‹ Le mot et la choseChapitre 13 sur 56 · UN HOMME FORT, LÉGENDE BIBLIQUE. I4I · texte numérisé non relu

UN HOMME FORT, LÉGENDE BIBLIQUE. I4I

Providence sont impénétrables, et la vue de l'homme est courte ;

Et quand son fils eut vingt ans, il le fit venir, et lui dit, après l'avoir embrassé : a Voilà que je vieillis, mon cher enfant, mets-toi vite en état de reprendre mon étude ; tu te marieras avec une bonne femme qui aura beaucoup d'argent ; tu vivras heureux, et je mourrai plein de jours, en bénissant mes petits-fils » ;

Et le jeune homme répondit d'un ton méprisant : « Je ne veux point être notaire ; je sens que je suis né poète, carie travail m'ennuie, j'aime la bière, et personne ne brunit une pipe aussi vite que moi » ;

Et le père, en écoutant ces paroles, fut consterné de douleur ; la prédiction de l'ange lui revint en mémoire, et il sentit confusément que cet enfant lui causerait de grands chagrins ;

Et il eut beau le supplier avec larmes, et le menacer de sa colère, le jeune homme ne l'écouta point ; car il était persuadé que le métier d'écrivain est le seul qu'on puisse faire sans se donner de peine et sans Tavoir appris ;

Et il se retira dans une petite chambre, où il passa un très grand nombre de jours à se croiser les bras et à croire qu'il réfléchissait ;

Et on le voyait quelquefois s'en aller par les rues, Pair absorbé et méditant d'écrire quelque poème humanitaire ou autre ; et, quoiqu'il fût plongé profondément dans ses pensées, il évitait la rue où demeurait son tailleur ;

Et il attendit ainsi durant plusieurs années que l'in-

spiration vînt, et il ne lui vint qu'une longue barbe, qu'il peignait toutes les fois que ses occupations lui en laissaient le loisir ;

Et il se rendait le soir dans une grande maison où des pipes noircies pendaient aux murs pour les visiteurs, et des brocs de bière mousseuse couvraient les tables ; et c'est là qu'il se délassait de ses travaux du jour;

Et il comparait les rêves de son imagination à la fumée qui s'envolait de sa pipe, et il se disait : « Je ferai un sonnet là-dessus », et il ne le faisait point ; car il était poète, et il eût craint de profaner son idéal ;

Et il rencontrait dans ce grand caravansérail des hommes de tous les âges, qui avaient autant de barbe et de cheveux que lui, et qui marchaient, comme lui, sur leurs tiges de bottes ;

Et il leur dit un jour : <( Qui vous a fait la joue si pâle ? »

Et ils répondirent en choeur : « C'est la tyrannie de l'idée, l'idée est un vautour qui nous dévore ; nous pen sons trop ; »

Et il dit encore : « Qui vous a fait l'habit si râpé ? »

Et ils répondirent de même : » C'est la tyrannie d l'idée, l'idée nous dévore ; nous pensons trop. »

Et ils ajoutèrent amèrement : « Il y a des paresseu qui usent à travailler leurs jours et leurs nuits ; ondonn tout, argent et réputation, à ces intrigants ; il ne rest plus rien pour les vrais penseurs. »

Et, les ayant entendus, il s'écria: a Hélas! hélas

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