EPILOGUE
Le Morcellisme est aujourd'hui une doctrine. Mais ii n'a pas attendu d'être une doctrine pour être un fait; et voici cent quinze ans que ce fait est en marche. Réactions philosophiques, réactions politiques n'ont pu l'arrêter. 11 va chaque jour se réalisant dans les lois, dans les mœurs, dans les phénomènes économiques et sociaux. Il va, ainsi, accomplissant chaque jour un peu plus la Révolution démocratique proclamée en 1792 et dont le Morcellisme n'est vraiment que l'ultime formule, précisée, contrôlée et élargie, grâce à une expérience plus que séculaire.
« L'homme a droit à la Liberté, à l'Egalité, à la Propriété ». Tous les principes de la Révolution sont contenus dans cette courte phrase. Quand ce verbe retentit, l'Humanité en lut secouée comme d'un frisson. Il devint le credo du peuple parce qu'il n'était que l'expression des aspirations invincibles, des invincibles instincts de celui-ci. Mais, accueilli par le
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peuple avec une foi. ardente, l'enseignement nouveau vit s'élever contre lui les docteurs de toutes les chaires. Bien peu osèrent, il est vrai, comme le firent de Bonald et de Maistre, réprouver en un même anathème l'œuvre entière et tous les principes de la Révolution. Mais presque tous eurent la prétention de faire un choix, acceptant tel principe et rejetant tel autre comme si liberté^ égalité, propriété pouvaient exister séparément et se concevoir isolées. Elles sont les pierres d'angle de la Révolution ; et si l'on était parvenu à enlever une seule d'entre elles, c'est Tédifice tout entier qui se fût écroulé.
Or, ce fut ce que tentèrent les sophistes ; et ceux-ci s'élevèrent en tel nombre et vinrent de points si divers, que l'esprit de notre bourgeoisie en fut obscurci et qu'une partie même de la classe ouvrière s'ameuta contre la Révolution. A ne considérer que les intellectuels, il parut que, même en France, les principes de 1789 et de 1892 étaient désavoués. Saint-Simon et Fourier niaient la propriété, Auguste Comte l'égalité, et il se rencontrait en cela avec les écoles aristocratiques. Plus dangereux encore, nombre d'économistes, faussant le sens des mots, ne vou. laient la liberté que si elle permettait aux forts de dévorer les faibles, et la propriété que si celle-ci était ^n privilège de classe. Puis vint Proudhon dont les virulentes attaques contre la propriété eurent un retentissemeat bien plus grand que n'en
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eut, de longues années après, le désaveu de ses erreurs de jeunesse. Max survint ensuite qui apprit à un trop grand nombre d'ouvriers français à douter de la liberté, et qui; mal compris en son enseignement, apprit à maudire la propriété dans Tanathème qui n*eût dû atteindre que le seul Capitalisme. En même temps Fréd Le Play, modernisant la vieille théorie aristocratique, renouvelait la négation des principes de liberté et d'égalité ; Taine tentait de justifier par THistoire l'inégalité sociale et le régime des classes ; Renan inclinait également à nier le droit à l'égalité. M. Paul Leroy-Beaulieu rajeunissait, en une forme savante et documentée, tous les sophismes tendant à confondre avec la liberté le droit pour les forts d'écraser les taibles et le privilège avec le droit de propriété ; enfin de Molinari, enseignant le néo-collectivisme actionnariste, proclamait, dans les mêmes termes que Marx, que les jours de la propriété individuelle étaient comptés. De loin en loin seulement, quelques penseurs français osaient avouer la foi révolutionnaire, Michelet et Quinet sous Louis-Philippe, Renouvier sous le second Empire, Fouillée un peu plus tard. Il y a seulement dix ans, parmi les intellectuels de marque, on n'eût peut-être trouvé personne qui osât nettement se réclamer des principes de la Révolution, dont Técole morcelliste relève aujourd'hui fièrement le drapeau.
Mais tandis qu*'un déchaînement de l'esprit cri-
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tique paraissait ainsi saper tous les principes de la foi révolutionnaire, le peuple, à mesure qu'il prenait conscience de lui-même, s'y attachait plus obstînt'ment et imposait à ses législateurs la réalisation graduelle des réformes que ces principes entr^alnaient. Cest ainsi que la liberté s'est réalisée de plus en plus dans Tordre politique, par une législation nouvelle, sur le droit de réunion, celui d'association, sur la presse, sur la pratique des cultes, sur renseignement supérieur; c'est ainsi qu'elle tend à s^înstaurer dans Tordre social par la reconnaissance du droit de grève et des syndicats, en attendant que les lois abattent le Capitalisme lui-même. Le principe d'égalité a triomphé dans l'institution de Técole primaire gratuite, dans la multiplication des bourses de l'Enseignement secondaire et supérieur, dans la substitution progressive du concours à la faveur, et tout ^récemment, dans la loi égalisant pour tous le service militaire. Quant à la propriété, tant attaquée et de côtés si divers, non seulement elle n'a été ébranlée en rien par aucune loi, mais encore elle évolue en fait de telle sorte qu'elle tend partout vers sa forme normale, c'est-à-dire à devenir seulement la récompense du travail. Contrairement aux affirmations de diverses écoles, elle va se morcelant dans Tordre agricole, tandis que dans Tordre industriel, se concentrant ici par la création des grands magasins, elle se morcelle ailleurs par la substitution
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de sociétés anonymes à propriétaires multiples, au commerce ou à l'industrie d'un seul et aussi par la multiplication des sociétés coopératives de consommation.
Ce n'est pas seulement en France que les lois et que les laits d'évolution obéissent à la formule de liberté, d*égalité et de propriété proclamée par la Révolution. En Allemagne, malgré Hegel et son école, malgré le développement des idées communistes, l'instinct populaire tend à la liberté et comme partout réclame un libre régime de la presse, des réunions, des associations, etc., tandis que, de Taveu même de Kautsky, la petite propriété rurale, celle du travailleur paysan, tend à gagner sur la propriété capitaliste. En Angleterre, où Bentham et avec lui tous les philosophes, moins Stuart Mill peut-être, proclamaient anarchiques les principes de la Révolution, les mêmes instincts populaires s'affirment, tandis que les faits économiques s'orientent vers la restauration graduelle de la petite propriété. Enfin, le Suffrage universel, affirmation éclatante du principe révolutionnaire du droit de l'individu, devient de plus en plus le droit commun de l'Europe.
Ainsi la doctrine morcelliste n'a pas la prétention de diriger et de contraindre les événements. Elle les explique, les interprète, les coordonne, les justifie. Elle peut transformer dans l'âme populaire un instinct impérieux en un sentiment réfléchi ; et à ceux
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qui, se sentant emportés par un courant irrésistible^ se demandent, angoissés, s'ils ne vont pas au gouffre, elle vient, consolatrice, prouver que c'est au port qu'on abordera.
Sans doute l'avenir, vers lequel on est ainsi emporté, comportera des mœurs sensiblement différentes des nôtres ; mais n'est-ce pas une lot attestée par l'Histoire que les Sociétés humaines, tandis qu'elles se succèdent, inaugurent pour chacune d'elles un état moral nouveau ? Prévoir que la richesse s'effondrera et avec elle le faste, est-ce ouvrir à l'esprit une perspective propre à alarmer, si d'ailleurs c'est prévenir du même coup que la misère disparaîtra et avec elle ses humiliantes horreurs? Fichte a observé qu'un confort matériel, accompagné d'une haute culture intellectuelle et morale, était bien digne de devenir l'idéal de l*Humanîté pro* chaîne, et M. Paul Leroy-Beaulieu, prévoyant comme possible la disparition de la richesse, avoue quelque part que du moins un motif de s'en consoler est que nos petit-fils gagneront en sécurité et en quiétude ce qu'ils auront perdu en fortune et en éclat.
Les perspectives morcellistes, qui nous font entrevoir un régime de pleine liberté politique et sociale, d'activité intellectuelle sans entraves, de moralité grandissante et de paix, n'ont donc rien qui puisse effrayer les amis du Progrès humain.