‹ Le mot et la choseChapitre 2 sur 56 · AMANT — MAITRESSE · texte numérisé non relu

AMANT — MAITRESSE

Si tu veux être ma maîtresse, Je veux bien être ton amant ; Mais souviens-toi, jeune drôlesse.

Que tu n'auras jamais d'argent.

iNSi chantaient, il y a une vingtaine d'années, les jeunes gens du vieux quartier Latin. Je ne cite point ce couplet pour l'exquise urbanité de son langage. Ce sont là des vers d'étudiants, qui sentent un peu le vin et tout ce qui s'ensuit; mais on y voit à plein, et dans toute sa laideur, ce que nous entendons aujourd'hui par amant et maîtresse.

Ces deux jolis mots, si bien faits pour exprimer l'amour, ne marquent plus que la possession. Une femme est déshonorée quand on dit d'elle qu'elle a un amant ; personne n'hésite à ce terme. On sait qu'il n'indique jamais un simple désir, mais un fait. Un homme clôt

la série de ses confidences sur une femme, en disant qu'elle est ou qu'elle a été sa maîtresse. Ce dernier mot comprend tout ; il exprime nettement, et de la façon la plus claire pour tout le monde, le triomphe complet de l'homme, l'entier abandonnement de la femme. Je ne crois pas qu'aujourd'hui, dans la conversation au moins, ces deux termes soient jamais pris en un sens moins vif ; ils emportent toujours avec eux une idée de scandale.

Vous connaissez, j'imagine, la Princesse de Clèves ? Vous avez lu ce délicieux roman d'une femme qui fut remarquée, dans le plus poli de tous les siècles, pour la bienséance et la grâce de son style ? Madame de Clèves est la plus vertueuse comme elle est la plus aimable des princesses. Elle ne pratique point la vertu par devoir ; elle l'aime par un penchant qui lui est naturel. Cette belle personne, élevée, dès sa plus tendre enfance, dans l'habitude des sentiments délicats et nobles, craint l'ombre d'une pensée mauvaise, avec le même soin qu'elle fuirait un soupçon de tache sur ses vêtements ! L'un et l'autre lui seraient déplaisants et la mettraient mal à l'aise. On la voit qui se glisse dans la vie, pure, sereine, charmante, et comme enveloppée d'un air lumineux.

Elle rencontre M. de Nemours, et tout aussitôt elle sent au fond du- cœur je ne sais quelle émotion tendre dont la sérénité de son âme est, pour la première fois, troublée. De quelle plume discrète madame de la Fayette n'a-t-elle pas pris plaisir à peindre ces premières et douteuses rougeurs d'un amour qui couve sourdement et va

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