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CHAPITRE PREMIER

« Sous des apparences pacifiques, et malgré l’espoir exprimé par tous les chefs d'Etat dans le maintien de la paix, rarement une année s’est présentée sous des perspectives aussi peu encourageantes, disait M. Neymarck dans ses Prévisions pour 1914 (1).

» Questions budgétaires, financières, fiscales, politiques, intérieures et extérieures préoccupantes, telles sont les étrennes que 1914 trouve dans son berceau!

» 1914 s’annonce comme une année des plus difficultueuses tant au point de vue intérieur, budgétaire et fiscal qu’au point de vue extérieur... Nous assistons à un remaniement de la carte d'Europe: c’est, depuis les traités de 1815 et la guerre de 1870, le plus gros événement politique extérieur contemporain... 1914 sera une année dure! »

Elle débuta et elle s’écoula jusqu’en son milieu, cette année 1914, dans une atmosphère troublée faisant pressentir l’imminence de graves événements. Dans tous les grands pays, la situation intérieure était difficile, sinon tendue. Il

(1) Le Rentier, du 7 janvier 1914.

en résultait un malaise général dont la répereussion se faisait lourdement sentir sur-les marchés commerciaux et financiers, si bien que, visiblement, nous subissions une crise alors que, depuis la précédente — et contrairement à l’alternance traditionnelle — nous n ‘avions pas eu, dans les années antérieures, les profits et les avantages d’une période de prospérité nettement caractérisée. En groupant les indices en quoi se résument les résultantes de l’activité humaine — et dont le plus apparent pour la masse était un renchérissement anormal et prolongé du coût de la vie — on avait l’impression d’un vase trop plein prêt à déborder.

En France, nous nous trouvions au milieu de très sérieux embarras budgétaires. Le vote de la nouvelle loi militaire — œuvre maîtresse du cabinet Barthou, provoquée par le renforcement considérable des armements de l’Allemagne — exigeait un effort financier que nous ne savions comment produire. Lourdement grevé par une dette publique de 30 milliards et par une charge budgétaire annuelle dépassant 5 milliards, trop rapidement gonflée au cours des dernières années, notre pays, en dépit de sa merveilleuse richesse, se trouvait gêné pour subvenir aux dépenses militaires nouvelles sans risquer d’apporter une perturbation dangereuse dans les sources alimentant la fortune publique.

À la fin de 1913, le cabinet Barthou était tombé — lors du vote d’un projet de grand emprunt — sur le refus, par la Chambre, d'affirmer l’intangibilité du coupon de la rente française. Bien que ce refus ait été surtout motivé par des considérations d’ordre politique, il mettait en suspens l’emprunt et le budget, c’est-à-dire les moyens de consolider nos finances, au moment où des dépenses impérieuses et considérables s’engageaient pour nous défendre contre les inquiétantes menaces du militarisme prussien. Clé. tait d’autant plus regrettable que la préparation des élections législatives des 26 avril et 10 mai, assumée par le cabinet Doumergue, allait entraîner au-delà de plusieurs

mois l’ajournement de la solution, cependant urgente, de l’un des plus importants problèmes financiers qui se fussent présentés depuis quarante ans.

Si la grande masse du public ne sentait que confusément le péril, les milieux d’affaires — dirigeants du commerce, de l’industrie et de la finance — le percevaient mieux. La Bourse, par sa nervosité et sa tenue maussade, répercutait les alarmes de ceux qui, sans pouvoir les préciser, prévoyaient cependant de nouvelles difficultés pour l’avenir. Dès la première liquidation de janvier, la Bourse de Paris avait éprouvé une petite convulsion, déterminée par les opérations spéculatives sur tout un groupe de valeurs qui s’était longtemps placé en vedette. C’était Run des premiers symptômes d’un malaise dont l’origine était lointaine. Depuis octobre 1912, c’est-à-dire depuis le début de la longue guerre balkanique, la Bourse de Paris n’avait pu parvenir à reprendre son assiette. Sans qu’on püût le déterminer nettement, on avait l’impression qu’une coalition de spéculateurs étrangers se tenait inlassablement aux aguets de toutes les circonstances défavorables pour tenter de miner notre marché financier. Tandis que les places étrangères, notamment celle de Londres, faisaient des efforts manifestes pour retrouver une allure satisfaisante, celle de Paris s’enlisait de jour en jour dans un profond marasme (1).

(4) Voici ce qu'écrivait à ce sujet le Rentier, du 27 février 1914 :

« Pendant que notre marché s'étiole et n'ose rien entreprendre, malgré l'abondance considérable des disponibilités sans emploi dont une parcelle se détache de temps à autre pour souscrire à des emprunts qui leur plaisent, les marchés anglais et allemand sont en pleine activité.

» Dans ces dernières semaines, les valeurs anglaises de premier ordre, dorées sur tranche, viennent de réaliser une hausse comme il ne s’en était pas produit depuis des années. Du cours le plus bas de janvier, les Consolidés ont gagné six points, l'Irish Land Stock neuf points, et les autres fonds d'Etat ont suivile mouvement. The Economist a fait remarquer que si le chiffre des affaires traitées

De son côté, l'épargne, émue de la baisse continue des cours, éprouvée par la crise commerciale de l’année précédente, inquiétée par la menace de nouveaux impôts, s’abstenait délibérément de procéder à des achats de valeurs. Si les affaires nouvelles étaient rares, sauf quelques gros emprunts étrangers — emprunt serbe, en janvier; emprunt des chemins de fer russes, en février; emprunt hellénique, en mars; emprunt ottoman, en avril; emprunt marocain, en juin — il était offert à l’épargne de nombreuses augmentations de capital par des entreprises connues, souvent prospères, qui, prévoyant des émissions prochaines et con-

au Stock-Exchange n'avait pas augmenté en proportion de la hausse, c'était, en partie, parce que les « jobbers » manquaient de titres. La dépréciation des dernières années leur avait enseigné la prudence ; aussi, au moment où la demande du public s’est manifestée, ont-ils dû, pour y satisfaire, se porter eux-mêmes acheteurs sur le marché.

» En Allemagne, en Autriche Hongrie, en Suisse, le succès de récentes et importantes émissions montre que les marchés financiers se réveillent.

» À l'émission des Bons du Trésor de Prusse succède une émis. sion de quarante-cinq millions de marks d'obligalions 4 °/, des colonies allemandes. Ces titres sont offerts au public au prix de 96 !/, °/,. Is sont garantis par l'Empire allemand, cautionnant les colonies de l'Afrique orientale allemande, du Cameroun et de l'Afrique sud-occidentale allemande.

» D'autre part, on lit dans le Finanzherold, à propos du dernier emprunt : « Le succès des obligations du Trésor de Prusse est tout » À fait remarquable : vingt cinq milliards de marks ont été sous- » crits el les souscriptions «bloquées » seront fortement réduites > Quandon a su l'importance que prenaient les souscriptions, » beaucoup de personnes ont demandé des sommes bien supérieu- » resà celles qu'elles désiraient obtenir el plus d'un souscripteur » serall bien embarrassé si on lui attribuait la totalité du chiffre » demandé, car il faut payer et les litres bloqués ne sont délivrés que dans six mois Surles vingt-cinq milliards demandés, environ dix-neuf milliards concernent les titres bloqués. Bien tendu, on ne peut conclure de ce chiffre à l'importance des taux disponibles pour emploi, mais ce montant exceptionent élevé de souscriptions révèle cependant de grosses Mlités de placement. »

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