‹ Le mortChapitre 1 sur 4 · LE BI 0 R T · texte numérisé non relu

LE BI 0 R T

avec eux les femmes et les enfants. Derrière les clôtures, des vaches paissaient, et deux vieux chevaux, les seuls du hameau, par moments ruaient, dérangés par les porcs. On n'entendait d'autre bruit que le choc des assiettes, àTheure des repas, le beuglement des bêtes dans les herbages, le grincement de la pierre à aiguiser contre les faux, le battement cadencé d'un Héau çà et là, et, quand il ventait, le ronflement sourd, continu, des arbres au bord du chemin.

La maison des Baraque, contrairement aux autres maisons, prenait jour du côté des champs, ne laissant voir, du côte du chemin, que deux lucarnes étroites, barbouillées de terre glaise, trop haut placées pour qu'on pût regarder à l'intérieur.

Elle s'allongeait sur une cour inégalement carrée, où étaient les

huttes à porcs, le hangar et l'écurie.

A l'angle de la maison et du chemin, s'étalait la mare aux fumiers.

Il y avait à l'habitation deux portes et trois fenêtres, celles-ci bouchées de planchettes de bois et de papier collé, en guise de vitres, avec des morceaux de volets délabrés pour chacune. Une des deux portes ouvrait sur une chambre pavée de briques, à haute cheminée à manteau, le plafond coupé de travées ; et de cette chambre on passait dans une autre où couchaient deux des Baraque. L'autre porte était celle de la grange.

La maison était vieille, ayant été bâtie par le père Baraque deux ans avant sa mort, et ses fils avaient continué à l'habiter, la laissant se détériorer un peu plus chaque année.

Depuis huit ans environ, les murs n'avaient plus été blanchis ni au

dedans, ni au dehors, et le torchis tombé montrait les falourdes, par de larges crevasses . Une seule réparation importante avait été faite; le toit de chaume ayant été en partie enlevé une nuit d'ouragan, les Baraque avaient remplacé, sur la partie découverte, le chaume par des tuiles. Des champignons avaient poussé dans ce qui restait du chaume, mêlant leur rosissure tendre au vert profond des mousses, et le toit inégal, tourmenté, déjeté en avant, faisait par-delà la façade un auvent dont l'ombre maintenait une humidité dans le mur. Même l'été, la maison puait le marécage, et la moisissure suintait, comme une lèpre, montant partout.

Nol , l'aîné , avait quarante- six ans, Balthazar, qu'on appelait aussi Balt, en avait à peu près quarante, et Bastian ou Bast, trente-six ou

LE ai 0 R T

trente-sept; et tous trois vivaient ensemble, célibataires, ne s'étant jamais quittés.

Balt et Bast étaient maigres comme des clous, le premier, large d'épaules, nerveux, les mains énormes, le second, planté sur des jambes fluettes, voûté, marchant par saccades, chauve. Et Nol avait la tête et les jambes enflées démesurément, à cause de Fhumidité de la maison.

Balt était emporté, violent, dune sauvagcsse exaspérée, tendu comme une arbalète ; Bast, au contraire, était farouche, sournois, chiencouchant, pliant devant les gens et se redressant derrière eux, d'une lâcheté basse. Il était pris d'accès de toux interminables, qui le mettaient en sueur et l'obligeaient à se reteniraux meubles, auxhaies,la face convulsée, les pommettes en sang.

Il avait les yeux d'un bleu mala-

dif, assez doux, et regardait en clignotant, de côté, sans fixer, avec des éclats vitreux dans la prunelle.

Balt, sous de gros sourcils grisonnants, cachait un regard flottant, et un chancre, comme une bête, lui avait mangé la moitié du nez. Quant à Nol, c'était une créature étrange, tenant de l'homme ec de la bête.

Court, trapu, boufîi et pareil à une souche mal équarrie, il avait les joues soufflées comme des babines, les paupières sans cils, les oreilles pendantes dans le cou, et son crâne, garni d'un petit poil blond roux, pommelait sous une perruque d'un châtain tourné à la filasse et collée par de la poix. C'était la perruque du vieux père Baraque et elle couvrait le milieu de la tête seulement, laissant la nuque à nu sous un bourrelet de lentes.

Nol était idiot.

Il imitait le grognement des porcs, leur jetait des groin groin furieux, s'imaginant que les porcs étaient ses ennemis, ou bien guettait les mouches pour les attraper et les manger, et d'autres fois il s'amusait à plumer vivants des petits oiseaux pris dans leur nid . Il avait une manie, qui était de balayer, et le balayement durait des heures, à la même place, avec un dandinement lent du corps. Les enfants l'appelaient Peke Nol, ce qui équivaut à " petit vieux Nol ^ et de loin lui jetaient de la bouse de vache. Il marchait les jambes raides, écartées, dans d'immenses sabots rembourrés de paille.

Balt et Bast, pendant ce temps, étaient aux champs, labourant, ensemençant, bêchant, étendant les fumiers , infatigables , avec des énergies de cheval. Ou bien l'hiver

l'un allait marauder du bois dans les taillis, glaner des feuilles sèches pour leur lit, tandis que l'autre menait pâturer les verrats sur la route, le long des vergers.

Ils fermaient alors l'habitation à clef, ayant peur de l'idiot, et celuici demeurait dehors, tout le jour, jusqu'à leur retour, au soleil, à la neige, à la pluie, rongeant des croûtes de pain, des légumes, de vieux os ou se lamentant avec des vagissements de petit enfant -

Par les gros temps, Balt et Bast restaient à la maison, près d'un petit feu de brindilles, tressant des paniers avec des osiers pris dans la prairie, ou évidant au couteau des sabots, et lorsque les sabots et les paniers commençaient à former un petit tas, l'un ou l'autre allait les vendre dans les villages. Nol, lui, balayait la neige, s'il neigeait, la

pluie, s'il pleuvait, les feuilles sèches, quand il ventait, et la nuit dormait entre trois planches, dans lecurie.

Les Baraque, n'ayant pas de cheval, charriaient eux-mêmes leurs engrais, s'attelaient au soc, une bricole aux épaules, tiraient la herse, faisaient toutes les besognes de la bête, par ladrerie. Le maigre et tremblant Bast tendait alors les reins, ne sentant pas la peine, ses muscles gonflés comme des câbles, et l'échiné raidie, tirait, poussait la brouette, transportait les plus grosses charges, roulait à la ville quatre ou cinq sacs de pommes de terre à la fois.

Ils avaient trois poules, un chien décharné qu'on attelait quelquefois à la brouette, une vache et des porcs qu'ils engraissaient.

Toute la semaine, par tous les

temps, ils trimaient, de l'aube au crépuscule, réveillés avant le chant du coq et ne s'arrêtaient de travailler que le dimanche, consacré à notre Seigneur.

Ce jour-là, ils se levaient un peu plus tard, s'habillaient, et l'un après l'autre, rarement de compagnie, s'en allaient entendre la messe au village, puis revenaient, la pipe aux dents, les mains dans les poches, et longuement s'attardaient dans leur champ, rejetant les pierres, écrasant du pied les mottes, regardant pousser le blé et mourir la pomme de terre, ou guettant, une gaule à la main, les oiseaux qui s'en venaient becqueter la semence. Leurs blouses bleues collaient sur leurs sèches épaules, moulaient leurs. squelettes éreintés, avec des plis bouffants dans le bas ; et ils rentraient chez eux, sombres, inquiets, écrasés par

cette journée de repos, ayant sous la large visière de leur casquette une tristesse noire, infinie.

Rarement une parole était échangée entre eux, et elle était rapide, dite d'une fois, pour n'y plus revenir. On n'entendait dans la maison, quand ils y étaient, que le traînement des sabots, le bruit de l'ouvrage en train, le souffle de Balt à cause de son chancre, et les accès de toux effrayants de Bast.

Leur vie s'était réglée dès la première heure, et ils continuaient à vivre comme ils avaient toujours vécu, ayant une haine commune des voisins, des intrus, du mariage, un même amour sordide de l'argent, une lésine à laquelle ils sacrifiaient les appétits de leur ventre. Ils prenaient le matin un repas à la chicorée, à midi passaient de l'eau sur le marc et mangeaient du pain

d'épeautre sans beurre, le soir se nourrissaient de pommes de terre cuites sous la cendre ou bouillies à l'eau, auxquelles s'ajoutait une fois la semaine un morceau de lard.

Pas de bière, si ce n'est au cabaret, le dimanche ; et c'était la vie de tous les jours, leurs boyaux crevant la faim, leurs membres tremblant la fièvre, avec des claquements de dents et des grelottements de fausse misère.

Ils coucu aient sur des paillasses de feuilles sèches, choquant leurs maigreurs contre le châlit, n'ayant que devS lambeaux de couvertures et sentant le gel mordre leurs nez, leurs poils se durcir au givre.

En réalité, les Baraque avaient de l'aisance. La maison, le pré qui était derrière, un champ accoté au bois de la commune, d'autres parcelles de terre encore leur apparte-

naient ; ils vendaient chaque année leurs pommes de terre, leur froment, leur avoine, une vache, un ou deux porcs ; et le produit grossissait 1 epai^gne ancienne, dans des cachettes.

Des paysans affirm.aient qu'ils auraient pu tenir une ferme, louer des domestiques, se payer un ménage, prendre leurs aises sans se gêner.

Au lieu de cela, ils vivaient dans la misère, la crasse, une puanteur de vieilles gens, comme des loups dans leur tanières.

|e 31 octobre 1867, veille de la Toussaint, les trois Baraque étaient assis sous le manteau de la clieminée, les mains sur les genoux, immobiles.

Des branches de bois vert fumaient dans l'âtre, par dessus un petit tas de cendres chaudes, et quelquefois un craquement se faisait entendre, lorsque la flamme mordait le bois ; puis un éclair rouge flambait, allumant la cheminée couleur de suie.

Balt avait dans les dents un chicot de pipe et tirait des bouffées, sans parler, sans penser ; Bast de temps en temps passait ses mains sur toute

la longueur de ses jambes, toussait, geignait, était pris d'un frisson; Nol regardait de ses yeux sans cils les brindilles pétiller, dans une contemplation grave, stupide. Et une solitude froide pesait sur les trois hommes, comme un délaissement de cimetière.

Dehors, un grand vent entrechoquait la pointe des arbres, s abattant sur la maison par tapées brusques qui secouaient le toit, les portes ; et par moments, la barrière qui ferme le pré de Jan Beust, le voisin, grinçait dans ses gonds, avec un bruit aigre.

Il avait plu dur le matin ; l'égouttement de Feau, le claquement de la pluie contre le mur, le clapotement des gouttières se dévidant dans la mare s'ajoutaient au grondement sourd des raflales. Une lampe à bec charbonnait sur la table, à bout d'huile.

Le vent qui passait sous la porte poussait tout à coup les cendres de Tâtre, soufflait sur le champignon de la lampe ; alors, pour un instant, la silhouette des frères se dessinait, et un peu de clarté permettait de voir dans le fond de la place une armoire, une huche, une table, une horloge à gaine, des images saintes dans des cadres de bois.

Il y avait dix minutes que l'horloge avait sonné huit heures; les Baraque attendaient la demie pour se coucher.

Machinalement, Bast et Balt subissaient l'influence de la Toussaint, jour noir pour les campagnes; et, i>ans le savoir, ils allongeaient leur veillée . Des lumières, brillant dans la nuit aux fenêtres des autres maisons, signalaient la réunion des familles autour du feu. Une rêverie vague les occupait, semailles, rap-

port de la terre, désir d'amasser de l'argent. L'idiot ronflait, enfoui dans l'angle.

Le chien se mit à aboyer subitement, en tirant sur sa chaîne, et presque aussitôt un pas sonna sur le pavé de la cour. Ils entendirent en même temps des lambeaux de chanson, une voix joyeuse perdue dans les lamentations des ténèbres.

Puis on frappa.

Ils tressaillirent. Bast pensa aux morts qui sortent de leur fosse, et eut froid aux os .

— Quiestlà?fitBalt.

La voix cria :

— Ouvrez ! C'est moi, Hein !

Balt grommela dans ses dents, se

leva, ouvrit, et un homme de vingtsix ans environ, gai, pris de boisson, habillé de vêtements de ville neufs, trop larges, entra dans la chambre.

C'était un cousin à la mode des campagnes. Hein Zacht, le garçon meunier. Il avait les yeux brillants, le geste vague, et la pluie l'avait percé .

— Fameuse nouvelle ! dit-il. Je viens de la ville ; j'ai fait toutes les chapelles du chemin. Ach ! Hein a bu, mais il y a de quoi ! Hein est riche !

Il se laissa tomber sur une chaise, donna un coup de talon dans le feu, et, regardant autour de lui, avec l'assurance des nouveaux riches :

— Il fait pauvre ici, camarades...

Mais Hein est en joie ! Hein est riche! Versez l'huile dans votre lampe afin qu'il vous voie en face.

Balt fit de la tête un signe négatif, en haussant les épaules . Le garçon meunier ne s'en aperçut pas, perdu qu'il était dans ses joies. Et

il leur raconta qu'il s'était attardé, qu'ayant vu de la lumière à leurs volets, il avait été bien aise de so sécher un peu chez eux. Il montrait de l'inquiétude pour ses habits surtout, et à chaque instant tâtait le fond de sa poche, palpant quelque chose. Puis il leur avoua tout.

— Eh bien, oui, j'ai gagné 20,000 francs à l'Etat ; j'avais une action -de cent francs.. Ils sont là, dans ma poche... Je sais bien à qui je le dis ; niais vous, silence !... Pas un mot... On n'aurait qu'à me les voler !

Il éclata de rire.

— Voler Hein ? Ach ! ach ! le garçon a pris son gendarme avec lui.

Et tout large il ouvrit un énorme couteau qu'il venait d'acheter.

Les deux Baraque s'étaient rapprochés.

Un homme porteur d'une pareille somme prenait un intérêt énorme à leurs yeux. Bast fit un mouvement machinal de la tête, comme pour voir dans la poche du cousin. Tous deux se taisaient ; Bast souriait, et Balt regardait devant lui, profondément, voyant venir à lui une idée,

— Allons, Hein, dit-il, buvons ensemble un coup, puisqu'il en est ainsi.

Il y avait une bouteille de genièvre sur Tarmoire, demi-pleine et déjà vieille. Il prit la bouteille, remplit trois verres, puis recommença ; et Bast mit du bois dans 1 atre, fit un grand feu, ralluma la lampe, étourdi, ne sachant plus bien ce qu il faisait.

Le garçon meunier, excité, devint loquace, dit ses projets, parla de reprendre un moulin pour son

compte, nargua les Baraque de leur crasserie.

— C'est bon pour vous, vieux grigous, de remplir de gros sous vos paillasses. Moi, je veux me marier, et alors gare la danse !

— Heu! fit Bast, les yeux baissés, vous êtes jeune, vous!

Puis Hein parla seul, bredouilla ce qu'il voulut, et les deux autres ne l'écoutaientplus. Ils étaient plongés dans une songerie tenace, évitant de se regarder et se comprenant.

Au milieu de sa hâblerie, le garçon meunier fut pris d'une peur à propos d'un billet de cinq cents francs que lui avait remis le marchand chez lequel il avait acheté ses habits. Il tira de sa poche un foulard fermé de gros nœuds à ses bouts, défit les coins et en sortit un petit paquet formé de plusieurs journaux superposés et enveloppant un portefeuille;

finalement il prit dans le portefeuille une liasse de billets qu'il se mit à compter.

— Une, deux, trois... Trois, deux, trois, quatre... Je n'aime pas les billets, mais c'était plus commode...

Cinq, six, sept...

Ainsi de suite. Tandis qu'il comptait, les larges billets s'étalaient, soyeux, comme une chair, comme de la vie, pêle-mêle.

Balt fumait à petits coups, regardant cette fortune. Il dit à Hein, tranquillement :

— Je vous crois, à présent, puisque voilà l'argent !

Bast était blême, claquait des dents, et un tremblement agitait ses mains. Il continuait de sourire, ouvrant la bouche pour parler et ne le pouvant ; et il ne quittait pas des prunelles les billets.

De minute en minute, tous deux

se rapprochaient, attirés par l'argent, Bast tendant ses mains en avant, Balt, froid, remuant seulement ses pouces, d'un mouvement automatique.

Et tout d'une fois, comme un ressort, ces terribles pouces s'ouvrirent et Bait leva les deux mains, les abattit au cou de Hein avec une violence extraordinaire, comme un bûcheron qui entame un chêne.

Ce fut terrible.

Les énormes pouces entraient dans la chair, la pétrissaient, et il se mit à étrangler le garçon meunier, les coudes écartés, pesant sur lui de toute sa force, féroce, des cris de bête dans la gorge .

Hein ouvrit démesurément les yeux, laissa pendre hors de sa bouche sa langue devenue dure comme un caillou, commença un mouvement et demeura, les mains en l'air,

noircissant à vue d'œil. Alors, Bast à son tour se rua sur lui et tapa son crâne, sa face, ses yeux, à coups de poing, avec une rage qui s'accroissait à chaque bourrée.

Nol, accroupi dans 1 atre, frappait en riant la crémaillère avec les pincettes; et dans le vent de nuit, dehors, le chien hurla.

L'homme étranglé, il y eut une détente chez les assassins. Balt prit sa tête à deux mains, sombre, étonné de ce qu'il avait fait, et Bast alla à la porte, en proie aux coliques de la peur. Puis ils poussèrent le cadavre sous la table et burent ce qui restait de genièvre. Tous deux s'étaient assis, devenus faibles comme des enfants.

L'ouragan avait grandi.

Un arbre craqua sur le chemin.

Balt se leva en sursaut, croyant qu'on venait pour l'emmener, et

Bast,plus mort que vif, fit le signe de la croix, machinalement. L'énorme coup de vent passa, mugissant au loin.

Alors ils furent talonnés de lahâte d'enfouir le cadavre.

— Prenons-le par la tête et les pieds, dit Bast.

Ils tirèrent Hein âeux, soufflèrent la lampe, et, s'arrêtant à chaque pas, portèrent le cadavre du côté de la mare au fumier. Elle était profonde. Tandis que Balt écartait les pailles pourries à coups de fourche, l'autre eut une pitié.

— Laissons-lui ses vêtements ; il aura moins froid, fit-il doucement.

Et en même temps il glissait ses mains dans les poches du mort, pour les fouiller.

Le corps s'enfonça, la tête en avant, et la vase du fond, remuée, remonta à la surface avec un bruit

de Yésiciiles qui crèvent. Puis ils prirent une perche à houblon, tatèrent la profondeur de la mare, cherchant à connaître la position du cadavre ; et ensuite ils jetèrent sur la mare des feuilles mortes et des pailles.

Quelqu'un se mit à rire derrière eux, au moment où ils se retiraient, ayant fini.

C'était Nol l'idiot; il les regardait, les yeux dilatés par l'étrangeté de la scène, en riant et en grommelant.

— A l'écurie ! gronda Balt.

L'autre ne faisant pas mine d'entendre, il le prit, le poussa, pinçant sa chair à travers ses habits et le faisant hurler.

Le lendemain, jour de la Toussaint, les deux Baraque écoutèrent messe et vêpres. Ils se rendirent ensuite au cabaret et racontèrent qu'ils allaient changer la mare de place, imaginant des précautions.

Balt tenait la main droite dans sa poche, ayant le pouce luxé.

JLS se mirent à la besogne .

Ils commencèrent par tracer à la pioche un grand cercle, puis bêchèrent dans le cercle, donnant de furieux coups de pelle à la terre.

Un temps noir pesait sur la campagne, ensevelissait les fonds dans une brume livide ; et leurs silhouettes se détachaient sur les haies couleur lie-de-vin, avec des mouve-

ments saccadés. La tourmente avait emporté les feuillages ; cà et là des tremblements de feuilles demeurées rares, ressemblaient à des vols d'oiseaux, et un arbre posait par places sur les perspectives violettes son ton de vieil acajou.

Ils travaillèrent tout un jour, de l'aube à la nuit, ne s'interrompant ni pour boire ni pour manger ; et à la fin le fossé se trouva fait. Ils avaient choisi leur emplacement près de l'écurie.

C'était un trou large, profond; et les terres s'entassaient autour, à mihauteur d'homme. La nuit les enveloppa, enfoncés dans la fosse jusqu'à l'estomac, comme des terrassiers de cimetière. Puis ils jetèrent bas leurs bêches, s'assirent à la table où'avait eu lieu l'étranglement et mangèrent des pommes de terre cuites sous la cendre. Ils ne parlaient pas, ne

s'étaient pas parlé depuis le crime, et cliacun évitait le regard de l'autre.

Aprèsle repas, il y eut un silence dans la chambre. Ils s'étaient mis dansl'âtre, et tous deux songeaient, les yeux fixés sur le feu.

Le chien hurla. Ils se regardèrent, et les yeux de Balt remontèrent jusqu'à l'horloge, attirés vers l'heure qui sonnait.

— La demie après neuf, dit-il.

Et ils se souvinrent que l'horloge

avait sonné la même heure, l' avantveille, au milieu de l'horreur de la chambre ; et le chien hurlait pareillement.

— Oui, fit Bast, en enfonçant sa tête dans ses épaules.

Balt se leva, et, ouvrant à demi la porte, commanda au chien de se taire . Mais la bête n'était pas à sa niche. Une peur les prit. Ils couru-

rent à la mare ; et dans la nuit, ils virent une grande carcasse maigre, grattant la terre, le museau tendu.

Balt prit l'animal par les reins et le lança contre le mur, la tête en avant, d'un furieux tour de bras. Le chien retomba, à demi fracassé, gémissant, puis, boitant, regagna sa niche où Bast l'attaclig,, après une bourrée de coups de pied.

La campagne était couleur d'encre, sans formes et plongée dans un silence doux, interrompu seulement par les bruissements du vent.

Ils allumèrent une lanterne sourde, s'armèrent de bêches et revinrent à la mare, blêmes, tremblants, redoutant quelque chose du mort .

Une clarté éclaboussa l'eau noire, et ils virent près du bord , se dressant, les talons du garçon meunier.

Le corps s'était déplacé.

Ils l'enfoncèrent du tranchant de

leurs bêches, alors, pendant près de deux heures faisant rejaillir l'eau autour d'eux ; mais le corps remontait toujours au bout d'un certain temps. Ils tentèrent de le maintenir au fond, en lui jetant des pavés; les pieds reparurent encore. Et dans la maison l'horloge sonna une heure après minuit.

Une sueur collait leurs chemises à leur peau. Ils se bataillaient contre le mort, à présent, superstitieux, croyant aux vengeances des trépassés, se sentant dans la main du diable ; à la fin, ils prirent le parti de combler la mare. Immédiatement ils accrochèrent les fumiers avec des râteaux, les attirèrent sur le bord, puis apportèrent les terres, par hautes brouettées, allant et venant incessamment. La terre tombait dans la mare avec un clapotement.

Des pâleurs passèrent dans le ciel, et petit à petit le jour remplit les ramures des arbres. Les coqs chantaient, les oiseaux gazouillaient, il y eut un bruit de réveil confus dans toute la campagne.

Et tout à coup ils virent un voisin, arrêté, qui les regardait.

— Est-ce qu'il y a un mort à la maison qu'on est à la besogne si matin ? dit le voisin.

Ce fut un moment de stupeur.

Pourquoi cet homme parlait-il de mort ? l^i Balt, accroupi sur sa bêche, leva vers lui sa tête farouche ; mais le voisin était inoffensif, sans malice.

— Bon ! bon ! dit Balt, on sait ce qu'on fait.

— Bien sûr, fit l'autre.

Et il partit en sifflotant.

La pesanteur des terres avait entraîné le mort ; cette fois, il était

bien enterré, il ne reviendrait plus à la surface, et Bast, le plus sournois, regardait s'entasser les remblais avec un plaisir lâche, comme après un bon tour.

Ils continuèrent, la matinée et l'après-midi, ayant l'air de flâner, à présent, quand quelqu'un approchait. De temps en temps, ils tassaient la terre avec leurs pieds . Le soir, la mare se trouva comblée.

Mais il était arrivé un accident.

L'eau de la mare, soulevée par les remblais, s'était déversée sur le côté, avait coulé dans le chemin.

Or, celui-ci était encaissé entre des talus, au pied de la maison des Baraque, et les dernières pluies l'avaient rendu boueux. L'eau de la mare en fit une flaque profonde.

Une charrette de paille, passant par là vers le soir, s'embourba. Le charretier cria, sacra, demanda de

l'aide. Les Baraque feignirent de ne rien entendre. Mais un voisin vint les chei'cher : ils sortirent alors de leur maison, et le voisin aidant, à quatre, on tira la charrette de l'ornière .

[ette nuit-là, il plut jusqu'au matin. La flaque s'étendit,

monta, etles voisins durent

passer par dessus le talus, à travers la prairie. Il y eut des plaintes, quelqu'un parla même du gardechampêtre. Balt déclara qu'il voudrait bien voir qu'on lui cherchât misère; Bast, moins hardi, essayait

de prouver que les eaux provenaient des champs en contre-haut.

Mais la nuit venue, ils prirent des bêches, jetèrent sur la flaque une charretée de terre, et par-dessus la terre étendirent un lit de feuilles.

Malheureusement il plut tout le jour suivant, puis encore le jour d'après, et il fallut recommencer chaque nuit la besogne.

Des peurs les talonnaient Par moments, ils jetaient les bêches, craignant qu'on ne les trouvât trop empressés à satisfaire les voisins, puis ils les reprenaient, craignant bien plus que les plaintes n'allassent leur cours .

Un matin, ils se mirent violemment à hausser le chemin ; et à ceux qui venaient, ils répondaient qu'ils ne voulaient pas faire les maUns, que si tout le monde se sacrifiait un peu comme eux, le village s'en porterait mieux.

Page 1