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saient les métiers de la famille. Ici, l'industrie était rudimentaire ; mais les progrès agronomiques qui pénètrent en Morvan au milieu du xixe siècle, s'ils augmentent la capacité vitale du sol, diminuent considérablement la main-d'œuvre. Le Morvandeau utilise les routes nouvelles pour quitter sa chaumière, sans doute avec idée de retour d'abord, mais définitivement en fin de compte. Le Morvandeau découvre la France; les générations nouvelles se sont élevées à un mode d'existence meilleure. Elles sont restées là où la lutte pour la vie leur paraissait moins âpre.
Une topographie usée, des croupes molles, un pays bossue qui ne dépasse jamais 902 mètres d'altitude ; un substratum très ancien coupé de bandes granitiques et porphyri tiques, à peine caché par une couche très mince de terre arable ; un climat désagréable, des précipitations considérables qu'aggrave encore l'imperméabilité du sol; un réseau hydrographique chevelu, compliqué, et dont les forces vives demeurent sans emploi pour l'industrie ; un sol pauvre, cou vert de forets ; des champs longtemps stériles ; un pays de pâturages individuels : des voies de communication nouvelles qui pénètrent l'intérieur sans assurer la circulation de détail ; une population de petits propriétaires, sans industrie, vivant presque uniquement de la terre, localisée dans une infinité de hameaux : quatre villes seulement et qui sont plutôt des marchés ruraux que des agglomérations urbaines : une race encore robuste, mais qui émigré vers des destins moins durs ; tel est l'ensemble des données physiques et économiques qui constitue au centre de la France une région naturelle, une contrée géographique, le Morvan. Ses limites ne coïncident ni avec celles des formations géologiques, ni avec les divisions administratives ; mais des caractères très nets s'appliquent à une personnalité demeurée d'autant plus originale que les liens qui l'ont rattachée au reste de la nation sont restés longtemps vagues et flottants. Ses habitants, pas plus que ses voisins, ne s'y trompaient. Au milieu des bons pays qui l'encerclent, le Morvan s'est longtemps distingué par sa qualité de mauvais pays.
C'était une terre infertile et ingrate. Il fallut la violenter pour la rendre féconde. Que ce fut dans les prés au milieu des vallées étroites et sinueuses, dans les forets sur les crêtes émoussées, ou
même dans les ouchcs fertiles autour de sa chaumière grise, basse et triste, l'homme était obligé de combattre pour vivre. Ailleurs, on n'a eu qu'à tirer parti des ressources qu'offrait la nature. Ici, on les lui a arrachées de force, et ce long effort souvent a été vain. Dans cette lutte contre cette marâtre, le Morvandeau se rend compte qu'il n'est pas toujours le plus fort. De là sa prudence dégénérée en routine, sa parcimonie devenue de l'avarice, ses soucis transformés en méfiance, mais de là aussi sa grande pitié aux pauvres gens. Misérable, il est tendre aux miséreux. Il n'y a pas d'expression malsonnante, dans ce mauvais pays, pour qualifier la mendicité. Les termes de coquin, de bélitre, de gueux, qui désignent ailleurs les mendiants, ici sont inconnus. Le cherchou, le quêteur d'aumônes était bien accueilli à toutes les veillées. Dans les anciennes communautés taisibles, il trouvait toujours place autour du foyer : les jeunes gens lui disaient mon père, ceux de son âge l'appelaient mon parrain. A quatorze siècles de distance, un rhéteur romain habitant Aulun et un maréchal de France, enfant du pays, se rencontrent dans la même peinture de la contrée qu'ils aimaient, puisqu'ils suppliaienl pour elle la charité de leurs gouvernements. Eumène, secrétaire de l'empereur Constance, et Vauban, général du roi Louis XIV, s'accordent pour représenter le Morvan comme un lieu misérable, hanté par les bêles fauves, couvert de ronces et d'épines, un mauvais pays où les habitants ne mangent jamais à leur faim.
Sans doute, le tableau n'est plus si noir. Au milieu du xixc siècle. la civilisation a enfin pénétré sur le massif ancien. Les marais ont été asséchés, les landes ont été défrichées : les progrès agronomiques ont changé les conditions climatériques ; des terres vaines et vagues ont été conquises à la culture. Le paysan a introduit avec succès dans ses assolements le blé des Terres-Plaines, il a réussi dans ses prés l'élevage des grands bœufs du Charolais. L'existence est devenue meilleure. Le Morvandeau a pu manger de la viande au moins une fois par jour. Cependant, il est reslé étranger aux grands faits géographiques (|ni oui marqué les temps modernes. Dans son voisinage, les usines se sont élevées, les mines se sont creusées; mais il n'est ni industriel, ni manufacturier ; il n'est même pas trafiquant hors de la vente immédiate des produits de sa terre ; il n'a pas, comme -un- confrère des pays granitiques, le Bas-Breton, les béné- .fices de la pêche pour ajouter aux maigres ressources de son sol. Lindis (|ii .ni dehors, les habitants tirent de plus en plus leur sub- Bistance el les autres ressources delà vie des échanges avec les contrées de pins en plus éloignées: en Morvan. malgré les grands chan-
gements économiques du xixe siècle, la terre reste la seule nourricière de ses enfants. Le Morvandeau est demeuré essentiellement un rural.
De grandes routes ont pu traverser la contrée sans que sa destination première fût changée. Malgré des transformations heureuses, le Morvan est resté la terre des petits héritages. Pour s'élever à un mode d'existence meilleur, pour participer aux avantages modernes de la vie sociale, il faut en sortir et nul n'est tenté d'y rentrer. Cependant, ces montagnes moyennes, avec leur végétation trapue et vigoureuse, la ceinture verdoyante de leurs forets éclatantes, la fraîcheur de leurs vallées toujours vertes au milieu des étés les plus secs, ont aussi leur tranquillité bienfaisante et leur charme discret. La nature n'y a rien de l'aspect grandiose des hautes cimes, de la majesté sauvage des grands torrents ; elle ne présente pas non plus les tableaux reposants des moissons luxuriantes, mais elle a cependant une physionomie variée, charmante, souvent émouvante, la physionomie d'un Bocage au centre de la France. Le pays a conservé ces deux grands traits caractéristiques de la terre gauloise : la forêt et le pâturage: les habitants ont su garder également dans leurs mœurs, leurs traditions, leurs croyances, la forte empreinte de la vie de leurs pères. On peut dire du Morvan ce que Duruy a dit de la Vendée : « Emergé un des premiers du fond de l'Océan, il sera le plus fidèle aux vieilles institutions, le plus rebelle à l'esprit moderne : mystérieuse coïncidence entre l'antiquité du sol et le culte du passé. »