura tout l'hiver.

Au printemps, on résolut de monter un peu à cheval pour saluer les premières feuilles.

L'n matin on partit ; Eugène Sue et Deforges à cheval étaient suivis de leur groom, à cheval comme eux.

A moitié chemin des Champs-Elysées, comme on était en train de distribuer des saints aux hommes et des sourires aux femmes, un cacolet vert s'arrête, une tête sort par la portière et examine avec stupéfaction Tes deux élégants.

La tête était celle du docteur Sue. le carolcl vert était ce que l'on appelait dans la famille la voiture anx trois lanternes

C'était une voiture basse inventée par le docteur Sue et de laquelle on desrendait sans marche-pied, l'aïeule de tous nos petits coupés d'aujourd'hui.

Cette It'te frappa 1<>s deux jeunes gens comme eût fait celle do Méduse; ; seulement, au lieu de les pétrifier, elle leur donna des ailes; ils partirent au galop.

Par malheur, il fallait rentrer ; on ne rentra que le surlendemain, c'est vrai, maison rentra.

La justice veillait A la porte sous les traits du docteur Sue, il fallut tout avouer, et ce fut même un grand bonheur que l'on avouât tout.

La maison Ermingot et Godefroy commençait de montrer les dents sous la forme de papier timbré.

L'homme d'affaires du docteur Suc fut chargé d'arran-

ger l'affaire do MM. Krmingot et Godefroy ; ces messieurs, au reste, Tenaient d'avoir un petit désagrément en police correctionnelle qui les rendit tout à fait coulants.

Moyennant 2,000 francs, ils rendirent les lettres de change et donnèrent quittance générale.

Sur quoi, Eugène Rue s'engagea à rejoindre son poste à l'hôpital militaire de Toulon.

Deforges perdit toute la confiance du docteur. Il fut reconnu par l'enquête qu'il avait trempé jusqu'au col dans l'affaire Ermingot et Godefroy et il fut mis à l'index, ce qui le détermina, facilité toujours par sa fortune personnelle, à suivre Eugène Sue à Toulon.

Damon n'eût pas donné une plus grande preuve de dévouement à Pythias.

On passa la dernière nuit ensemble : de Leaven, Adam, Desforjzes, Romicu, Croissy, Millaud, un cousin d'Eugène Sue, charmant garçon qui ?st allé mourir depuis en Amérique, Mira, le fils du célèbre Brunei, dont un duel fatal illustra depuiB l'adresse.

Au moment du départ, l'enthousiasme fut tel, que Komieu et Mira résolurent d'escorter la diligence.

Eugène Sue et Deforges étaient dans le coupé ; Homieu et Mira galopaient aux deux portières.

Romiou galopa jusqu'à Fontainebleau ; là, il lui fallut descendre do cheval.

Mira, plus entêté, fît trois lioucs de plus.

Lu, force fut dé s'arrêter; la diligence continua majestueusement son chemin, laissant les blessés en route.

Ôir arriva le cinquième jour à Toulon.

Le prem ier soin des exilés fui d'écrire, pour avoir des nouvelles de leurs amis.

Romicu avait été ramené dans la capitale sur une civière.

Mira avait préféré attendre sa convalescence là on il était, et quinze jours après rentrait à Paris en voiture.

On s'installa à Toulon et l'on commença de faire les beaux avec les restes do la splendeur parisienne.

Ces restes de splendeur, un pou fanés, étaient du luxe à Toulon.

Les Toulonnais commençaient à voir les nouveaux venus d'un mauvais mil ; ils appelaient Eugène Sue, le beau Sue

Les Toulonnais faisaient un calembour auquel l'orthographe manquait, mais qui se rachetait par la consonnance.

, Le calembour eut d'autant plus de succès là-bas, qu Eugène Sue, très-beau garçon du reste, nous l'avons dit déjà, avait la tète un peu dans les épaules.

Mais le haro redoubla, quand on vit tous les soirs venir les muscadins au théâtre, et quel'on s'aperçut qu'ils y venaient particulièrement pour lorgner la première amou ; reuse, M'"« Floiival.

C'était presque s'attaquer aux autorités : le sous-prèfet protégeait la première amoureuse.

Les deux Parisiens s'entêtèrent et demandèrent leurs entrées dans les coulisses.

Deforges faisait valoir sa qualité d'autour ; il avait eu deux ou trois vaudevilles joués à Paris.

Eugène Sue était vierge de toute espèce do littérature et ne donnait aucun signe de vocation pour la carrière d'homme de lettres ; il était plutôt pdintre. Gamin, il avait couru les ateliers, dessinait, croquait, brossait.

Il y a sept ou huit ans à peine, au moment où il fut nommé député, que je montrais à mon fils, dans une des anciennes nies qui longaient la Madeleine, un cheval qn'il avait dessiné sur la muraille avec du vernis noir et un pinceau à cirer les bottes.

Le cheval s'est écroulé avec la rue.

La porto des coulisses t estait donc impitoyablement fermée, ce qui donnait aux Toulonnais le droit incontestable de goguenarder les Parisiens.

Par bonheur, Louis XVIII était mort le 15 septembre 1824, et Charles X avait eu l'idée do se fairo sacrer; la cérémonie devait avoir lieu dans la cathèdralo de Reims, le 26 mai 1825.

Maintenant, comment la mort du roi Louis XVM à Paris, comment le sacre du roi Charles X a Reims, pouvaient-ils faii« ouvrir les portes du thédire de Toulon à Deforges et à Eugène Sue? Voici ;

Deforges proposa à Eugène Sue de faire sur le sacre, ce que l'on appelait, à cette époque, Un à propos. Eugène Sue accepta, bien entendu.

L'A propos fut représenté au milieu de l'enthousiasme universel.

J'ai encore cette Mouette écrite tout entière de la main d'Eugène Sue.

Le même soir, les deux auteurs avaient d'une façon inattaquable, leurs entrées dans les coulisses, et par suite chez N«< FlorivaL

Ilsen profitèrent conjointement et sans jalousie aucune. Sous co rapport, Eugène Sue avait dos idées de communisme innées.

Vers le mois de juin 1825, Damon et Pylhias se séparèrent.

Eugène Sue resta seul en possession de ses entrées au théâtre et chez M" e Florival.

• Deforges, partit pour Bordeaux où il fonda le Kaleidos-

Pendantce temps, Ferdinand Langlè fondait la Nouveauté à. Paris.

Vers la fin do 18*25, Eugène Sue revint de Toulon. Il trouva, un centre littéraire auquel s'étaient ralliés les anciens hôtes de la rue du Rempart.

C'était la Nouveauté.

I,cb principaux rédacteurs du journal étaient de Brucker, isson, Romieu, Rousseau, Garaier-Pagès aîné, de j, Dupeuty, de Villeneuve, Gavé, Vulpian et Dofor-

Deforges avait abandonné sou fruit en province pour venir se rallier à la création de Ferdinand Langlè.

Le petit journal était en pleine prospérité. Depuis la représentation de son A propos à Toulon, Eugène Sue était auteur dramatique, par conséquent homme de lettres.

Ferdinand Langlè étant rédacteur en chef, il se trouva tout naturellement rédacteur particulier.

On lui demanda des articles, il en fit quatre ; cette série était intitulée V Homme-Mouche.

Ce sont les premières lignes sorties de la plume de l'auteur de Mathilde et des Mystères de Paris qui aient été imprimées.

Gomme il est toujours curieux pour les artistes et même pour les gens du monde d'étudier le point de départ d'un homme, surtout d'un homme comme Eugène Sue, nous citons ici le premier de ces articles, qui parurent sous lo litre de Lettre au Préfet de police

Il parut dans le n» du lundi 2~

PREMIÈRE LETTRE f>K

/ janvier 1826.

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