LA PROPRIÉTÉ
§ I. — La propriété et son universalité,
La propriété individuelle est dans rhumaairé un fait général et constant. Chez les peuples de haute civilisation, la propriété collective n'existe qu'à doses réduites, à titre exceptionnel et en vue d'un but particulier. Dans les pays où la liberté n'est pas ou est mal garantie, et où l'ignorance et la misère sont grandes, comme en Russie, la propriété collective occupe encore une place notable que le progrès va réduisant. Enfin, chez les populations nomades, la propriété collective est la règle Car la propriété privée est incompatible avec l'existence errante. A mesure que dans une région de nomades la vie sédentaire s'institue, en même temps on voit s'instituer la propriété individuelle et
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du même coup s^affirmer une plus haute productivité agricole et industrielle. Ce sont là laits que THistoire enseigne, que Tobservation contemporaine constate d*autre part, et que les hommes de bonne foi, dans tous les partis, reconnaissent.
Cette permanence, cette constance, dans l'Humanité, de la propriété individuelle est d'autant plus remarquable^ que toutes les grandes religions, du moins celles qui subsistent encore, Judaïsme, Christianisme, Islamisme, sont hostiles à la propriété in-* dividuelle et la condamnent plus ou moins formellement. C*est également en communauté, comme en un idéal, que vivent les prêtres bouddhistes. L'hostilité des religions révélées contre la propriété privée s'explique très simplement ; quiconque est propriétaire est indépendant. Sa liberté matérielle, garantie par sa propriétés Pémancipe aussi bien au regard de ceux qui prétendent sMmposer à sa pensée que de ceux qui veulent asservir son travail. Or, malgré l'ascendant que l'esprit religieux a exercé sur l'évolution des sociétés, rhostilîté unanime et concertée des religions n*a pu faire nulle part reculer la propriété individuelle.
Un phénomène qui a une telle constance n'apparaît-il pas comme fondé sur la nature même des choses? Sa survivance dans une humanité qui sous tant d'autres rapports se transforme sans cesse n'estelle pas le signe de sa légitimité? En tout cas, ceux qui incriminent la propriété individuelle ont contre
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elle la charge de la preuve. Cette preuve, le Lévitique et Mahomet, les Pères de TEglise et les compagnons du Prophète, les philosophes pieux tels que Thomas Morus et Pascal, et, de nos jours, une école née des enseignements de Hegel, le négateur de la liberté et du droit, ont tenté tour à tour de la rapporter. Nous avons produit ailleurs les pièces de ce procès que le communisme plaide depuis deux mille ans, et depuis deux mille ans perd au tribunal de la civilisation ascendante. Disons ici cependant que ce procès, le communisme ne le perd pas sur tous les chefs; que plusieurs de ses incriminations apparaissent fondées ; et que, telle qu'elle existe et est instituée dans les lois actuelles, la propriété individuelle ne sort pas des débats indemne et pleinement réhabilitée.
§ IL — Les deux concepts de la propriété.
C'est en effet sous ce nom de propriété individuelle, que l'on confond des phénomènes sociaux bien différents, dont les uns sont justes et utiles à la société, dont les autres sont injustes et pernicieux ; et ce sera le grand honneur de Marx d'avoir le premier formulé cette nécessaire et capitale distinction.
On sait en effet qu'en maintes pages de ses livres, le fondateur du collectivisme distingue entre la « propriété privée du travailleur autonome » et la
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propriété « capitaliste, fondée sur l'exploitation du travail d'autrui >. Or, il se trouve qu'aucun des griefs formulés contre la propriété du travailleur n'est fondé, tandis qu'on est obligé de reconnaître que tous sont fondés contre la propriété capitaliste. De même il faut observer que depuis que cette distinction s'est trouvée formulée entre l'une et Tautre des .deux propriétés, la conscience publique se prononce de plus en plus contre la propriété capitaliste. /
On peut donc dès maintenant prévoir la sentence qui clora ce grand procès de la propriété, de même qu'il y a deux cents ans, après Montesquieu, Raynal et Diderot, on pouvait prévoir la condamnation prochaine de Tesclavage. La propriété capitaliste sera condamnée elle aussi, tandis que la propriété fondée sur le travail, désormais libérée de toute promiscuité avec la propriété née de la force, apparaîtra à tous indiscutable et honorée.
Voilà le fondement, ou tout au moins la pierre d'angle, de la doctrine morcelliste.
Le morcellisme ne s^arréte pas là. Dans l'analyse de la propriété il va plus loin que Marx. Il ne distingue pas seulement, comme le sociologue allemand, la propriété qui a pour fin le travail personnel du propriétaire de celle qui a pour fin l'exploitation du travail ti'autrui. Une autre distinction s'impose relativement aux origines : n'est légitime aux yeux des morcellistes
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que la propriété qui a pour origine, pour cause le travail, le travail utile, celui qui n'est pas seulement une vaine dépense d'activité, mais bien qui accroît la masse des utilités mises à la disposition des hommes. Le travail est donc, pour les morcellistes, le seul facteur légitime de propriété ; ils poursuivent la suppression de toutes les autres causes qui peuvent engendrer celle-ci. Cet objectif leur tient si lort à cœur qu'ils ont analysé le fonctionnement de toutes ces causes. Disons de suite qu'ils en distinguent dix : Tune légitime, nous l'avons dit, le Travail utile ; une autre dès ce moment condamnée par la loi positive, le Délit ou le Crime, Les huit autres sont plus ou moins reconnues et sanctionnées par la loi quoique immorales : la Chance, le /euy la Prescription, V Agiotage, la Faveur de Prime, l'exploitation de la misère d'autrui ou usure, l'exploitation du vice d'autrui ou corruption, Texploitation du travail d'autrui ou Capitalisme.
C'est contre tçus ces facteurs immoraux de la pro* priété que le morcellisme s'élève. Il les condamne soit qu'ils agissent isolément, soit qu'ils se combinent avec le travail ; et il tient leur disparition pour réalisable, ce qui sera démontré plus loin. Prenons maintenant acte du principe : La propriété n'est légi* time que si elle a le travail pour unique fin et pour unique cause. ^
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§ III. — La Propriété et la Liberté.
L'activité de rhomme veut être libre et libre aussi sa conscience. Libre, l'activité de Thomme se complaît en elle-méoie, et le travail autonome est une joie et une dignité. Imposé ou contraint, le travail est une peine et une honte. Or, de cette liberté du travail la propriété est la meilleure sauvegarde, car celui qui possède à sa pleine^ constante et exclusive possession les outils et la matière première de son travail, se sent maître de celui-ci. Il s'y applique à son heure, dans le lieu qu'il a choisi, l'ordonne comme il lui plaît, le cesse quand il veut. Au contraire, supposons le travailleur privé d'outils, il sera obligé d'aller les emprunter à autrui, et d'accepter les conditions que le prêteur mettra à son prêt, les réglementations de durée, de lieu, de date, de forme que le bailleur d'outils imposera. La propriété, en tant qu'elle garantit au travailleur la pleine et constante disposition des outils et de la matière du travail, ou, si l'on veut, de ses moyens de production^ est donc une condition nécessaire de la liberté du travail. C'est cette propriété que les morcellistes appellent : la propriété-outil.
Mais il ne suffit pas à l'homme d'avoir la propriété-
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outil. îrCe peut suffire à celui qui est en âge et en force de travail, car il peut s'assurer par le travail les denrées nécessaires à son existence. Mais le vieillard à qui Tâge interdit le travail, le malade, l'infirme ne sauront que faire de la propriété- outil qui restera entre leurs mains improductive et inutilisable. Ne pouvant plus travailler, ils seront réduits à mendier, c'est-à-dire seront condamnés à la pire, à la plus humiliante des servitudes, à moins qu'ils ne possèdent, à la place de la propriété-outil, une réserve de subsistances sur laquelle ils pourront vivre, ou une somme d'argent au moyen de laquelle ils pourront acheter les objets nécessaires à leur vie en liberté. C'est cette réserve suffisante de propriété que les morcellistes appellent la Propriété-domaine, Tout homme est exposé à devenir vieux ou infirme. Même dans l'âge de la vigueur pjiysique, tout homme est exposé à la maladie. Pour.se prémunir contre ce lendemain de rinfirmité, de la maladie et de la vieillesse, pour se sentir en pleine sécurité et jouir ainsi de la liberté morale, tout homme a donc besoin de la propriété-domaine, de même que pour jouir de la liberté du travail tout travailleur a besoin de la propriété-outil.
Aussi les morcellistes proclament-ils qu'il n'y a Je véritable et entière liberté que pour celui qui possède en même temps la propriété-domaine, laquelle peut d'ailleurs se transformer, au gré du propriétaire;, en
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propriété-outil, et ainsi contient et suppose celle-ci, tandis que la propriété-outil ne suppose pas déjà acquise la propriété-domaine, mais seulement la possibilité de l'acquérir plus tard par un travail prolongé. D*où la formule morcelliste plus générale : La Propriété est une condition nécessaire de la Liberté.
g IV. — Les diverses écoles sociales et leur solution.
Puisque la propriété est une condition nécessaire de la liberté à laquelle tous ont un droit égal, il faut que chacun possède une propriété suffisante.Com ment faire pour arriver à ce résultat àt Justice}
Plusieurs systèmes ont été proposés :
11 y eut d'abord la solution proposée par les Parlagiux. Elle était en apparence très simple : L'Etat, — remarquez ce mot, mot très important, et qu'il iaudra préciser bientôt, — TEtat n'avait qu'à s'emparer de tous les biens meubles et immeubles, terre, maisons, outils, argent, etc., et à les partager également eutre tous. Les partageux n'eurent pas de succès avec Jeur solution. Elle apparut à tous une puérilité, car, même en supposant que l'Etat ait les moyens de procéder à cette préalable confiscation générale, puis à cette universelle répartition, il est clair que dès le lendemain, les uns auraient déjà fait grossir par le travail et l'économie la propriété qui leur aurait été
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concédée, tandis que les autres auraient dissipé la leur. Le vol, la fraude, la chance, la corruption, etc., auraient agi de leur côté ; et peu de temps après, tout serait à refaire.
Aujourd'hui, il n'y a plus de partageux. Il est certain que les morcellistes n'entendent pas rajeunir cette puérile théorie, quoique quelques adversaires aient alïecté d'interpréter le mot « Morcellisme » en ce sens. Il n*y a rien de commun entre les partageux et les morcellistes.
Voici maintenant une autre solution. C'est celle des anarchistes qui maintenant préfèrent s'appeler libertaires, pour se distinguer de Ravachol :
Il n'y aurait ni Etat, ni loi : Pas de gouvernements, pas de préfets, pas de juges, pas de gendarmes; pas de députés ni de maires ni d'élections d'aucune sorte. Chacun vivra où et comme il lui plaira. On travaillera si l'on veut ; mais on le voudra, nous assurent les libertaires, parce que toute contrainte sociale étant supprimée, Thomme sera bon. On voit l'hypothèse, et sur cette hypothèse tout le système est bâti : celui qui sait faire des habits en fera pour son plaisir et par désir d'être utile, A cet effet il aura été prendre rétoffe dans des magasins que d'autres hommes garderont en bon état. L'habit fait, le tailleur l'apportera dans un autre magasin où qui en aura besoin viendra l'essayer et le prendre. De même fera-t-on de toutes les denrées. Chacun prendra au tas. Donc rien ne
sera à personne. La propriété aura disparu comme VEut
Les morcellistes ne croient pas à cette hypothèse que l'homme devienne jamais assez bon pour se passer de toute règle, quoiqu'ils espèrent que la contrainte sociale ira constamment en diminuant. Ils considèrent la vie humaine moderne comme infiniment trop complexe pour que le jeu en soit abandonné au hasard des caprices de l'activité individuelle et livrée sans guide aux seules inspirations de cette activité. D'ailleurs, même en supposant l'homme devenu meilleur d'une manière très notable, encore faudraitil prévoir les anormaux et les moyens de les mettre hors d'état de nuire. La sécurité sociale et l'harmonie des intérêts et des libertés exigent des lois et en exigeront toujours, et par suite, un Etat. Eniin, un instinct de nature, dont la Science elle-même rend compte, portera toujours le travailleur à se considérer comme investi d'un droit personnel sur le produit de son travail. La propriété est un instinct invincible de la Nature humaine, et c'est méconnaître la Nature même que de prétendre l'abolir.
La solution libertaire écartée, arrivons à la solution communiste. On peut dire qu'elle est la contre-partie absolue de la précédente. L'Etat, que les libertaires voudraient abolir, devient pour les communistes le seul mais souverain maître. Au lieu de n'être à personne, les biens appartiennent à TEtat, mais n'appar-
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tiennent qu'à lui. L'individu ne possédant rien attend tout de l'Htat; et c'est dans les magasins de celui-ci qu'il vient demander vêtements, nourriture, médicaments, articles de chauflage, de toilette,etc. L'Etat lui fixe un logement dans une des maisons qui toutes lut appartiennent. Mais l'Etat ne donne rien pour rien. Il exige du travail, non pas un travail quelconque, mais bien un travail déterminé, fixé par lui et par lui réglementé quant à sa nature, à sa durée, à sa date, etc. La rémunération sera payée proportionnellement à sa valeuf et celle-ci, appréciée par l'Etat, le sera, d'après les uns, suivant sa durée effective ou supposée, suivant les autres, d'après des éléments divers. Qui ne travaillera pas dans les conditions prévues, qui n'obéira pas, ne recevra ni nourriture, ni vêtements, ni abri et mourra de faim et de froid.
Les morcellistes n'acceptent pas une solution si peu compatible avec la liberté. L'Etat n'est pas un dieu : il apparaît dans des hommes tous plus ou moins passionnés et injustes. Ceux qui parleront au nom de l'Etat seront, au sommet de la hiérarchie, des fonctionnaires élus ou non : ils se réserveront forcément pour les questions les plus importantes et, éloignés du théâtre des faits, jugeront sur ouï-dire ou sur pièces. En bas seront des contremaîtres. Ce seront ces derniers qui prescriront à tous les tâches quotidiennes, recevront le travail, fixeront la valeur et le salaire, infligeront les punitions, exigeront Tobéissance et le res- Sabatier I
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pect. On proteste contre la servitude de Tusine, contre la discipline des casernes^ et voici que tels qui se plaignent, rêvent d'un état social qui universaliserait l'usine pour tous les travailleurs et imposerait à tous les êtres humains de tout âge, la discipline des casernes. Eh bien non ! Nous disons que le Progrès n'est pas dans cette voie. Nous voulons la pleine justice ; nous ne voulons cependant pas sacrifier la liberté.
A la vérité, le Communisme intégral ne compte aujourd'hui que de bien rares adeptes. Le Collectivisme s'est substitué à lui. On ne parle plus de dortoirs et de réfectoires communs, voire de femmes communes à tous et d'enfants qui ne seraient à personne. On fait même une part dans ce système à la propriété individuelle. En effet, l'Etat ne serait le maître, le propriétaire unique, que des « moyens de production », c'est-à-dire des outils et de la matière première: sol, maisons, bois, fer, blés, lins et chanvres, etc. Seul le travail serait fait en commun, dans les champs, les ateiiers et les usines, sous la direction des contremaîtres d'Etat. Comme dans le système précédent, ceux-ci répartiraient les tâches, recevraient le trayailr surveilleraient les ateliers, maintiendraient la discipline en provoquant les punitions. Ayant livré son travail et reçu son salaire, le travailleur irait dans les magasins de TEtat acheter ce qui lui plairait comme nourriture, vêtement, etc, et rentrerait dans le logis que TEtat lui aurait assigné, se reposer et vivre •
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d*une vie personnelle. Les « moyens de consommation » resteraient ainsi propriété individuelle.
Il est certain que le Collectivisme est une atténuation du Communisme intégral. Mais c'est encore loin, bien loin d'être la liberté. Le rôle des contremaîtres y reste aussi redoutable, et le travail y est imposé et réglementé avec une égale rigueur. La liberté du domicile est incompatible avec ce système, car il faudra vivre là où TEtat avait imposé le travail. Que si le travail est assigné ici à la femme, là tu mari, ailleurs à Tenfant, que devient la famille ? Et quelle marge aux vexations et à l'arbitraire laisse au pouvoir du chef d'atelier une organisation dans laquelle liberté personnelle, vie de famille et domicile sont ainsi livrés à la discrétion des supérieurs? Reste en outre cette insoluble et insolutionnée question de la Valeur, c'est-à-dire de la mesure suivant laquelle TEtat apprécierait et rémunérerait le travail de chacun.
Le Morcellisme repousse toutes ces solutions. Il ne peut s'arrêter un instant à Texpédient enfantin d'un partage des terres par voie d'autorité. Il ne peut partager l'illusion des libertaires qui croient possible une Société où n'existeraient ni lois ni Etat. Enfin il ne peut se résigner à une organisation sociale communiste, même atténuée, où Thomme perdrait la liberté des professions^ la liberté du domicile, la liberté du travail, et serait livré, sans garantie effective, à la discrétion des représentants du Pouvoir Ce qu'il
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faut retenir des beaux travaux de Karl Marx et de ses disciples, ce qui en ressort à titre d'enseignement implicite, c* est que tout système qui abolit la propriété individuelle abolit du même coupla LiJ)erté...; et c'est pourquoi les morcellistes ne se résignent pas au Collectivisme.
§ V. — De r Antinomie de la Propriété.
< Vraiment oui, me répondent les collectivistes, celui qui n'a pas de propriété n'est pas libre, Lassalle et Kârl Marx l'ont hautement déclaré. Mais alors pour que tous soient libres, il faut que chacun soit propriétaire. Or, cela est impossible, car les biens partageables entre les hommes sont limités et insuffisants en quantité. Quelle que puisse être la manière dont elle se répartira, la propriété ne pourra échoir à tous. Quelques-uns en seront privés, et ceux-là, d'après votre propre témoignage, tomberont en servitude. Que si, par impossible, vous imaginiez un procédé qui partagerait effectivement la terre et les autres biens entre tous les hommes, la part de chacun serait si minime, que personne n'en pourrait vivre et que tous mourraient de faim. »
Oui, voilà l'objection maîtresse, capitale, objection que Ton n'esquive pas en la traitant dédaigneusement, comme l'a fait M. Paul Leroy-Beaulieu, de vains et futiles « souvenirs d*école ». Monopole pour
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quelques-uns, que ce monopole soit de droit ou seulement de fait, la propriété devient un facteur d'inégalité entre les hommes et se retourne contre la liberté, puisqu'elle place entre les mains de quelquesuns ce privilège de posséder « les moyens de production »par lesquels ces propriétaires pourront faire la loi aux prolétaires, à ceux qui en seront privés. L*éminent penseur Ch. Renouvier, défenseur convaincu de la propriété individuelle, s'est heurté à cette objection et Ta laissée réellement irrésolue. Il est d^autant plus intéressant de le constater, que la doctrine de ce philosophe est celle de laquelle procède le plus directement, — mysticisme religieux mis à part, — le Mprcellisme. Ayant, disons-nous, constaté que l'appropriation interdit du même coup, sur l'objet approprié, la propriété de tous les autres, Renouvier en conclut que « le but de liberté proposé à l'établissement théorique de la propriété est complètement manqué ». Découragé de trouver la solution directe, la conciliation de cette antinomie, Renouvier ne recherche plus dès lors que les palliatifs. Ces palliatifs, il les trouvera dans l'impôt progressif qui mettra une digue à « Tenrichissement indéfini des riches » ; puis dans « un ensemble de garanties » qui rendent « à ceux qu'atteint la privation de la propriété des droits équivalents, droits qui leur assurent les moyens propres à atteindre la principale de leurs fins, la Liberté ». Cet ensemble de ga-
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raDiies serait : « le droit au travail consacré et organisé, par le crédit ou l'acquisition du sol pour le compte de la Société, mais par des stipulations nouvelles introduites dans le contrat de salaire et celui de louage, ainsi que dans un système complet d'assurances ».
Eh bien, les morcellistes ne se résignent pas à cette antinomie de la propriété. Ils tiennent au contraire la Propriété pour absolument conciliable avec la Justice ; et s^ils gardent dans le régime social qu'ils souhaitent une large place à l'assurance, c'est pour corriger, non l'injuste répartition de la propriété parce qu'ils ne conçoivent cette répartition que conforme aux règles de la Justice, mais les caprices de la chance, du sort aveugle et imprévu.
C'est en effet que, pour que la répartition de la propriété devienne juste, il suffit que cette propriété soit toujours acquise ;&ar le plus mérUant des travailleurs en un concours loyal où tous auront été appelés : Pour que la propriété de A. n'exclue pas d'autre pirt pour B., pour C, pour D-., l'espérance d'acquérir, il suffit d'organiser les choses de telle sorte que, fatalfmeni, et de par le cours naturel des événements, A. voie sa propriété fondre dans sa main et se réduire dans la proportion même oti se sera réduite sa puissance de travail, pour passer aux mains de B., deC. ou de D,, si ceux-ci ont au contraire acquis une puissance de travail supérieure. Qu'on suppose une masse
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de poussière de fer soumise à l'action de plusieurs aimants de puissance différente. Il est clair que les particules de fer se répartiront entre les divers aimants, à distance égale, suivant la puissance attractive de chacun d*eux. Imaginons maintenant que cette activité des aimants varie en chacun d'eux de seconde à seconde, tantôt s'intensifiant et tantôt s'éteignant;il va de soi que la poussière métallique abandonnant ceux dont l'activité faiblit, allant à ceux dont Tactivité s'augmente pour les abandonner encore quand TafTaiblissement reparaîtra, sera en perpétuelle migration. Telle est la conception' que les morcellistes se font de la propriété dans une organisation sociale équitable. On a compris que les individus sont les aimants, que la puissance attractive de ceux-ci correspondrait à la puissance de leur travail, et que suivant que ce travail serait plus ou moins puissant, il attirerait une part plus ou moins considérable des biens ap> propriables ; mais que ceux-ci maintenus en la pusses* sion de leur détenteur par la seule puissance du travail , s'égrèneraient d'eux-mêmes au profit d'activités plus grandes, s'il s'en produisait dans la sphère d'influence. Telle n'est pas, nous le savons, l'idée que d'ordinaire on se fait de la propriété. Le Droit romain prock* maitpourla propriété un caractère absolu et perpétuel que les institutions du Moyen Age s'efforcèrent de fortifier au profit de l'aristocratie. Mais dès aujourd'hui, les événements démentent complètement cette
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pfétentfoii 3 la perpétuité que les textes de loi sembleat encore conférer au droit de propriété. Combien rares sont les fonds de terre, — sauf dans les petites lamîlles paysannes où le travail s'est transmis de père en fils en même temps que le petit champ, — combien rares, disons nous, sont les domaines depuis cent ans possédés parla même famille ! Certes, cette instabilité des biens est un bien en soi, car elle accompagne et puniL l'instabilité des mœurs et du travail ; ettoutes les précautions injustes que les Codes bourgeois ont imaginées pour la conjurer, — majorats, conseils judiciaires, iiiterdictions, droits d'aînesse, etc., — ont été et seront de plus eu plus impuissants, en attendant qu'une conscience sociale plus élevée amène Tabolition de ces pratiques légales en opposition à la justice des choses,
îl est donc permis de concevoir une organisation sociale dans laquelle, par l'incessante proportionnalisation de la propriété au travail, la propriété n'apparaisse plus en contradiction avec la Liberté et avec la Justice^ Oui, mais ne sera-ce pas une conception pratiquement irréalisable, car quel moyen, quelle espérance de pouvoir établir et maintenir cette proportion incessamment exacte entre les activités incessamment variables d'innombrables travailleurs ? Observons en effet que si, pour créer et maintenir cette proportionnalité entre la puissance individuelle du travail et la propriété, l'autorité et la contrainte in-
terviçnnent, alors l'institution de la propriété va se retourner contre la liberté même et devenir une occa* sion de servitude.
Il est vrai ; ce sont bien là les termes du problème : obtenir que sans intervention spéciale de V Autorité , et par le seul jeu des activités libres, la propriété de cha^ cun se crée et se maintienne exactement proportionnée à sa puissance de travail.
Faisons d'abord cette hypothèse que nous avons déjà formulée, et qui est le fondement véritable du régime souhaité par les morcellistes : supposons que toutes les sources d'acquérir la propriété autres que le travail soient taries ; supposons que ni le vol ni la fraude, ni le capitalisme, ni l'usure, ni la corruption, ni l'agiotage, ni la faveur de prime, ni le jeu, ni la prescription ni même, — remarquez l'exigence, — ni même la chance, c'est-à-dire l'aveugle caprice du sort, ne puissent conduire à la propriété, il est bien évident que les travailleurs resteront seuls en concurrence les uns en face des autres pour se répartir la somme totale des biens disponibles. Il est évident en outre que tout effet ayant une cause, cette cause étant unique par sa nature mais variable d'activité suivant les individus, l'acquisition des biens sera d'autant plus grande au profit des individus, qu'ils seront doués d'une plus grande activité, ce qui revient à dire que la propriété s'acquerra en proportion exacte du travail.
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Mais, à son tour, notre adversaire réplique:
« Qu'adviendra-t-il maintenant de la propriété ainsi acquise : Si elle reste invariable et intangible entre les mains de son détenteur, elle se trouvera par cela même interdite à l'activité des autres hommes. Elle deviendra en quelque sorte comme un bien de mainmorte. Elle ira s'accumulant tant que l'activité qui la crée fonctionnera et ne s'arrêtera qu'avec elle sans rentrer dans la circulation, à moins que l'héritage ne soit interdit. Quelques familles finiront ainsi par accumuler chez elles la totalité des biens appropriables, et la servitude née de l'inégalité se trouvera reconstituée du fait de la propriété même ».
Une telle objection repose sur une méconnaissance des faits, et nous en donnerons un peu plus loin la preuve. Disons dès maintenant qu'tts^r rf^ sa propriété c'est ruser ; que la jouissance de la propriété par son détenteur entraîne contre celui-ci une dépossession plus ou moins rapide et proportionnelle à l'intensité de la jouissance. Quand ce phénomène social a paru ne pas se produire, c'est que le cours naturel des choses avait été faussé par des lois injustes qui ont protégé la propriété entre les mains de son détenteur contre les entreprises légitimes des autres travailleurs. Disons encore que, quelle que soit en fait la différence de valeur entre les divers travailleurs, cette différence ne peut jamais, quand les choses sont abandonnées à un libn et juste cours, engendrer au profit de per-
sonne, même au profit des travailleurs éminents^ une propriété exagérée, c'est-à-dire capable, en raison de sa masse et de ses revenus spontanés, de permettre la vie sans travail, la vie de rentier, soit pour le travailleur éminent, soit pour son ûls à qui il aurait transmis ses biens.
C'est là ce qu'un adversaire a appelé Vhypothèse morcelliste, et ce que nous considérons, nous, comme une loi de l'évolution économique, loi que faussent et contrarient, dans notre organisation capitaliste, la chance stupide et la fraude qui y jouent un si grand rôle, et aussi les injustices des lois qui s'efforcent de donner aux riches des privilèges en vue d'un plus grand enrichissement, et des sauvegardes contre l'appauvrissement dont les menacent leur oisiveté, leur faste et leur soif de plaisir, vices qui, dans le plus grand nombre des cas,accompagnentlarichesse : Ainsi celle-ci n'a pas^w elle-même une vertu qui la fait grandir et survivre à sa propre usure, mais au contraire des germes de dissolution qui la feraient périr, si des lois de faveur et d'injustice ne lui créaient des privilèges qui la font croître aux dépens des autres hommes, et des sauvegardes qui la protègent contre ses propres vices. Dans un régime exempt de privilèges, dans un régime de véritable liberté, la richesse actuellement existante ne tarderait pas à se fondre d'ellemême ; puis quand le travail serait devenu le seul facteur de la propriété, elle ne pourrait même plus
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se constituer, car ce n*est qu'à la grande aisance seule que pourraient atteindre, — nous le prouverons plus loin, — les travailleurs même éminents.
Voilà la loi que les morcellistes opposent à la fameuse loi de la concentration indéfinie de la propriété, loi que l'évolution des faits, même dans notre funeste organisation capitaliste actuelle, dément de plus en plus (1).
§ VL — Les droits du travail.
L'esprit critique s'est développé à tel point, que les propositions les plus universellement admises par les consciences sont contestées et soumises à discussion. I) en résulte sans nul doute une grande inquiétude morale pour notre époque; mais nos petits-enfants se féliciteront que l'ensemble des idées ait été ainsi soumis à une sévère revision : « Et pourquoi, au surplus, nous écrivait un de nos correspondants, son travail dontierait-il droit à un autre contre moi à la propriété de quoi que ce soit ? Ce travail dont on se targue, je ne l'avais point requis et il n'a pu créer de droit contre mes besoins personnels sur l'objet ». C'est l'objection libertaire.
Or, une telle doctrine va précisément contre la li-
(1} Voir l'étude sur « L'Evolution de la propriété rurale», par Camille Sabatier, dans le no de la Revue politique et parlemcniitire d'août 1904.
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berté, contre ^inviolabilité de la personne humaine. Dépenser son activité sur un objet, qu'est-ce si ce n*est dépenser sur cet objet une certaine quantité de sa chaleur naturelle ; et dépenser sa chaleur naturelle n'est-ce pas user sa propre substance ? Ce n'est pas au sens figuré, c'est au sens propre qu'il faut prendre cette expression : le travailleur incorpore à sa propre personne le fruit de son travail. Sur l'objet, qu'il soit de fer ou de bois, ou encore qu'il soit l'agencement des idées ou des mots, c'est l'oxygène, c'est le carbone du travailleur — cela est certain, — et c'est vraisemblablement son fluide de vie, qui se sont épandus. L'objet ainsi créé est imprégné de sa substance et porte le sceau évident de sa personnalité. Ne brisez pas ce sceau, vous, libertaires, pour qui la personne huDiaine est sacrée.
On comprend donc qu'à toute époque et chez tous les peuples l'instinct des hommes ait tenu pour sacrés les droits du travail : le progrès en ce sens s'est affirmé en émancipant graduellement le travail de l'esclave, puis celui du serf, récemment celui du paysan. 11 nous reste à émanciper le travail de i*ou< vrier prolétaire sur le labeur de qui le capitaliste prélève la dîme de ses profits. Nous proclamonsi nous morcellistes, le droit au produit intégral du travail. Mais quel sera ce droit que le travailleur aura sur le produit, surtout le produit de son travail ? Aura-t-il des limites i Supposons, — hypothèse que nous verrons
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tout à rheure être inexacte, — supposons qu'un objet soit le fruit du travail d'un seul ouvrier : quel sera, sur cet objet créé par lui seul, le droit de cet ouvrier ? Il va de soi que ce droit sera entier, complet, intégral, car qui donc aurait droit de limiter ce droit ? Réduire un droit dans son étendue, dans son exercice, ou diminuer ]a quantité matérielle qui fait l'objet de ce droit, c'est tout un en ce sens que, dans un cas comme dans l'autre, l'ouvrier n'obtiendra pas \q produit inté^ gral de son travail. Supposons encore que le produit soit le fruit du travail de deux ouvriers ; n'apparaît-il pas logique que le droit intégral au produit intégral soit reconnu aux deux travailleurs associés, sauf à eux à s'entendre dans le partage soit du produit considéré matériellement, soit des utilités qu'on en peut tirer^ c'est-à-dire des droits spéciaux que chacun des deux coopérateurs exercera sur l'objet produit ?
Reconnaissons donc qu'à peine de frustrer les travailleurs, il faut proclamer en faveur de l'auteur d'un produit, — que cet auteur soit un ouvrier unique ou un ensemble d'ouvriers, — non seulement le droit au produit intégral, mais encore le droit intégral au produit.
Or, ce droit intégral du travailleur, les collectivistes ne se résignent pas à le reconnaître ; bien au contraire ils ne reconnaissent à l'ouvrier d'autre droit que celui d'aller oflFrir le produit de son travail à l'Etat qui, par l'intermédiaire d'un contremaître ou
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d'un fonctionnaire évidemment très subalterne, en estimera souverainement la valeur :... nous disons, souverainement, car à nul gutre qu'à TEtat l'ouvrier n'aura le droit de vendre.
Ainsi voit-on à quoi se réduisent les droits que la théorie collectiviste reconnaîtà l'ouvrier sur le produit de son travail. Ce droit est uniquement celui de le vendre ;... encore est-ce de ne le vendre qu'à un seul acheteur, l'Etat. Mais l'expression mémt vendre Qst absolument inexacte, car une vente suppose discussion des prix ; or ici pas de discussion possible : Tobjet créé par le travail ne pourra être ni donné à autrui, ni gardé par l'ouvrier, — surtout si l'objet constitue un moyen de production, ce qui sera le cas le plus fréquent. A plus forte raison l'ouvrier ne pourra le détruire. L'ouvrier sera obligé d'aller porter au magasin d'Etat le produit de son travail, sinon ce produit sera confisqué. Dans un cas comme dans l'autre, TEtat l'appréciera et n'en paiera que le prix qu'il voudra bien payer, c'est-à-dire le prix qu'un contremaître aura fixé. Or, cela n'est, à notre avis, ni respecter la liberté humaine ni respecter le droit des travailleurs. Les morcellistes, eux, proclametft le droit intégral au produit intégral du travail.
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§ VIL — Le travail et les droi
X « Il est fauX) disent les partisans que Touvrier puisse avoir un dro produit de son travail, c'est-à-dire priété ; car d'une part la Société est la coopératrice de tous les travaille en particulier, de telle sorte qu*il i produit sur lequel elle ne puisse pi d'ouvrier, et, d'autre part, la matière
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fer, sol, etc., à laquelle l'ouvrier incorpore son travail est un produit de la seule Nature, et sur lequel l'ayant pas créé, il ne peut invoquer aucun droit de propriété, >
Il est parfaitement exact que rien ne se fabrique et ne se créé sans la coopération de la Société tout entière. Par ses routes qui permettent les transports et réchange des matières premières et des produits par ses écoles où s'enseignent les principes et les procédés du travail, par la sécurité qu'elle assure au travailleur, etc., la Société coopère à l'œuvre de chacun de nous. Le progrès veut même qu'elle tende de plus en plus à devenir une coopératrice utile. Mais qu'est-ce à dire, si ce n'est que ce « droit intégral au produit intégral du travail » que nous proclamions tout à l'heure, appartiendra non à la Société seule, non
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à Touvrier seul, mais à rassociation de fait qui s*est trouvée fonctionner entre Société et ouvrier ? Ces deux associés, ces deux coopérateurs partageront entre eux ce « droit intégral au produit intégral ». Seulement, comme la Société est faite pour les individus et en vue de leur bonheur, et non les individus pour la Société, pour l'Etat, il s'ensuit que la Société ne devra se réserver, en tant que droit, sur le produit et en tant que quantité de ce produit, que le minimum nécessaire. Nous pouvons donc préciser maintenant ce point de doctrine. Les deux coopérateurs^ Société et ouvrier, auront à se partager ensemble un droit intégral au produit intégral du travail. Au partage, l'ouvrier aura dans sa part tous les droits que la Société ne sera pas, en vue de Taccomplissement de sa mission nécessaire, dans l'obligation de se réserver, et en tant que quantité, toute celle que la Société pourra lui laisser et ne pas réclamer sous forme d'impôt. >^
Mais alors surgit la deuxième objection : « Eh quoi ! L'ouvrier, qui n'a produit ni le métal ni le bois brut, deviendra propriétaire de la pioche entière, c'est-à-dire non seulement de son travail mais encore du bois et du métal qui la forment? Si vous dites que le travail est la seule source légitime de propriété, comment pouvez-vous dire que l'ouvrier est devenu propriétaire de ce métal, de ce bois brut que la Nature seule a produits .'^ » ...
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Aussi ne le disons-nous pas. Nous disons Seulement que ce métal que la Nature a créé dans ses entrailles et auquel Thomme a incorporé son travail, sans qu'on puisse désormais séparer l'un de l'autre, est devenu V accessoire du travail et que l'ouvrier, devenant />r^priétaire du produit de celui-ci, devient et reste forcément détenteur du métal. Que si, usant de son droit intégral sur le produit de son travail, c'est-à-dire d'en faire ce qui lui plaît dans les limites que la Société, sa coopératrice, aura pu lui reconnaître, il vend ou donne à un autre le produit de son travail, il remettra en même temps, aux mains de Tacquéreur, le morceau de métal, support du travail; mais aycun prix d'achat n'en sera donné, car tel que la Nature l'avait créé, ce métal était sans utilité^ sans valeur marchande. Il n'a pris de valeur que du jour où le travail de l'homme Ta découvert, puis extrait de la mine. Dans la pratique même actuelle, c'est la découverte et l'extraction qui donne au métal un commencement de valeur. C'est Marx lui-même qui a démontré que le seul élément de la valeur est, dès maintenant et dans notre régime capitaliste lui-même, le travail humain. N'incriminez donc pas la vente que le travailleur a faite de sa pioche, car il n'a tiré profit que de son travail ; quant au reste, au métal brut qui dormait naguère inconnu dans le sol, il ne l'a pas vendu, il en a seulement fait remise matérielle et gratuite à l'acquéreur de son travail ; et si l'acquéreur re-
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vend la pioche, il en fera de nouveau remise gratuite au nouvel acquéreur.
« Mais, direz-vous, pourquoi ne pas reconnaître à la Société la propriété de ce métal brut ? » Par la raison bien simple que la Société a été aussi étrangère que l'ouvrier à sa création ; parce qu'elle ne peut pas invoquer le seul titre d'acquérir que nous tenions pour légitime, le travail.
D'après les libertaires, la Nature offre ses biens au passant. Il est plus juste de dire qu'elle les offre à l'activité des hommes, à leur travail. Etant mis en œuvre par ce travailles biens naturels deviennent ainsi les supports, les réservoirs sacrés de la substance humaine. L'homme, qui a versé en eux les fluides de son être psychique et les particules de sa chair transformés en chaleur, reste en eux et sur eux le maître de sa substance. Seul il peut disposer de ce qui fut lui et le transmettre à un autre ; et la Nature est satisfaite si, stimulant de plus en plus par ses dons l'activité des hommes, elle oblige ainsi de plus en plus les hommes à la féconder. D'ailleurs quelle sublime communion, quelle sainte et incessante solidarité s'établit entre les hommes qui par l'échange de leur travail échangent leur substance même, et combien monstrueux apparaît le rôle de l'oisif qui prétend vivre sans rien donner de lui-même en échange, sur la substance humaine accumulée que lui ont transmis ses ancêtres, ou eiicore le capitaliste qui prélève sur vingt,
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sur cent ou mille travailleurs, une part de leur substance pour s*en nourrir ! N'est-ce pas le cas de se souvenir du motdeRenouvier,etdedireaveclui:«Cesont des anthropophages !» — Ce qui est leur excuse, c'est qu'ils ne s'en rendent pas compte. Les moralistes ont de tout temps réprouve l'oisiveté ; mais il ne semblait à au'cun que la justice positive fût intéressée au débat. La morale seule paraissait engagée. Aujourd'hui l'oisiveté apparaît de plus en plus comme une injustice à la suppression de laquelle la Société est intéressée; et le point est grave, car s'il devenait établi que tant que r héritage subsistera, le droit à Toisiveté pourrait se transmettre avec lui, le nombre s'accroîtrait incessamment de ceux qui conclueraient à la suppression de l'héritage. Plus encore est-il vrai de dire que le mouvement d'opiuion contre le capistaliste s'accentue. Il n'y a guère plus d'un demi-siècle que le mot a été proûoncé, que la chose a été définie pour la première fois ; et déjà les signes sociaux sont tels qu'on peut prédire la fin avec certitude du capitalisme. C'est un lait bien digne de l'attention des philosophes que ce phénomène d'élaboration graduelle de nouvelles données morales dans le sein de la conscience publique.
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§ VIII. — La propriété du sol.
Si Anton Menger, dans son livre récent, aboutit à un communisme presque intégral, au contraire les collectivistes français semblent disposés à élargir de plus en plus la sphère de l'appropriation individuelle: meubles, outils, parures, vêtements, aliments, troupeaux, monnaie pourraient être acquis individuellement. Seules les mines, les usines et le sol resteraient propriété collective. Pourquoi le sol ? Pourquoi tel qui se refuse à la socialisation d'une pierre précieuse, souscrit-il à la socialisation du sol ? — On peut trouver deux raisons à cet état d'esprit de beaucoup de Français : Tune, historique, procède du souvenir des régimes féodaux ; c'est parce qu'elle avait accaparé le sol que la Féodalité était devenue si oppressive ; l'autre raison est Tétat d^esprit créé en nous par les enseignements constants du mysticisme religieux qui, du Lévitiqueà Pascal, a anathématisé la propriété individuelle du soi que les clergés de toutes les religions se sont toujours efforcés d'accaparer.
L'argument invoqué avec complaisance contre la propriété du sol est d'ailleurs manifestement sans portée. Nous Pavons déjà formulé et réfuté dans un précédent chapitre : il consiste en ce que la terre, le
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sol, n*ayant pas été fait par le travail de Thomme, mais étant une création de la Nature, ne saurait être approprié individuellement, surtout aux yeux de ceux qui tiennent le travail pour cause unique dé propriété.
Uns telle objection repose sur une confusion palpable entre deux objets très différents: le tréfonds et le fonds.
U y a entre le tréfonds, c'est-à-dire la profonde couche terrestre que la charrue n'atteint pas, et le fonds, c'est-à-dire la mince couche superficielle que nos outilsbouleversent,que nous amendons, fumons, transformons de cent manières et que nous arrosons de nos sueurs, la différence qui existe entre la table et les. mets qui la recouvrent: le tréfonds n'est qu'un support. Ceci c'est la différence morphologique. Philosophiquement, il en est une plus essentielle : le tréfonds est, sauf le cas d'entreprises minières, à l'abri du travail humain, tandis que sur le fonds s'incorpore quotidiennement, incessamment la substance humaine, de telle sorte que tout aussi légitimement que pour un objet quelconque, le travail institue sur lui et y fonde le droit de propriété.
Que dis-je ! Il n'est pas un objet manufacturé sur lequel plus que sur le sol arable de notre vieille patrie, le travail compte pour une part aussi large, proportionnellement à la masse matérielle que la Nature peut revendiquer comme créée par elle. Âh ! collecti-
vistes modérés, vous acceptez que le diamant qui brille à Toreilie des femmes soit propriété indivifluelle, alors que, à la valeur qu'il avait à l'état brut dèç le moment de sa découverte, le travail de l'homme n'a peut-être pas ajouté un centième, et vous refusez aux jardiniers de Clamart, héritiers des travailleurs de dix-huit siècles^ le droit de posséder cet humus merveilleux, fruit presque exclusif de l'industrie humaine, produit de milliards de journées de travail, dans lequel la chimie aurait peut-être peine à reconnaître quelques vestiges du sol primitif, inculte et sans valeur au temps de Lutèce, avant que le travail de Tbomme se soit répandu sur lui ! 11 est donc taux, plus faux pour la terre arable que pour tout autre objet, de dire que la Nature l'a faite ; c'est le travail humain qui l'a créée et toute sa valeur ne procède que du travail et de sa quantité. Et c'est précisément pour cela que la terre tient au cœur de qui la possède plus qu'aucune autre propriété. C'est parce que sur nul autre objet le travailleur ne verse plus de sa substance ; et s'il est vrai que, par périodes de quelques années, notre corps entier s'est renouvelé, on peut dire du vieux paysan qui s'accoude sur sa bêche usée, que c'est à plusieurs reprises, à travers ses sillons, qu'il a jeté en pâture au sol goulu toute sa chair, tous ses os et tout son sang. Et vous ne respecteriez pas dans ce travailleur, après de tels efforts et de telles dépenses, le Iruit sacré du travail !