LE ^10 II T
AST partit un matin pour la cure.
Le curé était dans son jardin, lisant ses heures, une casquette de loutre rabattue sur les oreilles, et marchait à grands pas.
— Qui va là ? dit-il. C'est Bastian Baraque, je crois.
L'autre approcha, avec un salut de la tète, obséquieux.
— Lui-même, M. le curé.
Et plus bas, regardant derrière les arbres si personne n'écoutait :
— J 'viens pour causer, là, un petit moment.
Le curé mit son pouce dans son livre, coula ses bras derrière son dos, et haussant la tête, répondit :
— Parlez, l'ami, je vous écoute.
Ils firent cinq ou six fois le tour
du jardin, et Bast parla longuement.
— Voyez-vous, M. le curé, ca n'est pas pour moi. Dieu soit loué !
je n'ai rien sur ma conscience. Mais mon aîné se dérange.
Le curé stoppa une seconde, et fronçant les sourcils :
— Ah ! il se dérange !... Continuez.
— C'est que, M. le curé, il n' faudrait pas avoir l'air de le tenir de moi. Il m'en arriverait du mal.
« Ben, oui, il se dérange, et là, tenez, M. le curé, je vais tout vous
dire. C'est avec cette grande p
de Tonia.
Le curé remua ses bajoues, avec dégoût.
— Pouah!
Bast poursuivit :
— Il y aura bientôt quarante ans que je vis, M. le curé, et jamais je n'ai pensé à me marier. Me marier !
ah, bien non! C'est déjà bien assez difficile de gagner sa part du paradis tout seul, sans se mettre sur le dos une femme et des enfants. Dans tous les cas, on aurait fait son choix. Mais une truie comme celle-là, ça, non!
Il s'animait, puis s'attendrit.
Notre pauvre père défunt, le vieux Zander Baraque, — que Dieu ait son âme ! — en aurait eu deux fois la mort dans les os !
— Vous avez bien raison, excellent ami! fit le curé, touché. Coquin de temps ! Marchons.
— Si c'était pour faire à mon idée, M. le curé, je donnerais tout à l'église, aux pauvres... Mais faut
vivre, laisser de quoi pour des messes après soi.. . Eh bien ! du train que ça va, n'y aura plus même une messe à espérer pour quand je n'y serai plus ; tout notre pauvre argent passe à cette..,
— Bon. . . Et que faudrait-il faire ?
Il prit sa voix la plus douce,
haussa légèrement les épaules :
— Faudrait peut-être bien, M. le curé, que vous lui parliez du danger que court son âme... Je ne sais pas, moi.
Le curé réfléchit un instant, son menton dans sa main, toussa, remit d'aplomb sa coiffure, et finit par dire :
— .J'irai, je parlerai... Vous avez bien fait de venir.
Bast rentra la tête dans ses épaules, avec humilité, et, tout à coup, félicita le curé sur son jardin :
— De fameux poiriers, M. le curé ! Je n'en ai jamais vu de plus beaux !
— Ni de meilleurs, fit le digne homme, satisfait.
Et comme ils étaient à ce moment près de la porte du jardin, le curé l'ouvrir, disant :
— Comptez sur moi.
Le lendemain, en effet, vers le midi, on le vit descendre le chemin qui menait chez les Baraque. Il appuyait fortement sur son cornouiller noueux ses mains gantées de grosse laine écrue, et de "ses souliers sortait la bordure d'une paire de chaussons de flanelle. Il frappa, criant d'une voix forte :
— Y a-t-il quelqu'un ?
En même temps, il poussa la porte avec autorité, faisant lever les deux Baraque, accroupis devant du bois qu'ils fendaient. Ba^t avança une
chaise, tisonna le bois consumé; et le curé s'assit, son bâton dans les jambes, après avoir levé sa soutane jusque par-dessus ses genoux.
— Fichu temps, mes enfants....
Voulez-vous une prise?
Il ouvrit sa tabatière, la leur passa, et, à son tour, glissa deux doigts dans le tabac, qu'il roula longuement, cherchant des mots.
— Oui, je passais. J'avais aussi quelque chose à vous dire. Je suis votre père, moi.
Il frappa sa canne à terre, résolument, et levant la tête :
— Balthazar Baraque, je ne suis pas content de vous. Vous êtes sur une mauvaise pente. J'ai appris vos fréquentations. Mais, malheureux, avez-vous donc oublié votre catéchisme?
Balt dressa la tête.
— Dites, lavez- vous oublié? reprit le curé.
Le paysan eut un mouvement brusque d'épaules et répondit :
— Pour ça, oui, M. le curé.
— Eh bien ! le catéchisme parle des châtiments réservés à ceux qui n'observent pas les saints commandements de Dieu;
Balt fronçait les sourcils, ahuri, se demandant où le curé voulait en venir ; et le vieux prêtre parla avec onction de l'enfer, des âmes, de la damnation éternelle, puis termina ainsi :
— Si vous m aimez, Balt, si vous avez souci du salut de votre âme, cessez de voir cette femme, dont le nom seul souille les lèvres, et revenez à une vie pure, selon l'exemple de votre brave et digne frère.
Bast, debout derrière son aîné, â chaque parole du curé hochait la
tête en signe d'approbation, les yeux demi-clos, sa casquette tournant avec lenteur dans ses mains.
Mais Balt s'étant tout à coup retourné, sous l'aiguillon d'une idée subite, le vit balancer la tête. Alors, il brandit le poing, hors de lui, hurlant :
— Canaille !
Le curé s'interposa, les bras ouverts, ayant à la bouche des paroles d'apaisement et serrant en même temps son bâton entre ses doigts.
Balt continuait à dévorer des yeux son frère, le corps en avant, comme prêt à se lancer, et Balt, rassuré par la présence du curé, hochait la tête avec résignation, semblait prendre le Ciel à témoin des violences qu'il endurait. Le curé frappa la table d'un grand coup de poing, et se plaçant devant Balt;
— C'est moi qui vous parle, entendez-vous ! Moi qui ai pitié de vous ! Moi qui vous défends de vous en prendre à votre frère d\me cliose devenue publique et qui fait le scandale du village !
Il lui prit la main, chercha ses yeux, que l'autre détournait, lui reparla avec douceur :
— Voyons^ promettez-moi...
— M. le curé, ce n est pas ce péché-là qui rendra l'autre moins lourd.
Et montrant son frère du doigt, Balt ajouta :
— Demandez-lui.
Il finit par ne plus rien dire, insensible aux objurgations et à la mansuétude. Le curé, doutant de son salut, détala.
Et ils demeurèrent seuls.
Balt éclata; il frappait les murs, les tables, criait que personne au
monde ne l'obligerait à quitter la Tonia, et par moments se rapprochait de Bast, ses larges mains distendues.
Puis cette colère passa; Balt s'assit dans Un coin, eut froidement ridée de faire entrer la Tonia chez eux.del'y installer comme ménagère, et il jouissait à l'avance des rages de son frère.
DUS deux avaient vieilli de quinze ans, durant ces deux années. En guerre l'un avec l'autre, rongés d'inquiétudes et de privations, ajant de
LE MORT 13g
mauvais sommeils remplis de vi sions effrayantes , ils ployaient
I échine sous l'obsession du mort, le sentant partout mêlé à leur vie, à leurs travaux, à l'année bonne ou mauvaise. La femelle était venue s'ajouter à ce détraquement chez Balt, et une femelle d'un autre genre, la peur, achevait Bast, faisait claquer sa chair sur ses os.
Leur horreur des hommes avait augmenté.
Balt passait des jours entiers dans son champ, au bornage du bois.
II se tenait le plus près possible des taillis et quelquefois, eff'rayé delà lumière, il gagnait en plein midi leur obscurité. Il y demeurait des heures, replié sur lui-même, avec le dégoût de l'existence. Il aurait voulu être assailli par un animal plus fort que lui, connaître la joie de lutter, disputer sa chair aux dents des
chiens, et la mijiute d'après, il tressaillait à un craquemeiit de branche dans les arbres.
Tonia seule avait le don de l'apaiser; elle maniait à son gré cette créature exaspérée, la disciplinant sous ses artifices d amour et ne perdant pas un instant son but de vue.
La plupart du temps , il se tenait enfoncé dans 1 atre, muet, la tête sur la poitrine; et elle se moquait de lui, raillant son humeur sombre, sans la comprendre. Ou bien, elle limait ses énergies, le plongeant dans des énervements, pour le préparer aux choses prochaines .
Bast, cependant, avait été pris d une recrudescence de piété. Tandis que son frère s'enfermait aux heures de la messe, redoutant de paraître à l'église, dans la lumière ruisselante des hautes fenêtres, il s'attardait aux offices, accroupi sur ses genoux
L E M 0 R T Hl
dans les coins, frappant de meâ culpâ retentissants sa poitrine , baisant à pleines lèvres le christ qui était au seuil, près du bénitier ; puis, après vêpres, il revenait par les chemins enténébrés, continuant à marmotter des prières.
Il avait fait vœu de racheter largement par de l'argent le salut de son âme, à une condition toutefois, c'est que BaJt mourût le premier ; des espérances criminelles se mêlaient ainsi à ses rêves de pénitence et il mettait de moitié le Ciel dans sa scélératesse.
Au logis, c'étaient des querelles interminables; constamment, Balt était en proie à des taquineries sournoises et des méchancetés basses.
Tandis que, par tempérament, il eût préféré se battre sur le champ à coups de poing ou à coups de couteau, ne sacliant plus rien dire
quand il était furieux, l'autre s'éternisait dans des reproches, interrompus par ses accès de toux, seulement.
Balt, lassé de ses doléances, finit par lui laisser le soin de la maison.
Il fit les marchés, acheta, vendit et, vers la Saint-Martin, prit à bail trois hectares de terre, à quelques minutes de la maison; il acheta aussi une seconde vache et trois porcs, tremblant toutefois que cette richesse ne parût extraordinaire.
Balt s'effaçait devant cette volonté, installée en maître, avec des airs d'humilité doublés d'une ténacité à toute épreuve ; et en même temps, sa haine contre Bast augmentait de toute la lassitude qu'il éprouvait à se mettre en travers de sa tyrannie.
Ï;ETTE année-là, une maladie de la pomme de terre, qui leur enleva la récolte d'un champ , et des pluies firent manquer les regains. Un chien enragé mordit deux de leurs vaches et il fallut les abattre. Enfin, les porcs engraissèrent mal et s'entonnèrent.
Ce fut une calamité.
Bast accusait en lui-même le mort. Peut-être était-il vexé qu'ils l'eussent laissé sans messes, et il redoublait de prières et de pratiques pieuses pour l'apaiser.
Un dimanche matin, après messe,
il s'enferma dans la grange qu'ils avaient bâtie sur le cadavre, et Balt l'entendit parler à Hein , sur le ton de la supplication, avec force soupirs et 07^e7nus.
— Brave Hein! J'suis pour rien dans l'affaire ; c'est pas moi qui a ftiit le coup. Si j't'ai un tantinet mis la main au collet, c'est pas par envie de t'faire du mal. Ah bien non! J'aurais pas seulement fait tort à un de tes cheveux. J'suis un homme doux et dans le malheur. J'ferais pas de la peine à une mouche.
C'est lui qu'a tout fait. Mais v'ià, faut bien vivre à deux. On est comme qui dirait mari et femme. Et alors, quand tu te revenges, ça nous tombe dessus, à moi comme à lui.
Rien! vrai, j'te le demande, c'est-il juste? Faut-il que j'paie pour un autre, quand j'ai pas plus à me reprocher que le petit qui vient de
venir à sa mère ? Reprends ton argent : j'aime encore mieux vivre sans qu'avec.
En ce moment, Balt se mit à contrefaire sa voix, et Bast l'entendit répéter avec un ricanement ses dernières paroles.
1 1 eut peur d'ètrebattu et s'arcbouta contre la porte, le dos en boule, écoutant de toutes ses oreilles si Balt n'entrait pas.
N jour, étant à deux lieues de la maison, le maigre Bast fut abordé par une connaissance. On causa du temps et des af-
faires, puis riiomme demanda en riant quand aurait lieu la noce.
— Quelle noce ? fit Bast.
Le compère cligna les yeux d'un air entendu.
— Ai donc ! celle de Tonia et de Balt : la grande vache en parle à tout le monde. Il paraît que ce sera pour bientôt.
Bast protesta, mais le paysan haussa les épaules, ricanant :
— Balt n'est pas dégoûté.
Et bien après qu'il l'eut quitté, Bast l'entendit rire encore, derrière les arbres, au loin. Il rentra chez lui avec l'intention de dire une bonne fois son fait à Balt.
— On m'a conté une histoire, fitil à brûle-pourpoint.
— Quoi ?
— La grande Tonia dit à qui veut l'entendre, que vous allez la prendre pour femme.
— Mes affaires ne regardent que moi, répondit Balt ; je la prendrai pour femme, s'il me plaît.
East comprit qu'elle le tenait, que cette femme entrerait un jour ou l'autre dans la maison.
— Eli bien ! dit-il, je me pendrai à une poutre du grenier.
L'autre se mit à rire.
— Je raconterai dans les cabarets que TOUS me menacez de mort, reprit Bast.
Balt remua les épaules avec dédain.
Et de nouveau Bast reprit :
— On saura qui a fait l'affaire à Hein.
Balt demeura un moment muet, puis répondit :
— Le curé avait raison : je quitterai Tonia.
Ses yeux avaient un regard mauvais, de côté, le regard du chien qui
va mordre, et Bast comprit qu'il mentait. Il quitta la chambre, gagna le bois, songeant à ce regard troublé, petit à petit gagné par la pensée que son frère voulait se débarrasser de lui.
Alors, il se rappela les crimes qui avaient ému les villages, cherchant pour son propre compte celui qui exigeait le moins d'audace, et il se souvint qu'étant petit, il avait entendu conter le cas d'une femme qui avait empoisonné son mari; personne ne s'en était douté ; c'est la femme elle-même qui avait avoué son crime en mourant. Et cela lui allant, il réfléchit au poison.
Le lendemain, Balt ressentit un détraquement sourd dans les membres, sans pouvoir dire ce qu'il avait, et subitement il fut pris de vomissements. Comme ils avaient mangé des moules, il attribua aux mollusques
son indisposition, but un bol de lait, et lentement le mal se dissipa.
Bast, pendant ce temps, rôdait parla maison, guettant et se disant :
— Il n'y avait pas assez de phosphore; c'est à recommencer.
A la tombée de la nuit, Balt sortit comme les autres jours, et la bête le menant, il s'en alla chez la Tonia. La commère, près de son feu, l'attendait, un jeu de cartes étalé devant elle.
— Bonsoir, fit-il.
— Mon homme, dit-elle, chauffetoi. Il y a quelque chose dans les cartes.
Elle ramassa les cartes, les disposa en paquets sur la table, et se vit pour la dixième fois entre un homme noir et un homme blond.
— Un homme noir est avec moi, dit-elle; mais un homme blond se bat avec l'homme noir.
Et elle se perdait en conjectures sur l'homme blond; puis sa voix baissa et elle eut l'air de continuer un soliloque intérieur. Ses longues mains sèches, pendant ce temps, battaient les cartes crasseuses, s'agitaient à travers leurs combinaisons avec des mouvements de possession, et ses yeux s'allumaient, distinguant d'étranges choses. Toujours le mariage revenait, mais empêché par un homme blond, et quelque chose de terrible, que les cartes laissaient dans le vague, terminait tout. Depuis le matin, elle était à la même place, scrutant l'avenir, appelant à l'aide le hasard, oubliant le boire et le manger; et les cartes ne se démentaient pas, ramenaient ponctuellement aux mêmes endroits l'événement obscur.
Quoi ? Elle ne le savait pas ; c'était un malheur, une disparition, un
crime, mais sans rien de précis de la part des cartes, si ce n'est que cette chose douteuse tournait à son profit ; et cela fortifiait en elle des résolutions anciennes.
Elle leva les yeux et vit Balt blêmir.
— Qu'y a-t-il, Balt?
Il passa la main sur son ventre, raconta ce qui lui était arrivé, mettant son malaise sur le compte des moules ; mais elle l'interrompit, jeta les bras en l'air, et tout à coup se colla à lui, en criant miséricorde, comme une femme en gésine. Elle avait des larmes dans la voix, le caressait avec attendrissement , douce, sentant approcher l'heure des réalisations. Puis, à travers ses baisers, elle lui chuchota à l'oreille des supplications criminelles.
— Il n'y aurait plus que nous.
T'aurais tout, la terre et l'argent, mon cœur.
Il regardait le feu, muet, et elle reprit :
— C'est lui qui est allé trouver le curé. Lui qui t'a versé du poison ce matin ; il recommencera demain et les jours suivants.
Elle le fit coucher à côté d'elle dans le lit, et constamment lui reparlait de son frère, l'amollissant, l'habituant au crime.
Cela dura une semaine.
Un soir, il entra; il paraissait troublé, et dit :
— C'est cette nuit qu'on coupe la tête à l'homme qui a tué son père.
Je pars.
Elle voulut le dissuader, craignant que ce spectacle ne le rendît lâche au bon moment; mais il secouait la tête, disait non; quelque chose l'attirait invinciblement; alors
elle eut une curiosité, lui demanda de l'accompagner, et ils partirent à deux, au milieu de la nuit. Ils rencontraient par ci par là des gens de la campagne qui allaient voir comme eux.
Une pluie fine tombait, perçait les habits, puis cessa à l'aube, et tout à coup Balt ressentit une secousse. Deyant lui se dressait la guillotine.
Tout autour, des soldats de la ligne faisaient la haie, séparés de l'échafaud par un espace de quelques mètres, où des gendarmes manœuvraient, le mousquet sur la cuisse.
Sur la plate- forme, trois hommes en noir se mouvaient: c'étaient le bourreau et ses aides, et tous trois faisaient des gestes pressés et gauches, hués de la foule, par moments.
Puis il y eut un énorme remuement
de têtes, une rumeur sourde, profonde, mêlée au commandement des officiers, au bruit des armes, au piaffement d'un escadron qui arrivait, et la foule recula, repoussée à la crosse par les soldats, puis reflua en avant, d'une poussée immense, ayant vu l'homme apparaître sur les marches de l'échafaud. Il marchait délibérément, regardait la foule, les soldats, la rue, au loin, et un prêtre l'accompagnait, une main posée sur son épaule, un crucifix dans l'autre main. Le prêtre montrait, en lui parlant, des dents très blanches.
Il y eut un répit de quelques minutes, et subitement Balt vit les aides se ruer sur le condamné, le jeter par terre, et il entendit un coup sec suivi immédiatement du hurlement de la foule, tandis que quelque chose basculait dans le vide.
confusément Des gens gagnaient au galop les cabarets, blêmes, claquant des dents, ou criaient, traqués par les gendarmes qui balayaient la place ; et Balt se mit à rire, imitant d'un geste le couteau qui tombe.
Hou! et tout est dit. Il était très calme; il lui semblait qu'il aurait montré le même courage que l'homme, et tout en causant, la Tonia et lui entraient dans les estaminets, buvaient du genièvre, éprouvant un besoin de se griser. C'était la Tonia qui payait ; un fermier avait passé une heure chez elle et lui avait donné de l'argent.
ALT et la Tonia s'attardèrent jusqu'à la nuit.
La journée, commencée par un spectacle, s'acheva dans une soûlerie. La Tonia ayant ri avec des passants, il tomba sur elle à coups de poing, narguant l'échafaud, à travers des hoquets d'ivresse.
Mais les lampées avaient amolli la commère ; elle se ramassa en boule, le laissant frapper et lui disant avec tendresse :
— Tape, l'homme, si c'est pour ton plaisir !
Tout en buvant, elle suivait son
idée de grasse vie, et, de temps à autre, le stimulait contre son frère, lui reparlait de n'être plus qu'à deux dans la maison, avec un bon magot.
Cela traversait alors comme une fête la cervelle obscurcie de Balt, et il faisait le geste d assommer quelqu'un dans la nuit.
A un tournant de chemin, il trébucha, s'abattit dans une flaque, la face contre terre, et aussitôt se mit a ronfler. Elle voulut l'éveiller, le secoua, le frappa de son talon ; mais il se retourna seulement, bougonnant des mots sans suite. La bière avait frappé comme d'un coup de maillet son corps insuffisamment nourri.
Elle, au contraire, plus habituée aux gaîtés de la boisson, demeurait plantée dans le chemin, comme un tronc d'arbre, raide et ferme sur ses jambes.
Elle commença par le tirer de la
flaque, le coucha contre un talus, puis, se courbant, un genou enterre, elle le fit basculer sur son épaule et, comme une charge de fagots, le porta par la nuit, ses pieds largement posés à terre.
La maison des Barraque était distante d'un quart d'heure démarche; elle y arriva enfin, et heurta à la porte. La tête blême deBast apparut dans le vacillement rouge de la lampe, et soudain ses yeux s'écarquillèrent.
— Mort ? demanda-t-il vivement.
Elle secoua la tête.
-- Non.
Il rengaina la petite comédie de désolation qu'il se préparait à jouer, furieux d'être déçu. C'était bien la peine d'éveiller les gens à cette heure ! Qu'est-ce qu'il avait de commun avec cet ivrogne? Est-ce qu'il se soûlait, lui? Etc.
I). ouvrit la porte au large et montra le lit, dans l'ombre. La Tonia se dirigea de ce côté, fléchit l'épaule, brusquement laissa glisser Balt de ses épaules. Le corps, emporté par son poids, s'aplatit sur le grabat, de son long. Puis, ils restèrent en présence, Bast et elle, se regardant, et elle le trouva doux, plus joli que son frère.
Bast, au contraire, la couvait de ses yeux haineux; et tout à coup il prit un bâton, menaçant de la battre si elle s'entêtait à rester.
Elle lui allongea son poing sous le nez, attira une chaise et s'assit.
— Chassez-moi à présent, ditelle.
Cette attitude le déconcerta.
— Bah ! fit-il, c'est pour rire.
Il tournait autour d'elle, la regardant de côté, et elle suivait ses mouvements sans montrer de
crainte. Puis il s'approcha. Ses mains se tendaient comme pour l'étrangler ; mais une concupiscence l'amollit, et le geste commencé dans la haine s'acheva dans de la douceur. Il chiffonnait son corsage, à présent, s'animant petit à petit au contact de cette chair . Elle le laissait faire, passive, habituée à la main des hommes; et à la fin, la sensation de l'avoir pour ami lui paraissant étrange, elle eut un rire.
— Ah! Tonia! dit-il, si ce n'était pas mon frère !
Elle haussa les épaules. Il s'assit près d'elle alors, baisa sa nuque^ et l'idée de la tenter se mêla à ses rages de célibataire. Il parla d'une voix sourde, avec lenteur.
— C'est moi qui tiens l'argent.
Elle élargit les yeux et doucement passa la main sur le cou du paysan.
Il reprit :
— Il y a là, quelque part, de quoi acheter une maison, de la terre, des vaches, un cheval, des porcs.
— L'homme, lui dit-elle, vous avez la peau plus fine que Balt.
Il hésita une seconde, et lui voyant les yeux brillants, il ajouta très bas, comme s'il se parlait à luim.ême :
— Mon frère mort, j'aurais cherché une femme et nous aurions vécu dans le plaisir et la joie.
Elle sauta sur ses genoux, d'un mouvement sec de son corps mince et long :
— Mon Bast, embrasse-moi.
Il la serra contre lui, et tremblant de désir, les dents entrechoquées par une fièvre d'amour et de mort, il lui soufila à l'oreille, dans un halètement :
— On pourrait être deux !
Tonia approuvait de la tête, les
yeux perdus devant elle, un sourire stupide sur les lèvres; et de la chambre voisine leur arrivait le rauquement de Balt ronflant comme un bœuf.
Il y eut un silence ; puis la langue de la femme se délia, et elle l'agaçait en même temps de ses gestes délurés.
— Tiens! l'homme, que je te dise : faut prendre attention à l'autre.
Il vit que ses prévisions étaient fondées et grommela des injures sourdes contre ce frère détesté; puis, tout à coup, feignant une grande colère :
— Si le plafond pouvait l'écraser, il n'aurait que ce qu'il mérite.
Elle montra ses dents dans un large rire bête :
— Merci! j 'serais sans homme, du coup!
Il ne l'écoutait plus. Il rôdait maintenant à travers la chambre, secoué par une quinte et tournant vers le mur sa face convulsée ; puis, le haut de son corps disparut un instant dans l'ombre projetée par l'angle de la cheminée. Quand il en sortit, il tenait à la main un maillet.
— Et dire qu'il n'y aurait qu'à lui laisser tomber ça sur la tête, rien qu'une fois, une seule petite fois, pour devenir Madame Baraque !
En même temps, il lui coulait le maillet dans les doigts, très doucement, comme à travers une caresse.
Elle le regarda, épouvantée, et machinalement serra le maillet. Il avait un sourire bénin sur la bouche ; et, d'un mouvement de tête imperceptible, sans plus rien
dire, lui montrait la chambre où était couché Balt.
Ils gagnèrent le lit sur la pointe des pieds, Bast cachant derrière son dos le maillet qu'il avait repris, et de l'autre main tendant devant lui la lampe.
La Tonia le suivait, les yeux ardents, docile, et leurs deux silhouettes s'allongeaient sur le mur, brisées au plafond, avec des vacillements.
Bast posa la lampe sur un escabeau, s'approcha du chevet, la tête tournée vers la femme qu'il appelait, et un silence énorme régnait dans la chambre, interrompu seulement par le ronflement moins fort du dormeur.
Il leva le maillet, fit mine de le laisser retomber, et il ne cessait pas de l'appeler de la tête, ([u'il remuait à petites fois. La Tonia s'avança d'un
pas, attirée par cette mimique, et subitement s'arrêta, un cri d'horreur dans la gorge.
Balt venait d'ouvrir les yeux.
Bast fit un mouvement pour reculer ; mais il était pris à bras-lecorps déjà, et les mains de Balt le serraient avec une force d'étau.
Alors, il se mit à battre le vide de ses bras, cherchant à se dégager, et il frappait des coups, au hasard.
Puis il perdit la tête, tira son couteau, en donna deux coups dans la nuque de Balt.
Ils roulèrent à bas du lit, étroitement accrochés, et tantôt l'un avait le dessus, tantôt l'autre faisait des efforts terribles pour le reprendre,
Bast continuait à frapper de son couteau, ne sachant où, dans de la chair par moments, et d'autres fois dans l'os, dans les habits, avec une sauvagerie fébrile. L'autre se bat-
tait avec les mains, faisant peser la lourdeur de son corps sur Bast,plus mince que lui, et mordait, la bouche ouverte, ayant aux dents de la peau arrachée, des lambeaux d'habits, des cheveux.
Des moiteurs rendaient leurs peaux huileuses, sans prise pour les mains par instants, et une viscosité de sang faisait glisser leurs genoux. Les habits s'en allaient par morceaux, découvrant leurs dos, leurs ventres, avec des bouches béantes de plaie ; et tous deux hurlaient quelquefois à l'aide. La Tonia, aplatie contre le mur, dominait ce carnage.
L'escabeau sur lequel était la lampe trébucha en ce moment. Alors la lutte s'acheva dans la nuit.
Elle battait les murs, les lits, les pieds de la table d'un choc continu, avec une effrayante rumeur sourde
de râles et de membres broyés, qui par moments traînait, avait l'air de monter de dessous terre.
La Tonia, penchée sur leurs agonies, essayait de conjecturer quel serait le vainqueur, et de temps en temps passait une allumette sur le mur . Vers le matin, l'odeur du sang lui tournant le cœur, elle ouvrit la porte et se mit à marcher droit devant elle. Quand elle revint, elle trouva Nol en train de pousser à coups de balai, du côté de la fosse aux fumiers, deux masses humaines effroyablement défigurées.
Octobre 1878.