Comtesse Mathieu de Noailles, LOmbre des jours
vous m'aimez et je sais que je vous aime; pourtant ce voyage va finir et déjà en arrivant à la ville lumineuse et bruyante, le charme sera un peu rompu. Bulles de savon, minutes tremblantes et fragiles du bonheur! Toutes ces choses que je pense et ces choses qui émanent de vous sont le présent délicieux et déjà elles vont fuir d'une fuite éperdue. Et je voudrais les supplier de toutes mes larmes et leur dire : « Mais, de grâce, ne mourez pas, soyez maintenant et toujours, vous êtes la joie et je ne veux plus rien d'autre que vous. » Je voudrais m'arcbouter de toutes mes forces sur les rênes, arrêter le cheval, arrêter le Temps, lui voler une heure, qu'il nous oublie un peu, immobiles et tassés dans notre petit coin d'ombre.
» Et malgré nos désirs, nos volontés et nos regrets, cette voiture symbolique, chose intime dans l'immensité des mondes, nous emporte et nous précipite, choses plus infimes encore, vers nos destinées immuables et disparates. »
AXTEVORTA 271
La voiture est arrivée depuis longtemps et aussi bien d'autres tristesses et peut-être aussi d'autres joies et, comme la rose, petite morte mélancolique et consolée de l'ardeur de vivre, combien mon âme d'aujourd'hui est loin de mon âme tumultueuse dejadis.
« Abandonner foules les positions pour resserrer mon cœur sur mes tombes ; m' isoler, vivre en profondeur , quelle volupté! Je me consumerais dans une musique perpétuelle .
Mais il faut que je m'interdise ou que j'ajourne ce morne bonheur l. »
Las du passé, M. de Scoury rejeta la ruse et toutes les lettres dans le tiroir et ce jour-là il ne lut pas plus avant.
Longtemps courbé sous l'orage, il se redressait peu à peu, timidement encore, meurtri, mais calmé.