INTRODUCTION
l'intervention du Gouvernement: il y avait là, en effet, une véritable atteinte portée au crédit public du pays au moment précis où le Gouvernement avait besoin d’y faire appel.
La Société Générale, plus directement visée, signala au procureur de la République la campagne dont elle était l’objet et la victime et déposa entre ses mains, en juin 1914, une plainte contre inconnu. L’instruction fit découvrir l’existence d’une société de propagande allemande, alimentée par un subside annuel payé sur les fonds secrets de l’Empire et dirigée par un comité de trois membres, dont l’un, M. Schahl, n’était autre que le directeur de la Deutsche Bank. L'un des agents de la société en France était un naturalisé, directeur d’une revue financière universelle pleine de « bons conseils » pour les capitalistes français. « C’est ainsi que d’outre-Rhin sont venus les conseils sur les fameux comptes joints, sur les achats de titres, leur répartition géographique et les dépôts de fonds à l’étranger ; on indiquait à nos épargneurs des barèmes de placements divers plus avantageux et plus tranquilles que nos placements francais pour leur permettre d’éviter les me-
sures fiscales, l’impôt sur le revenu. Tout ces faits sont d’hier! » (1)
Une véritable campagne était donc entreprise pour effrayer l’épargne francaise sur la solidité de nos grands établissements de crédit et sur celle de nos finances publiques; en même temps, des maïsons allemandes fonctionnaient en France et y entretenaient des correspondants attitrés; puis des banques allemandes, établies en Suisse, inondaïent nos rentiers de prospectus recommandant des titres allemands et leur indiquant les conditions les plus favorables pour le placement de leurs fonds et le dépôt de leurs titres à l’étranger. Des annonces s’étalaient dans plu-
(4) Le Rentier, du 27 novembre 1914
sieurs journaux pour louer ces banques et leurs opérations ! Dans les coulisses de la Bourse même, de nombreux intermédiaires, tous plus ou moins allemands ou autrichiens, prêtaient la main à ces manœuvres d’avant-guerre et cherchaient, par une pression bien concertée, à créer sur nos fonds publics nationaux un mouvement de baisse inexplicable (1). Leur proportion était, d’ailleurs, imposante et leur pouvoir presque sans contre-poids, si l’on en juge par les chiffres cités à la Chambre le 28 janvier 1915 par M. Jules Delahaye à l’occasion de la discussion de la loi sur les naturalisations.
On n’en peut douter aujourd’hui; les attaques contre les établissements de crédit, durant les premiers mois de 1914, constituaient de simples travaux d’approche de la guerre que l’Allemagne était résolue à provoquer. Obéissant à un mot d’ordre, ses émissaires — espions infiltrés par tout le pays, intermédiaires trop complaisamment accueillis sur le marché — essayaient d’ébranler notre puissance finan-
(1) La France, d’ailleurs, n'était pointle senl pays travaillé par les financiers austro-allemands ; ils opéraient aussi en Russie, comme le montrent ces réflexions inspirées par le moralorium russe dans l’/nformation du 98 août 1911:
« Quant à la Bourse ‘de Pétrograd), elle est fermée : elle ne sera probablement pas ouverte avant la fin des hostilités. C’est là une mesure prise contre les Allemands ; nos ennemis sont ainsi mis dans l'impossibilité de réaliser d'importants bénéfices prove nant de leurs ventes à découvert. En effet, on a constaté que, pendant les deux mois avant l'ouverture des hostiiités, Berlin et Vienne avaient fait de grosses ventes sur les marchés de Saint-Pétersbourg et de Paris, signe certain que ies deux nations ennemies, qui ont fait preuve à cetle occasion d'une duplicité consommée, cherchaient la guerre et en connaissaient — de bonne source, semble-t-il — l'imminence. La différence entre le prix de vente et le prix auquel les Allemands pourraient se racheter actuellement représenteraient une somme de plus d'un milliard de francs en leur faveur. Cette fermeture motivée de la Bourse de Saint Pétersbourg donnera la possibilité d'éviter la ruine dé la population russe au profit des Allemands, »
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eière pour qu’elle sombrât le jour où les armées entreraient en campagne et que nous fussions ainsi privés tout à coup des moyens indispensables à l’organisation de notre défense.
Aujourd’hui, le marché et la banque se sont épurés en grande partie à ce point de vue; le travail de sélection n’est cependant point encore terminé. Il importe done toujours de se méfier de ces bruits plus ou moins fondés qui rasent les murs à la facon de la calomnie et qui circulent dans le public, lancés par des financiers ou des rabatteurs à attaches germaniques et dont le seul objet est d’entretenir chez nous une continuelle méfiance de l’épargne. La confiance publique, le crédit publie doivent renaître ; il faut tout faire pour cela et il est du devoir de tout bon citoyen d'empêcher qu’il y soit porté atteinte de quelque facon que ce soit. Certes, il y a des responsabilités, du côté de la banque comme de la part dn Gouvernement; il paraît très probable, comme le ministre des Finances lui-même l’assurait, que certains établissements de crédit se sont laissés entrafner un peu trop loin par le roulis des affaires et n’ont pas toujours usé peut-être de toute la prudence désirable. Il est hors de doute aussi que notre organisation financière, comme toute œuvre d'initiative humaine, n’atteint point la perfection et présente des inconvénients, voire même des dangers. I] faudra, après la guerre, essayer d’apporter remède à ces abus et tenter dans ce but de réaliser certaines réformes. Nous verrons, d’ailleurs, quel est notre avis à ce sujet.
Mais aujourd’hui, alors qu’une partie importante de notre sol, et l’une des plus riches, se trouve encore aux mains de l’ennemi, il serait eriminel assurément de faire le ieu de nos adversaires en colportant les bruits qu’ils ont intérêt à mettre chez nous en cireulation, à l'instar d’un papier déprécié, pour apeurer l’épargne, pour entretenir chez nos capitalistes la crainte salutaire qui, empêchant nos emprunts d’être souserits et nos disponibilités d’affluer vers
les caisses du Trésor, doit nous amener à accepter cette € paix honorable » qu’ils veulent bien maintenant nous consentir. Le seul résultat de nos discussions intérieures à ce sujet serait de faire sourire nos ennemis et de les réjouir, comme ils ont souri et su profiter, avant la guerre,
de la généreuse hospitalité que nous leur offrions sans compter.
Paris, juin 1915. M. E.