‹ Le mort: mimodrame en trois partiesChapitre 4 sur 6 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

l'expiation

Le mariage rompu, les frères rentrent à la ferme. Voici qu'ils débouchent dans le sentier. Balt apparaît le premier. Il fait nuit : une lune livide recouvre la fosse comme d'une poussière d'ossements. Ses terreurs à cette vue renaissent : c^est là que le Mort vit I La clef, vite! dit-il à Bast qui s'est attardé à fermer la clôture. Hast arrive et à son tour aperçoit blanchir la fosse. De frayeur, il laisse tomber la clef. Balt ne fera pas un pas : c'est à lui, Bast, à réparer sa sottise. La clef a roulé par dessus le Mort. Bast, à genoux, s'allonge, tâtonne, finit par se couler à plat ventre, vers la fosse. Enfin ses doigts rencontrent la clef.

Maintenant tous deux se ruent dans la chambre, dont ils barricadent sur eux la porte. Un flambeau! un flambeau! Les ténèbres, mères des épouvantes, se dissipent; ils reprennent confiance et Bast repense à l'argent. — « Rends-moi le sac que je le remette dans la cachette .. m Balt tire le sac : — « Tiens, prends, j'en ai horreur. » Ses mains s'agitent hideusement : — « Vois, dit-il, rien jamais n'arrêtera plus ce tremblement, rien n'en fera plus sortir le crime »

Le sac enfoui, Bast, portant le flambeau, fait le tour de la pièce, s'assure si les volets sont bien clos. Mais au moment où il passe devant Thorloge, il tressaille : les aiguilles marquent dix heures, l'heure du crime. Il frappe sur l'épaule de Balt. — « Regarde... » — « Oh! oh! oh! fait Balt, hier à cette même heure, je l'avais refroidi... » Balt à pas sournois s'approche de l'horloge pour en arrêter le mouvement. Deux bras sortent de la gaine; dans le trou du cadran ricane la tête du Mort. Et tout à coup, ô effroi I l'heure sonne, comme si le Mort lui-même sonnait son glas. . . Une, deux, trois, cinq, huit, dix ! Ils se bouchent les oreilles. Balt s'est affalé sur la table, Bast a enfoncé sa tête dans le lit. Quand ils se relèvent, le Mort a disparu . .

— « Ce n'était qu'un mauvais rêve, dit Bast. Mais, bah I il arrivera un temps où nous n'y penserons plus. » — « Non, répond Balt, toujours je le verrai là étranglé... La malédiction de Dieu est sur nous I » Du bruit ! Quelqu'un est dans la maison I Sous les meubles en tous sens ils cherchent. Rien. Bast hausse les épaules. « Ceci encore n'était qu'une idée. . Oh ! combien le sommeil nous serait un doux et sûr refuge! » Bast hoche la tête : — « Le sommeil est-il encore possible pour nous? »

Il s'abat sur son lit tandis qu'une dernière fois Bast promène à travers la chambre le flambeau. Sur la cheminée, le Crucifix a été replacé. Il l'aperçoit, baisse la tête en se signant, à son tour gagne son grabat. Mais bientôt un cauchemar horrible relance Balt, qui se dresse en sursaut. Quoi? Qu'y a-t-il? s'écrie Bast. Ils finissent par

retomber sur Toreiller, à bout de lassitude et de peur. Le Mort alors surgit entre eux. Une blancheur de lune passe par la lucarne et réclaire. Balt, croyant frapper le Mort, frappe Bast. Le spectre a replongé, puis de nouveau se dresse. Les frères, terrifiés, croyant lutter contre l'apparition, se portent des coups terribles. Le Mort a disparu. Bast dans son erreur étrangle Balt qui a perdu sa force.

Il se jette à bas du lit, court au flambeau, revient secouer Balt : — (( Réveille-toi... je lui ai réglé son compte, il ne reviendra plus. » Balt n'a pas fait un mouvement. Bast croit à une ruse : « Si c'est l'argent qu'il te faut, je te l'abandonne tout entier. Mais ne me laisse pas seul à me débattre dans les angoisses de cette nuit effrayante. » Il se jette sur le corps, soulève la tête dont il ouvre les yeux et reculant : « Mort! n II s'arrache les cheveux, reprend le cadavre entre ses bras : « Pardonne... J'avais cru étrangler l'autre, tu sais bien. »

La folie le gagne : il contemple ses mains, fait jouer ses pouces, un rire de démence aux lèvres. Oh! ces mains-là, les meurtrières et les fratricides ! Il les passe longuement sur ses grègues, comme pour en effacer la souillure... Mais c'est encore trop de les voir, il les cache en ses poches.

Maintenant il chante la chanson de Hendrik, celle qu'ils entendirent venir du bout du chemin à travers les rafales. Mais il ne sait plus que les premières notes : il fait de vains efforts pour se rappeler le reste. Voici qu'il marche par la chambre, hagard, chancelant. La cachette est restée ouverte : il y trébuche.

aperçoit sous lui le trou vide. Ah! il se souvient, c'est là qu'était Targentl II implore son frère. — « Voyons, où as-tu mis Targent? Je veux l'argent. » Ses yeux tout à coup tombent sur le sac resté aux côtés de Balt. — « Ah! canaille! tu voulais me voler mon argent, mon pauvre argent! » Il serre le trésor contre sa poitrine, c'est comme s'il le caressait pour la première fois. Mais la vieille fraternité se réveille : il prend des pièces d'or : — « Voilà pour toi... Hein, tu n'es pas content? En voilà encore. » Il s'assied^ fait ruisseler l'or entre ses doigts^ l'épand en pluie sur sa tête, d'une joie d'avare et de fou.

Le garde-champêtre, accompagné d'un gendarme et d'un brigadier, apparaît dans le chemin. Tous trois un instant s'arrêtent à écouter le tintement de l'or. Le brigadier ensuite fait signe d'enfoncer la porte. Le garde et le gendarme se saisissent d'une poutre et frappent dans l'ais. Au second coup la porte vole en éclats, ils pénètrent dans la ferme. — <* Pas de doute, fait le garde, ce sont bien les meurtriers, on ne trompe pas un vieux renard comme moi. » Il marche vers Bast^ lui abat la main sur l'épaule. Allons, debout! Mais Bast le regarde en riant et continue à jouer avec l'or. « A l'autre, dit le garde. » Il court au lit de Balt. « Debout, toi aussi ! » Le corps lourdement oscille, déjà froid. Alors à trois ils contraignent Bast à se lever, l'entraînent vers le lit. « C'est donc toi qui l'as tué aussi, celui-là? » Bast, un doigt sur la bouche, leur enjoint le silence. « Chut! pas de bruit, il dort... » Doucement il se remet à dorloter le cadavre.

(( Do do, ma vieille! » Le garde et le gendarme le poussent vers la porte. « Marche! ». Mais la vue de l'or ravive en Bast le goût de son jeu cupide et puéril. Il rit, se penche amoureusement sur le tas. « Marche! Marche! » La fureur alors le prend; d'un bond il se jette vers la porte.

Le brigadier, qui est resté dehors, aperçu de dos et planté sur la fosse, fait trois pas et ouvre les bras. Courte lutte. Subitement, Bast enlacé se raidit, comme paralysé par une force surhumaine. Le bicorne est tombé, il voit apparaître la face du Mort. Une lueur de raison lui traverse l'esprit, il porte ses mains à son cou : « Ah! oui ! le crime... » Le Mort avance la tête : « Regarde-moi bien, c'est moi, l'heure de l'expiation est venue... » Leurs fixes yeux une minute demeurent incrustés. Puis le gendarme et le garde ont un mouvement, veulent s'emparer de Bast. Mais le Mort étend la 'main : « Non, il est à moi dans l'éternité. » Bast fait une dernière grimace, frappe l'air de ses bras et roule foudroyé aux pieds du Mort.

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