‹ Le mot et la choseChapitre 14 sur 56 · UN HOMME FORT, LÉGENDE BIBLIQUE. I · texte numérisé non relu

UN HOMME FORT, LÉGENDE BIBLIQUE. I

votre histoire est la mienne. J'ai rêvé des milliers de poésies, et n'en ai point écrit une ; j'ai observé le monde à travers les vitres de ce caravansérail, et d'autres ont écrit les romans que je méditais ; je n'ouvre pas un livre nouveau que je n'y trouve une foule d'idées dont on m'a fait tort, sans en rien dire à personne. Le penseur est un exilé sur cette terre où l'épicier fleurit ; oh ! qui consolera le penseur ? »

Et une jeune fllle se présenta et dit: « Ce sera moi! j'ai une grande connaissance des hommes, et je sais les consolations dont on endort les chagrins de poète. »

Et Pescaillon la pressa sur son cœur, en s'écriant : (( O mon ange! ô mon idéal! ô ma jeunesse! ô ma poésie 1 »

Et ils vécurent trois jours ensemble, plus heureux que la Sulamite et son amant, et, au bout de ce temps, elle le quitta pour un homme qui n'était point poète :

Et il revint à ses amis, et il leur dit en soupirant : « J'ai connu l'infini de l'amour, et ses profondeurs mélancoliques; il ne me reste plus rien à savoir de la douleur ni de la joie ; j'ai épuisé la vie. »

Et l'un d'eux répondit : « Il n'y a plus de Dieu, car Rigolbiche t'a planté là. »

Et ils se mirent à parler tous à la fois de la femme, de l'amour et de Dieu; et quoiqu'ils parlassent tous extrêmement haut, ils ne pouvaient s'entendre ;

Et il y en avait un, parmi eux, qui était plus vieux, plus dépenailié, plus lézardé que tous les autres ensem-

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ble, et il frappa son verre contre la table avec un grand bruit, et tous se turent en Técoutant :

Et il dit d'une voix grave : « Quels sont les hommes vraiment jeunes ? »

Et ils répondirent tous ensemble : a C'est nous. »

Et il reprit: <( Quels sont les hommes vraiment forts ? ^)

Et ils répondirent de nouveau : « C'est nous. »

Et il ajouta : « Oui, nous sommes les hommes jeunes ; oui, nous sommes les hommes forts de cette génération, car nous pensons tandis que les autres travaillent. Faisons serment que jamais nous ne cesserons de penser, et que nous serons toujours les hommes forts. »

Et tous, étendant la main, jurèrent ensemble, et ce serment fut arrosé d'un grand nombre de canettes ;

Et Pescaillon, quand il rentra chez lui, trouva son père qui Vy attendait, et qui lui fit un beau discours, en lui offrant de tuer le veau gras ;

E tPescaillon, inébranlable, car il avait bu, répondit": Je suis un homme fort : je resterai tel que la nature m'a fait : )^

Et le père se souvint alors des menaces de l'ange, et il s en retourna tout désolé, et il reçut dans la route une grosse tuile qui lui tomba sur la tète, et lui entama fortement le crâne;

Et on le mit sur un lit, et il y mourut de chagrin, pour accomplir la prédiction ;

Et Pescaillon, ayant hérité de son père, quitta natu-

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