L E RI 0 R T
l'autre ; et à la fin ils entrèrent en même temps, la tête renfoncée dans les épaules, levant très haut leurs pieds pour ne pas égratigner le parquet ciré.
— Monsieur le notaire, dit Balt, nous avons là quelques économies.
Il faudrait nous les placer.
M. Bruard était un petit homme obèse, des lunettes sur le nez, l'air bon enfant, une grosse bague au doigt. Il se frappa le front et leur dit :
— J'ai votre affaire. Le monsieur qui sort d'ici...
Il leur expliqua que c'était un homme riche, momentanément en détresse de quelques billets de mille francs, mais il avait des propriétés et il offrait de donner hypothèque.
Lui, notaire, arrangerait la chose.
Il les interrogea ensuite, s'informa de leurs affaires, demanda si la ré-
coite avait été bonne ; puis, sans attendre leur réponse :
— A la bonne heure, vous autres ! vous pensez à l'avenir 1 Vous mettez de l'argent en réserve pour les mauvais jours.
Ils eurent l'air gêné, regardèrent le plancher, sans répondre, et Bast ébaucha une quinte.
— Il fait dur vivre, monsieur le notaire, dirent-ils enfin, en tournant leur casquette, nous ne mangeons pas de la viande une fois tous les mois.
— Bon ! bon ! répliqua lenotaire, on sait bien que les Baraque sont au-dessus de leurs affaires.
Il ferma un œil, avec une petite grimace, et continua, leur donnant absolument raison.
— Ceux qui mangent leur blé en herbe ne laissent pas de quoi dormir dans une bonne bière. Quel âge
avez -VOUS à présent, vous, Balt, et vous, Bast?
M. Bruard aimait à causer, appelait ses clients ses amis, était très populaire parmi les paysans. Les Baraque, debout, la main sur leur bâton, regardaient la porte du coin de l'œil : ils redoutaient les conversations trop longues; mais le notaire les tenait, n'en finissait pas, et sans préparation, pour allonger l'entretien, il leur parla du pauvre Hein.
— N'est-ce pas malheureux! Au moment où sa vie allait être assu-
rée
Il s'étendit sur les lenteurs de l'instruction.
Balt hochait la tête en signe d'acquiescement, avec tranquillité, et Bast se courbait, une main sur son estomac, la face violacée, appelant à son aide ses accès de toux.
Le notaire les regardait de ses
yeux vifs, pleins d'interrogations; il alla même jusqu'à dire que le crime avait dû se commettre près de chez eux ; et Balt sentit tout à coup une démangeaison terrible à son chancre.
M. Bruard se leva enfin, les reconduisit jusqu'à la porte de son cabinet, et là leur reparla de leurs cinq mille francs, du prêt hypothécaire.
— Voici l'argent, dit Bast.
Le notaire ne voulait pas. Ils insistèrent. Alors il appela son clerc, fit donner un reçu, et les Baraque s'en allèrent, contents de s'être débarrassés, à bon intérêt, d'une partie de leur or. Il leur semblait que le notaire était un peu leur complice, à présent.
Ils avaient caché leur trésor sous un pavé, dans la grange. A tout bout de champ l'un d'eux soulevait le
pavé, faisait le compte de largent ; par moments, au travail, bêchant, sarclant, binant, ils étaient saisis de l'anxiété abominable que quelqu'un pouvait les voler. Ils plantaient là le travail alors et allaient s'enfermer dans la grange.
Puis, ce mort les obsédait. Leur superstition lui prêtait toute sorte de vengeances méchantes, de petites taquineries basses. Il ensorcelait leur maison, était cause des contrariétés qui leur survenaient, s'acharnait après les bêtes, faisant peser sur eux comme un avant-goût de la damnation éternelle. Justement la vache prit du mal aux champs, par un temps de pluie ; à peine rentrée dans rétable, elle s'affaissa, s'étira, se roidit. Et à quelques jours de là, l'un des porcs, s'étant vautré sur le fumier, heurta un tesson de bouteille qui lui fendit la cuisse. Il fallut le
panser, lui mettre de la bouse sur la plaie et il perdit en trois jours la graisse de deux mois. Puis, la bouilloire s'était renversée dans le feu, mauvais signe; une image de la Vierge, pendue au mur, était tombée de son cadre, sans cause apparente; des souris avaient raflé la moitié d'un grain mis en réserve, et un beau matin, ils avaient découvert, dans le grenier, près de la cheminée, quelque chose de noir et de velu qui était certainement lame du mort. Ils avaient attaqué cela à coups de bâton, mais la chose avait poussé un cri, ouvert de larges ailes, et ils s'étaient aperçu que c'était un hibou. Nul doute ; le mort avait pris cette forme d'oiseau pour revenir.
Alors ce fut un redoublement de colère ; ils s'emparèrent de la bête et lui lièrent les pattes, les ailes, le
beC; pour l'empêcher de se défendre.
Ensuite, ils la plumèrent vivante, lui crevèrent les yeux avec des clous rougis au feu, finalement l'écrasèrent sous leurs pieds. Cette fois, le mort se tiendrait coi.
Pourtant, à quelques jours de là, étant à deux dans la grange, une planche chut sur eux, les blessant aux épaules et aux reins. Balt se releva, les cheveux dressés, cherchant des yeux une arme, un bâton, une pierre ; tandis que Bast, demimort, blême, faisait le signe de la croix.
La première stupeur passée, une scène eut lieu, tous deux se rejetant la faute d'avoir mal équilibré la planche. Mais Bast soutint qu'il avait vu une main noire sortir de la muraille ; et cette malice encore fut mise sur le compte du mort.
Un matin, le cordonnier qui ser-
vait de témoin dans les actes du notaire, vint leur annoncer que le prêt était effectué, qu'il n'y avait plus qu'à signer ; et l'on s'entendit pour signer ensemble chez le notaire, le dimanche suivant, après la messe.
Les Baraque arrivèrent à l'heure précise et se trouvèrent en présence du personnage au chien de chasse qui leur serra la main, du bout des doigts, avec affectation. Puis le notaire lut l'acte du prêt, s'arr étant parfois pour l'expliquer; les deux frères remuaient alors la tête, imperceptiblement, pour montrer qu'ils avaient compris, n'osant pas demander trop d'explications. Aucun des deux ne savait signer ; ils apposèrent une croix, et cette signature fut validée par le notaire et les témoins.
Le notaire les renvoya en leur
secouant énergiquement la main.
Une fois dehors, ils respirèrent ; et, en soi-même, Bast pensa que largent était une bonne chose, puisqu'il permettait de prêter aux riches.
Balt, lui, songeait aux femmes, à la Tonia qu'il aurait bien voulu revoir; et il refoulait ce désir déjà cent fois comprimé.
L y eut, cette année-là, de grandes averses dans la seconde quinzaine d'octobre; et par moments, un vent
furieux coupait la pluie, dévastant les feuillages, renversant les vieux arbres. La veille de la Toussaint se leva sous un ciel noir, chargé de tristesse.
Les Baraque s'enfermèrent de bonne heure. Ils étaient remplis d'angoisses vagues, de noires terreurs auxquelles se mêlait la pensée de l'enfer; et les souvenirs les assaillaient comme une meute.
La nuit venue, ils barricadèrent leur porte et se mirent près de leur feu, sans lampe, muets, regardant se dessiner la forme du cadavre dans le miroir de leur cerveau, avec une fidélité implacable. Et tous deux songeaient qu'il y avait un an, à pareille heure, Hein était venu, qu'il s'était assis à leur table, qu'il les avait nargués, que leurs mains s'étaient ouvertes d'elles-mêmes pour l'exterminer. Ils étaient dam-
nés, sûrement; et Bast, le plus lâche, se rappelait le catéchisme, avec ses menaces de châtiments éternels . Balt, sombre, la tête dans les poings, tendait les oreilles aux bruits du dehors.
Par moments les arbres battaient le toit, bataillant dans la nuit, et le vent avait l'air de répondre à des huées avec des lamentations longues, sourdes, qui s'étoufîàient tout à coup, comme des râles. Des branches craquaient; des lamentations traînaient dans l'air; la rafale secouait les tuiles, poussait les fenêtres, heurtait les volets, et subitement un grand silence se faisait entre deux colères, pendant lequel on entendait claquer les dents de Bast grelottant de fièvre et de peur.
Quelquefois, il frappait sa poitrine et marmottait des prières, des supplications au mort. Ils passèrent la
nuit entière, veillant sans pouvoir s'endormir. Le petit jour du matin filtra à la fin par les fentes de la porte.
Us allèrent à l'église, entendirent le sermon que le curé prononça avant l'office des trépassés. Il parla du respect des morts, du danger de les laisser sans prières, de l'enfor où ils rôtissaient à travers les siècles, et il finit par convier ses paroissiens à faire célébrer des messes pour le repos des âmes. Cette voix lente, qui s'enflait, puis s'apaisait, finit par endormir Balt, et tout à coup il s'éveilla en sursaut, s'imaginant qu'un grand diable l'entraînait du côté du feu éternel. Près de lui, Bast écoutait le prêtre, le cou tendu, les deux mains jointes.
Un plat d'étain était posé devant la Sainte-Table, avec des monnaies.
Les paysans allaient de ce côté,
ajoutant à mesure de l'argent, et le bruit des sous heurtant le métal se mêlait au traînement des pieds sur les dalles.
Les Baraque suivirent les autres.
Bast tira de sa poche une pièce blanche, avança la main, mais au moment de déposer la pièce, il se ravisa et mit à la^ place un sou, qu'il accompagna d'une prière, pour le faire peser davantage dans la balance du Très-Haut.
N matin, les trois enfants de la Tonia vinrent frapper à la porte. Ils étaient
longtemps demeurés sur le chemin à s'amuser , jetant des pierres aux vaches, derrière les enclos; et subitement l'aîné s'était avancé, son sabot à la main, et avait cogné.
Il était maigre, avec des yeux de jeune loup, et sa chair se voyait à travers ses pantalons déchirés .
C'étaient trois garçons ; le plus jeune avait quatre ans. Ils avaient pris l'habitude de rôder par la campagne, entrant dans les celliers et les granges, montant aux arbres pour prendre les nids, volant les pommes, les carottes, les navets, tout ce qu'ils trouvaient à portée de leur main, et le plus souvent le petit faisait la garde, criant lorsque quelqu'un arrivait. La mère les laissait à' l'abandon ; ils avaient les cheveux broussailleux, les habits en loques et des faces noires, éraillées.
Ils étaient chaussés tous trois de
sabots, mais ils les tenaient à la main, la plupart du temps, pour courir plus vite et n'être pas entendus.
Quelquefois, ils mendiaient dans les fermes; on leur jetait un os, un morceau de pain, un reste du repas, et ils s'en allaient, farouches, sans dire merci.
Bast était à la grange, ce jour-là.
Il arriva au bruit du sabot battant la porte, et les prenant pour des mendiants :
— Hors d'ici ! cria-t il.
Mais ils ne bougeaient pas et le regardaient de leurs yeux hardis, en face . Alors sa poltronnerie reprit le dessus ; il s'apaisa et leur demanda ce qu'ils voulaient.
— Parler à celui qui s'appelle Balt, dit l'aîné.
— Balt n'est pas ici; il est au champ, près du bois. Qu'est-ce que vous lui voulez ?
— C'est la mère qui nous envoie demander du pain.
Il les interrogea, apprit que leur mère était la grande Tonia et que Balt était venu la voir un soir.
Il se mit à rire.
— Eh bien ! allez lui demander du pain. Il vous en donnera sûrement.
Les enfants se mirent en marche, avec un traînement lent de sabots, s attardant, tournant les yeux circulairement. Au bout de la cour, Nol balayait le pavé. L'idiot les amusa énormément et ils finirent par lui jeter des pierres dans le cou, cachés derrière une haie. Nol alors se fâcha, brandit son balai de leur côté, et ils se sauvèrent après lui avoir lancé un caillou plus gros que les autres.
Ils prirent le chemin qui conduisait au bois, traversèrent les taillis, et de loin virent Balt bêchant
le champ. Ils l'appelèrent. Balt tourna la tête et, les ayant reconnus, vint à eux, inquiet de ce que lui voulait Tonia.
— La mère nous envoie, dit l'aîné ; il n'y a pas de pain à la maison.
Et ils balançaient la tête tous les trois, sifflant dans leurs dents, d'un air déterminé.
Balt haussa les épaules, mécontent.
— Est-ce que j'en peux? Le tailleur n'a qu'à travailler comme moi.
— Il est dans son lit, il ne travaille plus, reprit l'aîné.
— Bonsoir, fit Baraque.
Et il se dirigea du côté de la bêche qu'il avait plantée dans un sillon. Les enfants le suivirent, enfonçant jusqu'aux chevilles dans les mottes retournées; ils avaient pris une voix chevrotante et demandaient du pain, interminablement.
— Du pain! il n'en pousse pas dans le champ ! répliqua l'homme.
— Des sous, alors.
Il finit par tirer de terre une douzaine de navets et les leur jeta. Ils prirent les navets, s'en allèrent, et, tout à coup Balt les rappela.
— Tonia n'a rien dit pour moi?
— Oui, elle a dit qu'elle vous attendait.
— Bon.
Et satisfait cette fois, il leur jeta quelques navets en plus.
Il travailla jusqu'à midi, puis rentra chez lui,
— Il est venu des enfants, lui dit Bast, en le regardant de côté.
Balt, gêné, tourna la tête et demanda quels enfants.
— C'est la Tonia qui les envoyait demander du pain.
Il eut l'air de se rappeler et dit :
— Ail, oui! ils sont venus au champ.
Et il haussa les épaules, pour montrer son indifférence.
La conversation tomba.
Une concupiscence l'avait repris.
Il avait soif et faim de sa peau rude et brune ; et de nouveau la femme entrait eu lui, exigeante. Mais il se contint pendant deux jours, craignant les récriminations de son frère, et, le troisièmejour, il partit à la nuit sous prétexte d'un marché.
ONiA était assise devant le feu, les bras croisés, àdemisommeillante. Le plus jeune
des enfants dormait la tête sur la table, et les deux autres, accroupis dans l'âtre, taquinaient un jeune chat et cherchaient à lui arracher les griffes. Une lampe charbonnait sur le manteau de la cheminée.
Quand elle le vit, elle se leva, aigre-douce, et lui fit des reproches : elle ne pouvait plus- vivre sans lui ; elle le préférait à tous les hommes du village; et tout à coup elle mit sa tête dans ses mains, imitant la secousse des sanglots. Il la regardait, troublé par cette tendresse, et sa main s'allongea vers ses genoux.
En même temps il bredouillait des explications : il était pauvre ; il craignait qu elle ne lui demandât de l'argent; il ne pouvait pas lui en donner. Mais elle mit sa tête contre son épaule et le regarda fixement, avec malice. Il avait de l'argent, tout le monde le savait bien, et
même il passait pour être généreux, tandis que son frère était avare. Il la laissait dire, accessible à la vanité et content de paraître meilleur qu'il n'était.
— Tonia, qui est là? demanda le vieux, de la chambre voisine.
— C'estquelqu'unqui ne vient pas pour votre bec, vieux propre-à-rien.
Et elle alla fermer la porte qui séparait les deux chambres.
Le tailleur eut une colère, lança quelques injures, mais une toux finit par les étouffer. Elle haussa les épaules et vint s'abattre sur les genoux de Balt.
— Un homme comme mon Balt aurait fait mon affaire, dit-elle en riant. Nous nous serions convenus.
Et elle ajouta qu'elle aimait les hommes bruns, que son mari avait du lait dans les veines, qu'elle le battait quelquefois, mais qu'il n'osait
pas lever la main sur elle seulement; et cela l'exaspérait d'avoir un homme toujours couché dans son lit comme une femme.
Lui, c'était bien autre chose. Il ne l'aurait pas laissée manquer du pain ; il aurait été son maître, et elle regretta son jeune temps, alors qu'elle aurait pu devenir sa femme.
Il l'écoutait, étourdi par cette musique, et regardait ses larges dents à travers son rire, s'amollissant dans des contemplations.
De temps en temps, un des enfants levait la tête, regardait l'homme qui était avec leur m.ère, et le mon- /trait à l'autre, en riant.
Cela recommença à quelques jours delà.
Elle ne se gênait pas pour son mari- Un jour qu'il était assis près du feu, elle l'obligea à quitter sa chaise pour la céder à Balt, puis
l'envoya au lit. Lui, s'installait avec une grosse joie de la sentir sous sa main, et, petit à petit, prenait l'habitude de cette vie maritale.
Bast, son frère, se taisait, faisant semblant de ne rien savoir. C'était ruse pure; car on lui avait dit au village que son frère était l'amant de la Tonia. Mais il rongeait sa colère, attendant le moment de parler.
Le coquin redoutait la malice de la femme, se disant qu'entre un homme et sa femelle un secret est bien près de n'en être plus un. De plus, une jalousie basse s'était ajoutée à sa défiance. Comment! Balt se payait une femme, se donnait' du bon temps, alors que lui, Bast, trimait son célibat en vrai mulet et crèverait dans l'abstinence ! Il maudissait le mariage et les œuvres du mariage.
Une nuit, en rentrant, Balt trouva
la porte close. Il frappa à r ups redoublés sans qu'on ouvrît, et finalement se résigna à coucher dans retable sur une botte de paille. Au petit jour, il se leva, gagn" la maison.
Tournant le dos au jour, Bast déjeûnait d'un morceau de pain.
Il y eut d'abord un silence, tous les deux s'attendant, puis Balt frappa du poing la table.
— Si vous tenez à votre peau, cria-t-il, vous ne fermerez plus la porte à clef, quand je serai dehors.
J'ai dit.
Bast prit son temps, avala la bouchée de pain qu'il mâchait et répondit presque avec douceur :
— Lequel aie droit de se plaindre, de celui qui reste à la maison ou de celui qui court les chemins?
Balt fit un pas en avant, croisa les bras :
— Eh bien, dit-il, nous tirerons chacun de notre côté.
Bast haussa les épaules :
— Et que ferons-nous de Vautre ?
Cela calma Bal t. Il ouvrit la bouche
pour parler, chercha des mots et se tut, ne les trouvant pas.
Bast, pendant ce temps, ricanait, heureux de lui avoir cloué là bouche.
— Quoi? fit Balt, rageant de l'entendre rire.
— Rien, répondit Bast, achevant son rire en quinte; c'est ma toux.
UELQUES jours avant la Noël, mi petit homme maigre et sec entra chez les Baraque. C'était un marchand de bêtes et il venait voir si les frères n'avaient rien à vendre.
On fit sortir les porcs. Ils étaient gras, le groin rose, les cuisses crot* tées, et le marchand se mit à les tâter, enfonçant son poing dans leurs côtes. Les deux porcs criaient, roulaient leurs yeux rouges avec terreur, maintenus par Balt qui avait passé sa main dans les queues. A la fin, le marchand fit son prix. Mais
ils voulaient dix francs en plus, par porc, et ils demeuraient debout, l'un devant l'autre , parlant bêtes et gens sans se prononcer.
Les deux porcs étaient à présent sur le fumier, retournant du groin les pailles et reniflant avec des grognements d'aise, les oreilles ballantes et la queue en tire-bouchon, et tout à coup le marchand se décida.
Il fit avancer sa charrette, qu'il avait laissée sur le chemin.
Puis le pourchas commença.
Les porcs galopaient dans la cour, la tête basse, ballotant leur graisse, et l'un des trois hommes barrait le passage, tandis que les deux autres cherchaient à les attraper par le pied ou par la queue. Une fois pris, le porc trébuchait, se roulait, criant comme si on regorgeait, et quelqu'un posait son genou sur sa tête, laissant aux deux autres le temps
de ficeler ses jarrets. Le porc, étendu de son long, continuait alors sa fanfare, en tordant son mufle, l'air ahuri. On les prenait par les pieds et on les chargeait sur la charrette. Le marchand oô'rit de payer au cabaret, en buvant un verre, et les Baraque ayant accepté, ils en burent un second et un troisième. Ils rentrèrent chez eux, contents du marchand et du marché.
L'année s'achevait avec profit ; il y avait comme un regain de prospérité dans la maison. Quelques jours auparavant, ils avaient vendu bon prix leur grain et leurs pommes de terre, et voici que le marchand leur achetait leurs porcs â beaux deniers comptants. Ils eurent vaguement l'idée que le mort avait cessé de leur garder rancune. Bast ressentit même au fond de lui comme une tendresse confuse pour
ce bon Hein qui ne disait rien, qui jouait son rôle de mort sans protester. Et il éprouva le besoin de faire quelque chose pour lui.
— Frère, dit-il, il nous faudra penser à faire dire une messe.
Mais Balt résista.
— Non, fit-il sombrement, laissons-le en paix. Nous sommes damnés. Ce n'est pas une messe qui nous rachètera.
Ce jour-là, il gelait à pierre fendre. Balt partit à la brune; les branches emmêlaient, sur le ciel violet, leurs cardées noires, trouées de points clairs , et la lune monta à l'horizon, dure et pleine, posant une large lumière blanche sur le paysage.
Il allait d'un bon pas; la terre, prise par la glace, grinçait sous les clous de sa semelle. Au bout d'un quart d'heure, il vit briller les lumières du village où habitait la Tonia.
Il y avait un cabaret à l'entrée du village. Comme il passait devant la porte, il entendit des cris, des bruits de verre choqués, et une voix de femme les dominait, claire, aiguë interrompue par des rires. Des voix d'hommes lui répondaient avec une grosse gaîté brutale.
Balt s'avança, regarda par la fente des rideaux. Autour de la table trois hommes étaient assis et l'un d'eux tenait la femme du tailleur par la taille. Balt serra les poings, subitement pris d'une jalousie et rêvant de la battre, au milieu de ces hommes, et de battre les hommes aussi. Mais les hommes n'étaient pas seuls : il y en avait d'autres aux autres tables, et de rage, il se mordit les lèvres, n'osant pas s'attaquer à tant de monde à la fois. Puis il pensa à entrer, comme s'il passait là, sans rien laisser paraître, pour
voir ce que dirait la Toiiia, et il avança la main du côté de la porte.
Une prudence l'arrêta Ces hommes étaient en noces ; on lui ferait payer à boire ; et la crainte de la dépense le radoucit subitement.
Quelqu'un ouvrit la porte en ce moment, se mit contre le mur, et Balt précipitamment s'enfonça dans le chemin pour ne pas être vu. Il prit le parti de l'attendre chez elle ; et là, assis contre le feu, seul, toute sa colère le reprit.
Elle rentra au bout d'une heure.
Sans rien dire, il la prit par les poignets, la jeta à terre et se mit à la battre.
Elle luttait, enfonçait ses ongles dans ses mains, mordit ses jambes, sachant pourquoi elle était battue, et lui criant : Sale cochon ! sans se plaindre. Il la lâcha, frappa un grand coup de poing sur la table et se sen-
tit apaisé, tandis qu'elle se remettait debout, la face rougie par les soufflets, et rajustait ses cheveux, très calme.
Il alluma sa pipe et se dirigea vers la porte, pour partir. Mais elle se pendit à lui, promettant de ne jamais recommencer, et tout à coup il se trouva assis près d'elle, la caressant et sentant par moments passer dans ses doigts des envies vagues de lui ouvrir la gorge à coups d'ongles.
La jalousie qu'il avait ressentie lui resta.
Quand il pensait à Tonia, il pensait aussi aux autres hommes, et une rage lui passait dans le sang.
Il aurait voulu se trouver immédiatement auprès d'elle, l'espionner, connaître sa pensée.
Quelquefois il s'attardait avant d'entrer, regardait si personne ne
venait pour elle, ou bien en passant devant les cabarets, jetait un coup d'œil à travers les portes ; et d'autres fois, l'ayant quittée, il revenait sur ses pas, se cachait derrière une charrette, ne quittait le village que lorsque la lumière était éteinte chez le tailleur. Même il finit par concevoir contre celui-ci une haine tenace ; sa femme couchait près du sien son^rand corps, toute la nuit.
jour des Rois, les enfants de Tonia entrèrent de nouveau dans la cour des Ba-
raque.
Balt fendait des souches sous le hangar.
— Notre père est mort, dirent-ils tranquillement.
Il eut une joie brutale, mit la main à sa poche pour en tirer de la monnaie, puis se ravisa.
Cette fois, elle devenait sa chose ; pluspersonne ne s'interpos erait entre elle et lui, et tout à coup il eut froid aux os, pensant à l'argent que lui gagnait le tailleur et qu'il ne lui gagnerait plus. Il prit sa hache, alla au bois ; il ruminait des projets dans sa tête. Il aurait voulu la posséder entièrement, et en même temps, comme par le passé, la posséder pour rien. A la fin, il prit un parti : il la planterait là.
Cette résolution dura tout un jour.
Puis il pensa à des tendresses, et sa chair se révolta, se souvenant.
Dès lors, il ne se sentit plus la force de la quitter, et il désira la voir sans retard.
Elle n'était pas à la maison. Deux voisines, assises dans l'âtre, avaient fait un grand feu et marmottaient des prières, un chapelet dans les mains. Par la porte ouverte, on voyait le mort sur son lit, dans l'autre chambre. 11 était ficelé dans un drap b]anc, trop petit, duquel sortaient les pieds crispés et noirs, et sa mâchoire était tombée sur le côté, comme tiraillée par un rictus, La fenêtre, entrebâillée à cause de l'odeur, laissait pénétrer la senteur des purins ; et de temps en temps un des enfants allongeait la tête, regardait la grimace du mort, et étouffait un rire qui, un peu après, devenait convulsif.
Tonia était dans le voisinage ; mais les deux femmes ne savaient
pas en quel endroit. Baraque se mit à la chercher, de cabaret en cabaret.
Comme il ouvrait la porte du Mouton-Bleu, quelqu'un lui dit qu'elle était chez l'épicière. Et, en effet, étant entré chez celle-ci, il la vit près du feu, la figure dans les mains, geignant au souvenir des qualités du défunt, et de temps en temps buvant de pleins verres de genièvre, pour se donner des forces.
Il la ramena chez elle ; alors, s'oubliani, elle eut pour lui des caresses, devant les deux femmes. Et furieux, il regarda le lit, rempli par le mort. Puis de nouveau elle se désola.
— J'avais un mari ; après tout, il me donnait du pain; il nourrissait les enfants. Maintenant quejeTai perdu, que vais-je devenir?
Il s'était assis à côté des voisines, sa pipe dans les dents, n'ayant pas
l'air de s'apercevoir que ia question lui était adressée. Et elle continua :
— L'homme, me viendrez-vous en aide ? Il y aura d'abord le cercueil et l'enterrement à payer. Puis, c'est bien le moins que je mange, moi et les petits.
Elle attira à elle un des enfants, le prit dans ses bras, l'embrassa avec des larmes, tout son corps secoué par des sanglots. Cette crise s'étant petit à petit calmée, elle repoussa l'enfant et se mit à invectiver le défunt.
Il y avait deux mois qu'il ne travaillait plus ; un autre aurait pris de la peine pour laisser quelque chose après lui. Et, la bouche sèche d'avoir tant parlé, elle eut l'air de râler et demanda un pot de bière.
Balt feignit de ne rien entendre.
Une voisine se leva alors, alla remplir un litre au cabaret et la grande
Tonia but trois verres coup sur coup.
Cette lampée l'éjoya. Elle posa largement ses mains sur ses genoux et se balança d avant en arrière, en riant.
Elle était bien bête de se remuer les sangs; elle prendrait des hommes, elle aurait ainsi le plaisir et l'argent; et cyniquement, s'adressant à Balt, elle lui jeta ces mots :
— Mon cœur, tu viendras quelquefois ?
Il fit un geste qui ne signifiait ni oui ni non.
Par moments, il regardait à la dérobée le mort, pensant à l'autre, et ses narines se tendaient comme d'elles-mêmes à l'odeur du cadavre.
Un menuisier apporta la bière.
Balt et lui prirent le corps, l'un par la tête, l'autre par les pieds, le couchèrent sur les planches, puis le
menuisier cloua le couvercle ; et la bière fut mise sur des chaises, près du lit. Deux chandelles brûlaient sur la table.
Baraque s'en alla, et sur le pas de la porte, la ïonia le reprit, lui reparla de sa misère, cherchant à l'apitoyer.
N enterrait le tailleur le lendemain.
Balt se leva , sombre , la tète remplie des visions de la nuit.
Il avait vu son mort à lui et l'autre mort se donner la main, danser autour de son grabat, et tous deux
avaient fini par s'asseoir sur son oreiller, posant dessus son estomac leurs pieds froids comme la pierre.
Il s'était débattu, et ayant ouvert les yeux, il avait vu dans le crépuscule du matin une silhouette d'homme qui le regardait. C'était Bast, que ses cris avaient éveillé.
Il s'habilla, cassa un peu de pain dans de Teau, ouvrit un tiroir, lentement, pour ne pas faire de bruit ; et sa main tâtait, cherchant l'argent qui s'y trouvait la veille. Mais il n'y avait plus que de la menue monnaie.
Un juron lui vint aux dents et, au même moment, son frère lui apparut, pieds nus, déterminé.
— Où est l'argent? fit Balt.
— Il est oti je l'ai mis, répondit l'autre.
Alors ils se regardèrent, ayant tous deux sur la peau le verdisse-
ment du petit jour passant par la fenêtre. Et Bast continuait à s'avancer, avec une résolution froide qui étonnait Balt, lempêchait de parler.
Il poussa le tiroir, fit le tour de la chambre, cherchant dans les coins, puis s'arrêta.
— Il me faut dix francs, dit-il.
Bast gagnait la porte, sans répondre. L'autre alla à lui brusquement, le retourna de son côté d'un coup sec de la main, et les deux Baraque se regardèrent de nouveau, face à face.
— Cet argent est aussi le mien, dit Balt. Où est-il?
— Non ! non ! non ! cria Bast.
Une lueur de sang noyait ses
yeux. Il croisa les bras, eut l'air d'attendre de pied ferme la colère de son frère, et tout à coup éclata.
Ce n'était pas pour une coureuse comme la Tonia qu'il avait subi des
lie. LE MORT
privations, couché sur la dure, mangé du pain sec, vécu comme un chien depuis bientôt dix ans. Il la haïssait, cette femme ; elle avait apporté le trouble dans leur vie ; elle serait cause qu'ils monteraient un jour à lechafaud, tous les deux. Et il faisait des gestes dliomme exaspéré, en l'accablant des plus gros mots.
Balt eut un rire féroce, l'entendant parler d'échafaud, et secoua sa tête à deux mains, de toutes ses forces.
— Bah ! Elle est sur mes épaules encore, dit-il.
— Plus bas! fit Bast, effrayé à cause d'un bruit de pas sur le chemin.
Il ouvrit la porte, regarda s'efïacer des gens au loin, puis revint sur ses pas et, changeant de ton :
— Balt, dit-il, demandez-moi une
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livre de ma chair, mais, au nom de notre repos, laissez l'argent où il.est. Balt fit signe que non. Alors le cadet se mit à le supplier, lui offrant cinq francs d'abord, puis par degrés montant jusqu'à sept, et criant, geignant comme si on l'assassinait.
— Voyons, je vous donnerai sept francs. N'est-ce pas bien ? Ils seront à vous : je ne vous les réclamerai jamais.
Mais, comme Balt, devenu violent, exigeait toujours les dix francs, il tira un bas en laine de dessous son matelas, défit la corde, et lui compta la somme, pièce par pièce, disant :
— Tâchez d'en rapporter quelque chose, au moins. Huit francs! Aïe !
Est-ce assez? Non? Neuf francs alors. Ne dépensez pas tout. Pas encore? Aïe! Ce pauvre argent! Tenez, voilà les dix francs !
Balt arriva chez la Tonia au mo-
ment où les hommes emportaient la bière pour la mener à l'église. Des voisins, des femmes, des enfants faisaient un groupe devant le seuil, regardant sortir le corps, et quelques-uns suivirent le cercueil, qui s'en allait seul, sans parents.
Puis la Tonia ferma sa porte, et Baraque resta seul avec elle.
— Mon frère avait caché l'argent, dit-il. Nous ne sommes pas riches, nous vivons pauvrement.
Elle haussa les épaules avec impatience, et sa main s'allongea vers les poches de l'homme.
Il lui demanda si elle avait toujoursbesoin de cet argent et, comme elle répondait affirmativement, il tira les dix francs, les jeta devant elle, d'un geste bourru, sans rien dire.
Le glas fêlé des cloches pénétrait
à travers les volets clos, et la veuve alla voir sur le pas de la porte si le monde ne revenait pas encore.
Ensuite, elle fut prise d'un besoin de prier, et elle s'aplatit sur le lit du mort, tout de son long, embrassant le creux formé par le cadavre et marmottant des pater.
Une voisine poussa la porte ; tout était fini ; on l'avait descendu en terre ; et subitement la Tonia se calma, n'y pensa plus.
Balt partit, ayant un marché à conclure dans le village.
La commère, alors, s'allongea devant le feu. Les enfants étaient demeurés au cimetière, s'amusant des pelletées que le fossoyeur jetait sur la bière et regardant s'enfouir à mesure leur père, sans rien comprendre. Et la Tonia s'enfonça dans une rêverie profonde.
Elle en avait assez de la misère,
des jours d'hiver sans feu, du pain sec, et vaguement elle rêvait d'une vie régulière, bien assise, avec un petit train de maison. L'amour des hommes, du reste, ne la tourmentait plus beaucoup; elle éprouvait une lassitude de se donner, et quelquefois se disait qu'elle aurait pu vivre sans mâle, à présent, dans un béguinage, comme les femmes à bon Dieu.
D'ailleurs, la ribaude vieillissait; des rhumatismes raidissaient ses membres ; ses jambes, qui avaient couru les chemins et dansé aux kermesses, semblaient par moments comme enclouées et elle ressentait un énervement de vieilles débauches par tout le corps.
Balt était tombé au milieu de cette décrépitude comme une proie.
Elle l'avait pris d'abord ainsi qu elle avait pris les autres, par habitude
de vice; puis, son sûr instinct de la chair lui ayant fait reconnaître chez le rustre un homme neuf à l'amour, elle s'était mise à l'apprivoiser par ses pratiques et ses ruses. Et Balt, lié à elle d'une paillardise inassouvie, au sortir de sa longue virginité insensible, goûtait dans ce giron de femelle expérimentée des délectations de virilité tardive.
Maintenant que le mari, en s'en allant, laissait la porte ouverte aux réalisations, elle ruminait des plans pour mieux empaumer cet homme avare, brutal et mauvais.
Dabord, elle le laisserait absolument tranquille du côté de l'argent ; sa vie à elle s'arrangerait comme elle pourrait.
Mais elle sentait un obstacle :
c'était le frère, sur le compte duquel Balt rejetait sa propre crasserie.
Bah ! on verrait ; elle savait les sor-
tiléges avec lesquels on vient à bout des hommes, et s'étant mise à rire tout haut, dans le silence de la chambre pleine encore de l'odeur du mort, elle frappa son ventre du plat de sa main.
Elle vendit le lit, l'armoire, la table où travaillait le tailleur, quelques bijoux en argent, et vécut de cela deux mois, se payant des douceurs de pain blanc, de café au sucre et de genièvre.
Puis, à bout de ressources, elle courut le village, s'installa chez les voisins, quelquefois mendiait une tranche de pain sans vergogne. Les enfants ^ partaient le matin et rentraient à la vesprée, menant une vie de gueux. Ils allaient à la maraude dans les villages, faisaient jusqu'à cinq et six lieues par jour, et petit à petit ils prirent l'habitude de nuiter dans les bois. Ils tuaient
les poules, les lapins, les petits oiseaux, et les ayant fait cuire au pied d'un arbre, sur un feu de bois, les mangeaient dans des endroits solitaires, de leurs dents aiguisées de jeunes loups; et cette vie sauvage les avait rendus féroces.
Un jour l'aîné, irrité contre sa mère, lui lança un fer à repasser dans le dos, n'ayant pu l'atteindre à la tète, qu'il avait visée. Et quand Balt se rencontrait sur leur chemin, ils lui jetaient des morceaux de briques, ou de la bouse de vache, embusqués derrière le mur.
L venait plus régulièrement.
Elle l'avait habitué à la désirer constamment, l'amusant de ses exigences réitérées qui par moments, faisaient chanceler ses genoux sous lui. Des soirées entières, il demeurait sa chose ; quelquefois il s'affaissait dans l'âtre, hébété, avec une pesanteur de bœuf surmené. Il acceptait cette vie sans raisomier, heureux d'avoir pour rien une apparence de ménage.
Puis, l'hiver ramena les enfants au logis. Il fallut les nourrir, acheter de la houille, demeurer au gite.
les jours de gel ; et la grande Tonia vit redoubler sa misère. Une voisine lui offrit bien de l'ouvrage; mais elle refusa, ayant en haine le travail.
Alors, revenue à son ancienne vie, elle lit métier de son corps, aimée comme les femelles des bêtes, au coin d'un bois, dans les champs.
Baraque continuait à venir, mangeait de son poin, se chauffait à son feu, avait Tair de ne rien voir.
Un soir pourtant, il eut une colère. Il avait trouvé en venant la porte close et il avait frappé, voyant de la lumière à travers les volets.
La Tonia n'avait pas ouvert. Cependant il était bien sûr qu'elle était au logis; il avait entendu le bruit d'une chaise remuée, et la lumière, au bout d'un instant, avait été soufflée. Alors une jalousie lui tenailla le cœur; il se mit à secouer la porte, doucement, puis plus fort. Quelqu'un
lui ayant demandé en riant s'il avait envie de crocheter le coffre de la veuve, il remonta la rue, se souvenant d une porte qui ouvrait sur le derrière de l'habitation.
Il longea une cour de ferme, franchit une haie et se trouva dans l'enclos de la Tonia. Ses deux mains tendues, il tâta la porte, leva le loquet, et tout à coup il vit, à la lueur du feu, Tonia avec un homme.
Il y eut une courte bataille. Il prit l'homme à bras-le-corps, le jeta par dessus la haie; mais l'homme s'étant pendu à lui, l'entraîna, et tous deux roulèrent, cherchant à se mordre. Puis l'homme, touché dans les côtes par la pointe d'un couteau, lâcha prise. Et Balt rentra dans la chambre. Il saisit Tonia par les cheveux, la traîna à terre, la secoua contre la table, pris d'une fureur désordonnée. A la fin, s'étant échap-
pée, elle lui cassa de toutes ses forces une chaise sur le dos ; et il s'assit vaincu, soufflant à travers son chancre. Dehors, l'homme s'était sauvé.
Alors, la gorge défaite, et tout en ramenant sur le haut de sa nuque ses cheveux épars, elle s'expliqua.
L'homme qui était venu n'était pas son amant, mais le parent de quelqu'un qu'elle avait vu autrefois. Et elle nomma Hein Zacht : ils avaient causé ensemble du garçon meunier.
Elle parlait avec un air de sincérité, et il l'écoutait, stupide, voyant le mort s'interposer entre elle et lui.
Puis il eut une rage de tout savoir, s'informa de ses habitudes, et, muet d'ordinaire, il devenait presque loquace.
Les paroles de Tonia s'imprimèrent fortement dans sa cervelle.
Il eut conscience d'une main sortant
de l'ombre, qui le poursuivrait partout, et son humeur s'exaspéra. Il rôda deux heures dans les bois, mesurant de l'œil la hauteur des arbres, machinalement, mais les corbeaux Feifrayèrent. Par moments, il poussait des cris rauques, se frappait à poings fermés la tête et la poitrine, se lançait contre les arbres, le front en avant, comme les fous, et puis s'asseyait, ayant peur de la mort.
D'autres fois, il tendait les poings au ciel, maudissait Hein de s'être jeté dans sa vie, et il appelait la mort sur Tonia, sur lui, sur tout ce qui l'entourait. Puis il entra dans un cabaret, s'étourdit avec du genièvre au poivre, et, étant sorti, alla choir dans un terrain où il resta à la pluie, jusqu'au petit jour.