LE CRIME
Il fait nuit; l'ouragan ébranle la maison. Les deux frères, Balt, la force, et Bast, la ruse, sont assis dans Tâtre, farouches et tristes ; ils songent à la terre, ils ont peur des Esprits.
Dans la campagne, quelqu'un tout à coup a chanté. Qui ose chanter par une telle nuit d'épouvante? Un ivrogne bien sûr.
La voix se rapproche. On heurte à la porte Perplexité des deux frères. Balt se décide à ouvrir. C'est leur parent Hendrik. Il est joyeux, à moitié ivre — « A boire! » Mais ils sont avares, ils haussent les épaules, bourrus. Hendrik alors frappe sur sa poche et avec mystère leur apprend la bonne nouvelle. Il a fait un héritage^ il est riche; il prendra femme, il s'achètera une ferme.
Les frères se montrent incrédules : il faudrait voir pour croire. Mais il est prudent, il s'assure d'abord que nul témoin indiscret ne peut surprendre son secret ; et ensuite il tire un premier sac. Oh ! oh ! le sac est ventru ! Il le caresse, heureux, plein de mépris pour leur pauvreté de vieux célibataires. Bon! font les frères, un sac est un sac, voyons au moins ce qu'il y a dedans !
La corde saute, Tor se répand. — « Hein! quen dites-vous? Foin d'un logis misérable comme le vôtre... J'aurai, moi-, une maison de seigneur... »
Balt et Bast se regardent. Balt pense : — « Cet argent feniit bien mon affaire. Un vieux paysan comme moi n'épouse pas une belle fille comme Karina sans poignon. Humpff! humpff! » Ilendrik, pouffant de hâblerie et d'orgueil, extrait de ses poches un second sac... — « Et ce n'est pas tout, en voici encore .. » Maintenant il ouvre un portefeuille, en Tetire des billets qu'il étale... — « Il y en a là pour des cent et des cent. . »
Leur cupidité s'éveille. Les énormes pouces de Balt s'agitent derrière son dos. Une force aveugle le travaille, momentanément encore enchaînée, mais que va décomprimer l'astucieux Bast... — « Tout cet or serait à toi si seulement..., > et il fait le geste d'étrangler leur nocturne visiteur.
— A boire ! dit Hendrik.
Ils trinquent. Balt lutte contre la tentation diabolique. Mais le ciime déjà est descendu dans ses mains. Il lève les poings, les
laisse retomber, dominé par une suprême et passagère défaillance.
— Pense à l'argent ! lui souffle le cauteleux Bast.
Cette fois l'esprit du mal l'emporte ; Balt se rue sur Hendrik et Tétrangle.
Le crime accompli, il demeure faible comme un enfant, les yeux fixés sur les mains meurtrières. Vainement il cherche à les maîtriser : le meurtre est resté en elles. Bast, lui, s'est emparé de l'argent et Ta caché sous un des carreaux du sol.
Une rafale ébranle la porte, ils se croient découverts. — « Non, dit Bast, ce n'était que le vent... Personne jamais ne saura... Christ lui-même, regarde, je l'ai caché dans une armoire. »
A présent il faut faire disparaître le cadavre. Où l'enfouir? Une idée ! Dans la fosse aux fumiers. Les pailles bientôt, sous leur travail forcené, se haussent. Ils croient en être quitte avec le Mort. Mais tout à coup, ô terreur! un bras apparaît, puis deux pieds, puis la tête. Le fourbe Bast se jette à genoux : — « Je t'en supplre, bon Hendrik, fais bien le mort, sois bien mort tout à fait... Nous ne t'en voulions pas... Ce n'est qu'un mauvais mouvement qui nous a passé... » La tête plonge, émerge de nouveau. Eperdus, ils comblent la fosse de ramées et de terre.
L'ouragan s'est apaisé. L'aube graduellement blanchit le ciel. On entend tinter l'angelus au clocher du village. Cette voix religieuse réveille en Bast lancienne piété, la foi des ancêtres. Il commence le signe de la croix et n'ose l'achever. Les dernières ombres
de la nuit se sont dissipées ; c'est bien le jour, et ils ont peur de se regarder, ils se cachent l'un de l'autre.
Un pas retentit dans le sentier. Entrée du garde-champêtre Le garde s'étonne de leur travail matinal. Ils espèrent s'en débarrasser en le bousculant. Mais il les retient par le bras, leur demande s'ils n'ont pas vu passer un homme bâti et accoutré selon le signalement qu'il leur donne. — « Il avait été toucher un héritage à la ville, il avait plusieurs sacs d'argent dans ses poches... Je crois bien qu'il a été assassiné. . »
— Oh ! vraiment, assassiné ? le pauvre I s'afflige hypocritement Bast. Il tire son mouchoir et pleure.
Balt observe la fosse. Ses mains remuent comme après le crime, car le meurtre est resté en elles et ne les quittera plus.
— Tout cela n'est pas clair ! pense le garde, frappé de leur attitude équivoque. Et pour leur donner le change, il bourre sa pipe et amicalement leur demande du feu. Alors tous deux, assurés d'avoir conjuré le danger, le flattent, s'empressent.
Le garde parti, survient leur voisin le meunier tirant par la main sa fille Karina. Celle-ci, du bout des doigts, envoie des baisers à quelqu'un qu'on n'aperçoit pas. Les deux frères, penchés sur la fosse, ne les ont pas vu venir.
— « Que diable pourraient-ils bien faire là? s'étonne le meunier. Karina rit et se frappe le front.
— « Sûrement ils sont fous. »
Bast, entendant des voix, tressaille. Perdus, cette fois! Il secoue Balt : tous deux à petites fois se retournent. Tiens ! le meunier et Karina !
Alors ils inventent une histoire. — « Les fumiers empestaient au point qu'il nous fallu combler la fosse... Sentez donc quelle odeur I »
Soudain la fosse remue : le Mort encore une fois fait des siennes. Blêmes, affolés de peur, ils se précipitent, s'accroupissent sur lui.
Karina veut entraîner le meunier.
— Partons, mon père, vous voyez fcien qu'ils sont ivres.
Le meunier demande une explication. — « Qui de vous ou de moi a perdu la tête ? »
Bast rit.
— « Hé! Hé! Karina a raison... nous avons bu hier un petit coup de trop. Cest vrai..* >
Karina, profitant du colloque, est remontée vers le fond. Un visage enfariné se dresse par dessus la haie : c'est le garçon meunier. Très vite ils se serrent les mains^ échangent le serment de s aimer toujours. Mais le meunier s'aperçoit de la disparition de sa fille; il va la prendre par le bras et la ramène vers Balt. Le rude paysan un instant s'amollit et lui passe un anneau au doigt. — « Votre père, ma belle, vous donne à moi pour femme. »
— « Oui, fait le meunier, mais donnant, donnant... A vous la femme, à elle la dot. »
— « Oh! dit Balt, soyez tranquille, l'argent ne me manque pas » Mais Bast intervient.
— « L'argent, hé ? j'y ai bien quelque droit aussi. »
A la fin tout s'arrange. Karina, cédant aux supplications paternelles, consent au mariage. Mais, tandis qu'en signe d'accord, elle abandonne une de ses mains à Balt, elle livre l'autre aux baisers du garçon meunier par delà la haie.... « Va! tu seras toujours mon aimé, l'amant de mon choix. »
Pendant toute cette scène, les deux frères ne cessent pas de regarder du côté de la fosse. Le mort n'aurait qu'à recommencer ses tours ! Enfin le meunier et Karina se retirent. Mais un pauvre diable, une silhouette de misère débouche en boitant du sentier par lequel ils sont partis. — « L'aumône, s'il vous plait. »
— « Hors d'ici ! » gronde Balt tressaillant sous la main dont l'intrus lui a touché l'épaule.
Le pauvre vivement relève la tête. Terrifiés, ils reconnaissent le Mort.
— Oh ! dit Bast, c'est bien toi qui étais dans cette fosse ?
— Oui, fait le Mort. C'est bien moi que toi (regardant Balt) tu as éiranglé... C'est bien moi qu'à deux vous avez jeté dans la fosse.
Il leur donne la chasse par la cour et la ferme.
— Eh bien, reprends ton argent, dit alors Balt, nous n'en voulons plus.
— Laisse donc, insinue Bast... Que ferait-il d'une aussi grosse somme, puisqu'il est mort ?
Et lui donnant un sol :
— Tiens, prends... Cest de bon cœur.
Le Mort, en ricanant, accepte le sol. Mais Tironique générosité de Bast ne la pas désarmé : il continue à les poursuivre. Ainsi il les poursuivra à travers Téternité. Ils se sentent la proie de l'Irrémédiable. Bast se cache la tête dans son lit. Balt détourne le visage, aplati contre le mur.
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