Comtesse M. de Noailles, L'ombre des jours
ANTEVORTA 249
Toutes oes choses que je pense et ces choses qui émanent de vous sont le présent délicieux et déjà elles vont fuir d'une fuite éperdue. Et je voudrais les supplier de toutes mes larmes et leur dire : « Mais, de grâce, ne mourez pas, soyez maintenant et toujours, vous êtes la joie et je ne veux plus rien d'autre que vous. » Je voudrais m'arcbouter de toutes mes forces sur les rênes, arrêter le cheval, arrêter le Temps, lui voler une heure, qu'il nous oublie un peu, immobiles et tassés dans notre petit coin d'ombre.
» Et malgré nos désirs, nos volontés et nos regrets, cette voiture symbolique, chose infime dans l'immensité des mondes, nous emporte et nous précipite, choses plus infimes encore, vers nos destinées immuables et disparates. »
La voiture est arrivée depuis longtemps et aussi bien d'autres tristesses et peut-être aussi d'autres joies et, comme la rose, petite morte mélancolique et consolée de Tardeur de vivre, combien mon âme d'aujourd'hui est loin de mon âme tumultueuse de jadis.
« Abandonner toutes les positions pour res-
serrer mon cœur sur mes tombes ; m'isoler, vivre en profondeur, quelle volupté ! Je me consumerais dans une musique perpétuelle.
< Mais il faut que je m' interdise ou que f ajourne ce morne bonheur^. »
Las du passé, M. de Scoury rejeta la rose et toutes les lettres dans le tiroir, et ce jour-là il ne lut pas plus avant.
Longtemps courbé sous Porage, il se redressait peu à peu, timidement encore, meurtri, mais calmé.
Et ce qu'il prenait pour le calme n'était qu'une ardeur vers de nouvelles misères.
Comme en décembre les marronniers des avenues fomentent déjà dans leurs branches un printemps invisible, il contenait en lui, sans se l'avouer, l'espoir de futures revanches.
L'idée d'avoir jalousé un instant le bonheur uni de Jacquemont le fit sourire. Il se sentait encore promis à la mêlée, aux blessures divines des batailles.
Au delà de ses larmes, la vie le rappelait