Le Cœur innombrable
montre-moi ce télégramme qui remplit ton cœur d'allégresse. »
La dépêche portait ceci :
« Anémone est triste. »
— Alors, c'est cette misère qui te met en joie, mon pauvre Dada. Mais c'est une dépêche pareille à toutes les autres dépêches qui glissent et se croisent sur des millions de kilomètres de fil télégraphique et la tienne n'a qu'une particularité, c'est d'avoir dû intriguer la petite pucelle que j'ai vue dans le bureau de poste et qui songe que le plus chic habitant du village mène une vie de patachon. »
Mais, prenant le bras de son ami, M. de Scoury lui expliqua qu' « elle » était actrice, qu'ils s'étaient rencontrés maintes fois et que depuis bientôt quelques jours, « cela » était arrivé parce que le hasard d'un soir les avait réunis et parce qu'entre de certains yeux, du premier coup, un avenir charmant s'élabore, comme on entend des oiseaux encore
invisibles s'appeler déjà et se répondre dans le ciel... et que maintenant il l'aimait.
Il racontait, prenant plaisir à répéter le nom de Lucienne Anémone, les syllabes de ce nom lui caressaient les lèvres, le grisaient un peu ; ses yeux suivaient dans les nuées une vision gracieuse et les arbres fruitiers encore navrés par l'hiver lui semblaient aussi roses et aussi fleuris que les arbres de Judée au mois de mai.
Jacquemont subissait le lyrisme confidentiel de son ami. Il pensait en marchant : « Il fait diablement froid » ou « va-t-il bientôt être l'heure du déjeuner ? » car éternellement les amoureux déversent leur déception ou leur joie puérile dans le cœur des bons amis et le cœur des bons amis écoute charitablement, n'y comprend rien et s'en fiche.
La cloche enfin sonna le déjeuner et à ce signal joyeux Hylactor partit comme une flèche vers la maison où les deux amis le retrouvèrent contre la porte d'entrée, sur là der-
nière des trois marches qui formaient une sorte de petit perron. Gravement assis près de lui, le chat, qui connaissait également les promesses de la cloche, attendait l'accès du festin en fixant sur les arrivants ses prunelles précieuses.
— Tu connaisles autres chiens de la maison, dit Adalbert, la chienne danoise Ophélie, le chien blanc à taches marron Picolo et le petit, fox Moustique qui vit avec les chevaux. Eh bien ! aucun d'eux n'a jamais eu comme ces deux privilégiés que voilà, le droit de venir recevoir à la table du banquet une pluie d'os de côtelettes et autres mets exquis, ce qui prouve que l'égalité n'existe pas, même entre les animaux d'un seul domaine, ou plutôt qu'ils jouissent de l'égalité basée sur l'inégalité, chère à Platon, si j'en crois les savantes études de M. Faguet. Chacun d'eux a sa fonction et les prérogatives qu'elle comporte ; pendant qu'Hylactor garde la maison et veille sur le repos de son maître, Ophélie doit protéger le jardin et la busse-cour contre les
coups de main des maraudeurs ; Picolo m'accompagne à la chasse dans la plaine où flottent au ras de terre de bonnes odeurs de lièvre, et Moustique massacre les souris dans la paille. Investis depuis toujours par leur instinct et la volonté de l'homme, d'une mission différente, ils se sentent égaux chacun dans sa sphère et ne se jalousent point, étant heureusement de simples chiens ; car, s'ils avaient une parcelle d'àme humaine, Picolo voudrait déjeuner à table et Hylactor courir après les rats et les pires révolutions de palais auraient déjà ensanglanté mon home.
» Au lieu de cela, une paix de l'âge d'or, les jeux, les ris et les grâces, sauf toutefois pendant certaines périodes engageantes de l'existence d'Ophélie qui incitent les trois chiens à se mesurer dans des batailles horrifiques. Mais alors c'est un noble motif qui les pousse les uns contre les autres avec des crocs meurtriers; une valeur indicible les anime, les oreilles sont traversées de part en part, le sang coule et des touffes de poils jonchent le sol. Au demeurant, la haute stature de leur
reine débonnaire la rend inaccessible à toute surprise et, comme le fait se vit souvent dans l'histoire des hommes, nos paladins combattent pour une chimère. »
Après le déjeuner, dans le salon gai et rustique, tendu d'une étoffe rouge à dessins indiens, M. de Scoury, assis à une table, s'essayait à résoudre le difficile problème de rédiger pour Lucienne Anémone une dépèche amoureuse, spirituelle, originale et laconique. Jacquemont, vautré sur un divan, les pieds en l'air au dossier d'un fauteuil, fumait un cigare dans cette posture congestionnante et abandonnée.
— Alors, dit Paulus, tu es encore amoureux et c'est ton droit, bien que je ne voie pour toi à cette situation aucune sorte d'avantages. Mais, dis-moi, cette série d'expériences ne saurait durer toujours ; tu t'y livres déjà depuis pas mal d'années, nous ne sommes plus de la première jeunesse et, en admettant
que tu en aies une deuxième, voire une troisième comme madame Prune, que comptestu faire lorsque tu seras irrévocablement défraîchi? *
— J'allais précisément te questionner à ce sujet, répondit Adalbert, et c'est la préoccupation qui me gâte actuellement le bonheur auquel je puis encore décemment prétendre. Je me demande parfois si, tout jeune, je n'aurais pas du choisir une de ces carrières définitives qui remplissent une existence entière, une carrière scientifique par exemple : on s'intéresse une fois pour toutes aune vérité qu'on pressent et qui dort dans sa gangue, on travaille, on travaille abrité de la vie comme le laboratoire est à l'abri des orages; chaque jour, on découvre avec un étonnement ravi un peu plus de la belle dormeuse et l'on meurt les yeux pleins de foi, homme d'un unique labeur el d'un unique amour. C'est beau, mais quand je dis cela, je mè leurre, car si j'avais devant moi mes dix dernières années, ah ! mon pauvre uni, avec quelle joie je les revivrais et ferais les mêmes folies !
» Je lisais il y a quelque temps cette phrase :
Le drame de la vieillesse n'est pas qu'on est vieux, mais bien qu'on fût jeune.
C'est clans un beau livre d'Oscar Wilde qui s'appelle le Portrait de Dorian Gray. L'aurais-tu lu?
— Je ne lis pas les livres d'Oscar Wilde, qui était un saligaud, répondit Paulus.
— ... Mais bien qu'on fût jeune,... continua M. de Scoury tristement. Nous avons peine à croire que les vieillards nous ont précédé dans les émotions que nous découvrons à notre tour, et eux-mêmes croient-ils que nos passions sont comparables à celles dont leurs souvenirs s'illuminent encore?
» Quand jadis mon âge tendre me permettait le luxe d'avoir de vieilles tantes, je voyais parfois chez quelques-unes des élégants surannés qu'on disait avoir été leurs amants. Tous les jours, à la même heure, le même vieil élégant faisait son entrée chez la tante, avec ses favoris roulés, son col évasé et
très haut pour cacher les plis du cou, les genoux en dehors et le dos arrondi. Pour moi, petit jeune homme écervelé, ces deux amants avaient toujours été vieux, mais depuis j'ai maintes fois recréé leur histoire.
» Quel travail insensible et tenace avait petit à petit décrépi leurs corps et usé leurs âmes et changé les amants fringants d'autrefois en deux bons vieux amis grotesques et touchants? De quoi parlaient, quand j'étais parti, la tante à la belle figure empâtée et son chevalier voûté et rhumatisant? Comme ils chauffaient leurs pieds frileux aux éternelles braises de la cheminée, ils devaient ensemble tisonner leurs vieux cœurs presque consumés et faire jaillir en étincelles précaires les dernières bribes de leurs souvenirs.
» Elle avait peut-être eu plusieurs amants, comme lui de nombreuses maîtresses. Et puis ils se sont rencontrés à l'âge où l'on commence à réfléchir et à jeter de temps en temps de petits regards attendris en arrière; abus. leur mutuelle détresse les a mis la main dans la main et, comme ils connaissaient tous
deux les mille désillusions des voyages, ils se sont fixés pour toujours.
» Mais, quand on est si vieux, comme cela doit être attristant de voir tous les autres jeunes avec leurs yeux flambants et l'éclat de leurs figures. Ah! ne plus être jeune, Paulus, n'avoir déjà plus le cœur comme une belle et forte citadelle imprenable érigée dans le ciel bleu, où l'enthousiasme fait claquer ensemble tous les drapeaux de la joie, et sentir que chaque jour précipite l'abandon et la ruine de nous-mêmes. Est-ce qu'on peut encore regarder la mer, les plaines et les aspects des nuages sans y voir flotter le sourire d'une femme ? Est-ce que le soir peut encore être beau quand on n'en reporte plus la magie sur personne? Etre seul, affreusement seul et ne plus jamais voir de doux yeux qui s'émeuvent !
— Voyons ; calme-toi, dit Jacquemont, tu me fais l'effet d'être un type dans le genre de Jérémie, prophète verbeux et malsain, ou plutôt, reprit-il sérieusement, tu m'attristes quand je te vois forger des douleurs aussi
chimériques. Tu ne tiens aucun compte de l'évolution de nos idées, et tu te représent es déjà en vieillard avec les sentiments que tu nourris pour l'instant, ce qui est absolument faux. Tu reconnais toi-même ne plus envisager la vie maintenant comme tu le faisais à vingt ans. En as-tu pour cela moins de joies? Nullement. Ce ne sont plus les mêmes, voilà tout. Tu goûtes le charme de l'heure présente, ce qui ne t'arrivait pas quand tu avais toute la vie devant toi, et ce que tu te figures être de la souffrance n'est que la conscience du plaisir. Ne crains pas l'avenir ; comme tu le disais tout à l'heure, nous ne serons pas les premiers qui auront vieilli. Nous serons très heureux, nous n'aurons plus un cheveu, mais de bons gros petits ventres avec une belle chaîne de montre pour les habiller un peu, nous marcherons à pas raccorûfcîs et prudents, nous trouverons tous 1rs gens plus jeunes que nous idiots et nous jouerons aux dominos ou au piquet. Et en été, quand assis côte à côte sur un banc, nous rùl irons nos vieux os au soleil, je te dirai :
« Dada, te rappelles-tu, et ceci, et ceci, quand tu étais amoureux? » Et Dada dira : « Mais oui, mais oui », en tapant le bout de sa canne sur le sable avec un petit air conquérant. »
Paulus parlait le langage de la raison, M. de Scoury laissait parler son cœur qui était d'un fou et chacun, suivant les tendances inconscientes de soi-même, se taillait dans le beau trésor offert de la vie, une part différente. Quel était le plus heureux?