‹ Le moqueur!Chapitre 40 sur 43 · Monsieur Bergère t à Paris · texte numérisé non relu

Monsieur Bergère t à Paris

à s'éprendre éperdument de la jeune femme au moment même où il la dégoûtait de façon irrévocable.

Dans le courant de novembre, elle le remercia définitivement. D'autre part, les médecins venaient d'envoyer pour tout l'hiver madame Fontauger parachever sa convalescence dans le midi. Périclès était à Londres et Jacquemont, suprême ressource, chassait à courre en Poitou et ne donnait plus signe de vie.

Abandonné de tous, M. de Scoury restait seul à la campagne avec son chien.

Il faisait glacial. Entre deux averses, des trombes de vent tordaient en sifflant les houppes dégarnies des arbres. Le ciel bas traînait jusqu'à terre sa brume grise.

Adalbert marchait à pas rapides dans Les allées trempées, un vieux petit paletot démodé boutonné sur son àme frileuse. Hvlac-

tor décrivait au galop de grands ronds pour se réchauffer.

Tous les chemins étaient jonchés de brindilles mortes abattues par le vent et qui s'écrasaient sous les pieds. L'eau suintait le long des branches, perlait au bout des herbes du gazon. Sur les rosiers encore feuillus, des fleurs en boutons restaient gelées dans leur ascension vers la vie et pourrissaient sans éclore. Dans le potager, autour des carrés de terre nue, les groseilliers et les poiriers en quenouilles n'étaient plus que des alignements de grêles buissons noirs. Au-dessus d'eux, les grands arbres à fruits li\ raient leurs troncs aux moisissures et aux mousses livides de l'hiver.

Plus loin, au milieu des tilleuls, des marronniers, des acacias dépouillés, les sapins sombres longtemps éclipsés par les fêtes de la verdure, continuaient seuls leur vie sans éclat et dressaient vers les nues de funèbres arbres de Noël.

Dans son parc en deuil, sous son toit d'ar-

doises mouillé, la maison blanche là-bas était posée tristement. La vigne vierge dénudée enlaçait les murs d'arabesques délicates ; par places, de larges feuilles restaient pendues, routes comme des gouttes de sang.

M. de Scoury appela :

— Ilylactor, viens ici. Asbolus , chien ci». .leur de suie, ù mon dernier ami!

llylaclor saisit entre ses dents une petite branche et vint l'apporter à son bon maître.

— Heureux Ilylactor, dit Adalbert, qui ignores tout des jeux cruels de l'amour. Jusque dans ta verle vieillesse, tu n'auras eu d'autre cure que de jouer à la bille et ta vie a dû couler douce ainsi qu'un ruisseau frais à l'ombre des peupliers.

» Elle ne viendra plus, dis, Hylactor, la dame qui t'amenait en visite sa petite chienne griffon à poils soyeux, ridicule et parfumée.

» Nous l'aimions bien pourtant. ; nous aimions ses robes d'été toutes légères et blanches dans la prairie sous les pruniers, ses mains qui cueillaient précieusement nos fleurs et ses dents qui mangeaient nos cerises; nous aimions sa voix claire qui nous appelait et sonnait gaiement dans l'air bleu du jardin.

» Les souvenirs d'elle flottent sous toutes les branches. Voici le banc où elle s'est assise et le rosier qui a fait saigner son doigt. Il me semble encore voir dans le sable des allées la morsure de ses petits talons et cependant elle ne sera plus là, ni tout à l'heure, ni demain, ni jamais. Elle est tout doucement partie de notre vie, elle nous a mis de coté comme les robes de la saison finie qu'elle a données à sa femme de chambre, et tout ce que nous aurions dû dire pour la retenir, il aurait fallu le dire plus tôt. Aujourd'hui il est trop tard. Trop tard, mot des voyageurs qui ont laissé le train partir sans eux, mot éternel qui nous ferme tous les guichets du bonheur.

» Maintenant il s'agit d'oublier. Tâche malaisée, Hylactor, besogne ardue.

» Dans la merveilleuse contrée des Enfers, mon chien, coulait autrefois le lleuve de l'Oubli." Quelle admirable chose! Arriver sur les genoux, chargé de toutes ses peines, baisser ses lèvres jusqu'à l'eau magique et se redresser soudain avec une âme et une mémoire neuves, et prêt à souffrir encore. Comme on devait sentir avec frénésie eette eau glacée descendre en soi et, si l'on en retrouvait l'analyse, quelle faillite de l'Evian!

» A défaut de cette cure prodigieuse, je sais ce que tu vas me conseiller, les distractions et la patience. Remèdes sans force, hélas ! ou trop lents.

» Oui, vouloir se distraire, fuir la solitude, voir des gens qui égaient, s'étourdir, s'agiter. causer et tourner comme un pauvre moulin désespéré. Et puis à un moment donné, quand vous êtes en bonne voie, que vous ne pensez plus à rien, tout à coup, brusquement, vous chancelez et vous portez les mains à votre cœur, blessé d'étrange façon. C'est un

bout de ligure entrevu, un tournant de rue où vous êtes passé jadis, un mot dans la conversation qui vous fut familier, c'est un des mille traits dont votre souvenir cruel vous guette et vous cheminez dans un hérissement d'épées.

» Combien de rechutes n'y a-t-il pas au cours de cette maladie-là avant la guérison et quelle paresse me prend quand je pense qu'il va falloir me traîner jusqu'aux jours incolores de l'oubli!

» Encore une chose au bas de laquelle il faut écrire le mot « Fin », encore une chose qui meurt.

» Pourquoi passer son temps à tout quitter et pourquoi l'existence n'est-elle qu'une suite d'adieux? Fuites insouciantes d'abord, départs fougueux de l'enfance vers la vie, départs de plus en plus tristes à mesure que la route s'avance.

» Nous avions accueilli dans notre cœur et dans notre conliance une visiteuse qui s'habituait à nous comme nous nous faisions à

elle. Nous lui avions montré les parures intimes de notre âme, tout ce que nous avions de grâces secrètes, nous ne la considérions plus comme une princesse en voyage, mais nous lui avions donné droit de cité, nous lui avions ouvert nos musées, nos bibliothèques et nos églises et lui murmurions comme à une amie mille paroles de confidence, nous croyions qu'elle nous habiterait toujours et voici déjà qu'elle repart.

»Oh! alors, comment séparer d'elle le pays qu'elle déserte et tous ces aspects dont chacun est un souvenir, un regret et comme un muet reproche ?

» Elle et moi ! Ces deux mots contenaient l'univers. Nous avions semé notre joie en gestes prodigues, nous l'avions jetée à tous les vents, sur la terre d'ici, dans les branches des arbres, l'eau des rivières et dans l'air fluide. El toutes ces choses en étaient devenues nôtres. Gomme nous disions « notre chambre », et « notre lit », nous disions: « notre rivière », quand du haut du pont, nous la regardions se presser entre les arches,

et quand nous marchions les soirs d'été dans le jardin plein de sommeil, nous levions les yeux et nous disions : « nos étoiles » .

» A les voir à travers du bonheur, les objets et les gens nous étaient devenus chers et notre tendresse s'était étendue sur la contrée comme une douce conquête ; nous accueillions la sympathie dans les yeux des passants et le soleil du matin par la fenêtre ouverte était le premier tributaire de notre royaume.

» Et tout cela pour, maintenant, renoncer à cette perpétuelle victoire, au sourire asservi des êtres et des choses, abdiquer la pourpre, fuir comme un monarque honteux vers des terres hasardeuses et dire en pleurant à Grenade bien-aimée, l'adieu de son souverain déchu.

» Ce qui était et faisait mon plaisir ne sera jamais plus, ô mon chien. Avec le bel été, ma belle joie est morte et l'on peut clore la grille de leur double tombeau.

— Jusqu'au jour, mon bon maître, dirent les

yeux d'Hylactor, jusqu'au jour où une autre voyageuse viendra fendre de sa proue fleurie vos eaux cédantes et dociles, et alors, âme enthousiaste et pavoisée, vous sonnerez derechef à toute volée les cloches de vos cathédrales, vous tirerez les canons de vos forts et vous acclamerez encore de toute votre confiance oublieuse l'inconnue nouvelle et son visage de lumière.

Mais Adalbert ne voulait pas croire Hylactor faisant figure de prophète. Il se cabrait à la pensée d'aimer quelqu'un qui ne serait pas Anémone et ce fut les larmes au bord des yeux qu'il répondit à son chien :

— La méchante femme ! J'ai son idée plantée comme un couteau entre mes deux épaules. Combien j'ai de peine, mon pauvre Hylactor!

Dans le jardin mouillé, la conversation dolente du maître et du chien se poursuivait emmitouflée de brume. La nuit sournoise s'insinuait au travers du brouillard et

M. de Scoury promenait et berçait contre son cœur son ennui comme un enfant plaintif qui exaspère et que, malgré tout, l'on aime.

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