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Le mot et la chose

Voilà un livre qui date déjà d'une bonne vingtaine d'années. Il avait eu, à l'époque où Je le publiai, son petit succès ; j'ai raison de dire : petit. Car il ne s'en vendit qu'une édition, et le libraire ne sentit pas le besoin d'en faire une seconde. L'ouvrage n'en avait pas moins été remarqué des personnes que ces sortes d'études intéressent, et j'avais parfois le plaisir de m'entendre complimenter pour ce volume dont l'apparition n'avait pourtant pas fait grand bruit dans le monde, et que j'avais moi-même fini par perdre de vue.

Le livre était devenu si rare, qu'ayant égaré mon exemplaire, il m'avait été impossible de m'en procurer un autre. Vous pensez de quelle joie je tressaillis quand M. Ollendorff, entrant un jour chez moi, me dit à brûlepourpoint :

— Je viens de lire un volume de vous qui m'a vivement intéressé ; il est peu connu, je le crois très amu-

sant. Voulez-vous que j'en donne une édition nouvelle ?

Je demandai à revoir l'ouvrage, que j'avais quelque peu oublié. Et tout en relisant ces pages, écrites depuis tant d'années, je sentais remonter à ma mémoire tous les souvenirs de ce premier début.

Le Mot et la Chose s'était fait pour ainsi dire tout seul, jour à jour et sans plan préconçu. L'idée première naquit d'un incident que je ne me rappelle pas sans plaisir.

Je venais de lire un roman que Mme Sand était en train de publier dans ]3. Revue des Deux Mondes, Elle s'y était à plusieurs reprises servie du mot carrément, qui était alors un néologisme et n'avait pas encore passé dans les habitudes de la langue écrite.

11 me prit fantaisie de faire un article sur cette petite question de dictionnaire, et de l'écrire sous forme de lettre à Mme Sand. La lettre vint bien, et quand elle fut terminée, je la lus à Edmond About, à qui je soumettais en ce temps-là tous mes articles, et qui était, mon maître en journalisme.

— Tiens ! c'est très gentil, me dit-il ; où allons-nous fourrer cela ?

Et se ravisant ;

— Porte l'article, reprit-il, au père Paulin, le directeur de Vllluslration. Il a un goût très vif pour tous ces

problèmes de philologie. Génin les traitait autrefois chez lui avec beaucoup de succès. Tu prendras sa place.

Je suivis le conseil. M. Paulin parut enchanté de ma lettre, l'inséra tout de suite et me demanda d'autres articles du même genre : des études de langue contemporaine.

Au temps de mon professorat, j'avais ébauché, entre autres sujets de thèse, un travail philosophique sur cette idée que la plupart des querelles des hommes viennent, non pas de ce qu'ils ne s'entendent point sur le fond des choses, mais de ce qu'ils prennent les mêmes mots dans des sens différents.

Et d'où vient qu'un mot a ainsi plusieurs sens ?

C'est que chaque génération qui s'en sert l'emplit tour à tour d'idées, d'acceptions, d'images, de sensations nouvelles. Le mot reste le même, mais il n'apporte plus à l'esprit la même pensée ou la même série de pensées. Le vase demeure avec son étiquette ; la liqueur qu'il contient a changé.

Ces modifications dans le sens d'un mot se font lentement, par un travail de décomposition et de recomposition presque insensible. Les deux sens, avec leurs variétés d'interprétation, peuvent donc coexister, et de là des équivoques, chacun des interlocuteurs prenant le mot dans l'acception qui lui agrée le plus, sans se donner la peine de s'expliquer.

J'exposai toute cette théorie à M. Paulin, lui citant des exemples, lui montrant tel mot qui, d'un siècle à l'autre, avait changé, non pas peut-être de signification, mais d'aspect, qui apportait à l'imagination des images toutes différentes de celles qui lui avaient fait cortège autrefois.

— Ce serait amusant, lui dis-je, de prendre quelquesuns de ces mots et de les suivre dans leurs pérégrinations à travers des acceptions diverses, de montrer comment, les mœurs changeant, le sens du mot a dû changer aussi, de faire ainsi avec ^histoire d'un mot celle d'un coin de la civilisation.

M. Paulin m'écouta avec une grande attention, me complimenta de fort bonne grâce, et m'encouragea à poursuivre, m'assurant que son journal me serait toujours ouvert.

Je donnai coup sur coup quelques-uns des articles qui composent ce volume. Chacun d'eux est indépendant des autres ; on remarquera cependant qu'ils relèvent tous d'une même idée générale.

Le malheur voulut que M. Paulin, qui était fort souffrant quand j'eus Thonneur de lui être présenté pour la première fois, mourût peu de temps après.

Son fils hérita de la direction du journal.

Il me témoigna, en souvenir de son père, beaucoup d'amitié. Mais je ne trouvai plus près de lui la chaude

sympathie et les conseils dont m'avait honoré M. Paulin. Les articles passaient, et c'était tout.

M. Paulin fils se dégoûta bientôt du métier de directeur de journal et il passa le gouvernement de V Illustration à Edmond Texier, le spirituel chroniqueur du Siècle,

Ce brave Edmond Texier ! il n'a jamais su ce qu'il m'a fait de chagrin à cette époque-là ; car je ne lui en ai point parlé depuis. La vérité est qu'il a, sans le savoir, sans même s'en douter, pensé me réduire au désespoir.

Il n'aimait pas ce genre d'études et je ne possédais pas en ce temps-là un nom qui pût les imposer. Je portais mon article et j'attendais de semaine en semaine qu'il parût. Comme j'avais une certaine fierté, qui me retenait sur le bord des récriminations ou des prières, je n'osais pas aller au cabinet de rédaction. Le samedi, je passais rue Richelieu et, m'arrêtant aux vitrines où était affichée V Illustration, je regardais, le cœur me battant bien fort, si mon malheureux article avait paru.

Il n'y était presque jamais, et j'en aurais pleuré, car, outre Tennui de ne pas me voir imprimé, j'attendais après les deux louis que m'eussent rapportés les 250 lignes.

Ce qui m'était le plus cruel des coups de poignard, c'est qu'Edmond Texier se servait de ma prose pour

justifier. Nous entendons par là, en style de journalisme, que lorsqu'il avait besoin de cinquante ou soixante lignes pour compléter une colonne du journal et tomber juste, il prenait quart ou moitié de mon pauvre article, le coupant sans pitié, comme s'il ne valait pas la peine d'être lu.

Le morceau qui a pour titre : Caprice et Toquade, a paru en trois fois, et chacun des fragments à quatre ou cinq semaines d'intervalle.

Je vis bien que c'était un parti pris. Edmond Texier qui est, dans l'usage de la vie ordinaire, le plus poli et le plus aimable des hommes, ne voulait pas prendre sur lui de me remercier. Il fut ravi que je me retirasse sans sonner mot.

J'ai, depuis, regretté bien souvent cette résolution, car j'avais dans ma tête un certain nombre de chapitres qui n'ont jamais été écrits. Plus tard, je n'ai pas trouvé une occasion de me remettre dans le même mouvement d'idées.

Le livre n'a jamais été achevé.

J'avoue qu'il y paraît à ce volume. En revoyant les épreuves, j'ai eu comme une velléité de supprimer certains articles et d'en refaire quelques autres, car, parmi ces mots que j'avais étudiés, quelques-uns s'étaient déjà modifiés, de sens et d^aspect, depuis une vingtaine d'années.

Et puis, c'est mon éditeur qui m'a dit :

— Ne touchez pas à l'ouvrage. Ces études ne sont curieuses que parce qu'elles fixent à une certaine date la signification de tel ou tel mot. Mieux vaudrait en refaire un autre que de rien changer à celui-ci.

Cette raison était bonne ; je m'y suis rendu.

Voilà donc, ami lecteur, comme on disait jadis, le volume tel qu'il a été publié il y a vingt et un ans. J'ai pris quelque plaisir à le relire, avec des yeux tout frais. Je souhaite que tu ne le juges point indigne de ton attention.

Francisque Sarcey.

Avez-vous lu les Considérations sur les mœurs, de Duclos ? Probablement, non ; l'homme est fort connu, le livre ne Test guère. Duclos est un de ces écrivains dont le nom survit à leur œuvre.

C'était, de son temps, un homme considérable dans la littérature ; secrétaire de l'Académie française, fort célèbre pour le débraillé de sa vie et le piquant de ses reparties brusques. C'est à lui que la duchesse de Châteauneuf disait un jour : « Oh ! vous, Duclos, vous avez votre paradis en ce monde ; du pain, du fromage et la première venue, voilà tout ce qu'il vous faut. » Chamfort nous a conservé beaucoup de ses mots ; quelques-uns sont bien salés, et n'ont pu être dits que dans ce siècle aimable où l'esprit faisait tout passer.

Duclos a peu écrit ; car on était homme de lettres à bon marché en ce temps-là. On se faisait une réputation de bel esprit et de poète avec un madrigal bien tourné. Le meilleur de ses œuvres tient dans un vo-

lume assez mince, et, de toutes celles qui ont un vrai mérite, il n'y en a qu'une, à vrai dire, dont le titre ait surnagé, c'est le livre des Considérations sur les mœurs. On en parle encore, on ne le lit plus.

Les Considérations sur les mœurs sont un traité de morale. Chaque siècle a les siens, qu'il dévore avec une joie maligne, pour les peintures satiriques qui s'y rencontrent d'ordinaire : vient ensuite la génération suivante, qui a d'autres idées , d'autres mœurs , d'autres ridicules ; elle jette les moralistes de l'âge précédent dans un coin de sa bibliothèque, comme elle met au grenier le portrait de son grand-père, à moins que, par hasard, il ne soit de la main d'un grand peintre.

Madame de Sévigné conte à sa fille qu'elle étudiait avec passion les traités de Nicolle. Les lirait-elle aujourd'hui avec le même plaisir, si elle revenait au monde ? Cela est au moins douteux. Je ne sais plus guère à cette heure que M. de Sacy qui puisse se plaire à un volume de Nicolle; mais M. de Sacy est un homme du XVI 1° siècle égaré dans le nôtre.

Les Considérations sur les mœurs ont perdu beaucoup de leur piquant en perdant la fleur de leur nouveauté. Elles sont encore, néanmoins, d'une lecture agréable, et ce qui leur mériterait surtout d'être tirées de l'oubli où elles commencent à tremper, c'est le point de vue particulier où l'écrivain s'est mis pour traiter son sujet, et la façon tout à fait originale dont il l'a envisagé.

Les moralistes ont ordinairement pour premier objet de peindre les mœurs des hommes et d'en montrer, sous de vives couleurs, les côtés ridicules. Ils s'attaquent directement aux vices et aux travers qui leur tombent sous la plume. Duclos n'arrive là que par un détour ingénieux et qui vaut la peine qu'on le signale.

Il prend un mot de la langue de son temps, honnête homme, par exemple. Il fait observer que ce mot n'apporte plus à l'esprit les mêmes idées qu'il lui donnait soixante ans auparavant ; qu'il s'est peu à peu vidé de sa signification première, pour s'emplir, en quelque façon, d'un sens nouveau. L'étiquette est restée la même, la liqueur du vase a changé. Pourquoi cela ?

C'est qu'apparemment les mœurs ont changé aussi ; les vertus ou les qualités qui constituaient l'honnête homme il y a soixante ans ne sont plus celles qu'on lui demande aujourd'hui. Le mot reste comme un témoin d'une morale disparue, et le signe d'une nouvelle morale. L'écrivain tire de l'analyse et de l'histoire bien faites d'un seul mot tout un curieux chapitre des Considérations sur les moeurs.

Il en trouve d'autres qui ne sont pas moins instructifs quand il se met à disséquer un néologisme. Ainsi le voilà qui s'empare du mot espèce, qui venait alors d'entrer dans la langue, pour signifier un homme de rien qui se donne des airs d'être quelque chose. Pourquoi ce terme nouveau ? C'est que la chose est en effet nouvelle, et Duclos s'en donne à cœur joie sur les

espèces de son temps, qu'il compare aux grands seigneurs. Il dit à quels signes on les reconnaît, et ce qu'on en doit penser.

Duclos n'a point poussé son idée jusqu'au bout ; il n'en a guère tiré que trois ou quatre chapitres, fort spirituels d'ailleurs. Mais elle n'en est pas moins fort originale, et elle mériterait d'être reprise. L'Académie fait en ce moment un Dictionnaire historique de la langue ; c'est, sans aucun doute, un excellent travail. Il est curieux, en effet, de voir à quelle époque un mot est né, quels écrivains s'en sont servis et quand il a disparu. Ces renseignements, que l'illustre compagnie rassemble avec tant de peine, sont utiles et intéressants. Mais un dictionnaire tel que l'avait entrevu Duclos, serait plus instructif et plus agréable à la fois. On y trouverait, par ordre alphabétique, une histoire des mœurs de la nation française ; chaque mot serait comme un irrécusable témoin qui viendrait, à son tour, raconter les vertus, les vices ou les ridicules de îa génération qui l'a ou créé, ou négligé, ou laissé perdre.

Les gens superficiels croient toujours que, si un terme disparaît de l'usage, ou si un autre a tout à coup un succès de vogue, c'est que la mode est changeante pour la langue comme pour le reste. Horace l'a dit en vers charmants ; la Bruyère Ta répété en excellente prose, et bien d'autres après eux. Cela peut être vrai pour un petit nombre de mots qui n'ont pas

grande importance. Que ams ait été remplacé par mais, moult par beaucoup et heur par malheur, ce n'est là sans doute qu'une affaire de mode. Mais presque toujours ces changements ont des causes plus profondes. Il en faut chercher les racines jusque dans l'histoire du peuple qui les a faits où subis. Si le mot courtois s'en est allé de la conversation, croyez-vous qu'il faille s'en prendre uniquement à la mode ? N'est-ce pas plutôt que l'ensemble des qualités qu'exprimait ce mot a disparu de la société avec l'ancien régime ? 89 a été une révolution dans la langue comme dans le pays ; bien des mots ont péri de mort violente ; d'autres ont émigré et sont ensuite rentrés dans leurs biens ; quelques-uns vivent encore, vieux, ridés, rabougris, ratatinés : ils passeront bientôt.

La langue est ainsi dans un perpétuel devenir, comme disent les philosophes. Beaucoup de mots ont changé de sens ; d'autres sont en train seulement ; ils flottent incertains entre le sens qui finit et celui qui commence ; la foule, qui s'en sert dans les deux acceptions, applique le même terme à des idées toutes différentes, et de là des méprises, des équivoques, qui deviennent, pour le moraliste comme pour le philologue, de grands sujets de réflexions.

Quelques-uns ne font que de naître ; le dictionnaire les signale comme des néologismes, et l'Académie les repousse. Que faut-il penser de ces nouveaux venus ? Doivent-ils définitivement prendre rang dans la bonne

compagnie ? ou bien ne sont-ils que de hardis aventuriers, sortis on ne sait d'où, qui, après avoir fait un certain bruit dans le monde, doivent rentrer dans l'obscurité, d'où les avait tirés un caprice du hasard ?

Les termes n'ont pas seulement une valeur relative à la place qu'ils occupent dans la phrase ; ils ont aussi une valeur propre, tout à fait indépendante des autres mots qui . les entourent. Il y en a de beaux, qui brillent et sonnent comme une pièce d'or toute neuve : il y en a d'autres, au contraire, sans relief, sans couleur, qui ont l'apparence de la fausse monnaie. .

Et si vous vous demandez d'où viennent ces différences, vous verrez, après y avoir réfléchi, que chez quelques-uns, c'est le rapport du son avec l'idée qui en fait le charme ; que d'autres ont, dans la façon dont leurs syllabes sont coupées, une allure martiale et fière qui séduit les yeux ; que le plus grand nombre se présente accompagné d'un cortège d'idées qui leur donne une physionomie particulière. On ne peut nier que les termes ne se sentent du lieu où ils sont nés. Les uns sortent d'une étable, et gardent comme une odeur de fumier; d'autres ont vu le jour dans les salons de la bonne compagnie, et semblent traîner après eux le bruissement des robes de soie. Il y en a de vilains, il y en a d'aristocratiques, il y en a de bourgeois. Tel était vilain en naissant, qui a été décrassé par un grand écrivain ; tel autre, dont le nom remontait aux croisades, s'est encanaillé à la halle ou dans les mauvais lieux.

Vous voyez des mots qui sont venus au monde droits, gracieux et frais, comme un bon gros garçon bien bâti. D'autres, en revanche, sont nés estropiés, malingres, bossus ou bancroches. Ce sont quelquefois ceux-là qu'on chérit le plus. On finit par s'y habituer, on les trouve ensuite les plus jolis du monde.

Ces révolutions de la langue sont intéressantes pour les gens qui pensent, et l'histoire ne s'en trouve dans aucun dictionnaire. J'ai essayé d'en écrire quelques fragments. C'est le livre que je présente aujourd'hui au public.

Je sais bien que ce livre n'est pas complet, et il ne peut pas l'être. Outre qu'une histoire morale de la langue serait infinie, si l'on ne voulait oublier aucun mot, il faudrait encore la recommencer tous les vingt ans. Elle serait comme le dictionnaire même de l'Académie, dont Lebrun disait si plaisamment :

On fait, défait, refait ce beau dictionnaire,

Qui, toujours très bien fait, reste toujours à faire.

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