SCÈNE XI FLORVILLE, VICTOR, SCRIBE
SCRIBE, entrant en scène.
Ah ! Ton croit que moi, Victor Durousseau, je suis un niais. Cela est vrai ; je fais quelquefois des sottises, comme tout le monde; mais, mon père, Jean Durousseau, me disait souvent : « Écoute, Victor Durousseau... » '
VICTOR, furieux et se contenant.
Mon Dieu ! monsieur, ne pourriez-vous parler sans dire ainsi votre nom à tout moment }
SCRIBE
Je ne croyais pas que le nom de Victor Durousseau vous gênât, mais j'en suis fâché pour vous. Lorsqu'on porte un nom comme celui de Victor Durousseau, ce n'est pas pour le cacher, et, comme le disait si bien mon oncle Joachim Durousseau...
VICTOR, à part.
J'éclaterais ! (Haut.) Pardon, monsieur. Je vous laisse : j^ai affaire.
(Il sort.)
FLORVILLE
Vous avez mis en fuite M. Scribe.
SCRIBE
J'en suis désolé ! car c'est un homme dont j'estime fort le talent.
FLORVILLE
Oui ! il en a eu beaucoup.
SCRIBE
Il en a eu ?
FLORVILLE
Dame ! tout le monde reconnaît qu'il baisse 1
SCRIBE, un peu ému.
Et tout le monde se trompe ! M . Scribe écrit aujourd'hui comme il écrivait il y a vingt ans ; ce n'est pas lui qui a changé: c'est le goût public. Disons mieux: le public lui est resté fidèle ; il s'amuse à ses pièces tout comme autrefois. C'est le journalisme qui le poursuit de ses critiques malveillantes. Tant d'années de succès ont lassé son bon vouloir. II s'ennuie d'entendre appeler Aristide le juste. Il lui reproche de barrer le chemin aux jeunes talents. (S'animant de plus en plus.) Où sont-ils ces jeunes talents ? qu'ils se montrent ! M. Scribe leur cédera la place. S'est-il mis en travers des triomphes de M. Dumas fils, de M. Ponsard, de M. Augier ? Qu'on me cherche les autres ! Ceux qui se plaignent qu'il encombre la scène, que ses pièces étouffent leur gloire, sont précisément les mêmes hommes qui viennent dans son antichambre mendier l'aumône d'une collaboration. Et pourquoi donc laisserait-il ouverte une succession
que personne encore n'est prêt à prendre ? Il travaille Jusqu'au bout, comme a fait Sophocle, comme ont fait Corneille et Voltaire, à qui on ne l'a point reproché. Vous pouvez siffler ses pièces, si elles vous ennuient ; mais laissez le public s'y plaire, et n'incriminez pas ses intentions ! (Avec une émotion toujours croissante.) Vous dites qu'il ne change pas sa manière : non, sans doute, mais j'en ai, dans mon temps, apporté une nouvelle...
FLORVILLE, étonné.
Comment ?
SCRIBE, se reprenant.
Pourrait-il dire : « Faites comme moi, au lieu de crier contre la mienne. Tant que vous n'en aurez point d'autres, laissez-moi croire qu'elle est bonne. » Est-il donc vrai, d'ailleurs, que toute l'oeuvre de Scribe soit ainsi jetée dans le même moule ? Il y a loin, j'imagine, du Solliciteur au Mariage de raison ; VOurs et le Pacha ne ressemble guère à la Camaraderie. Ouvrez le répertoire moderne : y trouvez-vous rien qui soit comparable à ces quatre chefs-d'œuvre si divers ? Ah ! monsieur, ce n'est point la fortune qui n'aime pas les vieillards, c'est la malignité humaine, toujours envieuse et impatiente, dont les yeux sont importunés de la fortune et de la gloire d'autrui; et les anciens avaient bien raison, qui ont dit ce mot d'une vérité si mélancolique : <( Ceux-là sont aimés de Dieu qui meurent jeunes ! » (changeant
tout d'un coup de ton.) C'cst du moins ce que me disait mon oncle Joachim Durousseau.
FLORVILLE, étonné, à part.
Ce ton... ce langage... Singulier vieillard !