La conquête de Jérusalem
— Il ne fera pas bon chasser aujourd'hui, avait déclaré le piqueur, ça pue la violette.
Et en effet, ça puait la violette, la jeunesse de l'année qui se détire et se réveille, l'éternel renouveau, et les chiens chassaient mollement. On les entendait donner de la voix, là-bas dans le lointain, renforcés à grands coups de trompes, mais ils avaient tant d'avance que leurs indistinctes clameurs ne troublaient pas le chant des moineaux qui dans les arbres proches, célébraient le soleil.
— Scoury, vous êtes amoureux d'une autre femme, répéta madame Fontauger.
— Oui, répondit Adalbert.
Madame Fontauger mon tait un grand diable de pur sang alezan brûlé magnifique qui s'en allait librement, tout moiré de sueur, la tête fine et mobile, en envoyant à chaque foulée des flocons d'écume de sa bouche. L'amazone avait les joues vermeilles d'excitation et de chaleur, et le courroux delà réponse entendue les empourprait encore. Ses yeux bleus de ciel en paraissaient plus clairs et plus durs sous les sourcils froncés. Elle était moulée dans une longue redingote bleue, et sur le galon
de vénerie du col, son petit catogan lui battait désespérément la nuque :
— Fille de Jupiter, reprit M. de Scoury, pourquoi avez-vous voulu savoir une vérité que j'étais disposé à vous taire ? Oui, je suis amoureux d'une autre femme et je coule avec elle des jours heureux (quand je dis des jours, mettons quelques heures), mais pourquoi êtes-vous curieuse de choses qui ne sont pas votre secret ? Pour moi, je ne suis jamais ni curieux ni jaloux, et je tire de cette double réserve des avantages appréciables. Mais les femmes ont la sotte manie de tenir la curiosité pour un devoir et la jalousie pour un droit. Toujours tout savoir, tout, surtout ce qu'on veut qu'elles ignorent ; et pour arriver à quoi ? A changer en un vilain chagrin le petit bonheur confortable qu'elles avaient dans leur main. Et la jalousie? De quel droit êtes-vous jalouses ? Oh I je sais bien que quand vous avez fait le don de vous-mêmes, vous prétendez exiger la fidélité en retour ; ce sont des mots. D'abord qu'est-ce que le don de vous-mêmes ? Un beau mouvement de générosité, soit ; mais l'expression de don est impropre, c'est un simple prêt et un prêt usu-
raire, si j'en juge par ce que vous réclamer, ensuite du monsieur, de soins, de dévouement et de patience. Et si la jalousie est un sentiment indomptable, vous devriez vous efforcera la dissimuler comme une défaillance honteuse et non pas l'afficher avec ostentation comme vous le faites toutes.
— Je ne suis pas jalouse, je suis triste de votre méchanceté et parce que vous ne m'aimez plus, dit humblement madame Fontauger.
La fille de Jupiter pleurait : les larmes sïU lonnaient son visage altier et noyaient ce qu*il pouvait rester de poudre de riz sur ses joues. Elle eût attendri un bourreau. Mais aussi, /quelle détresse dans cet après-midi de printemps ! C'est trop triste de s'être réveillée ce matin si disposée à vivre, si chantante, si élancée et mince devant le miroir dans son amazone bleu de France, et maintenant de galoper là, un manteau de plomb sur les épaules, effondrée comme une petite épave, dans la joie moqueuse de cette nature, de cette forêt hostile, à côté d'un homme injuste, insolent et méchant, trop gâté, et que Ton aime malgré tout.
— Je VOUS aime toujours autant, amie aimée, dit Adalbert avec une tendre férocité, mais ne me demandez pas d'ôtre fidèle. Que vous importe, si je viens encore à vous comme autrefois (quand vous ne saviez pas), le reste de ma vie qui s'écoule loin de vous ? Il ne m'appartient pas d'être constant, je suis versatile, esclave de l'heure et changeant avec elle, à la merci d'yeux qui passent, d'un timbre de voix, d'un souffle tiède dans le cou, que sais-je ? Aux heures où je vous vois, vous me garderez pour vous, mais aux autres, vous ne me garderez pas contre moimême.
La journée était mauvaisement excitante et la brise molle charriait des désirs malsains. M. de Scoury prenait sa joie à faire pleurer son amie, comme les enfants cassent les pattes aux oiseaux ou martyrisent les petits chats, peut-être avec le secret espoir de les soigner et de les raccommoder par la suite. Il n'était pas plus méchant qu'un autre, mais les âmes sont de belles nappes d'eau limpides qui ont un fond de vase, et il est des jours où l'on a un plaisir indicible à taper dans Teau à grands coups de bâton pour la rendre trouble et faire
remonter toute la boue fétide à la surface. Le lendemain, la vase a regagné son lit d'ombre et Teau est aussi nette que si elle n'avait jamais été troublée, mais Adalbert était dans un jour d'âme fangeuse.
— Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela, n'est-ce pas ? gémit sa victime qui se raccrochait à un dernier espoir, et ce que vous m'en dites est dans le seul but de me faire de la peine ?
— Je ne vous dis que l'exacte vérité. Au reste, d'autres que moi ont dû vous renseigner à ce sujet.
Madame Fontauger répondit qu'en effet une de ses amies avait pris le soin de l'avertir le matin même par une lettre (touchante sollicitude) des débordements d'Adalbert, qu'elle avait tous les détails, et que d'après sa correspondante, il n'apparaissait pas que sa rivale fût jolie.
Sur ce dernier point, M. de Scoury protesta avec feu. La fille de Jupiter avait séché ses larmes et repris son attitude olympienne. Une juste fureur l'envahissait toute, et au
ton OÙ se hissait cet amoureux dialogue, une issue tragique devenait à craindre.
— Est-il possible, conclut madame Fontauger, de me préférer une grue ?
— Distinction subtile, répondit M. de Scoury avec quiétude, et permettez-moi de relever ce mot de grue que vous employez avec une trop grande facilité. Pour moi, je ne divise les femmes qu'en deux catégories : la première, innombrable et sans intérêt, des femmes avec qui je ne couche pas; la deuxième, infinitésimale, mais très choisie, de celles avec qui je couche. Libre à vous de ranger ces dernières dans les femmes de qualité ou dans les grues.
C*en était trop et la colère divine ne se fit pas attendre. La fille de Jupiter indignée s'écria :
— Vous êtes un mufle et je ne vous reverrai de ma vie !
Et brandissant son petit manche de fouet sur l'infortuné Adalbert, du mieux qu'elle put,
elle le cravacha en plein visage, puis repartit au galop.
Gomme madame Fontauger s'enfonçait sous la futaie, toute blonde, courroucée et frémissante, M. de Scoury aveuglé par la douleur eut encore le temps de lui jeter de loin quelques cruelles injures, puis, sortant mélancoliquement une petite glace de sa poche de gilet, il se mit en devoir d'y mirer sa figure afin de constater l'étendue du dommage.
Quand, considérablement retardé par les événements précités, il rejoignit la chasse, le cerf tenait les abois dans une plaine au bord de la rivière. M. de Scoury expliqua par la rencontre brusque d'une branche avec son visage le mystère de sa joue tuméfiée et cuisante, et se mêla discrètement à la foule de ses camarades.
L'animal de chasse, adossé à un buisson contre un mur, tenait fièrement en respect les chiens et les hommes : les chiens l'aboyaient à distance ; les membres de l'équipage, dans leurs beaux uniformes bleus, le considéraient avec intérêt ; des cavaliers mettaient pied à
terre, des groupes se formaient de gens distingués revêtus de déguisements pleins de fantaisie, et la nature, indifférente à Tagonie du cerf comme aux disputes des amants et aux élégants costumes des chasseurs, continuait avec sérénité dans le ciel la fête de sa journée resplendissante.
M. Fontauger, maître d'équipage à la figure puissante ileurie d'une vaste barbe rouge, et muni d'un grand couteau, lutta contre le cerf à armes égales. La fortune, d'abord indécise, sembla subitement pencher en sa faveur et, frappé par ruse au jarret, le cerf s'abattit, aussitôt terrassé par les chiens dévorants.
Et tandis que le maître d'équipage acceptait les compliments sur la prise de son huit cent quatre-vingt-dixième cerf, M. de Scoury se reprenait pour madame Fontauger d'un goût très vif, moins parce qu'il s'était conduit comme un mufle et l'avait fait souffrir, que parce qu'elle l'avait cravaché. Les hommes et les femmes aiment les coups ; on les prend mieux avec du vinaigre qu'avec du miel et si, dans les branches diverses de l'industrie,