Maurice Barrés, Voyage de Sparte
ANTEVORTA
déjà, le tentait insensiblement avec ses promesses ensorceleuses et tout son radieux cortège.
Il n'oubliait pas Anémone, il la portait en lui comme un souvenir triste, mais elle n'était plus pour lui une créature vivante et le temps qui fuit ne permet pas qu'on s'attarde éternellement sur les tombeaux.
Et puis, que voulez-vous, s'il y a certains hommes et certaines femmes qui sont à jamais fidèles, il y en a aussi d'autres qui ne peuvent pas s'aimer toujours.
On dit qu'ils sont inconstants; c'est un mot bien dur. Ils ne sont pas inconstants, ils sont plutôt inquiets ; ils marchent toute leur vie à la poursuite d'un seul rêve, ils n'ont pour l'atteindre que de pauvres moyens humains et ce n'est pas leur faute si leur rêve, comme un reflet qui se joue, pose tour à tour sa marque de lumière sur beaucoup, beaucoup de fronts différents.
Parce que vous suiviez par hasard la même route qu'une femme, vous lui avez parlé, vous lui avez pris la main et l'étape vous a paru
plus brève. Mais vous n'alliez pas au môme endroit qu'elle. A l'entrée du bois^ les deux chemins s'écaftent et elle vous a quitté.
Entre les arbres de plus en plus nombreux, vous ne voyez plus que par instants votre amie passagère. Elle chante déjà dans l'allée qui s'éloigne, et quand vous ne la voyez plus, vous entendez encore sa chanson. Puis, tout se tait. Alors vous êtes un peu triste. Mais le soleil, à travers la voûte de feuillage, vient caresser la mousse où vous marchez, les geais s'enfuient bruyamment dans l'épaisseur des branches, mille riens charmants vous captivent; et ne savez-vous pas aussi qu'à l'un des tournants du chemin, peut-être tout près, vous allez rencontrer votre destinée nouvelle qui viendra vers vous, souriante, avec sa bouche de fleur?