POLICE
. Monsieur le préfet, t Je prends la liberté de mo rappeler à votre souvenir, car vous n'iguorez pas que depuis dix ans que je suis au hagne de Toulon , je n'ai pas interrompu un seul instant les honorables fonctions que l'on m'a confiées. Cependant,
comme il serait possible que vous m'eussiez oublie, je vais vous tracer do nouveau un petit tableau de mon existence physique et morale.
• Je m'appelle de *** ; oui, monsieur le préfet, de *** ! Mon nom est précédé de cette particule, et j'ai pourtant été confondu avec un tas de coquins obscurs... Mais, hélas ! vous le savez comme moi, dans ce monde, à quoi n'est-on pas exposé? Revenons à mon portrait ; je ne suis ni grand, ni petit ni beau, ni laid ! J'ax une de ces figure» qui s'oublient facilement, ce qui est un grand avantage dans notre état, car si l'on nous reconnaissait toujours, nous serions souvent exposés à des scènes fort désagréables. La nature m'a doue d'un de ces regards obliques que le vulgaire appelle louches, mais que nous autres savons apprecior, car lorsqu'on a l'air de regarder d'un coté on voit de l'autre ; j'ai l'organe do l'ouïe très-dèveioppè et dans une conversation pas un mot ne m'échappe -, enfin, ma colonne vertébrale est excessivement souple, ce qui m'a été d'une grande utilité dans mainte occasion... Quant au moral, j'ai l'air du monde le plus engageant; je suis poli, affable, obséquieux même, et je possède la flatterie au plus haut degré , je m'insinue dans l'intérieur des familles .je pénètre les replis les plus cachés du comir humain , un regard, un demi mot, me mettent sur la voie, et quand, malgré toute ma précaution, toute ma science, je n'ai rien retrouvé, alors j invente...
. Grâce à cette réunion d'heureuses qualités, vous eûtes la boute de me donner de l'emploi : criblé de dettes, connu commo un assez mafrais sujet du bon ton... vous entendez... un de vos agents, qui pouvait m'apprécier, me proposa d'entrer dans la grande . confrérie ; j'acceptai, et co nouvel état ne servit qu'à développer mon naturel, car je fus accuse pour faux ; j'eus beau supplier, intriguer, faire parler en ma faveur par un de mes confrères de Montrouge... impossible do me disculper ; la justice et les tribunaux n'entrent pas malheureusement dans tous ces petits intérêts-là; ils ne plaisantent jamais : je fus condamné à dix ans do travaux forcés ! Quelle humiliation pour un agent de l'autorité!!!
• A peine arrivé dans ce vaste établissement... qui rend réellement d'èminents services à la société, et qu on devrait nommer autrement, par égard pour nous autres gens bien nés,., ma figure plut à l'inspecteur de police ; il devina mes talents, me fit des propositions ; malgré le vœu que j'avais fait de ne plus servir un pays aussi ingrat... la philanthropie, le désir du bien général, etc., me déterminèrent; mais, helas ! quelle décadence, monsieur le préfet I Etre réduit à examiner la conduite morale et politique des autres galériens.... moi, qiff avais exerce cet état important dans la meilleure société ! Vous m'avouerez que c'est très-dèsagréable : Outre que les agents en chef ne sont pas honnêtes dn tout... au moins dans la capitale on gazait les termes... vous nous faisiez appeler agents de l'autorité, voire même du gouvernement , tandis que lu, on nous appelle mouchard tout court... Si nous nous plaignons, si nous parlons de notre utilité, on nous compare aux plus vils instruments... Enfin, monsieur le préfet, c'était à n'y pas tenir. Heureusement que vous avez bien voulu vous intéresser à moi pour me faire le plus tôt possible sortir de ce vilain endroit, et me promettre de mo faciliter les moyens de continuer unecarrièro que je crois avoir exercée avec honueur et au pré de vos désirs ; car j'ai mis à profit le temps que j'ai passé ici, j'ai fait des progrès sensibles en souplesse et en ruse, je sais beaucoup de tours d'adresse que m'ont enseignés ces messieurs, et j'en compte faire usage, non pis pour moi, mais pour le bien public.
• Vous voyez, monsieur le préfet, que jo suis digne de votre estime et de votre confiance ; mes talents ont augmenté, j'ai analysé la délation avec fruit, et je suis certain que ma conduite passée vous sera un garant de ma fidébté future à remplir mes devoirs.
• Veuillez me faire connaître vos ordres et ce que vous desirez faire de moi a la sortie du bagne...
» J'ai l'honneur d'être, monsieur le préfet, avec la considération la plus distinguée ,
. Votre très-humble serviteur.
• L'Homve-Mouche..
LK MONTE-CIUSTO
On comprend que la yoiweauté ne payait point ses rédacteurs au poids de l'or: d'un autre cote, le docteur Sue restait inflexible, il avait sur le co-ur, non-seulement le vin bu, mais le -vin gâté.
On avait bîi;n une ressource extrême dont je n'avais pas • encore parlé et que je réservais, comme son propriétaire., pour les grandes occasions.
C'était uue montre Louis XVI, à fond d'email, entonive de brillants, donnée par la marraine, — l'impératrice Joséphine.
Dans les cas extrêmes, on la' portait au Mont-de-Piété et l'on en avait cent cinquante francs.
Elle défraya le mardi gras de 18?6, maiR le mardi gras passé, après avoir traîne le plus longtemps possible, il fallut prendre un grand parti et s'en aller à la campagne .
Bouqueval, campagne appartenant au docteur Sue. offrait aux jeunes gens son hospitalité, champêtre et frugale, on alla à houqueval.
La Pàque arriva, et avec la Pàqne. un certain nombre de convives ; chacun avait promis d'apporter son yjat, qui un homard, qui un poulet rôti, qui un pâte.
Or, il arriva que chacun comptant sur son voisin, l'argent manquant à tous, personne n'apporta rien.
Il fallait cependant faire la Pàqu^ c'eut et- uu pecfié que de ne pas fêter un pareil jour.
On alla droit aux fiables, et l'on égorgea un mouton.
Pat malheur, le mouton était un magnifique mérinos, qvte le docteur gardait comme échantillon.
Il futdépouille, rAti, mangé jusqu'à la dernière côtelette.
Lorsque le docteur apprit ce nouveau m. 'fait, il se mit dans une abominable colère ; par bonheur, aux colères paternelles, Eugène Sue opposait une admirable sérénité.
• '.'était un diarm ml caractère que celui de notre pauvre ami, toujours gai. joyeux, riant.
Il devint tri- te. mais resta bon.
Soyez tranquille, nous le suivrons dans tontes ses phases.
Or Ire fut donne à Eugène Sue de quitter Paris.
Il passa dam. la mai inc. et lit deux voyages aux Antilles.
Delà la source il'Alur-tiult, de là 1 explication de ces magnifiques paysagosqui semblent entrevus rlaiis un pays de fee, à travers les déchirures d'un ride.m de lîicàtrc.
Puis il revint eu France ; une balaii'c de. -.mm- m j, réparait contre les Turcs. Eugène Sise s'embarqua comme aidemajor à bord du B. eslnw. capitaine La Iîielonniére, assista à Navarin, et rapporta coriune d. pouilles opïines >m magniliqne costume tnicqui lu! maiie ■ au retour, vi-lcurs et broderie.
Tout en mangeant le costume turc, Eugène Sue. qui prenait peu à peu goût à la littérature, avait fait jouer, avec Del'orgc-s, Monsieur te Marquis.
Entin, vers le même temps, il faisait paraître dans la Mode la nouvelle de Plick et Ptnck, >:o:i point de départ comme roman.
Sur ces entrefaites, le grand -père maternel d'Eugène Sue mourut, lui laissant quatre vingt mille faines a peu prés.
C'était une fortune inépuisable.
Aussi le jeune poète, qui avait vingt quatie ans, et qui par conséquent était sur le point d atteind.e sa grande majorité, donua-t il sa Jeinisstou et se mit-il dans ses meubles.
Nous disons se mit tluin *m mmbles, parce qu'Eugène S,u-, artiste d'habitudes comtii-' d'esprit, fut ic premier ;i Ki.n'.il-r un appartement à la manière moderne ; Eugène Sue eut le premier tous ce» charmants bib-lots dont personne ne voulait alors et que (ont |e monde s'arracha de-
I puis : vitraux de couleur, porcelaine de Chine, porcelaine de Saxe, bahuts de la-Renaissance, sabres turcs, crika malais, pistolets arabes.
Puis, libre de tout souci, il se dit' que sa vocation était d'être peintre, et il entra chez Oudin, qui, i peine âgé de trente ans alors, p.vail déjà sa réputation faite.
Nous avons dit qu'Eugène Sue dessinait, ou plutôt croquait assez habilement;— il avait, je me le rappelle, rapporte un album de Navarin, qui était doublement curieux, eteommo cùte pittoresque et comme côte artistique.
Ce fut chez l'illustre peintre de marine qu'arriva à Eugène Sue uue de ces aveulurcs de gamin, qui avait rendu célèbre la société Komien, Rousseau et Eugène Sue.
Gudin, nous l'avons dit, était à cette époque dans toute la force de son talent et dans tout l'éclat de sa renommée. Les amateurs s'arrachaient ses nmvres, les femmes se disputaient l'homme. Comme tous les artistes dans une certaine po>i lion, il recevait de temps en temps des lettres de femmes inconnues, qui, désirant faire connaissance avec lui, lui donnaient des rendez-vous a cet effet.
En jour, (ïudin en reçut deux ; toutes deux lui donnaient rendez-vous pour la même heure. Gudin ne pouvait pas se dédoubler. Il lit parla Eugène Sue de son embarras.
Eugène Sue s'offrit pour le remplacer : de l'élève au maître il n'y a qu'un pas.
Puis il y avait une grande ressemblance physiipie entre Gudin et Eugène Sue : ils étaient de même taille, avaient tous les deux la barbe et les cheveux noire; l'un ayant vingt-sept ans, l'autre trente. \& plus mal partagée des deux inconnues n'aurait point à crier au voleur. D'ailleurs, on mit les deux lettres dans un chapeau, et chacun tira la sienne.
A partir de ce moment, et pm r le reste de la journée, il y eut deux Gudin et plus d'Eugène Sue.
Le soir, chacun alla à son rendez-vous, et le lendemain chacun' revenait enchanté. La chose eut pu durer ainsi éternellement : mais la curiosité perdit toujours les femmes, moin Eve. témoin Psyché.
I n dame qui avait obtenu le faux Gudin eu partage avait îles goûts artistiques. Après avoir vu le peintre, elle voulut absolument voir l'atelier.
Elle voulut surtout voir Gudin travaillant, la palette et le | ince ni ri la main.
Au nombre des femmes curieuses, nous avons oublie Semele, qui voulut voir son amant Jupiter dans toute sa splendeur, ri qui fut brùlee vive par les rayons de sa foudre.
Le faux Gudin ne put résister à tant d'instances, il consentit et donna rendez-vous pour le lendemain à la belle
curieuse.
Elle d'-vait venir à deux heures de l'après-midi, moment où le jour est le plus favorable à la peinture.
A deux heures moins un quart, Eugène Sue, vêtu d'une magnifique livrée, attendait dans l'antichambre de Gudin.
\ deux heures moins quelques minutes, la sonnetto s'agita sons la main tremblante de la belle curieuse.
Eugène Sue alla ouvrir.
La dame , jalouse de tout voir, commença par jeter les yeux sur le domestique, qui lui paraissait d'excellente mine et uni s'inclinait respectueusement devant elle.
l'.et examen lut sm\i d'un cri terrible.
— Quelle horreur! un laquais!
Et la daine, se cachant le visage dans son mouchoir, .descendit précipitamment l'escalier.
Au bal manque du l Opéra, Eugène Sue l'encontra la dame et voulut teuoner coimaissance avec elle, mais elle s'obstina cet!- fois à croire qu'il était déguisé et il n'en obtint,
pour toute réponse , que ces mots qu'il avait déjà entendus:
— Quelle horreur! un laquais! ...
Vers ce temps , je fis représenter Nenn lu au Théâtre- Français.
De Leuven et Ferdinand Langlé, prévoyant le sucres que la pièce devait avoir, vinrent me demander l'autorisation d'en faire la parodie. Je la leur accordai, bien entendu.
Cette parodie fut faite pour le Vaudeville. Elle portait le titre de : le Roi Dagobert et sa Cour.
Mais ce litre parut irrévérencieux à l'égard du descendant de Dagobert.
Par descendant de Dagobert, l'honorable compagnie qui porte : de table aux ciseaux d'argent, entendait Sa Majesté Charles X. . ,
Elle confondait descendants avec successeurs, mais bah ! quand on coupe toujours et qu'on n'écrit jamais, il ne faut pas v regarder de si près. .
Le» auteurs changèrent le titre et prirent celui du Bot Pitaud et sa Cour.
Le comité de censure n'y trouva aucun inconvénient.
Comme si personne ne descendait du roi Petaud !
La pièce fut jouée sous ce dernier titre.
Tout le cénacle assistait a la première représentation.
La parodie parodiait la pièce scène par scène.
Or, à la fin du 4' acte, la scène d'adieux de Saint-Megnn et de son domestique était parodiée par une scène entre le héros de la parodie, et son portier.
Dans cette scène, très-tendre, très touchante, très-seutimentale enlin, le héros demandait à son portier une mèche do ses cheveux sur l'air: Dormez doue, mes chères amours. très en vogue à celte époque et tout à fait approprie a la situation.
Troia ou quatre jours après, nous dinàmes chez Vefour, Bugèue Sue. Deforges, Victor Desmares, .le Leuven, Rousseau. Ilomien et moi.
A la tin du dlnc-r, qui avait été fort gai, et on le fameux
refrain :
l'diULl. je «eux 1H lux cheveux'
avait été chante eu clneur, Eugène Sue et Dcsmarcs résolurent de donner une réalité à ce rêve de lïmaginatiou d'Adolphe de Leuven et langlc, et entrant dans la maison n»8«k> la rue de la Chaussec-d'Anlin, dont Eugène Sue connaissait le couciorge .le nom, ils demandèrent au brave homme s'il ne se nommait pas M. Pipelet.
Le concierge répondit affirmativement.
Alors, au nom d'une princesse polonaise qui l avait vu et qui était devenue amoureuse de lui. ils lui demandèrent avec tant d'instance une boucle de ses cheveux, que pour «> débarrasser d eux, le pauvre Pipelet finit par la leur donner, quoiqu'il nuit la tète que médiocrement garnie.
A partir «lu moment où il eut commis celte imprudence, le pauvre Pipelet fut uu homme perdu.
Dès le même soir, trois autres demandes lui furent adressées do la part d'une princesse russe, d une baronne allemande et d'une inatquisc italienne.
Et à chaque fois qu'une semblable demande était adressée au brave homme, un chœur invisible chantai! sous ses fenêtres :
Portier. j<- veut De U-* clwreux 1
Le lendemain, la plaisanterie continua. Cha. un envoya les gens de sa connaissance demander des cheveux à maître Pipclet.qui ne tirait plus le cordon qu'avec angoisse.etqni. mais inutilement, ax-nit enlevé de sa porte l'ecriteau : Parles a» portier !
Le dimanche suivant, Eugène Sue et Victor Desmares voulurent donner au pauvre diable une sérénade en grand, ils entrèrent dans la cour à cheval, chacun une guitare à la main, el se mirent à chanter l'air persécuteur Mais, nous l'avons dit, c'était un dimanche, les maîtres étaient à la campagne , le portier se doutant qu'on chercherait ;i empoisonner son jour dominical, et qu'il n'aurait pas même, ce jour là, le repos que Dieu s'était accordé à lui même, ax'ait prévenu tous les domestiques de la maison. Il se plaça derrière les chanteurs, feima la porte de la rue, Ht un signal convenu d'avance et sur lequel cinq à six domestiques accoururent à son aide, de sorte que les troubadours, forcés de convertir en armes défensives, leurs instruments de musique, ne sortirent de là que le manche de leur guitare à la main.
Des détails de ce combat terrible, personne n'en sut jamais rien, les combattants les ayant gardes pour eux; mais on sut qu'il avait en lieu, et dès lors, le portier du n" 8 de la rue de la Chaussèe-d' Autin fut mis au ban de la littérature.
A partir de ce moment, la vje de ce malheureux devint un enfer anticipé. On ne respecta plus même K- repos de ses nuits ; tout littérateur attarde dut faire le serinent de rentrera son domicile par la rue de la Clianssee-d'Aiitin. ce domicile frit- il à la barrière du Maine.
Cette persécution dura plus de trois mois. Au bout de ce temps, comme un nouveau visage st pr- sentait pour faire la demande accoutumée, la femme Pipelet, toul en pleurs, annonça ipie son mari, succombant à l'obsession, venait d'être conduit à l'hôpital, sous le coup d'une fièvre cérébrale. Le malheureux avait le délire, et dans son délire, ue cessait de répéter avec rage le refrain infernal qui lui coulait la raison el la santé.
Ce Pipelet n'est autre que le Pipelet des Mystères de Puris, et Eugène Sue s'est peint lui-même dans le rapin C.iibrion.
lia campagne d'Alger a -iva, tiudin partit rrnir l'Afrique les deux amis se trouvèrent sépares, Eugène Sue se remit à la littérature.
Atar-Gull. un de ses romans les plus complets, fut commence à cette époque.
Puis vint la révolution de juillet.
Eugène Sue fit alors avec Deforges une comédie intitulée : le Fils de V Homme.
Les souvenirs de jeunesse se reveillaient chez. Eugène Sue, il se rappelait que Joséphine était sa marraine et qu'il portait le prénom du prince Eugène.
La comédie l.iile, elle resta là, la réaction orléaniste avait été plnsvitequc les auteurs
D'ailleurs, Deforges, l'ii» des coupables, était devenu le secrétaire du maréchal Sonlt.
On comprend que le maréchal Soult qui devait toul à Napoléon, aurait en de grandes répugnances à voir jouer une pièce en l'honneur de son ills.
Mais l'amour-propre d'auteur est une passion Iiicn imprudente ; on a vu de pauvres filles trahir leur maternité parleur amour maternel.
I n jour, Deforges avait déjeuné avec Volnys: après ce déjeuner, il lira la pièce incendiaire de sou carton et la lut à Volnys.
Volnys était lils d'un général île l'empire qui n'avait pas été fait maréchal, son cieur se fondit à cette lecture.
— Laissez-moi le manuscrit, dit-il. je veux relire eclj.
Deforges laissa Je manuscrit, — six semaines «'écoulèrent.
Le bruit se répandit sourdement, dans le monde litleraire qu'il se préjtarait un grand événement au vaudeville.
On demandait co que pouvait être cet événement, Bossange était alors directeur du vaudeville, Bossange, le collaborateur de Soulié dans deux ou trois drames, Bossange qui était alors et qui est encore aujourd'hui un des hommes les plus spirituels de Paris.
Déjaxet était un des principaux snjeta do son théâtre.
On les savait capables de tout à eux deux.
Uu soir, Deforges, curieux de savoir quel était cet événement littéraire que couvait lo Vaudeville, était venu dans les coulisses.
Il rencontre Bossange et veut l'interroger à ce sujet.
Mais Bossange était trop affaire.
— Ah ! mon cher, lui dit-il, je ne puisrieu entendre ce soir, imaginez-vous qu'Armand est malade et nous tait mauquer le spectaclo, de sorto que nous sommes obligé de donner au pied-levé une pièce qui était en répétition et qui n'est pas sue. Voyons, M. le régisseur, Déjaxet est-elle prête.
— Oui, M. Bossange.
— Alors, frappez les trois coups, et faites l'annonce quo vous savez.
On frappa les trois coups, on cria place au théâtre, et force fut à Deforges de se ranger comme les autres derrière un châssis.
Le régisseur, en cravate blanche, en habit noir, entra en scène et dit, après les trois saints d'usage :
Messieurs, un de nos artistes se trouvant indispose au moment de lever le rideau, nous sommes forcé de vous donner à la place de la seconde pièce une pièce nouveUe qui ne devait passer que dans trois ou quatre jours.
Nous vous supplions d'accepter rechange.
Le public, auquel on donnait une pièce nouvelle au lieu d'une vieil le, couvrit d'applaudissements le régisseur.
La toile tomba pour se relever presque aussitôt.
En ce moment Dèjazet descendait de sa loge en uniforme de colonel autrichien.
— Ah I mon Dieu ! s'écria Deforges, à qui un éclair traversa le cerveau, que joues- tu donc là?
— Ce que je joue, je joue le Fils de l'homme. Allons, laisse-moi passer, monsieur l'auteur.
Les Bras tombèrent à Deforges. Déjazet passa. La pièce eut un succès énorme.
Après la représentation, Deforges se fit ouvrir la porto do communication du théâtre avec la salle, il voulait porter la nouvelle à Eugène Sue.
Il se heurte dans le corridor avec un monsieur tout effaré.
Ce monsieur, c'était Eugène Sue.
Le hasard avait fait qu'il s'était trouvé dans la salle en même temps que Deforges se trouvait dans les coulisses.
Sur ces entrefaites, le docteur Sue mourut, laissant à peu près vingt-trois ou vingt-quatre mille livres de rentos à Eugène Sue.
11 était temps, les 80,000 fr. du grand-père maternel étaient mangés, ou tout au moins tiraient à leur fin.
Eugène Sue pouvait vivre désormais sans faire de littérature, mais une fois qu'on a revêtu cette tunique do Nessus, tissuc d'espérance et d'orgueil, on ne l'arrache plus facilement de ses épaules.
Notre auteur continua donc sa carrière littéraire par la Salamandre, encore un de ses meilleurs romans, puis parut la Couearatcha, puis la Vigie de Koal- Ven.
Ces trois ou quatre ouvrages placèrent bruyamment Eugène Sue au rang des littérateurs modernes, mais soulevèrent contre lui la grande question d'immoralité, qui l'a si longtemps poursuivie.
Faisons halte un instant et examinons cotto question.
Nous avons dit que de Musset avait une maladie de lame.
Nous pourrions dire d'Eugène Suo qu'il avait une maladie de l'imagination.
Ce qui est beaucoup moins grave, et la preuve c'est qu'avec sa maladie do l'âme, do Musset devint uu méchant
garçon.
Tandis qu'avec sa maladie de l'imagination, Eugène Sue resta toujours un brave et excellent couir.
Seulement Eugène Sue se croyait dépravé.
Eugène Sue croyait avoir besoin de certaines excitations pour éprouver certains désirs.
Il n'avait pas cherché cette açc<isation d'immoralité, il avait écrit avec son imagination malade, avec cette imagination malade il avait créé les rôles de Brulard, de PaziUo, de Zafflc, il eût voulu être ces hommes là, et par malheur ou par bonheur n'avait, point la moiu'lre ressemblance avec eux, — il s'était fait faire pour ainsi dire un miroir diabolique, dana lequel il se regardait, abandonné au désordre de son imagination, il rêvait les fantaisies horrible* du marquis de Sade. — Mats en face de la réalité, il pleurait comme un enfant et faisait l'aumône comme un saint.
Nous donnerons deux ou trois exemples de celte adorable bonté; pour être un peu excentriques, ils n'en sont pas moins vrais.
Eh bien lorsque se dressa contre Eugène Sue cette accusation d'immoralité, il fut au septième ciel.
— Maintenant, me disait-il à cette époque, jo suis lance, toutes les femmes vont vouloir de moi.
Alors, pour entretenir l'accusation, il y répondit et érigea en système ce qui n'était chez lui qu'un accident du hasard, une défaillance de son imagination.
Il déclara que c'était de son libre arbitre et à tète reposée que, comme dans ce hideux roman de Justine, il faisait triompher le crime et succomber la vertu. Qu'il
était solon les luis de la religion qui met au ciel la récompense des souffrances de ce monde ; et il soutint que si la vertu était récompensée ici-bas, elle n'aurait point besoin de récompense au ciel.
Une fois entré dans ce sytème, tout ce qui pouvait concourir à fausser l'idée du public sur lui était religieusement cultivé par lui.
Je le rencontrai nn jour, joyeux, content, enchanté de lui. Il appelait une voiture pour aller plus vite.
— Ofi courez-vous comme cela » lui demandai-je.
— Ah ! mon cher, ne m'arrêtez pas, je cours chez mol commencer une nouvelle dont je viens de trouver...
— Le dénouement t interrompis-jc.
— Non, la première phrase.
Jo me mis à rire.
Et cotte phrase est?.. . lui demandai-je.
Depuis six mois j'étais Pâmant de la femme de mon meilleur ami.
Et en effet.cetto phrase commence.je crois, une de» nouvelles de la Couearatcha.
Souvent quand nous causions avec de Lcuvcn et Ferdinand Langlé do cette manie d'Eugène Sue de se méphhvtoliser, nous riions à cœur joie Rien n'était moins diabolique que ce gai et charmant garçon.
Mais les deux brises littéraires qui soufflaient alors sur la Franco venaient l ime d'Allemagne et l'autre d'Angleterre.
La première disait Faust et Werther.
La second» don Juan et Manfred.
Bien ne fâchait plus Eugène Sue que do lui nier ou face cette prétendue corruption.
Souvent, à l'appui de cette corruption qu'il ambitionnait, il racontait des anecdotes qui indiquaient, disons plus, qui dénonçaient le meilleur cœur do la terre.
Un jonr que je le poussais à bout :
— Tenez, roo dit-il, je vais vous donner une idée du degré auquel je suis use et mauvais.
Voici ce qui m'est arrivé il y a quelques jours : Depuis un mois, j'aimais et désirais une femme du monde, une honnête créature que j'avais l'idée de mettre à mal ; mais, sévèrement gardée par son mari, nous n'avions jamais pu nous trouver seuls ensemble, quoiqu'elle le désirât an tant quo moi.
Enfin, lundi dernier, je reçois une lettre d'elle; elle était libre pour un jour ou doux, et m'attendait à sa campagne.
Vous comprend que je pars ; on m'attendait pour dîner; j'arrive à l'heure dite, à six heures.
C'était par une adorable soirée d'automne, une de ces soirées d'automne qui rappellent le printemps.
Elle m'attendait sur le perron, vêtue do blanc, comme une vestale antique.
Bile me conduisit à une terrasse enveloppée de fleurs, la table était servie pour nous deux.
le n'ai jamais vu fête pareille, mon ami ; toute la nature était en joie, le soleil était tiède, la brise caressante, l'atmosphère parfumée.
Eh bien ! savez-vous ce quo je suis devenu au milieu do ces honnêtes excitations ?
Une véritable borne-fontaine.
J'ai pleuré et tout t est borné là.
Si, au lieu de me donner rendez-vous sur une terrasse couverte de fleurs, en plein air, au soleil couchant, elle m'eût donné rendez-vous dans quelque mauvais lieu, j'eusse été un Hercule, au lieu d'être un Abcilard.
Et voilà ce que le pauvre Eugène appelait de la corruption
Comment arriver à raconter le pendant cette anecdote? je n'en sais rien, mais je vais essayer..
Fermez-vous, oreilles chastes , voilez- vous, iegards pudibonds.
Un soir, il est arrêté par une lille, et monte chez elle. Dans un coin de la chambre, il voit une espèce d'assemblage de châles, de robes et de chiffons, duquel sortait do temps eu temps un soupir.
— Qu'est-ce que cela? demande Eugène Sue.
— Ne fais pas attention, dit la fille, c'est une de mes amies.
— C'est une femme, cela '(
— Sans doute.
— Mais où est sa téie?
— Tu ne peux pas la voir, elle la cache entre ses mains.
— Pourquoi la cache-t-elle?
La fille se penche à son oreille :
— Son amant lui a jeté du vitriol au visage, de sorte qu'elle est dévisagée.
La fille, accroupie, qui se doute que l'on raconte son aventure, se mot à pleurer :
Eugène va a elle.
— Ah çà ! lui dit-il, pauvre fille, tu regrettes donc de ne plus pouvoir faire le métier ?
— Quelquefois, dit la fille en regardant entre ses doigts. Quand je vois un beau garçon comme toi.
Eugène Suc va aux bougies el les souffle.
Puis en s'en allant il laisse doux louis sur la cheminée.
Il avait fait double aumône et il donnait cotte anecdote comme une preuve de sa corruption.
Nous aurons plus d'une fois occasion de revenir sur cette corruption d'Eugène Sue.
En 1834, Eugène Sue fit paraître les premières livraison de son Histoire de la Marine française, un de ses plus mauvais ouvrages.
Le libraire ne put pas l'achever.
Eugène Sue, par la nature de son talent, ne pouvait réussir ni dans l'histoire ni dans le roman historique.
Jean Cavalier est un livre médiocre, et c'est cependant le plus important de ses ouvrages historiques.
Le Morne au Diable, moins long, est infiniment meilleur, quoique la fable du duc de Hontmnuth, si bossu que le bourreau s'y reprit à trois ou quatre fois pour lui couper la téte, soit inadmissible.
Il publia saus succès réel sept ou huit romans successifs : Deleylar, le marquis de Lelorière, Hercule Hardy, le colonel Surville, le Commandeur de Malle, Panla-Monti.
Sept ou huit ans s'écoulèrent pendant le cours de ces publications.
Pendant ce temps, Sue avait mené la vie de grand seigneur, il avait une charmante maison rue de la Pépinière, encombrée de merveilles et qui n'avait qu'un défaut, c'était do ressembler à un cabinet de curiosités; il avait trois domestiques, trois chevaux, trois voilures, tout cela tenu à l'anglaise ; il avait les plus ruineuses de toutes les maîtresses, des femmes du monde ; il avait une argenterie que l'on estimait cent mille francs, Il donnait d'excellents dîners, et se passait enfin tous ses caprices ; ce qui était d'autant plus facile que lorsqu'ilmanquait d'argent, il écrivait à son notaire, envoyez-moi trois mille, cinq raille, dix mille francs, et que son notaire les lui envoyait.
Mais un jour qu'il avait demandé cinq mille francs à son notaire, son notaire lui répondit :
• Mon cher client,
Je vous envoie les cinq mille francs que vous me demandez, mais je vous préviens qu'encore deux demandes pareilles et tout sera fini.
Vous avez mange toute votre fortune, moins qninze mille francs. • -
Le hasard me conduisit chez lui ce jour-là, nous devions faire une pièce ensemble, il m'avait écrit plusieurs fois de venir le voir, et j'étais venu.
Il était atterré.
Il me raconta très simplement ce qui lui arrivait, en me disant :
— Je ne toucherai point à ces quinze mille francs-là, j'emprunterai, je travaillerai et je rendrai.
— Oh ( lui dis-je, à quoi pensez-vous, cher ami, si vous empruntez, les intérêts vous mangeront bien au-delà de vos quinze mille francs.
— Non, me dit-il, j'ai quelqu'un, une excellente amie à moi.
— Une femme ?
— Plus qu'une femme, une parente, une parente très-riche, elle me prêtera ce dont j'aurai besoin, fut-ce cinquante mille francs, venez demain, j'aurai la tête à moi, je lui ai écrit, demain j'aurai sa réponse.
Je revins le lendemain.
Il était anéanti.
La personne avait répondu par un refus motivé sur la sagesse personnelle, sur la position dépendante, sur toutes ces banalités que l'on invente quand on ne veut pas rendre un service.
Mais ce qui était le plus curieux, c'était le P. S. qui terminait la lettre.
■ Vous parlez d'aller à la campagne, surtout n'y allez pas avant de m 'avoir présentée à l'ambassadeur d'Angleterre.»
C'était surtout ce Post Stripltm qui exaspérait le pauvre Eugène.
LE MONTE CHJSTO.
— Et quo l'on dise encore, s'écriait-il. que je peins la . société en laiil.
Le lendemain jo retournai le voir, non point pour travailler, mais pour voir dans quel état il était.
Il était au lit avec une fièvre horrible. Il avait éteàChalenay, petite maison de campagne qu'il avait, pour reposer un instant sa pauvre tête brisée sur le cceur d'une femme qu'il aimait.
Mais elle savait ba ruine et s'était excusée de ne pouvoir venir au rendez-vous.
Il n'y avait cependant pas loin de Verrières à Chatenay.
Passons du jeune homme à l'homme. La douleur mûrit vile.
D'ailleurs Eugène Sue avait trente-six a trente-huit ans a peu près, lors de cette catastrophe.