‹ Le moqueur!Chapitre 22 sur 43 · La Nouvelle Espérance · texte numérisé non relu

La Nouvelle Espérance

lo6 LE MOQUEUR ?

)) Il y a trois jours, j'ai rencontré au Jardin de Paris une femme qui me veut en ce moment quelque sbien. Elle était venue avec son amant que je ne connais pas. Gomme je m'étais approché d'elle à la faveur de la séance cinématographique qui clôture le programme, elle me dit à voix basse tout en regardant le spectacle de l'air le plus innocent du monde : « Je veux vous voir. Je me sauverai cette nuit et j'irai chez vous; j'entrerai par la fenêtre. Ne m'attendez pas avant une heure. »

» Je vous laisse à penser l'allégresse où me mit l'annonce de cette escapade. Aussi, quittant sans retard la vile multitude, je rentrai directement chez moi me recueillir et préparer la réception. Vous connaissez mon domicile : j'entrouvris légèrement les volets d'une fenêtre dans le salon, sans rien allumer pour ne pas attirer de curiosité indiscrète, puis je me retirai dans ma chambre et, au fond d'un bon fauteuil, un livre à la main, j'attendis.

» La veillée d'armes commença.

» Tel, le futur chevalier devait attendre dans la chapelle féodale l'aube de l'insigne journée,

ou le néophyte des catacombes passer en prières éperdues la nuit qui précédait son baptême. Ah ! l'attente d'une femme, Périclès, minutes adorablement lentes qui tombent une à une sous l'approche du bonheur comme des guerrières vaincues, minutes gonflées d'espoir ou enserrées de doute, pourquoi en ignorez-vous le mystérieux malaise?

» Et pourtant elle était déjà venue, cette femme, je la connaissais, mais cette fois la circonstance renforçait son prestige. Ses paroles furtives m'étreignaient et me brûlaient encore : tout à l'heure elle allait fuir vers moi, elle allait naître toute blanche de la nuit et entrer comme une radieuse passagère ; elle réveillerait des éclats de sa voix mes meubles familiers, et de sa robe odorante que je dégraferais en hâte, comme de la ceinture d'Aphrodite, s'échapperaient les attraits, le sourire engageant, le doux parler, le soupir persuasif et l'éloquence des yeux.

» Il était près de deux heures ; je ne lisais guère mon livre. Je n'avais cependant pas choisi un roman, sachant qu'il me serait

impossible d'y prendre goût, mais un volume de poésie qui, en l'occurrence, se trouvait être celui de Baudelaire. Aux moments d'agitation, je trouve qu'on ne peut lire que des vers : ils épousent les vagues désordonnées de notre pensée, ils s'adaptent, se lient à nous ; ils sont une musique tout bas qui fait vibrer à chaque instant notre âme sonore. Pour les heures tout à fait désolées, je préfère un ouvrage sur les marques de porcelaines, en ce qu'il fait violence à notre attention et nous dirige sournoisement vers l'oublieux sommeil.

...Et, comme un long linceul traînant à l'Orient, Entends, ma chère, entends la douceNuit qui marche ' .

» Allait-elle venir? L'heure s'avançaitoppressante, hostile, énigmatique. Mon esprit aux aguets disséquait littéralement la nuit ; je faisais le départ des moindres bruits dans l'éloignement et si une voiture semblait s'approcher, mon cœur angoissé battait désespérément la chamade, mais elle passait, et puis longtemps après, une autre, et puis une autre encore.

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