PARIS (5°) V. GIARD & E. BRIÈRE
LIBBAIRES-ÉDITEURS 16, RUB SOUFFLOT BT 12, RUB TOULLIBR
LE MORGELLISME
a INTRODUCTION
« domaines assuraient à quelques familles privilégiées « des revenus impérissables et à la masse de la popu- « lation, un travail régulier >.
Quant à la Propriété, elle semblait très menacée de perdre sa cause, attaquée qu'elle était à gauche par les Collectivistes, à droite par les Actionaristes : c'était le chef de ceux-ci, le grave M. de Molinari, qui venait de prononcer la sentence : « Les jours de la propriété individuelle sont comptés. »
Cependant, fermant Toreille aux disputes des sectes, le paysan ne se doutait pas qu'il avait tant d'ennemis ; que tels en voulaient à sa liberté politique, tels à l'égalité civile, et nombre d'autres au champ que son travail fécondait. Il était venu à la République avec franchise. Il la soutenait avec persévérance contre l'humeur changeante des grandes villes, et il comptait sur elle pour défendre ses droits.
Serait-il déçu ? Hélas ! Ses amis dévoués disparaissaient les uns après les autres : Michelet, Edgar Quinet étaient presque ignorés des jeunes ; les hommes de 48 s'éteignaient et Gambetta, qui avait prononcé, en l'honneur des paysans de France, de si vibrantes harangues, venait de mourir.
C'était là, entre mon ami et ancien collègue Camille le Sabatier et moi, durant les années 1894 et 1895, sujet attristé de quotidiennes conversations au cours desquelles naquit la pensée d'un groupement capable
de créer un courant dMdées plus conformes à nos principes communs et aux traditions de la Révolution. En particulier nous avions à cœur de distinguer d'avec la grande propriété terrienne et d'avec l'usine à qui les socialistes reprochaient, non sans raison, d'être des moyens d'assujettissement politique et d'enrichissement sans travail, la Propriété ouvrière et paysanne que nous savions pure d'origine parce que née exclusivement du travail', irréprochable dans ses effets, ne donnant occasion d'opprimer personne, et créatrice, au contraire, de la liberté de ses détenteurs : l'atelier familial du tisserand de village et le champ du paysan.
« — Si seulement nous étions trois ! me dit un jour Sabatier.
« — Eh bien, voici le troisième, répondis-je en voyant venir vers nous le député du Lot, Emile Rey. >
Dès les premiers mots, Emile Rey accepta d^enthousiasme. La Ligue de la Petite Propriété était fondée. Ceci se passait en novembre 1895. Quatre mois après, la Ligue était en plein fonctionnement et avait des réunions régulières. Un an plus tard, elle possédait un organe mensuel et comptait quatre cents membres dont deux cents du Parlement.
Les séances se tinrent d'abord dans une salle du café Voltaire, plus tard au N** 12 de la rue Perronet, Le groupe d'hommes de bonne volonté qu'on y trou-
vait vaut la peine d*être remarqué par sa valeur morale, la sincérité de ses sentiments démocratiques, la courtoisie de ses délibérations et les compétences diverses qui le distinguaient.
Parmi les fervents de la Petite Propriété et les membres les plus assidus de la Ligue, il faut noter, en outre de ses fondateurs, notre excellent et vaillant ami Beauquier, dont l'exquise bonne humeur, la fine culture littéraire, la science historique et l'idéale droiture de cœur imposent à tous l'estime et l'affection ; — Ducos, non moins sincère, catholique convaincu, poursuivant de très bonne foi la chimère de la conciliation de sa religion avec le progrès moderne. Millionnaire, il était monté à la tribune pour prouver par les logarithmes, — il était colonel du génie en retraite et ancien élève de TEcole polytechnique, — que l'impôt progressif n'aboutit pas fatalement, comme l'affirmaient ses adversaires, à la confiscation totale. — C'était Delbet, qui n'a qu'un défaut, celui d'une modestie excessive, mais défaut lamentable car nul n'est plus documenté que lui en toutes choses, ne dit mieux et n'est plus séduisant par sa bonne grâce, Tatticisme de son éducation, la dignité de sa vie; passionné de sociologie, il fut l'ami personnel de tous les sociologues de la fin du siècle et l'exécuteur testamentaire à la fois d'Auguste Comte et de Frédéric Le Play ; — Delpech, très assidu, apportait à la Ligue sa connaissance du paysan montagnard, sa haute
science historique, sa foi démocratique ardente et son dévouement chevaleresque à toutes les causes justes; — Emile Rey s'était voué à la Ligue avec cet enthousiasme persévérant et tranquille que les hommes du Queicy savent apporter à leurs entreprises. Doux et loyal, joignant à la générosité de cœur un sens droit et un esprit précis, très modéré en politique, mais fermement attaché à la cause du Progrès social, il nous étonnait souvent par la hardiesse de ses vues économiques. Très compétent en matière agricole, et véritablement épris de la terre, il était l'un des orateurs les plus écoutés de nos réunions auxquelles, d'ailleurs, il ne manquait jamais.
Ou y voyait encore venir mais seulement de temps à autre, d'autres parlementaires : Bizot de Fonteny, Pedèbidou, Montant, Rameau, Sever, etc..
J'ai cru devoir citer d'abord ces collaborateurs de la première heure, mais je dois ajouter que la part la plus considérable de la tâche commune était fournie par deux membres de la Ligue dont l'un, Camille Sabatier, avait volontairement renoncé avec un admirable désintéressement républicain à faire partie de la Chambre ; dont l'autre, Tarbouriech, eût été un des membres les plus distingués du Parlement si la perspicacité des électeurs eût su le découvrir dans sa modeste retraite de la rue du Sommerard. Tarbouriech était le jurisconsulte attitré de la Ligue où cependant les compétences juridiques ne manquaient pas. Il
était notre Code vivant, mais vraiment vivant, avec commentaires, qui à côté du texte s'enrichissait de la critique la plus savante et la plus philosophique, La précision avec laquelle il discutait les textes soumis aux délibérations de la Ligue, le soin consciencieux qu'il apportait à tout ce qu'il faisait ou disait, étaient la joie de Sabatier qui ne prenait confiance en quelque point de doctrine ou dans la clarté d'un texte que si Tarbouriech avait contrôlé...
René Henry, docteur en droit, était, avec Rey, Delpech, Beauquier et moi, un des cinq vice-présidents de la Ligue qui n'avait pas de président. C'était alors un homme d'une trentaine d'années à peine, très lancé dans le mouvement des syndicats agricoles et très au courant de tout ce qui touchait au mouvement agraire. Il était déjà un des collaborateurs intimes de M. Paul Deschanel, membre lui-même delà Ligue, et que nous eûmes l'honneur de voir plus d'une fois dans nos commissions. — Très aimable et très érudit, M. Henry était le chef de la droite de la Ligue, mais d'une droite républicaine, s'entend, car, de par les statuts, le seul fait d'adhérer à la Ligue impliquait l'adhésion à la République démocratique et anticésarienne. A côté de M. René Henry prenaient place MM. Guernier, docteur en droit ; Corniquet, maître de conférences à la Faculté de Droit, connu pour ses travaux sur le € homestead » ; Gérald, aujourd'hui député, et Caignard de Mailly que nous eûmes la
douleur de perdre ef qui ressentit dans une de nos assemblées les premiers frissons du mal qui devait l'emporter si prématurément.
Certains, au contraire, confinaient au socialisme, acceptant toutes celles de ses solutions qui ne sont pas incompatibles avec le respect de la Propriété individuelle fondée sur le Travail. En ce sens s'étaient marqués d'abord Sabatier, Tarbouriech et moi-même ; puis Albert Tournier, aujourd'hui député de TAriège, intrépide défenseur de la démocratie rurale ; le spirituel et très méridional Peyres, qui voulait résoudre toutes les difficultés sociales par l'Assurance mutuelle et nous éclairait parfois par ses aperçus inattendus ; le regretté député Dubois, de vieux républicains tels que Léopold Marcel (de la Drôme) et César Gourdoux (du Gard), des docteurs en médecine à Tesprit pénétrant, tels que Jean Pirodon.
Les compétences spéciales abondaient et les commissions aboutissaient toujours à des travaux sérieux. S'agissait-il d'assistance, on s'adressait à Henri Lefort, ce philanthrope qui prend place, immédiatement après Théophile Roussel, parmi les maîtres dans la question des enfants assistés, à Sabatier, à Roudel, au docteur Faivre, fonctionnaires, à des titres divers, de l'Assistance publique.
En matières de Finances, quels meilleurs guides que MM. Fort et Voguet?
L'agriculture n'avait pas de secret pour M. Gaston
Malet, l'agronome bien connu, non plus que pour M. Bussard, professeur à l'école d'horticulture de Versailles.pn avait pu également prendre conseil, en certaines circonstances, de deux professeurs de l'Institut agronomique, membres de notre Ligue, mais membres discrets, qui, craignant de paraître frondeurs, ne crurent pas pouvoir faire à la cause de la Petite Propriété, alors honnie par les officiels du monde agricole, une adhésion publique. Darlot connaissait à fond le mécanisme des banques, Delpeut la procédure, Joseph Gaud, Gaillardon, Coconier, le commerce, Erny, Jeamin,les assurances. Notre mathématicien était Ducos, notre naturaliste Percot, aujourd'hui professeur à l'école de pharmacie. La science médicale était représentée largement : au premier rang, notre dévoué ami le D^ Pirodon et le jeune et généreux docteur Faivre.
On comprend l'intérêt que présentaient nos discussions, toujours cordiales quoique souvent très vives, et toujours approfondies.
De la province nous étaient parvenus de nombreux témoignages de sympathie. Le vieux démocrate paysan que fut Amédée Saint-Ferréol, ancien représentant de la Haute-Loire, nous adressa une adhésion chaleureuse en même temps qu'il nous transmettait un exemplaire de son livre : Le Propriétariai^ ouvrage un peu confus mais riche d'observations justes et dont l'inspiration est purement morcelliste. Le doyen éloquent et vénéré de la démocratie ariégeoise, Laborde,
fut des premiers à nous féliciter et à s'inscrire parmi nos adhérents; notre bien cher ancien collègue du J ura, Reybert, d'un esprit si ferme et d'un cœur si généreux, déjà frappé à mort, nous écrivit une émouvante lettre d'adhésion et d^adieu.
Un beau matin, dans Tappartement du sixième étage où logeait notre Secrétaire général fait irruptiun un ancien député qui s'écrie en entrant : « Je viens de Seine-et-Oise tout exprès pour apporter à la Ligue mes félicitations et mon adhésion. A la bonne heure ! Vous avez la seule doctrine à la fois conforme à nos traditions démocratiques, aux principes de justice et à l'évolution des faits. Ma parole, je craignais, avant de mourir, d'assister à l'abjuration universelle des principes de 89... — A constater votre juvénile vigueur on ne comprend pas que vous parliez de mort. Vous avez soixante ans à peine... — J'en ai quatre-vingttrois! N'oubliez pas que j'étais commandant de la Garde nationale de Paris en i848l...> Ce vaillant était Paul de Jouvencel. Deux mois après, il était brusquement enlevé par une grippe infectieuse*
Je dois marquer encore certaines adhésions morales que des considérations particulières empêchaient seules de s'affirmer. Telles celles de plusieurs socialistes qui entrevoyaient déjà, dans les aspirations des plus avancés de la Ligue, le sens dans lequel évoluerait la doctrine socialiste de l'avenir. Je cite entre autres, non sans émotion, celle de Calvinhac, le vail-
lô INTRODUCTIOM
lant et regretté député toulousain, à râtne si généreuse et à Tesprit si cultivé.
§ IL — La doctrine de la Ligue.
Maintenant que nous connaissons le personnel de la première heure, examinons rapidement quelle en fut l'œuvre et quelles idées ce groupement agita. C*eât dans une brochure de propagande contenant divers articles de principes et un programme de réformesj brochure' qui fut tirée à deux mille exemplaires en novembre 1896, qu'il faut chercher les idées communes à tous dès le début. Vient ensuite le Journal de la Ligue qui débute par le N° de février 1897 et se termine par celui de mai 1898. Enfin existe un opuscule qui fut tiré à cent exemplaires seulement avec mention « épreuve », afin d'éviter le dépôt légal, et qui, rédigé par Camille Sabatier, indiquait, non les opinions communes à tous, mais seulement celles de la fraction la plus avancée. Brochure de propagande, journal et opuscule avaient le même auteur, notre éminent et infatigable Secrétaire général^ Camille Sabatier, qui, avec son ardente foi républicaine, son esprit philosophique pénétrant, sa profonde science juridique et son tempérament d'apôtre laïque, fut véritablementl'initiateuretlepère de notre doctrine morcelliste, dont il est resté le plus actif propagandiste par la plume et par la parole.
mtRODÛCtiON II
Dans un premier article intitulé « Appel à la Ligue », le nouveau groupe formule nettement une 4ouble réprobation; d'abord, celle des doctrines collectivistes : « Nous ne voulons pas d'une immenst; usine sociale où cesserait d'être la liberté du travail»... puis celle delà théorie des classes dirigeantes : « Quelle justice y aurait-il dans un Etat où quelquesuns auraient des revenus perpétuels grâce au labeur perpétuel des autres? — Non, personne ne doit échapper à la loi du Travail ; et pour tout homme il est juste que Taccession à la Propriété soit la récompense assurée du Travail. » — Pour justifier le principe que la propriété devait être accessible à tous par le travail, r« Appel à la Ligue » affirmait que la propriété était une .condition nécessaire à la Liberté : « Celui-là seul a le droit de se dire libre qui abrite sous son propre toit et a à sa portée les instruments de son activité, les outils d^son travail ; qui, maître d'un asile inviolable, peut assurer son lendemain par le travail et Tordre, londer en paix une famille, constituer un foyer où trouveront* refuge et la faiblesse des enfants et la vieillesse des vieux parents. »
Ce manifeste fut délibéré dans l'assemblée générale du 8 février 1896 et signé parSabatier,par moimême et par lès autres membres du Conseil d'administration de la Ligue (i).
(i) Voici le texte complet de ce manifeste qui est comme Taae de naissance de la Ligue :
Deux phénomènes également caractéristiques préoccupent les
11 est aisé dé discerner, dès ce premier document, une tendance à Tanticapitalisme conservateur etla revendication de la légitimité pour la seule propriété née du travail. Mais notre but était de proposer aux
démocrates sincères : d'ane part, Tardente propagande des théoritfs colIecuvLstes outrancières ; d'autre part, rabaissement de la petite et de la très pedte propriété, sur les ruines desquelles triompheni les énormes fortunes nées de l'agiotage.
A ceux qui disent :
» il fiaui que tous les biens soient à la colleaivité. 11 faut que celle-ci répartisse entre ses membres le travail d'abord et ensuite le salaire de ce travail, c'est-à-dire les fruits grâce à lui produits par le domaine collectif. » "
Nous r<5pondons :
iK Nous na voulons pas d'une immense usine sociale où cesserait d'Être la liberté du travail ; où les aptitudes -de chacun pour TArt et la Science, comme pour les professions manuelles, seraient appréciées et employées par nous ne savons quels contre inaUres ; usines où fataljment éclaterait la discorde, où la répartit Son dts labeurs et des produits ne se poursuivrait qu'au mUieu d^s plus âpres luttes. Nulle part au monde n'a pu durer le despotisme collectif sans qu'il n'entraînât la ruine du peuple. Fils de la Révolution, nous fonlons être libres chez noiis, travaiikr ix notre heure, à ce qui nous plaît et quand il nous plait. Nou5 voulons employer comme il nous convient nos aptitudes et nos forces et diriger librement les aptitudes de nos enfants, j^
A ceux qui, avec un docteur des plus en vogue de l'école antî déiTiûcratique, rêvent d'un état social, hélas ! en passe de s'établir, où les vastes domaines constitueraient au profit de quelques familles privilégiées « des fonds productifs à peu près
républicains une politique sociale prcpre à les rallier tous. Il eût donc été dangereux d'accuser les cons^.'quences extrêmes sur lesquelles se fussent produites d'inévitables scissions.
impérissables, procurant un travail régulier à la population, et à leurs possesseurs des revenus perpétuels (sic) » ;
Nous dirons hautement :
« Nous repoussons votre doctrine. Quelle Justice y aurait-il dans un Etat où quelques-uns auraient des revenus perpt^tueU grâce au labeur perpétuel des autres ? Non, personne ne daît échapper à la loi du travail et pour tout homme, à quelque famille quMl appartienne, il est juste que Taccession à la propriété foit la récompense assurée du travail. Le capital largemetn accessible à tous, le travail obligatoire pour tous, telle sera notre devise, devise de paix sociale, devise de Justice et d'égalité. »
Non ! La Liberté et la Justice ne sont point inconciliabks.
Le plus important facteur de la grandeur morale et Je la prospérité de la France, c'est le grand nombre de ses cotes foncières, et certes il n'est pas douteux que si chaque fatiiillt: française était propriétaire de sa maison et aussi soit d'un champ, soit d'un atelier, la somme du bonheur humain serait beaucoup plus élevée et la sécurité sociale complète. Celui là seul a le droit de se dire libre qui abrite sous son propre loit, et a à sa portée, les instruments de son activité, les outils de son travail ; qui, maîtie d'un asile inviolable, peut assurer son lendemain parle travail et Tordre, fonder en paix une famille, coni;tituer en sécurité un foyer où trouveront refuge et la faibk'sîe des enfants et la vieillesse des grands-parents.
Cest vers cet idéal de liberté et de justice que nous tendrona sans cesse. Nous reprendrons ainsi la grande et saine tradition
Î4 IKTRÔDUCTIOK
Signalons Je mot « Morcellistne » qui, pour la première fois, apparaît dans cette brochure ; il est ainsi commenté: «Oui, nous voulons ramener aux champs, mais y ramener des propriétaires. Et comme le sol n*estpas extensible de sa nature/et que, lorsqu'un citoyen en possède dix fois plus que la moyenne, c'est à la condition que les autres en auront moins que leur part ou n'en auront pas du tout, nous sommes les adversaires, par les moyens justes, de la très grande propriété. Nous souhaitons son morcellement, » On voit que ce terme de Morcellisme n'a jamais impliqué l'idée d'un partage des terres, mais seulement d'une politique agraire propre à favoriser la diffusion de la propriété du sol. D'ailleurs la diffusion de la propriété mobilière n'était pas moins souhaitée par des motifs de même ordre et leMorcellisle logique est aussi favorable à celle-ci qu'à celle-là.
de k Révolution, sûrs que le jour où, par nos efforts, aura été accru le nombre des petits propriétaires ou consolidée leur sécurité, du même coup aura été consolidée et accrue la grandeur de k Patrie et de la République.
Le Comité d* Administration de la Ligue :
Camille Sabatier, ancien Député, Secrétaire général.
Ducos, Député. Montaut, Député.
Gaillardon, Négociant. E. Rey, Député.
Magnan, Avocat. Pirodon, D' en Médecine.
Marcel, Comptable. Colonel Sevbr, Député.
Maurice Fadre, Député.
INTRODUCTION l^
Dénommer fa doctrine qui découlait des principes de la Ligue ayant paru utile, plusieurs vocables furent proposés. Celui de morcellisme, proposé et ainsi expliqué par moi, fut accepté unanimement.
Un programme, ou plus exactement un avantprogramme des réformes proposées par la Ligue était joint à nos déclarations de principes, et c'est à la discussion approfondie de ces projets que la Ligue consacra les années 1896, 1897 ^* ^^^ premiers mois de 1898... Mais au cours des discussions, la dissidence entre les modérés qui acceptaient la co-eAistetice de la propriété capitaliste et de la propriété du travailleur et ceux des ligueurs qui ne reconnaissaient de droit qu'à cette dernière, tendait à s'accentuer. Un article de Sabatier, paru dans le N** du journal La PbUîc Propriété t de mars 1897, sous le titre « L'au delà de la Ligue », ouvrait cette dissidence dans toute son étendue, mais constatait qu'elle n'était pas inconciliable avec l'adoption et la réalisation d*un programme minimum commun. Cet article a une importance capitale dans l'histoire du Morcellisme» car on peut dire que la doctrine définitive s'y marque en deux de ses traits essentiels : l'abolition dusiUriat et la socialisation des moyens de production qui sont par nature même capitalistes.
Le N® de septembre 1897, dans l'article «La liberté», constatait deux points essentiels : c'est d'abord que l'Etat n'a pas pour unique devoir d'assurer contre sa
l6 INTRODUCTION
propre puissance la liberté des citoyens, mais qu'il devait encore garantir la liberté des faibles contre la puissance des forts et non « laisser aller» les choses. Cest ensuite que la Propriété étant seule capable d'assurer la Liberté, tout prolétaire est un incapable et doit, socialement, être protégé comme tel.
En octobre parut un article sur € La Solidarité ». Ni le mot ni la chose n'étaient guère connus à ce moment si ce n'est des philosophes. Quand par hasard les orateurs de réunion publique prononçaient ce mot, ils lui donnaient le sens d'altruisme ou de charité et en faisaient une vertu, non un droit* M. Léon Bourgeois, membre de la Ligue, on le saitt n'avait pas encore publié le livre magistral qui porte ce titre : Solidarité. La Ligue de la Petite Propriété fut donc la première à porter le principe de la Solidarité sur le terrain du droit social, et fit de ce principe un fondement du droit public. D'après l'article cité plus haut, la Solidarité, aux yeux de la Ligue, consiste en ce que : i" Rien d'heureux n'arrive à personne qui n'ait été préparé par la collaboration de tous, de sorte qu'en vertu de la maxime : nul ne doit s*enrichir aux dépens d'auiruiy tout bénéficiaire d'un avantage ou d'un plaisir est redevable à tous jusqu'à concurrence de la part que tous ont eu dans l'avènement de ce plaisir ou de cet avantage. — a* De même rien de malheureux n'arrive à personne que chacun, pour une part infime et plus ou moins directe, et tous en-
IHTRODUCTIOK I7
semble indivisément, nous n'en ayons été cause, d'où l'application de la maxime que quiconquâ cause à autrui un dommage est tenu à réparation. On voit que c'est au sein de la Ligue de la Petite Propriété qu'a été formulée pour la première fois, en termes précis, 4a doctrine du quasi-contrat des solidaristes.
Chacun de ces audacieux articles, où Sabatier formulait en termes lapidaires la doctrine de la Ligue, amenait bien quelque courtoise prostestation. Mais dans Tensemble, le groupe entier évoluait manifestement Vers le Socialisme libéral, et les éléments les plus timorés eux-mêmes s'y laissaient conduire. Le Secrétaire général ne hasardait en effet une audace nouvelle que lorsqu'il était sûr qu'elle ne causerait pas de trouble parmi nous et n'entraînerait pas de scission.
Survint l'affaire, !a fameuse affaire Dreyfus, qui perturba pendant si longtemps dans notre pays toute la vie publique et jeta même la division jusque dans les relations privées. Ceux qui discutaient avec sincérité et courtoisie la socialisation des moyens capitalistes de production ou la responsabilité directe et personnelle des riches vis-à-vis des pauvres, se séparèrent violemment sur « l'affaire ». Les discussions dégénérèrent et il devint aisé de voir que la Ligue ne survivrait pas longtemps à cette désorientation. Ce fut alors que Sabatier fit imprimer à ses frais un opuscule qui condensait en quelques pages tous les points de doctrine que nous avions réussi à élaborer en
îÈ ÎNTttODUCTlON
commun dans la Ligue ou qui s'agitaient déjà parmi les plus avancés d'entre nous. Telle fut Torigine de la brochure : Doctrine sociale de V extrême gauche marcelliste. Les membres de cette extrême gauche en reçurent chacun un exemplaire ; et ce fut véritat:iblement là le testament de la Ligue de la Petite Propriété, car peu après, Sabatier quitta Paris pour Alger, où il était demandé par M. Laferrière comme Directeur général de l'Administration pénitentiaire et membre du Conseil supérieur, Ame de la Ligue à laquelle il consacrait toutes ses pensées et tous ses loisirs, Sabatier ne put être remplacé, et la Ligue s^ëteignit en mai 1898.
Il est très curieux cet opuscule, qui marque nettement le point où en était, au milieu de 1898, la doctrine morcelliste. Dans un premier chapitre étaient formulés: \^ le droit au Travail, 2° le droit à l'existence par le Travail, 3° le droit à l'épargne, c'est-à-dire à la propriété des fruits du Travail. Dans le chapitre suivant, la légitimité de la propriété collective est subordonnée à l'impossibilité d'«xploiter par le système de la propriété individuelle du travailleur. Le mot de < Propriété capitaliste » n'est pas formulé, mais la chose est connue et condamnée implicitement. L'Actîonnarisme est également repoussé pour des motifs de liberté et de contrôle. « Il y a abus, dit le chapitre III, quand la propriété s'acquiert par une autre voie que par le Travail » et aussi « quand elle
se maintient au]( mains de Toisif :>. Mais, hélas ! Popuscule est muet sur ies moyens pratiques de conjurer racquisition de la propriété par d'aulres voies que le Travail et de déposséder l'oisif d'une propriété dont il se montre indigne. Ce sera dans la deuxième et récente étape du Morcellisme que cette difficulté sera franchie. Les chapitres iv, v et vï sont relatifs aux droits et devoirs de TEtat et précisent ses devoirs de particulière protection vis-à-vis des prolétaires considérés comme incapables juridiquement.
Ainsi précisé, le Morcellisme était-il déjà une véritable doctrine sociale ou seulement une tendance et comme la formule générale d'aspirations généreuses s'éfforçant de concilier la Liberté, TEgalité et la Propriété ?
L'i répression qui subsista dans beaucoup d'esprits fut que le problème était bien et nettement posé mais non résolu. Restait en effet l'objection qui avait arrêté Renouvier et qui consiste en ce que l'appropriation par X exclut Y de la Propriété et par suite de la Liberté, de telle sorte que fondement nécessaire de la Liberté, la Propriété se retourne contre la Liberté même. Comment résoudre V antinomie de la Propriété et de la liberté !
La dispersion de la Ligue rendit chacun de nous à ses seules et personnelles tendances. Tel, découragé de n'avoir pu, dans une collaboration aussi sincère et aussi compétente que celle de la Ligue, résoudre réellement 1q problème de la justice sociale par le prin-
ÛQ INTRODUCTION
cipede la propriété .à chacun, inclina vers un socialisme jacobin, tel autre vers un socialisme libertaire. La plupart en restèrent au point où la Ligue les avait menés. Sabatier au contraire poursuivit avec ardeur les études commencées ; et dès avant qu'il prît sa retraite, faisait en 1900-1901 à l'Université populaire d*Alger, un cours où,développant la doctrine morcellïste, il formulait en l'adoptant la distinction marxiste entre la propriété capitaliste qu'il repoussait et la propriété du travailleur autonome qu'il approuvait. Il proclamait la Vdltnr économique supérieure de celle-ci contrairement à Topinionalors dominante ; il constatait que l'évolution économique ne menait pas,comme on le prétendait, à la disparition de petit domaine, mais bien à son extension. Puis il démontrait qu'il n'est pas impossible d^instituer une organisation sociale dans laquelle nuLne pourrait accédera la propriété par une autre voie que par le travail et n'y pourrait atteindre que dans la mesure même de son travail, Ceci était un point essentiel et d'ailleurs une véritable découverte dont nul penseur ne s'était jamais avisé. Le problème de l'antinomie de la propriété était résolu, car, la propriété devenant la récompense d'un loyal concours ouvert entre tous les travailleurs, concours qui d'ailleurs ne se clôture jamais et reste permanent, Y ne peut plus se plaindre que Xlui ait rendu désormais impossible l'acquisition de la propriété qu'un nouvel effort suffira à lui faire
obtenir. Les hommes d'activité inférieure, privés par ce fait de propriété et du même coup de liberté, se retourneront vers l'Etat, et, au nom de leur infériorité de nature, seront comme incapables^ en droit, de lui réclamer le bénéfice d'une particulière protection. Admis à la retraite, notre éminent ami vint se fixer à Toulouse où il commença une propagande très active. Dans un cours libre professé à la Faculté des Lettres sur la Propriété,il posait les principes généraux; dans un autre cours fait à l'Université populaire, dans la même ville,il sollicita les contradictions. L'« Union morcellist£ » se constitua bientôt. Des conférences amenèrent la création de sections dans les départements voisins. L'une d'elles, celle de Saint- Ybars, adopta, le 3 janvier 1904, une déclaration de principes en 54 articles, qui devint la Charte du parti : le Morcellisrr.e était dès lors une doctrine homogène et qui se suffisait à elle-même.
A la fin de la même année parut le livre de Sabatier : Le Socialisme libéral ou Morcellistne, L'énoncé des lois de la propriété normale et Tétude approfondie du rôle de l'Etat et des syndicats, enfin le projet d'universaliser les coopératives de consommation substituées au commerce capitaliste, y venaient compléter la doctrine professée à Alger. Cette mise au point a été due surtout à la collaboration de M. le D^ Peyrat, aujourd'hui Président de l'Union morcelliste de Toulouse.
Actuellement, Toulouse reste le centre de la propagande morcelliste où l'Union fonctionne avec deux sections : l'une, d'étudiants morcellistes ; l'autre, de commerçants. Des sections existent à Saint- Ybars, Soverdun, Vîllefranche de Lauraguais, Montauban,Mirepoix, etc» Les critiques de M. Frédéric Passy, Charles Gide, etc., ont mis en relief l'intérêt de la doctrine nouvelle; de nombreux articles de revues et de journaux Tont fait connaître. LeMorcellismeest dès maintenant classé au rang des doctrines sociales modernes, et ses chances d'avenir résident surtout en ce que, très logiquement et en vertu même de ses principes, il se trouve quMl concilie les intérêts de la classe ouvrière à laquelle il apporte le remède en qui elle a foi, ce» lui de la socialisation de l'usine, avec les intérêts des paysans à qui elle confirme, au nom du travail, la propriété pleine et entière du champ paternel ; les intérêts moraux du pays par la dignité que confère au citoyen la conscience de sa liberté que la propriété lui donne, avec les intérêts économiques que sauvegarderait le complet développement des institutions d'association et de coopération ; la conception du droit individualiste avec la notion d'un Etat actif et vraiment protecteur des faibles, enfin les principes de la Révolution, qui sont restés, quoi qu'on dise la religion de l'âme française, avec les vérités modernes qu'au milieu de leurs erreurs de système ont révélé Fourrier Qu Robert Owen, Prodhon ou Karl Marx.
§ III. — Influence politique du Morcellisme.
Né d'hier, le Morcellisme n'a qu'une très courte histoire et on ne saurait exiger de lui qu'il ait déjà exercé sur la politique nationale une influence décisive. Il faut cependant reconnaître que son action est loin d'avoir été inefficace.
En juin 1896, avaient eu lieu à la Chambre des débats retentissants : A propos d'une proposition de loi sur le travail des enfants dans les manufactures, M. Jules Guesde, très impressionnant avec sa face ascétique, son verbe d'apôtre et ses formules dogmatiqueSy vint solennellement proclamer à la tribune les affirmations marxistes et sonner le glas de la propriété individuelle qu'il représentait comme se concentrant entre les mains de quelques privilégiés, et se vouant à une juste ruine par l'iniquité de ce privilège et le caractère oppressif de son action sociale.
Il fut manifeste, à l'attitude de la Chambre, que ce débat la prenait à l'improviste et la déconcertait. Elle comprit combien on avait eu tort de tenir pour négligeables les théories socialistes, et de se fier aux belles assurances des économistes du Journal des Débats. Dans le tournoi oratoire qui suivit l'intervention de M. Guesde, M. de Mun, autre dogmatique et parce que dogmatique^ fit à peu près seul quelque
figure ; de telle sorte que les principes de la Révolution parurent avoir subi une irréparable défaite.
Dans un coin du café Voltaire nous n'étions encore que quelques-uns qui, dans les revendications socialistes, nous efforcions sincèrement de discerner la part des vérités de celle des erreurs, et tentions la conciliation entre l'idée socialiste et l'idée de la Révolution française. Dès le lendemain de la séance de la Chambre, notre nombre tripla. La raison d'être de la Ligue avait apparu à tous.
Un an plus tard, escomptant à l'avance une nouvelle victoire morale, les marxistes provoquèrent à nouveau un débat de principes. Cette fois ils furent battus. Ce fut le plus modéré d'entre nous qui sonna le ralliement de l'armée démocratique autour d'un programme donnant à la justice sociale des satisfactions qui suffisaient alors et qui ne menaçaient d'ailleurs aucunement la Liberté. S'autorisant expressément dès le début de son discours d.* la Ligue de la Petite Propriété et de son programme, M. Deschanel exposa celui-ci à grands traits et le soumit à l'appréciation de la Chambre en l'opposant aussi bien aux prétentions des économistes dédaigneux de la souffrance des pauvres gens, qu'au communisme marxiste, qui méconnaît les instincts éternels de la Nature et les droits de la Liberté.
Quoiqu'il fût fort estompé, le programme de la Ligue eut un succès extraordinaire. La ipolitique de
la Chambre s'en retrouva orientée vers les réformes démocratiques, et prémunie contre les prédications de l'oligarchie financière en même temps que contre l'utopie communiste. L'affichage du discours de Deschanel fut voté, et la Démocratie eut le sentiment qu'elle avait désormais un programme social suscep* tible de remplir plusieurs législatures. Les socialistes eux-mêmes avaient plusieurs fois applaudi.
On peut dire que toutes les lois sociales qui ont été votées depuis cette époque sont restées conformes à la doctrine du Morcellisme, et qu'elles étaient réclamées expressément ou implicitement prévues dans les documents dont nous avons parlé et notamment dans le programme de l'extrême gauche morcelliste. Les lois qui ont amélioré les conditions du travail dans les usines n'ont été que l'application du principe que les prolétaires, parce que privés de popriété-liberté, ont droit à une protection particulière de l'Etat; celles qui ont abaissé les droits de succession sur les petites successions ou au contraire qui ont établi une certaine progression à partir des successions moyennes, la loi sur les habitations à bon marché, celle sur la petite propriété rurale, etc., sont également d'inspiration réellement morcelliste.il en est de même du projet qu'un ancien membre de la Ligue de la Petite Propriété, devenu ministre de TAgriculture, M. Mougeot^ s*jnspirant de l'étude et des discussions de la Ligue sur fa matière, a présenté au Parlement dans le but d'insti-
tuer le « Homestead ».I1 est remarquable quedésormais plus généreuse et plus démocratique, la politique des Chambres n'a fait cependant à l'esprit communiste — qu'il ne faut pas confondre avec Tesprit socialiste — aucune concession.
Sans doute les morcellistes forment encore bien plutôt un parti de principe qu'un parti d'action. Mais leur doctrine se répand de plus en plus et recrute chaque jour des adhérents nouveaux. Pénétrer les esprits lui importe d'ailleurs bien plus que conquérir le pouvoir ; et nous préférons à la vaine satisfaction des ambitions individuelles la joie saine et désintéressée de donner peu à peu à la démocratie républicaine, en dehors de toute conception chimérique et pertubatrice, un instrument sûr et solide de progrès social dans la paix, la justice et la liberté.
Maurice Faure
Fàtis, septembre 1906.