‹ Le moqueur!Chapitre 21 sur 43 · La Sagesse et la Destinée · texte numérisé non relu

La Sagesse et la Destinée

limonade, quand d'une automobile arrivée sans bruit, le couple surgit clans la porte •du restaurant.

L'apparition était éblouissante. La plupart des dîneurs se retournèrent. Un silence se fit, et les femmes trouvèrent instantanément aux entremets un goût saumàtre.

D'un fouillis indescriptible de blancheurs, d'une crème fouettée de dentelles, de tulles et de gazes, émergeait une créature splendide, brune et fatale, magnifiquement fardée de couleurs éclatantes. Autour de son cou, des chapelets et des rosaires de perles roulaient, dévalaient et cascadaient en rangs compacts. Sur son corsage, trois pavés d'émeraude, pareil- à des pierres tumulaires, faisaient du milieu de sa poitrine une opulente vallée de Josaphat ; deux perles énormes étaient vissées à ses oreilles et de sa chevelure d'encre s'échappa il vers L'arriéré une sorte d'oiseau omnicolore.

Mais déjà un pilote attaché à lélablisse-

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ment la faisait évoluer dans la salle et la menait jusqu'à sa table au milieu de la mer houleuse des clients. Périclès, petit et derrière, semblait le youyou amarré à la somptueuse chaloupe.

Adalbert et Jacquemont, invités par l'heureux amant et qui se morfondaient depuis une heure, se levèrent avec empressement.

Périclès ne s'embarrassait qu'accidentellement d'une femme, mais, quand il venait à Paris, il louait souvent à la semaine, au hasard de l'offre, une maîtresse richement meublée, cela non par ostentation, sentiment dont le modeste garçon était bien éloigné, mais par amour du confortable. « Vous ne couchez pas seulement avec une femme, disait-il, mais aussi avec les draps fins du lit, l'argenterie, les fauteuils délectables, la bonne cuisinière et l'automobile. » Les femmes l'aimaient pour un motif avouable, sa générosité. De par son origine orientale, il avait pour elles le mépris le plus poli et ne les détestait pas voyantes.

Sa nouvelle acquisition n'était pas une inconnue pour Adalbert. Il l'avait rencontrée jadis, alors que petite figurante à l'Olympia, elle représentait, avec d'aimables jambes en manches de veste, le deuxième oignon, la troisième salade ou d'autres légumes décolletés, dans plusieurs revues (toutes spirituelles, sans conteste, puisque la critique n'existe pas pour les music-halls).

Concepcion, ainsi que son nom l'indique, avait le type espagnol et était de Paris. Elle ne parlait que peu le français et pas d'autres langues ; elle était intéressée, bête comme une oie et d'une immodestie canine. Toutes les bonnes fées semblaient donc s'être penchées sur son berceau pour lui prédire une brillante destinée. Et sa carrière fut en effet un perpétuel triomphe. Tout ce que Paris compte de riches défila dans son lit pour des prix variés, souvent surfaits ; tout ce qu'il existe de nobles ou de simili y passa également à titre gracieux, car elle avait le sentiment des usages. Avec cela, sans rigueurs pour les gens de lettres par snobisme, accueillante par goûl aux

cabots, voire aux athlètes, accessible enfin à ses moments perdus à quelque déclaration féminine, elle était somme toute assez sympathique. Chez une belle femme d'ailleurs, la stupidité nous apaise : c'est un peu notre revanche. Ainsi, sous la double égide de son vocable immaculé et de son front serein, Conception cueillait toutes les joies de la vie : elle ajoutait Périclès à son bouquet.

— Tiens, Dada! s'écria-t-elle en apercevant Scoury ; on ne vous voit plus jamais. Que devenez-vous ? Avez-vous acheté une conduite ? Cela ne vous réussit pas, vous êtes ravagé et vous avez l'air gaga.

On lui présenta Jacquemont. Jacquemont qui, lorsqu'on le présentait à une femme, avait une certaine façon de coucher les oreillles et d'avancer la mâchoire avec un air avantageux et bestial, parut faire sur elle le meilleur effet.

Conception mangea quelques hors-d'œuvre

impressionnistes avec la physionomie dégoûtée que seuls savent prendre ceux qui ont jeûné toute leur enfance, puis on attaqua lâchement un potage qui se défendait mal d'être tiède et, à partir du poisson, le dialogue se divisa. Tandis que Périclès et Scoury reprenaient leurs discussions coutumières, Jacquemont, assis en face de Concepcidn, s'ingéniait à la tâche ardue de descendre au niveau de la belle créature et semblait y parvenir sans effort apparent.

Il n'est telle séduction pour ces sortes de femmes qu'une cordiale confraternité dans l'ineptie. Paulus savait à merveille manier cette arme redoutable : Goncepcion se croyait en pays de connaissance, elle se livrait, elle racontait son histoire, sa mère abandonnée par un grand d'Espagne qui lui avait promis le mariage. « Un laissé -pour -compte des grands d'ailleurs, » interrompit Jacquemont. Mais Goncepcion ne cherchait pas à comprendre, comme chaque fois du reste que les choses lui semblaient compliquées; elle poursuivait, abordait magistralement la politique

LE DÎNER l.ji

étrangère sur laquelle elle assurait avoir de secrets renseignements, mais sans s'y attarder, et enfin ils s'arrêtèrent au thème inépuisable, les qualités de leurs amis communs. Ah ! alors ce fut une battue royale, un véritable massacre. Les hommes eurent leur paquet : on les accusa d'avoir de mauvaises mœurs, de monter à cheval avec des étriersde trois points trop courts et autres choses effroyables. Mais les femmes ! Que de flèches perfides les percèrent, que de pesants coups d'assommoir leur tombèrent sur le crâne L Dans cette corrida où Goncepcion figurait le taureau, Paulus continuait de poser d'adroites banderilles, et frémissante, excitée, la superbe brune, sans le savoir, saluait déjà en lui son vainqueur.

Dans la salle, une intense veulerie montait avec les spirales nuageuses des fumeurs. Les petits vases, sur les tables, laissaient pendre lamentablement leurs trois roses nostalgiques entre les lampes, les tasses à café et les boîtes de cigares. Les Tziganes, hongrois quant à

la moustache et l'aspect verdâtre, renforçaient de phrases molletonnées le tissu pauvre des conversations. Déjà des couples s'en allaient et, le long des vitres de l'aquarium, des lanternes d'auto glissaient dans la nuit bleue.

— Que dites-vous de ma maîtresse? dit à mi-voix Périclès à Adalbert.

— Je la trouve fort belle, mais je ne suppose point que vous en tiriez vanité, car est-il un homme tant soit peu désireux de briguer le titre de sage, et vous êtes du nombre, qui ait la prétention de choisir ses maîtresses et ne laisse pas au hasard le soin jaloux de le jeter dans les bras d'une appétissante créature ou souvent, hélas! d'un chameau? L'amateur éclairé gravit l'escalier de l'Hôtel des Ventes, d'un pas fébrile, il est vrai, mais ne se targue pas de rapporter chaque jour une merveille, et quand un commissaire-priseur enjoué et un engageant expert lui ont insinué une fois de plus un immonde bibelot, il l'accepteavec résignation : « C'était écrit », dit-il; et il le range

méthodiquement dans sa vitrine, en bonne place auprès des horreurs précédentes. De même vous et moi, Périclès; nous ne visons rien, ne sommes sûrs de rien, mais vivons tranquilles dans l'incertitude acceptée. Le dieu Hasard a no.tre pratique. J'ai une gravure de Cochin le fils qui représente ce dieu : c'est un jeune homme qui, les yeux bandés, prend des billets dans une urne. De la draperie tombent ensemble des joyaux, des couronnes, des chaînes, des fleurs, des épines, emblèmes des biens et des maux. Aujourd'hui Concepcion a gagné les joyaux, vous les fleurs et les couronnes ; vous aviez de bons billets. Mais tirerez-vous jamais le lot des chaînes ?

— J'en doute, répondit Périclès, car pour des raisons que je vous ai maintes fois énoncées, je suis sans prétention à l'égard des femmes, et, leur donnant peu de mon temps et encore moins de moi-même, je ne leur demande en retour que quelques complaisances, de bon ton, bien entendu. Peu m'importe qu'en ce moment la belle Concepcion se laisse

faire la cour par votre ami Paulus et que les propos stupides s'échappent de ses lèvres peintes aussi naturellement que le parfum du calice des roses. Je n'ai nul souci de sa pensée absente et m'attache seulement à sa forme matérielle qui, pour l'instant, est assez présentable.

— Périclès, avez-vous jamais été amoureux ?

— Je me suis ligure une fois ressentir ce sentiment violent, à dix-sept ans; j'étais très épris d'une institutrice de ma sœur qui se refusait et avait en cela de la vertu, car elle couchait déjà avec un de mes oncles, et il n'y a que le premier pas qui coûte. Mais ce n'était là de ma part qu'un enfantillage.

— Après tout, vous n'êtes qu'un sale Turc, reprit M. de Scoury. Il y a autre chose en amour que de gorger île Champagne de vagues Concepcions et d'aller, pacha mesquin, jeter le mouchoir de cinq à sept, à des plats du jour adipeux. La belle satisfaction, <[ue de pouvoir réaliser instantanément des désirs aussi vulgaires !

» Rien de ce qui est facile n'est agréable et l'existence de nos jours est trop transparente, inodore, incolore, insipide, comme nous disions au collège, si nous ne prenons pas le soin de la troubler de complications pimentées.

» Je ne vous citerai que pour mémoire et sans expérience personnelle, la stoïque jouissance de résister aune tentation, mais je sais bien que vouloir céder avec le plus mol abandon et voir tout à coup la tentation qui se refuse, est également d'un raffinement exquis.

» En dehors de ce que les femmes nous donnent, nous pouvons espérer ce qu'elles ne nous donneront jamais, et à dater de cet espoir seulement commence le véritable plaisir, car il nous fait les esclaves, non pas d'elles, mais de nos propres chimères. Or, il n'y a qu'un plaisir, c'est ce qui fait mal l, a dit madame de Noailles.

» Ecoutez ceci :

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