‹ Le moulin de NazarethChapitre 1 sur 3 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

TouTenlieTàlaséduclion de ce radicu paysige de Gascogne, enveloppé par I

ques Ebel n'entendit pas la porte de sa chambre s'ouvrir doucement et une voix dire derrière lui avec un léger accent :

« Pardon, monsieur... Voulez -vous qu'on vous apporte une lampe? »

Il restait accoudé à la fenêtre, le menton dans les mains. La voix répéta sa phrase en haussant un peu le ton, ce qui arracha brusquement le jeune homme à sa rêverie.

Il se retourna en disant :

« Une lampe... Si tu veux, mon petit; — s'il vous plaît, mademoiselle, reprit-il en entrevoyant dans le demi-jour de la porte entr'ouverte une silhouette de femme au lieu de l'enfant qui l'avait servi le matin.

— Alors, il faudrait fermer la fenêtre, monsieur. Les « cousins » vont entrer, sitôt qu'ils verront la lumière... Il y en a beaucoup, si près de la Garenne. »

La porte se referma... Jacques jeta encore un regard au site qui s'étendait à ses pieds. La Baïse, soudain élargie vers le barrage, reflétait les teintes plombées du ciel dans sa verte immobilité. Les futaies de la Garenne, à droite, vers Nérac, scm-

blaient l'enclore comme un étang; à gauche, sur un faible ressaut de la rive, on entrevoyait les lourds murs grisâtres, les toitures de tuiles, les tours, les cloîtres ruinés de cet étrange village de Nazareth fait des débris d'une ancienne commanderie de Templiers... Juste sous la fenêtre où Jacques s'accoudait, c'était la cour de la métairie soudée au moulin. Un vieux, poudré de farine, y fumait sa pipe sur un banc; au bord de l'eau, une chienne blanche à mouchetures jaunes flairait une piste dans les saules nains.

Jacques ferma la fenêtre et vint s'asseoir devant la table de chêne qui occupait le centre de la pièce. Bientôt, sans qu'on eût frappé, la porte se rouvrit. Dans le coup de lumière jaune qui s'échappait de dessous l'abat-jour d'une lampe, l'apparition de tout à l'heure rentra... C'était une fille de vingt ans à peu près, vêtue du costume des riches paysannes de là-bas, — royalement belle, — de cette beauté des filles de l'Albret, qui se vantent d'avoir dans les veines le sang bleu du roi Henri.

Jacques la trouva de son goût ; il la remercia d'un sourire.

Une rougeur courut sur les joues brunes de la jeune fille. Elle posa lentement la lampe sur la table, ajusta l'abat- jour, ce qui replongea dans l'ombre la moitié de la chambre, et sortit. Jacques souriait toujours, les yeux à cette rosace lumineuse que le reflet du verre dessinait au plafond.

Il songeait qu'à Paris, un soir qu'il était reçu en comité intime chez M"" Simpson, — la Reine du Naphte, comme l'appelaient ses compatriotes de Boston, — il avait, dans une circonstance semblable, improvisé un sonnet sur miss Macaulay, — un sonnet où il y avait un rapprochement ingénieux entre l'éclat de la lampe et les yeux de la jeune fille. Les vers lui revinrent à la mémoire, et il les trouva odieusement fades dans leur complication puérile :

c Mon Dieu, qu'on est béte là-bas ! »

Là-bas, c'était le monde et les parlotes de lettres; c'était ce cruel, ce vain Paris qu'il venait de quitter, excédé et souffrant.

Sur cette réflexion philosophique, il se rapprocha de la table, feuilleta les papiers épars dans le désordre d'un déballage, s'impatienta et finit par trouver ce qu'il cherchait, une enveloppe sur laquelle il traça :

SKonsieur Louis 'Dutey, *Docteur-^Cédecin,

IS, tAvenue d'Eylau.

Taris.

Il avait cette habitude d'écrire ainsi, comme il disait, l'adresse « avant la lettre ». Précaution de paresseux : l'adresse écrite, parfois on se ravise ; on n'écrit pas la lettre et c'est autant d'épargné.

Il choisit ensuite une feuille de papier à copie, — le seul dont il usait dans sa correspondance amicale, — en plia la marge, et rapidement, de cette cursive inachevée qui chez Lemerre faisait le désespoir des compositeurs, il écrivit :

Ln MOULIN DE NAZARETH

tAu boulin de 'K.aiarclh, avril iSSj.

« Me voici au gîte, mon bon Loulou.

Merci de m'avoir fait partir, presque de force, et de m'avoir désigné cette retraite en pays perdu. J'ai bien du chagrin, toujours : on ne guérit pas son cœur en courant des kilomètres. Mais du moins je ne vois plus les odieux bonshommes littéraires qui ne peuvent causer d'art sans mâcher du fiel ; j'ai des semaines devant moi sans diner en ville, sans entendre des poupées bavardes me parler de mes vers, qu'elles ne lisent pas... Et surtout je ne suis plus dans la ville où la mauvaise amoureuse m'a fait souffrir. J'éprouve une vraie joie à penser que ni elle, ni personne que toi, ne sait où je suis, — et que je suis une espèce de mort...

« Allons! oublions tout cela, qui est loin... Je t'ai promis de te raconter mon arrivée au pays du roi Henri. La voici.

« Grâce à ton influence, je suis resté seul dans mon sleeping jusqu'à Bordeaux ;

j'y ai mal dormi, mieux que dans mon lit, pourtant... Moi qu'un craquement de boiseries réveille, le sourd grondement du train me berce, m'endort. .Vers sept heures et demie du matin, j'ai changé de train à Bordeaux. Le temps était couvert; il avait plu pendant la nuit. Mais le so^ leil a vite fait sa trouée, un soleil d'été sur la campagne déjà toute verte. J'ai eu chaud, trop chaud... Il y a eu des minutes où je t'ai maudit de m'avoir fait partir... C'est que je sentais sous le sein gauche cette horrible petite angoisse, toute physiologique, — mon cœur comme coupé en deux avec un fil, tu sais... Ce n'est rien et c'est à se tuer.

« A Nérac, je me suis foit mener à l'hôtel Tertre, selon tes conseils. Dans la chambre qu'on m'a donnée, je me suis vite jeté sur le lit, j'ai essayé cette cure par l'immobilité que tu me recommandes contre les névralgies : ne plus bouger, même un doigt, presque ne plus respirer. Au bout d'une demi-heure, j'allais mieux... J'ai pu me laver de la poussière du voyage, déjeu-

lait du pittoresque, de la campagne... Le Dilloresaue ne maiiaue Das à ce Qu'on

appelle le petit Nérac, — la vieille ville :

mais, vraiment, c'est inhabitable... Au moment où, découragé presque, je méditais déjà des projets de retour, j'ai heureusement découvert la Garenne, au bout du pont nouveau. J'ai suivi cette admirable avenue de chênes et d'érables, si longue, si recueillie, avec la moire verte de la Baïse au bord, et de place en place, ses pures fontaines qui toutes ont leur légende. Sous ces érables et ces chênes, le Béarnais a promené sa cour aventurière ; l'adorable Marguerite a laissé dans ce sable l'empreinte de ses pas, — trois mille pas, dit-elle, d'un bout à l'autre de l'avenue... Quand tu viens ici. Loulou, penses-tu à ces choses ? Sens-tu l'étreinte du passé te sangler le cœur?... Non...

C'est ton pays, tu as toujours connu ces verdures immortelles : et puis tu es un médecin, toi, — le contraire d'un rêveur.

Moi, j'ai longuement rêvé au bord de la fontaine où se noya Fleurette, la petite amante délaissée du roi Henri... Peu à peu, autour de mon rêve, la Garenne

lO LE MOULIN DE NAZARETH

vide se peuplait. Des chefs huguenots passaient, la main sur Pépée ; la Marguerite des Marguerites conversait avec les savants et les philosophes, tandis que le roi au profil de satyre courtisait ses filles d'honneur. Au bord de la vasque demipleine, j'entendais les sanglots de Fleurette...

« Maintenant, Loulou, rappelle tes souvenirs d'enfance... La Garenne aboutit à un petit sentier, contournant une pâture, et le sentier lui-même mène à un moulin.

La Baïse fait marcher la roue... Ce moulin, avec la métairie voisine, est le premier feu du village de Nazareth. Tu sais, mieux que moi, sans doute, l'histoire de la commanderie, bâtie là par des Templiers revenus de Terre Sainte, et qui trouvèrent à ce paysage mouillé d'ondes vives quelque ressemblance avec le berceau du Christ... Il ne reste plus de la commanderie qu'une tour ruinée et quelques morceaux de cloître enchâssés dans les maisons... Mais le site est merveilleux.

« L'idée m'est venue de loger dans le moulin. Deux vieux prenaient le soleil sur un banc, devant l'entrée : c'étaient les propriétaires. Je leur ai demandé s'ils n'auraient pas une chambre à me louer.

Voyant que je voulais à tout prix m'installer chez eux, les bons vieillards ont résolu de m'exploiter en conséquence.

te Pensés, moussu, une chambre superbe, « avec vue sur l'eau, à deux pas de la Ga- « renne I » Moussu en a passé par où ils ont voulu, et ils ont fini par me céder leur chambre, qui véritablement n'est pas mal.

« Un vaste lit à dais rectangulaire, à coite de plumes, où j'ai déjà fait une sieste de deux heures, un bahut et un buffet, pur Louis XIII à pointes de diamant, des merveilles que je tâcherai d'emporter à Paris; une table immense où mes paperasses sont à leur aise, quelques jolies chaises Empire, un prie-Dieu moderne et deux gravures, le Médeân du corps et le Médecin de l'âme, voilà mon mobilier.

« Mon service a été fait, ce matin, par un gamin assez stupide qui s'appelle Es-

tiennou. Ce soir, mes hôtes ont eu la délicatesse de le remplacer par une jolie fille que je n'avais pas encore aperçue. Elle est très appétissante, cette paysanne... Que dirais-tu, docteur, si ton malade ébauchait une idylle campagnarde, à l'instar du roi Henri ? Ne m'as-tu pas, toi-même, donné ce conseil, quand Vautre me faisait souffrir et que je ne pouvais oublier :

« Distrais- toi de la fejpme par la femme ? »

« Cette distraction-là n'est pas près de me tenter; ton malade est toujours bien malade!...

« Au revoir, mon cher Loulou, je serre cordialement cette large patte qui sait manier si légèrement les membres délicats de nos belles Yankees.

a Jacques.

« P.-S. — Le vent souffle fort à présent, il hurle dans la Garenne comme une troupe de loups. J'ai éteint ma lampe, j'ai rouvert ma fenêtre. Le panorama de la Baïse, par cette nuit troublée, est mer-

veilleux. J'essayais d'en reproduire l'effet en crayonnant ce « paysage » que je t'envoie à tout hasard.

Le moulin sommeille. > Il fait nuit.

Là-haut, les nuages vont vite.

Le chaume du vieux toit s'agite Aux coups de brite de minuit.

Sous la roue ample et de'cre'pite Leitu file f file à petit bruit ; Courbés sous le vent qui les suit, Ld-haut, les nuages vont vite.

Ils se de'chirent dans leur fuite, Et la lune au travers jaillit.

Noyant de sa clarté' subite Le paysage creux, qui luit.

Puis se rembrunit tout de suite :

Là-haut, les nuages r>ont vite.

Le moulin sommeille. Il fait nuit... •

Jacques Ebel, l'hôte du moulin de Nazareth, est un homme de vingt-cinq ans, Parisien de naissance et d'habitudes.

Dix années brûlées au gaz des rampes et des cabarets ont donné à toute sa personne un air de fatigue nonchalante qui ne va pas sans grâce. C'est une de ces physionomies qui déplaisent à tous les hommes et ne plaisent qu'à certaines femmes. Juste assez grand pour être plus grand qu'une d'elles, mais bien pris dans sa taille médiocre, il porte un peu longs ses cheveux bruns, partagés sur le côté.

Ses larges yeux de myope sont d'un bleu indécis, bleus comme de Teau sous un ciel clair ; sa moustache, presque blonde, cache à demi une de ces bouches charnues, sensuelles, qu'on voit aux portraits des maîtres du xvi' siècle. On le cite pour son élégance recherchée, un peu billirre, systématiquement éloignée du goût anglais.

Orphelin de bonne heure, maître d'assez beaux revenus, Jacques Ebel a plus que la fortune : il a ce qu'on eût appelé, au dernier siècle, les « menus suffrages » de la renommée. Son volume de vers, paru chez Lemerre, l'an passé, sous ce titre prétentieux : Mon cœur en croix, a beaucoup réussi parmi un certain public de délicats, — surtout de délicates.

Ce ne furent point, cependant, d'impeccables poèmes parnassiens, aux épithètes chatoyantes, aux rimes amples et rares; ce ne furent pas non plus des poèmes invertébrés et enténébrés de symboliste brabançon... Une affectation de mépris pour le métier trop habile, le vo-

i part. Mais la pensée était singulière,

d'un imprévu presque maladif; le tour le

plus commun, le mot de tous les jours,

paruneimpercep-

de son usage, luisait plus clair que

res. des uns et les • glorieuï verbes, des autres. Le Ion rappelle Henri Heine, le Heine du LiiTt de Ln- :iart, avec moins de tendresse pour la feinme, avec plus de rh^ille contre la destinée. La forme était vraiment k lui, sans parenté visible, sans procédé apparent. Le

lendemain de Mon mur m crài, l'auteur a pu dire comnie Byron au lendemain de CbiUc HaroU : . Je me suis réveillé ce-

Célèbre, et envié, et honni. Certaines gens de lettres, à Paris, ne pardonnent guère le succès qui pousse tout seul, brusquement, sans fumier natal, sans qu'aucun patronage puisse le revendiquer comme son succès, un peu, et par là se glorifier profitablement. D'autres entrent en véritable fureur intime, s'ils croient que la fortune d'un livre a donné à l'auteur l'accès de ces salons mondains qu'ils méprisent si noblement en pafoles, et les bonnes grâces des mondaines. Jacques aggrava son cas en déclarant à qui voulait l'entendre qu'il se moquait des bonshommes littéraires, comme il les appelait, qu'il ne voulait pas les voir, les trouvant aussi niais que les gens du monde, et moins bien élevés. On se vengea, dans les rédactions et dans les parlotes dominicales des chers maîtres, en disant qu'il n'avait p.is de talent, et que d'ailleurs il se faisait entretenir par des femmes âgées :

accusation aussi courante à Paris, pour les hommes, que l'est pour les femmes celle d'être peu soigneuses de ce qu'elles

l8 LE MOULIN DE NAZARETH

ne montrent de leur corps qu'à leurs amants. Dans le monde, principalement dans le monde cosmopolite qu'il fréquentait, on continua de l'admirer et de le choyer; mais les hommes, assez jaloux, s'accordèrent à lui reconnaître moins de scrupules que de talent et d'ambition.

Un seul de ses amis défend entièrement son caractère, un ancien camarade de collège plus âgé que lui de quelques années.

C'est le docteur Louis Dutey.

Dutey, mis un jour au pied du mur par une de ses plus jolies clientes de la colonie américaine, que l'auteur de Mon cœur en croix préoccupait fort, a prononcé ce diagnostic :

« Jacques, chère madame, n'est ni un d'Albert, ni un Rubempré. C'est tout simplement un poète, — qui a d'ailleurs l'artère aorte trop étroite. »

Et comme la dame semblait très émue à la pensée que son poète favori était condamné par la faculté :

« Madame, a-t-il ajouté gravement, des poèmes comme ceux de Jacques, on les

écrit avec le sang de son cœur. Relisez la fin de la Nuit de Mai... Cette chose y est dite mieux que je ne saurais la dire. »

Ces quelques mots échappés au docteur ont fait rapidement le tour de ce monde brillant et papillonnant que l'Amérique envoie à Paris pour achever de peupler les quartiers neufs voisins de l'Étoile. L'auréole dont Jacques, connu seulement par son livre, y était entouré aux yeux des femmes, en a doublé d'éclat.

De cette époque date sa présentation à la colonie sous les auspices de Dutey et sa liaison très discrète d'allures avec Emma Simpson.

Emma Simpson fut pour cet amoureux du nouveau, pour ce faux sceptique resté très puéril par certains coins de son caractère, la première maîtresse « femme du monde ». Du monde, Emma Simpson en était certainement, — autant du moins que le monde peut s'assimiler ces pimpantes exotiques. Un jour, — il y avait de cela deux ans, — on l'avait vue débarquer au Grand Hôtel, amenant avec elle

une fillette de neuf ans, d'une beauté inquiétante, trois petits Yankees, blonds et délicieux, et une vraie tribu de noirs, commandés par Trocadéro, sa femme de chambre confidente. M. Simpson, le mari, manquait seul à la collection ; mais Emma s'en passait fort bien depuis la décision, prise en commun quelques mois auparavant, de se séparer pour un temps indéterminé, quitte à se rejoindre ensuite si par hasard on se regrettait. Emma avait gardé les enfants, — la meilleure sauvegarde d'une femme isolée, — tandis que Georges Simpson, rajeuni de dix ans depuis qu'il se retrouvait garçon, était immédiatement parti pour l'ancien continent, où il n'avait rien imaginé de plus divertissant que de se faire student à l'Université de Fribourg... Emma ne tarda pas non plus à quitter l'Amérique, mais ce fut pour voler vers Paris, Paris qu'elle avait entrevu toute petite et dont le mirage lui était resté dans les yeux.

Après deux ou trois mois de Grand Hôtel, M"*" Simpson jugea qu'il était

ij

temps de s'installer définitivement et d'étonner un peu Paris. Elle loua, avenue Kléber, un hôtel tout neuf, l'hôtel d'un financier récemment déconfit ; elle y reçut de façon à populariser à Paris ce nom de Reine du Naphte dont elle était fière.

Elle connut ainsi Louis Dutey et par lui l'auteur de Mon cœur en croix,

Jacques, cette fois, crut aimer sérieusement, ou du moins se donna beaucoup de mal pour se persuader que dans cet amour le cœur avait autant de part que la tête.

Ce furent les premières heures de son existence où il se sentit vivre de toute la vigueur de ses facultés, heures trop tôt passées, où la sensibilité et l'amour-propre ont l'aliment qui leur suffit dans le présent, avec juste ce qu'il faut d'inachevé pour que le rêve devine dans l'avenir des jouissances plus poignantes encore.

Les instants que l'auteur de Mon coeur en croix donna à sa liaison ne furent point perdus pour son œuvre d'artiste. Jamais, au contraire, il ne travailla davantage. Sa

plume de poète s'amusait maintenant, comme le firent la plupart des rimeurs contemporains, au journalisme littéraire :

il y eut vite déblayé, fortifié sa place. Le théâtre le tentant aussi, il écrivit le scénario d'une pièce bien moderne, toute la vie du monde en scènes subtiles et nettes, et d'avance un théâtre du boulevard la recevait. Il n'avait connu aucune des misères classiques de l'apprenti de gloire :

il n'avait même pas la peine de sonner à des portes, — elles s'ouvraient toutes seules devant lui.

Mais le sort hostile le guettait.

Sa liaison, qui avait doublé l'activité de sa vie, cette liaison qu'il avait cultivée comme une plante chère, évitant tout ce qui pourrait l'embourgeoiser ou l'avilir, eut le dénouement le plus banal, du moins le plus banalement romanesque. Un soir, en rentrant chez lui, Jacques trouva dans son courrier un billet écrit au type writer, sans signature, où il était dit qu'Emma le trompait. On lui fixait un rendez-vous, — il n'aurait qu'à se convaincre lui-même.

• Trouvei-vous ce

soir, à

neuf beures.

au coin de la rue Cumbon

et Je la rue de

Rivoli. Une voi-

ture de louage

maitrcs^e. . Les

fcuilktons ont

abusé de ce pro-

cédé, et c'est pré-

cisémenl pour

cela que, dans la

vie réelle, les

âmes médiocres

y songent tout

d'abord.

Jacques était

une de ces natures inconsis-

tantes sur lesquelles les lellrcs

)urs pri

se. Il crut tout

de suite. Nerveuseni

lent il a

ttcndit le soir,

puis il alla se poste

r derriè

;re les n.arron-

niets des Tuileries.

Bientôt une voiture

- un simple fiacte

- s'ati

êta à Tcndroil

fixé. Jacques quitta son observatoire et, se cachant la figure de son mieux, passa devant le fiacre. La lueur des réflecteurs d'un omnibus qui passait lui montra, à l'intérieur, la face anxieuse du comte Rischitzky, un diplomate autrichien assez à la mode, qu'il avait rencontré quelquefois chez Emma. Au même instant une forme noire tournait la rue Cambon. Jacques reconnut sa maîtresse, s'approcha d'elle et, bouche à bouche, lui dit durement :

c Vous êtes une fille I... »

Puis il s'enfuit, la laissant anéantie.

Le lendemain, au cercle, sous un prétexte quelconque, il provoqua Rischitzky, se battit et fut grièvement blessé au sein gauche.

Louis Dutey, l'un des rares Parisiens qui surent le secret de la querelle, blâma hautement son ami.

« Tu n'as pas agi comme un homme 1 lui dit-il. Est-ce digne de nous, voyons, ce guet-apens au coin des rues, ces injures?... Et si tu penses ce que tu as dit à M"" Simpson, pourquoi t'es-tu battu avec le comte ?

LE MOULIN Dli NAZARETH 27

— C'est juste, murmurait Jacques... Mais crois-tu que je fasse toujours ce que je veux? »

Il disait vrai, et Dutey savait bien aussi combien cette nature mobile avait peu la maîtrise de soi. Cependant le pauvre poète, même après sa blessure guérie, restait faible et découragé. Plus encore que cette blessure légère, l'émotion et la rancune avaient bouleversé son cœur. Il était triste, triste comme tous ceux qui ont une partie essentielle de l'organisme miné par le mal. Des étouffcments, des syncopes subites le prenaient, le terrassaient, comme inanimé, au moindre émoi, — une critique un peu âpre lue dans un journal, un mot rappelant son aventure.

C'est alors que Dutey lui prescrivit de quitter Paris et d'aller chercher la santé à la campagne. Jacques hésita d'abord.

Vrai Parisien, il avait peur de la solitude face à face avec l'austère monotonie de la nature. Et puis, quoi qu'il en dit, il aimait encore Paris passionnément, comme on aime les endroits où l'on a vécu des

heures doubles. Pourtant, une après-midi qu'il s'ennuyait plus que de coutume, il se décida. Dutey lui donna des recommandations écrites pour quelques amis laissés au pays, le conduisit à la gare, l'installa dans son sleeping comme un enfant, et le laissa partir, désolé de ne pouvoir le suivre. . . Il était entendu entre les deux amis que nul autre qu'eux ne connaîtrait la retraite de Jacques.

a Je ne veux de lettres que de toi, avait dit celui-ci. Je vomis Paris, les artistes et les femmes... »

Et voilà comment il était venu là.

Qu AND Jacques Se réveilla, le lendemain de son installation !□ moulin deNazareih, le soleil entrait dans sa chambre par deux larges bandes de tumiire blonde, qui glissaient lu-dessus des rideaux trop courts ajiutit la veille i la fenêtre. Les solives

du plafond découpaieut sous cette lumière directe leurs saillies vigoureuses, tandis que le reste de la pièce restait noyé dans une buée bleuâtre et diffuse, poudrée de soleil.

En bas, on entendait l'eau lécher la crête du barrage et filer, en s'éparpillant, sous la roue du vieux moulin. Des pépiements de poules, des gloussements de canards, piquaient de notes plus aiguës ce bourdonnement sourd d'une journée d'été qui s'éveille... Par intervalles, un clair appel de voix féminine, l'aboiement d'un chien, le cahotement d'un chariot àbœufs, un sifflement lointain de locomotive...

Jacques, bercé par ces voix rustiques, se sentit apaisé. D'ordinaire, en s'éveillant, après quelques heures de sommeil fiévreux, une douleur aiguë lui déchirait le côté, une angoisse qui, même calmée, le tenait immobile, dans des postures torturées, n'osant remuer de peur de ressusciter la souffrance. Aujourd'hui, rien...

Délibérément il se jeta au bas de son lit, fit sa toilette et, demi-vêtu, ouvrit la fenêtre.

Le site qu'il avait contemplé la veille lui parut transformé. Cette muraille de verdure, qui enserrait Thorizon, étincelait sous la pleine lumière, et l'élargissement de la Baïse, au delà du barrage, reflétant un ciel parfaitement pur, semblait un beau lac immobile. Nazareth, le village aux sept fontaines, s'éveillait, blanc sous le soleil comme un village d'Orient ; tout au fond de l'horizon, au bout de la Garenne, surgissaient les toits et les clochers de Nérac.

Le regard de Jacques s'abaissa jusqu'au pied du moulin. La métairie s'élevait de l'autre côté de la route, réunie au moulin par une passerelle à hauteur d'étage. Une porte ouverte laissait apercevoir la belle fille de la veille, qui allait et venait dans la laiterie. Elle sortit bientôt, portant sur une assiette de faïence un bol de lait, que Jacques, en vrai Parisien en rupture de boulevard, avait réclamé pour son déjeuner du matin.

Elle levait la tète : il la salua d'un geste de la main et d'un sourire... Bientôt un

pas sonore monta l'escalier. La porte s'ouvrit après un léger coup; la jeune fille entra, un peu rougissante... Elle posa sur la table le lait avec une large tranche de pain gris, s'excusant de l'impossibilité d'avoir, à cette heure, du pain de Nérac.

Jacques déclara qu'il préférait celui-là.

Puis, pour dire quelque chose, pris du désir de garder près de lui un peu plus longtemps la jolie fille :

«C'est du lait d'ici? fit-il.

— Oui, monsieur, il n'y a guère que chez nous que vous en trouverez. On a peu de vaches laitières dans le pays... C'est du lait de la Laouret. »

Tandis qu'elle parlait, Jacques regardait deux petites mains brunes, très fines, admirablement taillées, qui jouaient avec les cordons du tablier blanc. Il se disait, à part lui, que ces petites mains-là ne devaient pas faire beaucoup de grosses besognes à la métairie.

« Qui est-ce qui trait la Laouret? demanda-t-il d'un air détaché.

— C'est moi, monsieur, répondit la

jeune fille rougissant tout à fait cette fois.. . D'autres jours, c'est Estiennou.

— J'aime mieux que ce soit vous ! » laissa échapper Jacques. Et, sous l'impulsion irréfléchie d'une fantaisie, se levant, il lui prit les mains, l'attira contre lui, d'un geste violent, et chercha ses lèvres. Elle fut si surprise, si étourdie par cette attaque, qu'elle ne résista même pas : il effleura sa bouche fermée... Mais, tout d'un coup, la paysanne, vigoureusement, le repoussa.

Toute pâle, la voix faussée par l'émotion, elle dit seulement :

c Monsieur!... »

Elle rouvrit la porte, elle s'enfuit. Jacques, déjà, se repentait.

« Suis-je stupide ! se disait-il, j'ai effarouché ce joli oiseau, qui ne se risquera plus ici. Sans compter que les bons vieillards vont peut-être me faire une scène. Voilà ce que c'est que les mauvaises habitudes.

Nos paysannes pour Parisiens, à Suresnes, à Clamart, à Fontainebleau, ne sont pas si farouches... Bon! Tout cela n'est pas bien grave. »

Il se mit en devoir de déjeuner ; déjà il ne pensait plus à Taventure. En dégustant la crème épaisse, il songeait à ses déjeuners de Paris, après des nuits de flânerie. En sortant du journal ou du théâtre, en frac et en cravate blanche sous son pardessus, il s'en allait souvent vers les quartiers noirs, goûtant ce silence troublé, menaçant, des nuits de la Ville. Jamais il ne rentrait que très tard; parfois, vers six heures du matin il regagnait en marchant son appartement de la rue Montalivet. Il y retrouvait son valet de chambre dormant lourdement sur un fauteuil de la salle à manger ; il fallait le secouer pour le réveiller. Il servait à Jacques, avant de le déshabiller, un léger souper, — l'œuf à la coque avec le verre de hocheimer, — presque rien... C'est égal, il aimait encore mieux ce déjeuner-ci, son parfum rustique évoquant des visions d'étable où une jeune femme pressait le pis d'une vache, les bras nus jusqu'au coude, ses cheveux dessinant une auréole brune sur sa nuque penchée.

c C'est un Hobbéma! » murmura-t-il tout haut. Et comme il achevait son déjeuner, il se leva et revint à la fenêtre en chantonnant sur une gamme descendante :

« Un Hobbéma, un Hob-bé-ma ! »

Il n'avait jamais été si gai.

Maintenant, le soleil se haussait. Les verdures, au fond, n'étant plus rasées par la lumière, paraissaient toutes noires, avec l'entrée et le bord des galeries baignées dans une fumée transparente. Jacques songea qu'il était temps d'aller faire un tour dans la Garenne, avant la grosse chaleur de midi.

Comme il achevait de s'habiller, on frappa de nouveau à la porte. Le jeune homme eut un sourire :

« Reviendrait-elle déjà? »

Mais son espoir fut déçu. C'était £stiennou, le petit serviteur de la veille. Il apportait une lettre de Paris.

Jacques reconnut l'écriture de Loulou.

« Comment t'appelles-tu, petit? denunda-t-il au gamin.

*- Hstiennou, monsieur.

— C'est toi le fils du père Amiac ?

— Son petit-fils, pardon.

— Et qui est-ce qu'il y a encore au moulin avec vous?

— Eh ! mon Dieu, monsieur, il y a ma grand'mère et puis marraine...

— Qui est-ce, marraine?

— C'est ma grand'mère, aussi.

— Cela ne fait pas beaucoup de monde jusqu'à présent, observa Jacques en souriant. Après?

— Il y a Jean, le domestique, puis moi, puis Mignounète.

— Mignounète?

— Oui, celle qui vous a porté à manger... C'est ma cousine... M"" Reine l'a envoyée ici quand elle a été trop grande pour rester dans la maison du curé... »

Cette conversation à bâtons rompus commençait à impatienter Jacques. Il mit dix sous dans la main de l'enfant, qui, subitement, devint sérieux.

« Va-t'en, petit ! fit-il. Tu es bien gentil. »

Il prit son chapeau et sa canne, et sortit

par la vaste cour, devant le moulin. La machine marchait à présent, avec un bruit de ronflement et d'égouttement ; les pigeons, perchés au bord des toits, roucoulaient éperdument. L'eau de la Baïse chantait l'éternelle mélopée des rivières.

Comme les boulevards étaient loin I

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