‹ Le moqueur? romanChapitre 13 sur 43 · Les Eblonittements · texte numérisé non relu

Les Eblonittements

donnant sur une terrasse et un jardin à la française.

Le matin, avant le déjeuner.

Au dehors, deux étages de balustres et d'ifs taillés et un grand miroir rectangulaire serti d'un double alignement d'ormeaux. Premiers essais victorieux du soleil ; par la fenêtre de droite entr'ouverte, la brise, timide comme une haleine, joue avec le bas d'un rideau.

M. de Scoury a consenti à distraire en faveur de ses hôtes deux de ses jours précieux, et la jeune mère, désireuse de faire montre des progrès de ses filles, leur demande d'exécuter au noble invité un morceau pour piano et violon, une Sonatine de Schubert.

Elle prépare la musique sur le pupitre de la violoniste, ouvre le piano, exhausse la chaise de l'épaisseur de deux Larousse et y installe la fillette, tandis que la toute petite fille sort de l'écrin avec un respect soigneux le demi-violon et l'archet.

M. de Scoury se carre dans une bergère et s'apprête à perdre la notion du réel.

Penchée au-dessus de la filleltè, la jeune mère bat deux mesures pour rien.

Le piano prélude par quelques accords.

La toute petite fille, debout à son pupitre, la joue

appuyée à un mouchoir sur le violon, attend anxieuse le moment de commencer et tient au-dessus des cordes son archet menaçant,

A vous, toute petite fille ! L'archet s'abat, caresse la corde en gémissant, un peu timoré, un peu hésitant, ainsi qu'il sied, puis il s'enhardit, il prend confiance, il se livre et se mêle au piano avec une joie sonore.

Et tandis qu'ils causent amoureusement tous les deux, les autres personnages pensent tout bas mais ne disent rien.

LA TOUTE PETITE FILLE, à part. — La, fa ré dièze, do, maman va s'apercevoir que je me suis mangé les ongles et je vais être grondée ; j'aimerais mieux être au piano. Gela se verrait moins.

LA FILLETTE, à part. — Un, deux, trois, quatre... Que c'est ennuyeux déjouer ce stupide morceau de piano par un si beau temps ; maman se figure que cela amuse monsieur de Scoury de nous écouter ; il aimerait bien mieux se promener avec nous ou ramer sur la pièce d'eau ; mais c'est un homme bien élevé, alors il dit comme maman. D'abord, moi, je n'aime

que les jeux de garçons : cet après-midi, j'irai me promener sur ma bicyclette si le jardinier a pu la réparer après la pelle d'hier. Mais cet été plus de bicyclette, je monte à cheval. Encore un mois et demi avant ma première communion, et papa m'a promis un poney pour ce jour-là. Quatre, un, deux, trois, quatre...

LA JEUNE MÈRE, à pavl. — Un, deux, trois, quatre... elles sont gentilles, mes filles. Comme elles grandissent. Les voilà sages comme de petites grandes personnes.

MONSIEUR DE scouRY, à pari. — On est bien ici ; premiers beaux jours. Cette musique peut-être laborieuse me semble facile ; je serai public indulgent ; je me sens recueilli, confortable, somnolent et je voudrais que personne n'entre plus et que cela dure toujours.

LA TOUTE PETITE FILLE, à part. — Je mcurs de faim et dire qu'il y a encore vingt minutes avant l'heure du déjeuner. Comme monsieur de Scoury est là, il y aura un entremets excellent. Et puis je demanderai à monsieur de Scoury de me faire des dessins comme la

dernière fois qu'il est venu, l'histoire du petit garçon qui, à force de manger, était devenu si gros qu'il devait porter son ventre dans une brouette.

MONSIEUR DE scouHY, à part. — Foyer fleuri de petites filles, aspects honnêtes et reposants, je vous salue...

Enfants de mes amis qui venez à moi les bras tendus et me hurlez des accueils enthousiastes parce que je vous fais des dessins ou vous raconte des histoires facétieuses, vous ne savez pas combien je vous aime, moi qui n'ai pas de famille, vous ne savez pas combien il est parfois triste d'être éternellement libre et d'être partout l'étranger.

Vous le sauriez d'ailleurs, que vous vous en ficheriez pas mal, car vous avez déjà de vrais petits cœurs humains.

Mais ce qui serait pour vous surprendre, c'est que j'ai été un enfant, moi aussi, et qu'il n'y a pas en somme extrêmement longtemps, je jouais d'un air renfrogné (car j'étais très méchant) des morceaux de piano pour des invités qui me semblaient antédiluviens.

Gomme je vois ici aux murs les portraits ovales de messieurs poudrés et vêtus de clair

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et de jeunes dames à l'inlassable sourire, de même je regardais alors des tableaux tout pareils.

L'air des grandes villes est mauvais pour les portraits de famille : on change trop souvent de domicile, on n'a pas le temps de penser à eux. Alors on les relègue à la campagne où dans une demeure abandonnée de longs mois, mais plus ancienne et plus digne, ils se nouent silencieusement l'un à l'autre depuis jadis et naguère jusqu'à maintenant, en attendant le nouveau chaînon que nous sommes. Sauf pour les plus proches ou les plus illustres, on ne sait presque rien des ancêtres; les maris et femmes se reconnaissent pour la plupart à leurs encadrements semblables et à ce qu'un même peintre les a destinés à se faire pendant; leurs prénoms sont inscrits sur le cadre entre l'année de la naissance et celle de la mort, les seules dates dignes de souvenir. Pour le reste, rien : ils sont nés, ils sont morts ; qu'ont-ils fait entre ces deux parenthèses, peu importe. Il faudrait se livrer peut-être à des recherches minutieuses et c'est là une besogne spéciale et rare qui ne concorde plus avec les goûts de notre époque. Il suffit qu'ils soient là, dans leur attitude éternelle, qui montrant

les plans d'une forteresse, qui une fleur à la main.

Et pourtant, sans les approfondir, on les aime. Ils sont mieux qu'un meuble, une vanité ou une valeur marchande, et l'idée confuse de race qu'ils expriment les fait différents des tableaux de musée.

Je les désignais par leur costume, car les noms de Drouais, de Roslin ou de Largillière m'étaient moins familiers que les attrayantes couleurs des accoutrements. Il y avait l'habit mordoré, avec une figure brune et sévère comme celle d'un toréador ; il y avait un ménage plus ancien, représenté, lui en Vertumne, elle en déesse Pomone. Dans quelle intention ? Malgré leurs divins attributs, ils semblaient vieux et tristes. Puis la tante costumée de satin blanc, toute jeune, souriante, menue et si fragile, morte depuis, si j'en crois son cartouche, à quatre-vingt-quinze ans j il y avait encore l'habit bleu de velours épingle qui portait mon prénom et l'habit violet qui avait été guillotiné, le pauvre... et devant cette assemblée muette et aussi devant les hôtes désuets de ma grand'mère, je jouais avec acharnement mon morceau de piano dans une atmosphère chargée de vagues

compliments et de plus réelles menaces de gifles.

LA FILLETTE, à pari. ~ A quoi pense-t-il, monsieur de Scoury ? Il ne m'a pas l'air de nous écouter beaucoup ; du reste, je sais bien qu'il n'est pas musicien du tout. Papa dit que c'est un fumiste et un rigolo. Qu'est-ce qu'il a, à regarder fixement le mur ? Il est si moqueur, il doit se payer notre tête ou bien chercher une bonne blague à faire ce soir dans la chambre d'un invité.

LA TOUTE PETITE FILLE, à part, — Monsicur de Scoury, vous voyez comme je joue déjà bien du violon ; je suis contente de jouer devant vous et je m'applique parce que vous êtes gentil et que vous m'appréciez plus que ne le font les autres grandes personnes.

Mais toutes les histoires que vous me racontez sont-elles arrivées? Est-il vrai, comme vous me l'avez dit, que les assassins crèvent les yeux aux gens avec une fourchette ?

MONSIEUR DE SCOURY, à pari. — Musica me /aval ou deleclal. Age bourré de pensums et victime sans relâche, mais que nous nous rap-

pelons avec alleudrissemenl parce qu*il est peuplé de silhouettes disparues.

Je courais comme vous, petites filles, dans des allées où de vieux ouvriers à jambes torses travaillaient sans cesse, l'été à arracher les herbes et l'automne à balayer les feuilles mortes, et je grimpais jusqu'en haut dans un grand sapin, les mains gluantes de résine.

Les souvenirs qui sont entrés par nos jeunes yeux restent éternellement précis : les chambres et la disposition de leurs meubles, les écuries avec leurs belles rangées de stalles aux cuivres étincelants et les chevaux qui font un petit cri quand on approche du coffre à avoine ; les canards de la basse-cour qui, mangés tous les ans, renaissent toujours pareils en leurs enfants ; le potager bien aligné, le verger aux murs agrémentés de pêches et de raisin en sacs ; le grand hêtre creux où de tous temps loge un pivert ; la mare sur les bords de laquelle les grenouilles respirent avec leurs petites gorges flasques et, dans la garenne, le sentier taillé au travers des buis qui suit le ruisseau dans tous ses caprices. Et puis une grand'mère qui vient doucement et qui sourit, car lorsqu'on est vieux on peut voir tristes les grand'mères des autres, mais

la sienne, on ne l'a jamais connue que souriante.

Il me semble qu'hier encore j'étais suspendu comme vous, enfants, au bord de la vie, et pourtant presque toutes ces choses déjà sont mortes, me voici au milieu du chemin et la plus belle partie de la route est derrière moi.

LA JEUNE MÈRE, à pari. — Dicu ! que ce Scoury a l'air abruti au creux de sa bergère, les yeux vagues et la figure tirée. Pourtant, si j'en crois la glace qui là-bas me renvoie mon image, penchée sur mes deux chéries, nous n'offrons pas un spectacle désagréable, et si notre hôte, qui se prétend artiste, avait l'âme d'un Boilly, il ne manquerait pas d'en saisir l'harmonie plaisante; mais malheureusement seul le grotesque le touche et rien ne l'attendrit. Il est de fait que la vue archaïque d'une mère et de ses filles au clavecin n'est pas pour forcer l'attention d'un ironiste ou d'un satyre. Ah ! que faut-il donc pour vous émouvoir, monsieur de Scoury, des lèvres peintes, des attitudes alanguies, des sous-entendus égrillards; nous ne possédons point ces flèches dans notre arsenal vieillot et

notre innocente coquetterie ne s'étend qu'à montrer nos progrès en musique. Insensible Scoury, contempteur de tous sentiments honnêtes, pardonnez-nous et subissez-nous.

MONSIEUR DE SCOURY, à pari. — Enfants de mes amis, je retrouve avec vous mon cœur puéril de onze ans que j'avais cru perdu et vous me rendez pareil à la vieille boîte dans laquelle on a remis des chocolats frais.

Petites filles aux jambes grêles, petits garçons tumultueux et despotiques, vous limitez l'univers à votre ignorance, vous vivez des jours démesurés dans des maisons que votre taille disproportionne, vous aimez les plats sucrés, vous avez de grands yeux limpides et indécis, des fronts lisses et des joues transparentes, vous êtes gros comme des moineaux et cependant vous contenez tout l'avenir.

Car voici que confiants et les yeux éblouis, avec le gréement charmant de la jeunesse, vous allez appareiller à votre tour pour le merveilleux voyage. La vie, à son début, ne vous sera que bienveillance, chaleur et parfum. Puis, un jour imprévu, la peine vous jettera rudement à terre, et comme vous tré-

bûchez maintenant sur les sentiers en pente et vous relevez pleins d'éraflures et de larmes, vos cœurs prendront peu à peu autant de reprises que la peau de vos genoux et vos joues seront meurtries à force de pleurer.

Mais vous vous accoutumerez à vos chutes; vos yeux, petites filles, s'embelliront encore de leurs cernures et vous comprendrez alors seulement que le délicieux plaisir du chagrin est la poupée des grandes personnes.

Et moi, à cette époque, ayant quitté la route batailleuse où j'ai marché trop longtemps, je serai assis au versant paisible et ensoleillé de la dernière colline, celle où l'on repose enfin son vieux cœur, mais d'où malheureusement plus personne n'aperçoit de Terre Promise.

M. de Scoury, somnolent en mesure, songe à sa vieillesse.

Le morceau est sur le point de s'achever.

Des pas dans la pièce à côté.

LA FILLETTE, à part. — Ghouctte ! Chouette!

LA TOUTE PETITE FILLE, à. part. — Enfin ! Le déjeuner 1

La porte s'ouvre à deux battants.

LE MAÎTRE d'hôtel, d'une voix forte. — Madame est servie.

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