‹ Le moqueur!Chapitre 8 sur 43 · L'Ombre des Jours · texte numérisé non relu

L'Ombre des Jours

il y fit en douce compagnie des essais généralement infructueux de chaumière et de cœur.

Par ce matin aigre de mars, les deux amis, précédés d'un Hylactor campagnard et jovial, foulaient les allées du petit parc et du potager, deux hectares clos de murs, domaine modeste, légèrement en pente, d'où la vue s'étendait par-dessus la clôture sur une plaine striée de blés verts et de labours et limitée par les masses brunes et grises de la forêt. Dans l'immense ciel blanc glissaient sans trêve des nuées sombres, lourdes, chargées de la neige et de la tristesse du nord.

— Nous ferons maigre demain vendredi, dit Adalbert, et ce n'est pas tant pour respecter tes convictions de vieux clérical que {tour ne pas me heurter aux traditions de ma cuisinière et, partant, froisser tout le pays; car, si je puis t'expliquer les raisons qui me fonl paraître cette commémoration inutile et surannée, je ne puis cependant les expliquer

sur le menu du déjeuner, et ma domestique, qui me pardonne aisément de ne pas assister aux offices du dimanche, lèverait les bras au ciel et croirait que je vais attirer le malheur sur ma maison. Ainsi, dans beaucoup de circonstances, nous sommes obligés de donner au vulgaire des gages de solidarité, de même qu'au régiment nous devons attendre que le plus bête du peloton ait compris le commandement : « Par le flanc. Droite » pour passer au mouvement suivant. Au surplus, le boucher du village fermera demain sa boutique, nous ferons donc maigre.

— Tu te rappelles la semaine sainte au collège, dit Paulus, les offices des Ténèbres avec le chandelier triangulaire et le chemin de Croix et la promenade dans la chapelle de tous les abbés en chaussettes qui nous ravissait de joie.

— Oui. Quel souvenir d'orgue, d'encens et combien de punitions n'avons-nous pas encourues pendant ces cérémonies périlleuses pour notre sérieux. Mais maintenant, cela ne me donne plus envie de rire quand j'entre

parfois dans une église, pour me rappeler. Alors, tout à coup, je me retrouve tout petit, si petit qu'il me semble que je suis un autre et que moi je n'ai pas vécu depuis jadis. Il y a toujours le même silence, les grandes traînées lumineuses, rouge et bleu-violet qui rayent l'espace depuis les vitraux jusqu'au dallage, de la douceur et de la tristesse dans l'air, une toux, un prie-Dieu qu'on remue.

» Aujourd'hui jeudi-saint, quelle animation va remplir toutes les cryptes et quelles moissons de fleurs vont dans toutes les paroisses joncher les tombeaux divins.

» L'année passée, ce même jeudi-saint, je suis entré dans une de ces chapelles funéraires et là, près de l'amas des couronnes de roses blanches et des croix de violettes, dans l'odeur fondue des fleurs et de la cire, j'examinais les visages : c'était presque uniquement des femmes ; au milieu de beaucoup de deuils prosternés, de douleurs anonymes, de tristesses quelconques apportées là en toute confiance, dans un geste abandonné, dans un

cri : « Ah! Seigneur, je n'en puis plus, soulagez-moi », quelques belles figures ardentes, tourmentées, inquiètes, aux yeux meurtris. Et je me disais : Que font-elles ici, ces femmes de passion que l'amour marque au front de son signe tragique? Folles qui pleurent sur le tombeau du Christ, qui baisent ses pieds exsangues et rêvent à son visage régulier et roux, sont-elles des amoureuses déçues ou des amoureuses trop fières? Et parce que celui-là qu'elles aiment est parti ou parce qu'elles se débattent et se refusent à leur destinée, elles se pâment dans les églises et elles regrettent sans se l'avouer, à travers le Dieu mort, les étreintes chaudes et vivantes...

— Dis-moi donc, interrompit Jacquemont, • aujourd'hui jeudi, n'est-ce pas jour de chasse

à courre ?

— Parfaitement, mais en l'honneur de la semaine sainte, on ne chasse pas aujourd'hui. Je le regrette, car nous aurions eu chance ce soir de voir rentrer l'équipage qui traverse presque toujours le village à la tombée de la nuit pour regagner le chenil.

» De loin, on entend les trompes, et comme il n'y a pas de nombreuses distractions dans le pays, tout le monde se précipite. Je me mets à une croisée du premier étage d'où je puis plonger sur la route. Les piqueurs et les camarades me disent bonsoir en passant et sonnent la retraite prise. Sur la rue, les fenêtres s'ouvrent, les vitres tremblent au son formidable de la fanfare, tous les chiens du village aboient, le poil hérissé et le nez inquiet contre la porte de leurs demeures.

» Et le retour dans l'ombre de ces hommes chamarrés, parmi le fracas des cuivres qu'accroche par instants un éclat de lumière, le tumulte des pieds de chevaux sur le pavé et les hurlements des roquets en terreur, ne va pas sans une certaine grandeur primitive. Les petits garçons de l'école écarquillent dans la nuit des yeux d'admiration et les fillettes craintives se cachent la figure dans un coin de tablier, comme si cela était la vraie guerre. Moi-même qui me prétends affranchi des émotions du commun, je suis chaque fois impressionné par cette retraite empanachée et con-

train t de reconnaître qu'il faut bien peu de chose, malgré l'orientation nouvelle de nos vues et l'ordonnance policée de nos instincts, pour nous rendre en un clin d'œil l'âme héroïque et sauvage de nos ancêtres. »

A ce moment, la sonnette de la porte d'entrée se mit à tinter furieusement sous le lierre du mur, immédiatement suivie de retentissants abois, et au bout d'un instant un homme d'écurie, les pieds alourdis de galoches, vint en courant jusqu'au potager apporter une dépêche.

Adalbert lut le télégramme et le brandissant vers son ami, s'écria sur le ton du triomphe :

— Paulus, je suis amoureux !

— Ah! encore. Et de qui? répondit avec sérénité Paulus encadré de deux groseilliers, espoirs acides de la saison prochaine.

— De Lucienne Anémone.

— Qu'est-ce que c'est que ça?

— Ça, mon ami... c'est tout, c'est ce auprès de quoi rien n'existe, pas plus toi, mon dévoué Paulus, que ce groseillier stupide qui te fait pendant, c'est ce qui remplit le monde depuis l'horizon jusqu'à mes yeux, c'est la joie, c'est l'oubli du passé, c'est l'avènement de la minute présente, c'est :

Le vierge, le vivace, et le bel aujourd'hui.

Ce vers n'est pas de moi mais de Mallarmé; je te le dis parce que tu ne le sais certainement pas et je crois d'ailleurs que c'est le seul vers de ce poète que j'aie jamais compris. En veux-tu d'autres :

Vois mon cœur bondissant, ivre comme un bateau Dont le vent rompt le mât et fait craquer la toile...

Cette fois, c'est de madame de Noailles*...

— Ah! trêve de citations! De grâce, n'en jette plus, mais explique-moi plutôt dans un langage moins affecté ce qu'est cette femmefleur dont tu m'as jusqu'ici celé l'existence et

Page 1