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Le mot d'ordre compromis

Les conférences données par M. Raoul ALLIER, chaque mardi, dans les différents temples de Paris, n'ont pas été écrites avant d'être prononcées. Mais, sur la demande de bien des personnes, quelques amis en ont entrepris la publication au moyen de leurs notes. Le texte a été soumis à M. ALLIER qui déclare y reconnaître la reproduction fidèle de sa pensée.

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Pour paraître prochainement :

Les Privilégiés de l'Esprit.

Mesdames, Messieurs,

Nous sommes à la veille de la fête de l'Ascension. Cet anniversaire commémore d'abord l'entrée du Christ dans la gloire céleste et ensuite l'ordre de mobilisation générale donné à l'Eglise pour la conquête du monde. Le commandement est celui-ci : « Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. » Ce commandement est accompagné d'une promesse : « Je suis avec vous jusqu'à la fin du monde. »

Ne pensez-vous pas que, dans les circonstances tragiques où se trouve aujourd'hui la chrétienté tout entière, il y a lieu de se demander ce que devient, ce que peut devenir le mot d'ordre du Maître, et si nous aurons le droit, après-demain, en toute sécurité de conscience, et non pas seulement parce que le calendrier ramène à cette date des gestes rituels, de célébrer la fête de l'Ascension? Dans quel esprit serons-nous capables de la célébrer ? Aurions-nous quelque chose à répondre, si le Christ nous demandait : « Qu'avez-vous fait et que ferez-vous de mon

(*) Conférence donnée dans le Temple de la Rédemption, le 11 mai 1915.

mot d'ordre? » Si nous n'avions rien à répondre, vaudrait-il la peine de se réunir jeudi dans des temples pour commémorer cette date troublante ?

Je ne sais pas si jamais, dans l'histoire du monde, ce mot d'ordre a été compromis comme en ce moment. Je ne sais pas si la souffrance du Maître appelant la chrétienté à l'œuvre a jamais pu être ce qu'elle doit être à cette heure.

Il y a cent ans environ, la question ne se posait pas dans les mêmes termes qu'aujourd'hui. Les circonstances étaient trop différentes. Où donc alors ce mot d'ordre — je ne parle que des Églises de la Réforme — était-il obéi ? La plupart des Sociétés de Missions n'étaient pas encore nées. L'Allemagne, à cette date, n'était représentée dans le labeur apostolique que par quelques rêveurs moraves, partis bien loin, tout seuls, pour l'Amérique. L'Angleterre ne possédait encore que la Société des Missions de Londres, fondée en 1795, et la Société de l'Eglise anglicane, fondée en 1799. Quant au protestantisme français, il est inutile de se demander pourquoi, le jour de l'Ascension, en 181 5, il n'a pas passé en revue son œuvre missionnaire. Il était au lendemain des grandes tourmentes. Depuis quelques années à peine il avait le droit d'exister au grand soleil de Dieu. Les Eglises avaient besoin d'être avant de faire quelque chose. Elles avaient à renaître.

La situation n'est pas la même en 1916. J'étonnerai sans doute quelques-uns de ceux qui se disent librespenseurs, mais qui n'ont jamais étudié ni les questions religieuses, ni l'histoire de l'Eglise, si je leur dis que le dix-neuvième siècle, celui de tous les progrès scientifiques, a été, entre tous, le siècle de l'effort missionnaire, «t que jamais peut-être il n'y a eu autant dames se don-

riant au Christ. C'est au cours de ce siècle que se sont fondées presque toutes les Sociétés de Missions ; et il n'y a presque pas un coin du globe sur lequel quelques missionnaires — pas assez, je le concède — ne soient allés planter la Croix du Christ.

Ce fait a eu bien des causes. 11 y en a eu d'extérieures : au premier rang, la facilité des communications, puis la rapidité dans la transmission des nouvelles. Il ne peut plus rien se passer sur un coin du globe sans que le retentissement s'en produise dans toutes ses parties. Les souffrances humaines dans le monde entier ont par suite leur répercussion partout. La poste, les chemins de fer, les bateaux à vapeur et le télégraphe y contribuent pour beaucoup. Aux conséquences toutes naturelles qu'ils ont s'ajoute, certainement, dans les âmes, l'action de Dieu.

Un autre fait a forcé l'Eglise à sortir, pour ainsi dire, d'elle-même et à s'occuper des peuples lointains. C'est la politique coloniale de tous nos peuples européens. Ici, je m'inscris en faux contre les préventions par trop grossières qui circulent souvent parmi les gens qui se croient bien informés. On raconte volontiers que, si les Missions se sont développées concurremment avec la politique que je viens de rappeler, c'est parce que les chrétiens se sont mis au service des ambitions coloniales. C'est là une erreur et, dans bien des cas, une calomnie. La politique coloniale a aidé au développement des Missions parce que les chrétiens ont souffert à cause des traitements qui, fréquemment ou presque toujours, partout et par tous les peuples civilisés, ont été infligés aux races que l'on appelle inférieures. Les chrétiens partis pour les pays lointains y sont allés souvent pour panser des plaies qui étaient faites par des compatriotes. Ils allaient expier des iniquités commises par des hommes

de leur race et de leur couleur. Nous sommes en droit de réclamer le respect pour ceux qui nous ont rendu ce service de libérer nos consciences et de nous aider à regarder en face, et sans rougir, les hommes de race noire ou jaune que nous rencontrons dans la rue.

Si les missionnaires étaient les agents de la politique coloniale, comment vous expliqueriez-vous cette hostilité si fréquente entre eux et les colons ou certains administrateurs? L'explication est fort simple. C'est que le missionnaire est un témoin. Il racontera ce qu'il aura vu. Pour diminuer son crédit, on trouve ingénieux de le dénigrer dans la mère-patrie ou de dissimuler le bien qu'il a fait. Il pourrait, dans bien des cas, être un accusateur. Il est l'avocat-né des indigènes. Il demande justice et pitié pour eux. Il est naturel qu'il soit détesté et calomnié.

Donc, le développement de la conquête missionnaire a été un des grands faits du dix-neuvième siècle. Or, à la fin de ce même siècle, il s'est produit un mouvement tout à fait nouveau dans l'humanité. L'effort pour la christianisation du monde s'était fait jusqu'ici, si j'ose dire, en ordre dispersé. Chaque Eglise travaillait, sinon pour elle-même, du moins de son côté, envoyant ses hommes à elle, des hommes de sa dénomination, avec ses principes ecclésiastiques et ses traditions historiques. L'œuvre était faite aussi par des Sociétés de Missions. Sans appartenir toujours exclusivement à une Eglise particulière, celles-ci représentaient toujours la tournure d'esprit et les habitudes d'un peuple. Et les âmes à qui l'on portait l'Evangile étaient souvent déconcertées par cette bigarrure de principes. Elles n'y comprenaient rien. Nous nous reconnaissons tant bien que mal entre les nombreuses dénominations qui représentent toutes les

nuances du protestantisme. Les peuples lointains n'ont pas les mêmes raisons que nous de tenir à toutes ces différences. Il y avait, à la fin du siècle dernier, une souffrance croissante dans les pays que l'on essayait de conquérir au Christ. Le besoin d'entente et de collaboration travaillait la chrétienté évangélique. L'Esprit était à l'œuvre ; il a fini par triompher.

En 1910, l'on a vu se réunir à Edimbourg 1.200 hommes représentant toutes les Sociétés de Missions du monde entier. Ils arrivaient de tous les coins de l'horizon, avec leurs traditions historiques, leurs traditions ecclésiastiques, leurs traditions doctrinales, mais avec un même amour du Christ et une même volonté d'organiser le travail en commun. Alors s'est produite une sorte de Pentecôte, une Pentecôte calme et réfléchie. L'action d'en-Haut était là. Tous ces hommes, pendant des séances inoubliables, ont appliqué toute leur pensée aux questions posées dans tous les champs de mission : méthodes d'instruction et d'éducation, discipline des communautés indigènes, organisation des nouvelles Eglises, etc. Surtout ils ont senti qu'il y avait à substituer partout le régime de la collaboration à celui de la concurrence, à éviter autant que possible les doubles emplois et la dispersion des efforts, à mettre tout en œuvre pour que, dans les champs où différentes nations ou Eglises seraient au travail, leurs représentants missent en évidence l'unité spirituelle qu'il doit y avoir entre les enfants du même Dieu et les disciples du même Christ.

Voilà ce qui s'est fait dans ces solennelles assises de la chrétienté évangélique. Et voilà pourquoi l'on parle de 1' « esprit d'Edimbourg ». L' « esprit d'Edimbourg », c'est le désir passionné de conquérir le monde pour le Sauveur, c'est la volonté d'union et de coopération, c'est

la fraternité . efforçant de se rendre visible, c'est l'entente succédant à la rivalité, c'est la décision de mettre en commun tout ce que chacun possède, de l'apporter au Christ et de lui dire : « Daigne te servir de mes dons parlicuhers,mais sers-t-en pour que mon œuvre, associée a 1 œuvre des autres, soit vraiment ton œuvre ! »,

« Edimbourg ,, a eu un lendemain. La Conférence a nomme un comité dit de continuation, qui comprend des représentants de toutes les Eglises et de tous les peuples, qui doit perpétuer cet esprit d'entente, d'organisation, de collaboration fraternelle... La guerre a éclate. Ce comité ne peut plus se réunir

imnô;rrmeneZ"m0i d'°UVrir Une P*™^se de quelque impo, tance. Qu est-ce qui a rendu possible la Conférence d Edimbourg et permis les espérances qui, naguère encore, faisaient battre nos cœurs ? Certes, bien des fai Y ont contribué. Il y a eu les souffrances éprouvées par 1 Eglise devant le monde à sauver et devant ses propres

faites dans les champs de mission. Surtout il y a eu Esprit de Dieu besognant dans la chrétienté. Mais il a lallu un instrument qui préparât pratiquement cet effort dumon. Puisqu'il s'agit de l'œuvre à laquelle j'a

vie termPeartfie - PeUt'être laP'us e-ndei de ma vie et de mes forces, vous me laisserez vous en parler

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chambre d'hôtel, à Amsterdam, nous étions un jour quelques rêveurs qui parlions des intérêts du Christ dans le monde et du rôle possible des Etudiants chrétiens. Ceux-ci n'étaient groupés presque nulle part. 11 nous paraissait qu'il fallait les grouper, dans tous les pays, en associations ; et comme nous étions prodigieusement ambitieux, nous décidions, avant même que ces associations fussent créées, de les organiser en une fédération qui engloberait tous les peuples. A cette date, nous étions en plein rêve. En 1895, la Fédération des Etudiants chrétiens était fondée. Son programme était, à la fois, très simple et très vaste : partout où il y a un centre scientifique, grouper les étudiants qui se réclament du Christ, leur mettre sur la conscience le devoir de rendre témoignage, parmi leurs camarades et devant leurs professeurs, au Sauveur qu'il s'agit de faire Roi.

C'est ainsi que, dans les universités du monde entier, nos groupements ont surgi et se sont mis à l'œuvre. Veuillez songer à la situation de ceux qui travaillent en Chine, au Japon, dans l'Inde. Chacun des jeunes gens qu'ils réunissent est l'élève, le converti, d'une mission particulière. Mais ce qui l'intéresse, au milieu de son Université, ce n'est pas l'étiquette spéciale qu'il doit à telle mission ou à telle Eglise, à telle dénomination dont l'origine historique peut avoir son importance en Occident, mais ne saurait passionner des gens d'Extrême- Orient. Ce qui l'intéresse, c'est la gloire du Christ. Il en est de même pour chacun d'eux. Ils sentent qu'ils ont à faire front contre les adversaires de leur Maître et Sauveur. Ayant pris l'habitude douce de concerter leurs efforts, d'étudier en commun leur Bible, de prier ensemble, ils se retournent volontiers vers les missions auxquelles ils doivent leur foi et ils leur disent : « Faites

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