LE JI 0 R
Ils étaient hâves, éreintés, pareils à des loups dliiver ; et leur taciturnité avait augmenté. Constamment ils redoutaient de dire une parole qui pût se tourner contre eux : mais leurs oreilles étaient ouvertes aux moindres rumeurs traînant dans l'air. Ils veillaient les nuits, n'osaient plus dormir. Balt s'était réveillé une fois en sursaut, croyant que l'autre était sorti de la mare et lui passait les mains autour du cou.
Bast, la veille avait rêvé à haute voix, râlé, crié ; quelqu'un n'aurait eu qu'à l'entendre. Et ils se forçaient à demeurer éveillés sur leurs chaises, cédant par moment à leur éreintement et tout à coup réveillés par le fléchissement brusque de leur corps.
Ils avaient mis un double verrou à la porte, et la nuit, un énorme couteau triangulaire, fraîchement
effilé, était ouvert sur la table. Ils étaient remplis de terreurs vagues.
A disparition de Hein Zacht commençait à s ébruiter.
Il était d'un village voisin ; il avait perdu père et mère, mais il avait des amis, des cousins. Ceux-ci connaissaient la grosse fortune qu'il était allé chercher à la ville et s'étonnaient de ne pas le voir revenir. On s'imagina d'abord qu'il faisait des ribotes ; au bout de dix jours, il y eut des craintes. Peutêtre avait-il été attaqué en chemin.
Le garde-champêtre en parla au
bourgmestre. Celui-ci fit atteler le cheval au cabriolet et alla avertir le juge de paix. Le parquet mit la gendarmerie en campagne.
On sut toutes les actions du meunier jusqu'à sept heures trentecinq minutes précises du soir. Il avait payé de la bière à des camarades, dans un cabaret de la chaussée. Il paraissait animé, mais il n'avait pas étalé d'argent. Il était parti seul.
Puis quelqu'un l'avait vu s'engager dans un chemin de terre et lui avait dit :
— Mauvais temps !
Et il avait répondu en riant :
— Excepté pour ceux qui ont le soleil en poche.
A partir de ce moment, l'obscurité la plus noire se faisait autour de lui. Personne ne l'avait plus vu.
Il avait dû trouver la mort en pleine campagne, selon toute probabilité.
On battit les buissons, les haies, un bois taillis qui attenait au chemin dans lequel Hein s'était engagé, et des gens furent questionnés, en grand nombre. Les incertitudes allaient croissant, avec les recherches.
Un fermier du village de la victime raconta la nouvelle aux voisins des Baraque. Puis, passant devant la maison de ceux-ci, il appela :
— Hé !Balt !Bast!
Le vieux Nol balayait devant la porte. Il montra son balai au fermier, grommelant, mais l'autre se mit à rire, prit deux sous dans sa poche et les lui donna. L'idiot tomba dessus en clignant des yeux, et alla les cacher en terre, sous un arbre.
Puis le paysan enfila un chemin, à la gauche de la maison, et en haut du chemin, entendant du bruit, il
leva les yeux et aperçut les Baraque ramassant des branches à la lisière d'un bois.
— Salut , dit-il. Savez- vous la nouvelle ?
— Non.
— Zacbt, le garçon meunier^ a été assassiné.
Ils firent tous les deux un sursaut, poussèrent un hou ! comme un homme frappé d'un coup de hache.
— C'était un peu votre parent, reprit le fermier, mettant leur mouvement sur le compte de la surprise.
— Qui ? lui ?
— Oui.
Ils le regardaient, les yeux dilatés, se demandant ce qui allait advenir.
C'était la première voix d'homme qui leur parlait de leur crime. Il reprit :
-— On lui aura volé son argent,
d'abord, puis on l'aura tué, enterré.
L'argent ne profite pas à tout le monde.
Alors Balt dit d'une voix dure :
— 11 n'avait qu'à mieux le cacher.
Et Bast pensait au bonheur de jouir de la fortune volée, dans une contrée où il n'y aurait personne, d'être seul au monde avec cette volupté extraordinaire : l'argent. En même temps, il poussait des soupirs, hochait la tête doucement, murmurait des doléances sur cette mort surprenante.
— A propos, fit le fermier, il y a du changement chez vous. Vous avez comblé votre mare.
— Oui. Après?
— Après !
Et le fermier, qui était solide et violent, mis en humeur de querelle par le ton bourru de Balt, s'écria:
— Après? C'est que s'il n'en tenait
qu a moi, j 'enverrais moisir en prison de mauvais bougres comme vous !
Balt fît un pas en avant, tâtant son couteau dans sa poche.
— En prison ! répétait-il.
Mais le fermier s'en alla, frappant son bâton contre les pierres du chemin, dédaigneusement.
— J'en ai roulé d'autres que vous !
cria-t-il de loin aux Baraque.
Ceux-ci se rassurèrent alors :
l'homme ne savait rien.
Ils chargèrent leur bois sur leurs épaules et reprirent le chemin de la maison.
Le vieux Nol était assis devant la porte et passait sa manche sur les sous du fermier, activement, pour les faire reluire, Balt vit briller le cuivre et l'arracha des mains de l'idiot, menaçant :
— D'où vient cela?
L'autre se mit à geindre, les yeux
élargis par la peur, et en même temps il tendait la main, pour reprendre son bien.
— Au trou ! cria Balt.
Et comme l'idiot continuait à se lamenter, immobile, de grosses larmes coulant le long des joues, il lui allongea la jambe à travers les reins, violemment.
Nol alors hurla comme un chien blessé, et les mains collées à son dos, se mit à fuir par la cour, en boitant, tandis que Balt faisait couler les sous dans sa poche.
Le lendemain quelqu'un frappa deux coups à l'huis ; les trois frères étaient dans la chambre. Bast et Balt se regardèrent, debout tous deux dès le premier coup. Et l'un d'eux s'avança, l'oreille tendue, conjecturant, au bruit delà respiration, quel pouvait être le visiteur.
On frappa de nouveau et brusque-
ment la porte s'ouvrit. Un homme de haute taille, en sarrau bleu, la casquette galonnée dun liséré rouge, parut, la main posée sur une haute canne à large pommeau : ils reconnurent le garde-champètre.
— Salut! dit-il, je passais. Ma pipe est éteinte.
Il s'approcha de l'âtre, se baissa, posa le fourneau de sa pipe sur un tison ; mais le feu se mourait sous des cendres accumulées. Alors ses sourcils remuèrent, et il promena ses regards autour de lui :
— Où sont les allumettes?
Il leur parut que sa voix avait pris le ton du commandement, et ils le regardaient, inquiets, sans bouger de place. Puis il alla du côté de l'armoire, de son large pas, en haussant les épaules et grondant :
— Il serait plus facile de trouver le corps de Hein Zacht que
de VOUS desserrer les dents à vous autres !
Il avait à peine fini de parler que tous deux, d un même mouvement obséquieux, lui offrirent des allumettes, prises dans leur poche, et ils le suivaient, humbles, souriants, tenant au bout de leurs doigts le phosphore allumé.
— Drôle d'affaire ! fit le gardechampêtre après avoir allumé son tabac.
— Drôle d'affaire, oui, répétèrentils, la tête basse. Et tout à coup ils relevèrent le front, étonnés d'en avoir dit autant.
Le visiteur s'étaitassis, les jambes allongées devant lui, le menton appuyé sur sa canne ; et ils épiaient avec anxiété ses regards.
— Moi, j'ai mon idée! dit-il à la fin. Hein a été...
On entendit rire Nol dans son
coin, et les deux Baraque virent avec épouvante qu'il faisait le geste d étrangler quelqu'un dans le vide.
— Dehors ! cria Balt.
Le garde ne s'était aperçu de rien ; il demanda pourquoi on le chassait.
Bast haussa les épaules et frappa du doigt son front :
— Plus rien là, dit-il.
— Peuli ! fit le garde en manière de commisération.
Et il s'en alla, après avoir bourré une nouvelle pipe.
Bast eut un sourire mauvais, en dessous, à la pensée qu'ils dépistaient l'autorité, qu'ils étaient plus forts que la justice, et dans ce sourire passa comme la basse malice de jouer tout le monde.
Balt, lui, frappa un grand coup de poing sur la table et gronda sourdement :
— Ils arriveront tous !
ES semaines se passèrent.
Ils vivaient côte à côte avec le mort, celui-ci faisant partie de leur vie, semblable à un hôte auquel on est contraint mais dont on se méfie. Ils le redoutaient, le haïssaient d'une haîne sourde, qui se traduisait en objurgations violentes contre lui ; par moments, ils songeaient à faire dire des messes pour le repos de son âme.
Ils vivaient dans la détresse, étalaient une avarice sordide, pour n etre pas soupçonnés, n'ayant qu'une jouissance, prodigieuse, celle-là, qui
était cette fortune qu'ils avaient sous la main.
Il y eut de grosses neiges cette année, puis le temps se radoucit et le dégel rendit les chemins difficilement praticables. Des ruisseaux suintaient à ras du sol, le long des ornières, et la neige fondue détrempait la terre, en faisait une glaise gluante. Les Baraque, des jours entiers, demeuraient assis dans 1 atre, tressant des osiers, taillant des sabots, remettant des dents à la herse, et les jours leur semblaient interminables.
Pendant une de ces longues journées, Bast ayant mis sur le tapis, avec précaution, la question de l'argent, demanda, de sa voix grêle, au milieu d'une toux, l'usage qu'ils en feraient.
Alors, à mots rares, ils firent des projets ; ils achèteraient de la ter-
re, ils construiraient un corps de bâtiment nouveau, prendraient deux vaches en plus. Un désir immodéré d'arrondir leur état de maison les tenait, et ils se parlèrent avec ménagement l'un à l'autre, comme des gens qui ont intérêt à se laisser croire qu'ils ont une confiance mutuelle.
Dans le fond, ils éprouvaient l'un pour l'autre une égale méfiance.
Bast regardait par moments les énormes pouces de son frère, pensant à l'effroyable besogne qu'ils savaient faire ; et Balt, instinctivement, considérait le fond de la cafetière, ayant vu souvent son cadet saturer de phosphore les pâtes avec lesquelles il exterminait les rats.
Brusquement le mort leur joua un tour terrible.
Il était tombé pendant la nuit une pluie fine, continuelle, et cette pluie,
s' ajoutant aux suintements du dégel, avait déterminé dans la mare mal tassée une désagrégation qui, vers le matin, aboutit à une crevasse verticale et de près d'un pied de largeur. Immédiatement une partie des terres rapportées s'éboula sur le chemin.
A leur réveil, les Baraque firent cette découverte effrayante. Un instant, ils désespérèrent, crurent que le cadavre avait roulé avec la terre sur la route ; et ils demeuraient béants, immobiles, Bast joignant ses mains, comme devant un désastre irréparable.
Ce ne fut que longtemps après qu'ils s'aperçurent que leur peur était vaine ; ils furent pris alors d'une rage et se mirent à rentasser la terre, furieusement, après l'avoir étayée au moyen de perches. Leur crainte du mort s'en accrut. Il fal-
lait l'empêcher une bonne fois de les inquiéter. Ils résolurent de bâtir sur lui, dès l'avril.
Ils achetèrent des briques, des bois de charpente, à bas prix, et construisirent une remise pour les fourrages, à l'endroit même où il gisait. L'aire fut battue, piétinée, tassée, et par surcroît, empierrée de briques et de pavés. Cela leur prit deux mois, et tantôt l'un travaillait seul, tandis que l'autre était au champ, tantôt ils s'entr 'aidaient à gâcher le mortier, maçonner, truel- 1er.
Pendant ce temps mai reverdissait les arbres, et la terre entrait en amour, parlant de choses tendres au cœur des hommes.
N soir, Balt, rentrant de la ville, rencontra dans la campagne une femme d un village voisin et ils firent route ensemble. C'était un grand corps maigre et jaune, monté sur de longues jambes, le corsage plat, avec des mouvements brusques, et elle marchait comme un homme, par rudes enjambées.
On l'appelait la grande Tonia.
Elle était mariée à un homme plus vieux qu'elle, et elle avait trois enfants, engendrés de côté et d'autre.
L'homme était tailleur en vieux.
La grande Tonia avait trentehuit ans environ. Elle était laide, les yeux de travers, mais noirs, hardis, et ses cheveux bruns, mal attachés, retombaient en mèches jusqu'à son nez. Elle aimait la bière, le genièvre, les bâfres ; elle était connue des hommes. Son mari travaillant peu, à cause d'une phthisie qui le rongeait, les enfants manquaient de pain quelquefois. Alors elle les battait, les punissant ainsi d'avoir faim.
— Hé ! Tonia ! si nous buvions un coup, ditBalt, à la porte d'un cabaret.'
Elle montra ses grandes dents plates, dans un rire.
— Ça n'est pas de refus.
Et tous deux, debout, se regardant, burent un verre de bière. Ils sortirent, puis, le chemin se resserrant, Balt appuya son coude contre les hanches de la femme.
LE MORT sa
La nuit était tombée. Un ciel bleu, criblé d'étoiles, mettait sur la campagne son obscurité douce ; et leurs visages plaquaient sur les buissons noirs des taches claires. Ils firent une centaine de pas, entrèrent dans un chemin couvert, et tout à coup Balt attira la femme contre lui violemment.
Elle le repoussa, lui échappa, en riant et jurant. Il courut après elle, les mains tendues, un tremblement dans les membres, et alors il y eut une courte lutte. Elle lui jeta son poing dans les yeux, se radoucit et roula dans le taillis.
Puis ils passèrent devant une maison dont les volets clos laissaient passer un filet de lumière, et elle lui dit :
— L'homme ! C'est bien le moins que vous me payiez une douceur !
— Non, répondit Balt, je n'ai plus soif.
Mais elle le tira par le bras, le poussa vers le seuil, de toutes ses forces, et la porte cédant, il entra, un sourire mauvais sur la bouche.
Elle marchait derrière lui, les yeux clairs, en riant et la main posée sur son épaule comme sur une proie.
La chambre était petite, fraîchement blanchie à la chaux, avec des taches grasses de pommade à hauteur d'appui, et aux rideaux étaient accrochés des nœuds roses, touffus comme des choux. Une fille de vingt-six ans causait avec un homme, dans le fond, et une autre, plus jeune, reprisait des bas près de la cheminée. Toutes deux étaient sanglées dans des corsets, et leurs cheveux noirs reluisaient, collés sur les deux côtés du front. L'homme buvait avec la fille une bouteille de vin. C'était un cabaret borgne, dont les tenanciers, de vieilles gens, vj-
valent honnêtement du produit de leurs filles ajouté au produit de leur champ.
— A boire ! cria la grande Tonia en s'installant à une table et frappant ]a table du poing.
La plus jeune des filles se leva, passa au comptoir et demanda ce qu'il fallait servir. Alors la femme du tailleur chercha des noms dans sa mémoire, se rappelant les choses qu'elle avait bues, et elle finit par commander de l'anisette. Elle en but cinq verres, se montant la tête, s'animant , très rouge , presque tendre dans ses gestes et ses regards; puis, se tournant vers la fille qui buvait avec l'homme, dans le fond:
— Moi aussi, j'ai mon homme avec moi, dit-elle.
Balt l'avait reprise contre lui, saisi d'un nouveau désir, et la chair autour de son chancre s'enflammait,
presque saignante. Il calculait le prix des verres et vaguement songeait à s'amuser pour son argent.
De temps à autre elle l'obligeait à boire à son verre et il y collait sa bouche sèche, en faisant la grimace, bien qu'il trouvât la liqueur à son goût. La lumière d'une lampe au pétrole, posée sur le comptoir, allongeait sur le mur l'ombre de ses oreilles, très larges.
Ils sortirent et sur le chemin elle tourna vers lui sa bouche chaude, ouverte, en montrant ses dents. Puis elle trébucha, l'entraînant après elle, et ils demeurèrent sur place, côte à côte, dans un embrassement. Alors Balt, que l'amour grisait, s'oubha, fît des promesses, et il la reconduisit jusqu'à sa porte, rudoyant son grand corps brun, avec une brutalité de passion.
Cela fit une diversion au mort.
Le paysan endurci rapporta chez lui l'impression de cette chair maniée dans la nuit. Une sorte de lubricité en éveil persista dans sa cervelle, au fond de ses moelles, et lui fit garder la pensée de la femme du tailleur. Il y avait longtemps que la femelle n'avait plus remué les convoitises du mâle en lui, et celle-ci arrivait dans sa vie, sur le tard, au milieu des obsessions funèbres, avec des adresses de femme experte.
Il laissa passer trois jours, se violentant de peur de trop paraître se presser, puis une après-midi, rasé de frais, il partit pour la voir.
Il y avait une demi-heure de marche entre sa maison et la sienne, mais il fit la route en quinze minutes, allongeant son pas sur son désir qui l'avait repris, tenace, exigeant.
Quand il fut en vue des maisons,
il ralentit sa marche, gagné par des idées de prudence, et tout à coup il prit sur la droite un chemin qui allongeait la distance.
Il entra chez des connaissances, s'informa du prix des pommes de terre, chercha à gagner du temps, trouvant la nuit plus accommodante.
Puis, la nuit venue, il longea les maisons et s'arrêta enfin à la porte du tailleur.
C'était dans une rue inégale, à l'endroit le plus resserré : des deux côtés les maisons s'étendaient, poussant leurs toits en avant, avec des airs rechignes, les unes badigeonnées en bleu tendre, sur lequel tranchaient des volets peints en vert, les autres laissant s'écailler la chaux par éclats sous la moisissure, maussades, les portes mal closes, des suintements de purin filtrant entre les pavés; et des lampes allon-
gaient à cette heure leur flamme pointue derrière la vitre des boutiques et des cabarets, plaquant de rouge, par éclaboussures brusques, des têtes à demi mêlées à l'ombre.
Dehors, les toits, les cheminées, la rue étaient confondus dans une splendeur sombre de crépuscule, et des tons citron pâle, très doux, lentement s'enveloppaient au ciel, pardessus le village, d un bleu profond, qui allait s élargissant.
Il fît jouer le loquet, dressa sa taille et entra.
— Bonsoir, dit-il.
Et d'un coup d'œil il vit que la Tonian'y était pas.
|es trois enfants étaient couchés sur le carreau, barbouillés, des ruisseaux sous le nez, ayant le long de leur petite peau brune de la saleté poissée, où collaient leurs cheveux, semblables à des cardées, et ils s amusaient à faire avec du sable de petites constructions, crachant dans le sable pour le faire tenir.
A terre traînaient des patrons en papier, parmi une confusion de lambeaux de drap et d'ustensiles de cuisine. Et des habits, des blouses, des pantalons, de vagues silhouettes
de vêtements pendaient aux murs, sous des gravures en couleur encadrées d'acajou.
Les trois enfants levèrent la tête en reniflant, et le regardèrent entrer, de leurs yeux ronds, effrontés, puis continuèrent à jouer, se bousculant, criant, et l'un d'eux ayant reçu un soufflet, se mit à hurler.
— Qui est là? dit une voix qui partait de la chambre voisine.
— Moi, Balt.
La voix se perdit un instant dans une toux sèche, puis reprit:
— Si c'est pour du travail, je ne peux pas; je suis au lit, et Tonia est dehors.
— Bon! dit Balt, je l'attendrai.
Et la voix dit, cette fois nettement:
— C'est cela, prenez une chaise.
Elle est quelque part, à causer ou à boire, cette sacrée garce !
Il y eut un silence. Les deux aînés à présent s'amusaient à coudre du sable dans des sacs et le laissaient filtrer, lentement dans l'oreille du plus petit, qui ruait, cherchant à leur échapper.
Baraque sifflotait dans ses dents, très calme; et le vieux, dans la chambre voisine, râlait, s'étouffait à cracher des phlegmes qui s'attachaient à sa gorge.
— Tiest, dit à la fin le tailleur à l'aîné des enfants, allez jusqu'au cabaret. Elle est sûrement là. Vous lui direz...
L'enfant l'interrompit, sans quitter le jeu:
— Non. Elle est partio avec un homme.
Il y eut quelque chose comme un ricanement dans la voix du père, qui mâchonna :
— Sale bête ! -
Et Balt sentit en lui une colère contre cette Tonia qui ne lui gardait pas sa chair. Des grossièretés lui montaient à la bouche et il l'injuriait à son aise, tout bas.
Il attendit deux heures, sans bouger, bourrant une pipe par moments et ayant quelquefois à repousser les trois enfants qui se collaient à lui, cherchaient à pénétrer dans ses poches, l'obsédaient de demandes d'argent. Et une fois, l'aîné dit aux autres, en lui tirant la langue:
— Celui-là ne donne rien.
A neuf heures, la mère rentra.
Elle avait bu, était de mauvaise humeur, et son corsage mal agrafé, ses cheveux en désordre lui donnaient un air de débauche. Elle se laissa tomber sur une chaise, tira ses jupons sur ses genoux et posa dessus ses deux mains, à plat, en soufflant, éreintée, puis tout à coup
se leva, et se mit à frapper les enfants, en les invectivant.
— Graine de chien! Au lit! Et dire que le vaurien est couché depuis deux jours, dans ses draps, à racler ses poumons. Il faudrait sans doute que j apporte toute seule l'argent!
Elle s'était rassise et les bras croisés, la bouche exaspérée, continuait ses injures, tendant le poing par moments du côté de la chambre.
Le vieux pour toute réponse, répétait obstinément et très vite un mot ignoble. Mais sa voix se perdait dans la volubilité effrénée de sa femme ; et tout à coup il se mit à ronfler, comme endormi par cette musique grêle qui ne finissait pas.
Alors elle se mit à rire, se rapprocha de Bast, lui demanda dix francs. L'homme avec lequel elle était allée boire ne lui avait rien donné et il n'y avait pas de pain
pour le lendemain. Il fit signe que non et lui reprocha son infidélité, d'un ton bourru. Elle fut très étonnée, le regarda avec curiosité, sentant germer en elle une idée, des projets lointains, et elle finit par lui dire que l'homme n'était pas venu pour ce qu'il pensait. C'était le gros Dirk. il devait de l'argent à son mari. Et elle ajouta :
— D'ailleurs, on ne vous a plus vu. Je croyais que c'était fini.
Il hésita un instant, enfin, la tête basse, comme honteux de sa faiblesse, lui dit :
— J'aimerais venir de temps en temps. On causerait.
Elle le bourra d'un coup dans la poitrine, le regarda décote, les yeux plissés :
— Capon!
Et elle reparla du pain qui manquait, du vieux qui était alité. Cet
appel à sa bourse le mit en colère et il eut regret d'être venu, d'avoir cédé à des suggestions tendres ; puis, rusant, il chercha à l'obtenir avec des promesses.
Elle le repoussa, bailla, tordit ses bras au-dessus d'elle, l'agaçant par son indifférence ; et en même temps elle lui montrait la porte.
Il partit et elle l'entendit jurer dans la rue, furieux d'avoir été
joue.
ES Baraque avaient acheté une seconde vache et loué un pré le long du ruisseau.
Ils avaient aussi doublé le nombre
de leurs porcs. Mais, pour éviter que cette richesse éveillât les soupçons, ils vivaient dans un état d'animalité farouche, comme des gens qui n'auraient plus que la mort à passer.
Bast étant le plus comédien, jouait la faim, sur les chemins, geignait, faisait croire aux voisins qu'ils manquaient de tout. Les gens ricanaient, tournant cette détresse en dérision.
Un samedi, ils s'habillèrent et se mirent en route. Bast avait noué dans son mouchoir des billets et de l'argent pour une valeur de cinq mille francs. De temps en temps, il mettait la main dans sa poche, tâtant son mouchoir.
Ils prirent à travers champs et au bout d'une heure de marche, arrivèrent dans une rue large, bordée de maisons bien bâties, au milieu
de laquelle une habitation peinte à rhuile étalait son perron à colonnes; sur la porte, une plaque en cuivre, reluisante, portait ce nom :
BRUARD, NOTAIRE.
Ils entrèrent.
Un grand garçon bègue, le premier clerc, leur dit d'attendre un moment, le notaire conférant avec un client. La conférence terminée, un monsieur en jaquette et bottes de cuir jaune, à favoris en éventail, sortit du cabinet, siffla un chien de chasse blotti près du poêle, dans l'étude, et gagna la rue. Le notaire passa la tête dans l'entrebâillement de la porte et leur fit un signe d'amitié.
— A votre tour !
Il y eut une courte indécision, l'un ne voulant pas entrer avant