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La Domination

» Alors, tu vas te terrer à la campagne, élever des poulets, porter des souliers à clous, faire ta partie au cercle Saint-Hubert de l'endroit, t'éclairer au pétrole, prendre un gros ventre et sentir le chien mouillé. Et c'est pour ces délices-là que tu me lâches, toi aussi !

C'était dans l'appartement de Paris. Adalbert se promenait de long en large en foudroyant Jacquemont de ses sarcasmes.

L'inculpé adossé à la cheminée se rôtissait les mollets au feu sans répondre.

— Es-tu amoureux, au moins?

Paulus pensa que l'idée de Paulus amoureux paraîtrait prodigieusement ridicule à Adalbert. Aussi répondit-il :

— Pas du tout.

Mais il ajouta astucieusement :

— Ma liancée est charmante, très intelligente.

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Puis il se lança sans originalité dans tous les lieux communs de circonstance qui vantent les avantages moraux et matériels du foyer, discours prosaïques usités par les garçons qui se marient, à destination de leurs camarades encore célibataires.

Mais cette parénèse excitait peu Adalbert. A la tête spéciale de Jacquemont, il l'avait démasqué, il le sentait très épris et se disait :

« Comment? lui aussi il y vient, le calme, sage et positif Paulus ? Il plaisantait assez les autres cependant, il se disait armé contre les émotions, il se croyait bien fort et voici que sa cuirasse de neige a fondu aux premiers rayons. Il a maintenant son doux secret qui le rend radieux et timide et, comme un collégien, il promène tout le jour son cœur émerveillé dans la virginale avenue des fiançailles. »

Paulus parti, Scoury se mit à la fenêtre. Il vit son ami s'en aller à grands pas, mince,

jeune de silhouette et sauter lestement en voiture.

— Adieu, Paulus, dit mélancoliquement à mi-voix Àdalbert. Il a beau dire qu'il viendra souvent à Paris, d'autres affections maintenant l'attirent. Encore une amitié qui me quitte! Adieu, mon plus vieux camarade...

» Peut-être, à tout prendre, a-t-il raison d'essayer de fixer son bonheur alors qu'il en est temps encore et suivant l'usage. Ne pas être une exception. Faire comme tout le monde.

L'aspect de ce mariage provincial lui revint avec moins d'acrimonie et comme une suite de gravures un peu vieillottes qui se seraient appelées : « La paix des champs » , « Les veillées au château » , « La fête des grands-parents », « Le départ pour lu chasse. »

11 vit les belles moissons aux flancs des coteaux^ les sous-bois pleins d'humide douceur, la jeune femme tendant au baiser son

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front blanc, les petits enfants possibles qui grimpent après les jambes...

Et de tout cela, il eut peut-être un regret.

La brève journée de décembre mourait dans le ciel gris.

— Après tout, peu m'importe, conclut Adalbert, ces joies-là ne sont pas faites pour moi.

Il ferma les rideaux et alluma l'électricité.

Pour se distraire, il avait versé sur son bureau un tiroir plein de lettres. La solitude, le recueillement, la fin d'année convenaient h une telle exhumation.

Et je revis, parmi les objets imprégnés De ton parfum intime et cher, l'ancienne année, Celle qui flotte encor dans ta robe fanée *....

Parmi les lettres, il dégagea d'abord une 1 . Albert Samain, Chariot d'Or.

enveloppe qui portait la suscription : 29 mai, et qui ne contenait qu'une rose.

« J'aime, se disait M. de Scoury, le geste gracieux de certaines femmes qui, en mémoire d'une heure gaie ou tendre, ont ainsi coutume de vous laisser, soit un gant, soit un éventail avec un griffonnage au crayon, un mouchoir ou une fleur.

Ces riens que l'on conserve d'abord avec piété, puis que l'on égare quelquefois et que l'on retrouve plus tard avec une surprise attendrie, sont dans la longue muraille du passé comme autant de clous d'or qui maintiennent fixée la somptueuse et lourde draperie des souvenirs.

Voici une rose, pareille à une petite momie d'Antinoë, grêle et desséchée avec seulement un reste de grâce cassante et encore un peu de carmin sur sa peau jaunie. Grâce à mes soins pieux, elle a dans sa forme périssable dépassé de loin les limites de sa saison, mais, comme la petite momie dont les lèvres

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silencieuses sont scellées pour toujours sur un secret millénaire, elle a perdu son parfum qui est la parole des roses, et elles n'ont plus toutes deux d'attrait que par le passé qu'elles furent.

Ma rose avait sa douce vie dans un jardin odorant où je pénétrai pour la première fois en ce soir-là de mai, presqu'à la nuit. C'était le parc d'une gentille maison de campagne que toute la forêt séparait de la ville et j'y venais amené par vous, Anémone.

Quand nous arrivâmes, bien après l'heure que nous avions fixée, en retard de ce perpétuel et flâneur retard de tous les amoureux, le soir était presque tombé et je ne distinguai d'abord que le profil sombre de la maison dressé dans le ciel pâle et des masses de verdure confuses. Après une journée trop chaude, la fraîcheur humide delà vallée se répandait dans le jardin endormi et le crépuscule tendait entre les arbres de molles écharpes de brume violette. C'était l'heure frissonnante où les nuances meurent aux visages des fleurs

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pour céder la place aux parfums et, de tous ces calices détendus dans le baiser de la nuit, il montait une haleine unique, puissante et embaumée.

Alors, dans un massif proche, vous prîtes pour moi cette rose au hasard parmi cent autres roses pareilles et la serrant contre votre bouche avec autant de force que si vous aviez voulu en aspirer le parfum et lui donner toute votre àme en échange : « La première rose de mon jardin », dites-vous.

Votre voix et votre pensée m'envahissaient, mêlées à la respiration ardente des parterres, nous marchions baignés d'une buée lilas qui nous imprégnait d'irréel ; l'horizon se décolorait à mesure dans une sérénité admirable : au ciel et sur la terre, l'heure était limpide, odorante et tendre à défaillir.

Quelques instants après, un peu frileux, nous sommes remontés en voiture pour traverser la forêt et rentrer en ville. Nous ne parlions plus; vous aviez mis votre main dans

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la mienne et, ma fleur à la boutonnière, je pensais :

« Je tiens votre petit poing dans ma main et nous ne disons plus rien. Il fait si nuit maintenant qu'on ne distingue même plus les premiers arbres de la grande futaie sombre; la voiture s'enfonce dans de l'inconnu sur le ronronnement ouaté de ses roues et les pieds du cheval battent leurs deux temps sur la terre sonore tandis que son grelot lui danse sur le poitrail. Les lumières des réverbères très espacés s'approchent une à une, elles grandissent, se mirent dans vos yeux en deux petites flammes fugitives, caressent vos joues et votre menton, glissent sur le corsage, allument un éclair à l'or de votre bourse et disparaissent derrière la voiture : de nouveau il fait obscur.

» Je tiens votre petit poing dans ma main et les doigts que vous m'abandonnez signifient entente, confiance, affection.

» Ils signifient que vous vous êtes faite volontairement ma captive, ils sont la manière

civilisée et discrète de dire que vous m'appartenez et qu'il vous sied d'être près de moi.

» Ils disent la confiance, que, depuis le jour où vous vous êtes abattue contre ma poitrine, parce que c'était le printemps, le soir, et que c'était nous, vous comptez sur moi homme pour faire avec vous quelques étapes sur la route de la vie. Quand vous serez éblouie de soleil ou aveuglée par la nuit, je devrai écarter les cailloux et les ronces de vos pieds et de votre figure délicate, vous soutenir aux passages périlleux près des précipices et dresser entre tous les dangers et vous le rempart vivant de ma tendresse.

» Ils disent enfin que nous nous aimons : à travers le gant, ils sont voluptueux et sages et, quand la fatigue disjoint les bouches meurtries, ils sont la caresse du repos et le trait d'union de chair de nos deux désirs.

» Je tiens votre petit poing dans ma main et je songe pourtant que vous êtes très loin. Pendant que je roule ces pensées sérieuses et aimantes et que j'entrevois vos yeux où la nuit se regarde, à quoi pensent-ils vos yeux ?

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Pour quel voyage intérieur sont-ils partis, vers quelles fantaisies que j'ignore, vers quelles îles bleues du rêve où vous ne m'emmènerez jamais? Ah! qu'il est triste de ne pouvoir unir ses songes comme on unit ses mains ! On peut se fondre l'un dans l'autre jusqu'à n'avoir plus qu'une même chair et une seule bouche, mais les âmes restent éternellement deux étrangères. Nous ne nous étonnons pas d'avoir les mêmes goûts, les mêmes désirs, les mêmes extases, mais lorsque par hasard nous prononçons ensemble la même phrase, alors nous nous regardons tout surpris, heureux et un peu craintifs devant cet instable et mystérieux accord. Et je pense aux quatre vers :

Et l'on va les mains emmêlées, Nouant les beaux fils des regards, Mais les cœurs las et hagards Ont pris des autres allées ....'

» Je tiens votre petit poing dans ma main et je suis heureux : en cet instant je sens que

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