OISE
dïMignounite était!
:oute
simple.
Sonoi
ide, (
l'avait tKueill
le aprts U mort hdtii
,eie
ses forei
nts, ei
: elle avait passé ses
pre-
nnées
au presbytère, entre l'
abbé
Delnusi
rt U vieille M- Delmis, qu
iha-
bilail av
EC sor
i fils et lui servait de
gûU.
vemanle
. Ven
ue entre deux tombe
:s, la
petite Marie — Mignounète, comme on l'avait surnommée — fut une plante vivace, vite développée. Sa gaieté, sa grâce d'enfant robuste désarmaient à la fois la mélancolie de l'abbé, miné à vingt-cinq ans par une phtisie lente, et la sévérité de l'aïeule, si grave dans ses invariables vêtements noirs. Mignounète grandit : ses hanches et son buste précisèrent leur forme sous les plis indécis de la robe et du corsage. Paresseuse aux choses de l'école, elle aimait les besognes de la terre ; elle se mêlait par plaisir aux solides Elles à jupon rouge, à large chapeau de paille, qui sous le grand soleil travaillent comme des hommes à porter des fardeaux, à sarcler le sol... C'était une vraie petite paysanne, ignorante, insouciante et vigou- 'reuse.
Mais, vers ses quinze ans, elle changea d'allures. Un jour de cette quinzième année, elle avait couru se jeter dans les bras de M"* Reine, qui de son mieux l'avait rassurée. N'importe... quelque chose s'était révélé à la fillette qui la troublait et
la faisait songer. Ses nuits, tout d'un coup, avaient perdu la lourdeur délicieuse des sommeils d'enfant. C'étaient maintenant de courts accès d'une sorte de délire, qui la laissaient tout anéantie au réveil.
Le jour, elle ne goûtait plus comme avant le plaisir de remuer, de crier après les bêtes, de suer au soleil en dépensant de la force. Au contraire, la vie des champs et des étables, la poussée des sèves la troublaient, la remplissaient d'une gêne confuse. Elle observait des choses qu'elle n'avait pas vues naguère, entre les hommes et les filles, mêlés pour le travail de la terre. Tout lui paraissait simple, hier ; et voilà qu'aujourd'hui elle entrevoyait à tout un sens secret, compliqué, défendu. Tout la faisait rougir, elle si innocente encore 1 Alors, insensiblement, elle cessa sa vie au dehors et resta davantage à la maison ; elle se cloîtra comme une nonne. Elle ne se retrouvait plus elle-même, dans sa belle placidité de vierge sage, que sous la voûte basse de l'église, toujours fraîche aux jours les plus chauds.
Longues heures d'inconsciente rêverie qu'elle passa là, dans l'étroite sacristie où tombait des rideaux de percale verte un demi-jour doux comme un crépuscule!
Assise sur une chaise, les pieds appuyés sur une autre, elle travaillait ; elle brodait des nappes d'autel, elle raccommodait des habits pour les petits pauvres. Autour d'elle tout reposait la vue : des images pieuses encadrées de bois clair ; le grand bahut d'ormeau renfermant les effets du prêtre ; les soutanelles rouges des enfants de chœur, pendues au mur, couvertes d'un rideau pareil à celui des fenêtres, qu'elles débordaient en bas ; puis, par la porte ouverte, les profondeurs entrevues de l'église, une lampe clignotante devant le tabernacle, une vierge en manteau bleu, saint Joseph son grand lis à la main. Des bruits rares montaient, dans le silence des aprèsmidi : un claquement hésitant de sabots sur les dalles, des coups de gosier d'oiseaux dans les pruniers du jardin. Par intervalles, une fraîcheur humide, cette fraîcheur des petites églises où, pour entrer.
il faut descendre des marches, pénétrait dans la sacristie et venait discrètement caresser la jeune Hlle. Elle, les doigts actifs, laissait dormir sa pensée. Elle ne priait pas. Son intelligence restait sans vivacité, sans aptitude aux extases, aux exaltations mystiques.
Elle-même n'eût pas su dire à quoi elle pensait. Une inquiétude indécise la hantait : elle ne voulait pas se l'expliquer, elle voulait l'oublier. Elle était devenue très belle. Le soleil de son pays, qui l'avait tant caressée petite fille, avait bruni sa figure et ses mains. Mais, quand elle se penchait, l'entre-bâillement de son corsage laissait voir la vraie teinte de sa peau, d'une blancheur épaisse de neige fraîche tombée. Ses cheveux étaient noirs, pleins de transparences, avec des reflets d'un bleu de métal, couleur d'hirondelle.
Très grave maintenant, presque monacale, elle fuyait les autres fllles autant que les garçons. Jamais elle ne se parait, même d'une fleur prise aux plates-bandes du jardin et piquée toute vive dans les cheveux.
Si sage, si discrète d'allures, elle était pourtant trop grande et trop jolie pour demeurer longtemps au presbytère : ainsi jugea M°" Reine, qui tenait à la réputation de son fils. Il fut décidé qu'on enverrait la jeune fille à ses grands-parents paternels, les Amiac, métayers à Nazareth, à la métairie du moulin. La jeune fille se laissa faire, triste et passive. Elle partit, apportant au moulin sa pâleur alanguie, sa grâce mélancolique de.re^gieuse. Mais, loin de la fraîcheur de cave de l'église, loin du demi-jour de la sacristie verte, la saveur de l'air, la nécessité d'abord combattue, puis acceptée, de se mêler aux travaux de la ferme, commencèrent une résurrection. Les Amiac, braves gens qui s'imaginaient retrouver dans ce visage tous les traits du fils qu'ils avaient perdu, fêtèrent son arrivée. Avec une fierté de grands-parents, ils la virent reprendre des couleurs, redevenir ce beau type de paysanne qui n'était qu'ébauché chez l'enfant... Et, de son côté, la jeune fille, reprise, malgré elle, de son activité
d'autrefois, sut à merveille se concilier la confiance de tous. Peu à peu la mère Amiac, âgée et fatiguée, se déchargea sur elle de la direction de la métairie. C'était bien là la besogne qu'il fallait à cette robuste fille, dont l'esprit ne pénétrait point le mystère des livres. Un an après son arrivée, elle menait tout au moulin comme à la ferme, et de la jeune fille pleine de songeries qu'elle avait été à Sainte-Radegonde, il ne restait plus rien en elle. Si, peut-être... Une lueur chercheuse dans les yeux, une sorte de discrétion de geste et de parole qui tranchait sur l'exubérance des femmes du pays.
C'est à cet instant physiologique que Jacques vint à Nazareth...
Ce jour-là, Mignounète avait passé l'après-midi à Sainte-Radegonde pour voir son oncle et sa grand'mère. De temps en temps, elle les visitait ainsi, depuis qu'elle n'habitait plus avec eux.
Elle en revenait toujours un peu triste :
l'oncle était souffrant, la grand'mère inquiète. Désœuvrée dans cet intérieur de
malade où il fallait marcher tout bas, la jeune fille se reprenait à s*asseoir sur la chaise restée près de la fenêtre, dans la sacristie, et, troublée par les parfums d'encens qui traînaient dans Pair, elle revivait quelques instants sa vie d'autrefois.
Oidand à son retour à Nazareth elle apprit que les vieux, si âpres au gain, avaient déménagé de leur chambre pour la céder à un étranger, elle les gronda, se fâcha presque. Mais le mal était fait. En fille d'ordre, elle en vo^'a un domestique à Nérac pour s'entendre avec l'hôtel Tertre et assurer les repas de l'hôte que le hasard envoyait.
Jacques avait mal dîné et l'avait dit...
Le soir venu, un peu curieuse, elle eut l'idée de monter dans la chambre qu'il occupait pour voir comment était ce singulier voyageur, — et elle ne trouva rien de mieux que le prétexte de la lampe. Elle distingua à peine la silhouette du poète, une forme d'ombre dans le cadre lumineux de la fenêtre. Pourtant, le son de la voix la frappa : — une voix profondé-
ment timbrée, des syllabes traînantes où ne roulaient pas les r liquides comme dans son langage à elle. Lorsqu'elle revint dans la chambre avec la lampe et qu'elle s'étudia à l'arranger sur la table lentement, sans gaucherie, elle vit cette fois Jacques en face. Elle vit qu'il était petit etpdle... La figure ne la frappa point autrement ; ensuite, cependant, elle se rappela les grands yeux. Elle redescendit dans la salle commune du rez-de-chaussée où les vieux lui dirent :
«r As hrs lou moussu, Mignoutièto? »
Elle dit oui distraitement et se remit à son travail de broderie.
Le souvenir de Jacques ne l'occupait plus. Elle pensait maintenant, sous ce silence somnolent de la veillée, à son oncle qu'elle avait laissé plus amaigri, plus faible encore que de coutume.;. Combien de temps lui serait-il donné de le retrouver là, dans ce cher presbytère, près de l'église fraîche et de la petite sacristie verte ? Tourmentée par l'oppression de ce souvenir, elle remonta de bonne heure dans sa cham-
ai
bre, située juste au-dessus de celle de Jacques. Le temps tournait à l'orage; des coups de tonilerre roulaient au loin. Prise d*un malaise indéfinissable, elle se sentait enveloppée dans la tourmente : l'atmosphère, devenue plus lourde, la pénétrait physiquement et en même temps elle avait confusément conscience de l'approche d'un malheur. Comme elle n'était ni superstitieuse, ni habile à démêler ses impressions, elle subit l'étrange influence sans chercher à l'analyser.
Elle se coucha et dormit vite, d'un sommeil troublé d'abord, puis moins agité, puis tout à fait calme, qui se prolongea très tard. En s'éveillant, elle fut toute surprise de voir le jour si haut. Sa première pensée fut qu'elle avait à s'occuper du déjeuner de l'hôte et qu'elle était en retard.
« Il était si exigeant, ce monsieur! »
avaient dit les vieux. — Puis, tout d'un coup, une idée lui apparut, très nette, la nuit ayant débrouillé le chaos de ses sentiments de la veille : la venue de cet étranger lui déplaisait, l'inquiétait :
« QjLi'est-ce qu'il vient faire ici ? Nous étions si tranquilles ! Tant qu'il sera là, je ne me sentirai pas chez nous!... Et puis, vraiment, je n'avais pas besoin de cette besogne en plus! »
Elle se leva en hâte et descendit dans la basse-cour. Elle se mit à traire la Laouret ; elle disposa le pain à côté du bol de lait et chercha son petit cousin Estiennou — pour faire porter le tout à Jacques. Mais le gamin n'était pas là. Alors elle eut l'idée de monter elle-même. Jacques ne lui plaisait pas, mais il ne lui faisait pas peur, il ne la dégoûtait pas, comme les autres hommes. Une pudeur la retenait cependant : si elle allait trouver ce monsieur au lit, ou en train de s'habiller?
En sortant de la laiterie, elle l'aperçut à sa fenêtre qui lui souriait. Un peu troublée, elle monta.
L'attaque de Jacques, cherchant un baiser, fut si brusque, qu'elle chancela.
Sa fierté bondit sous l'injure et lui rendit k force de se dégager ; mais, alors mém«
qu'elle eut rejoint sa chambre, qu'elle » fut jetée sur son lie, pâle el pleurante, elli
sanglotait, sans se rendre compte de ce qu'elle avait perdu, de ce qu'elle pleurait.
Elle se rappela avoir vu, à treize ans, un dîmanche matin, à Sainte- Radegonde, dans les saules nains des bords du Lot, un gar;on et une lîlle qui s'embrassaient ainsi I Elle s'était enfuie, toute révoltée.
Maintenant, une lueur grandissait dans ton esprit. . . Pourquoi toute sa chair avait-
elle eu un abandon sous ce frôlement?
Et pourquoi, maintenant, s'arrctait-elle, malgré soi, de pleurer, pour y repenser, traversée de frissons, secouée de soubresauts?
Sa pensée tumultueuse passait devant ces problèmes sans tenter de les résoudre.
A présent qu'elle avait bien pleuré, elle sentait, tout épuisée, monter de la chaleur du jour un anéantissement, un besoin de repos qui lui fermait les paupières... Elle s'endormit dans ses larmes, et dormit longtemps, d'un sommeil très calme et très doux.
J ACQUES revenait au moulin par la Garenne, après sa première promenade. Parti en pleine gaieté, il avait poussé assez loin sa marche, de sorte qu'il rentrait fatigué, trouvant le chemin long, et ne songeant guère à jouir du paysage. Et, par un effet inévitable, les mauvais souvenirs, les retours sur le passé, que rien ne combattait plus, de nouveau l'envahissaient. Il lui semblait que le vent, par bouffées, lui apportait de l'air de Paris. Avec cette persistance malsaine qui donne aux blesses
Tenvie de toucher la plaie dont ils souffrent, il essayait de regoûter par la mémoire l'amertume des heures mortes. Il songeait aux après-midi passées près d'Emma. De certains regards qu'elle avait eus, de certains mots qu'elle avait laissés échapper, lui revenaient maintenant et achevaient de le convaincre. Jamais, jamais cette femme ne l'avait aimé. Elle l'avait pris comme un jouet ; elle l'avait trompé comme un mari. Atteint dans son amourpropre plus que dans son affection, cette idée lui donnait des rages d'enfant.
Il s'appuya contre un des gros chênes, et porta la main à sa poitrine. Une douleur aiguë, suivie d'un brusque étouffement, venait de l'étreindre au sein gauche.
Chaque fois qu'il se laissait surprendre par ces souvenirs, c'était ainsi... Il frappa le sol du pied avec colère, et des larmes d'impatience jaillirent de ses yeux. C'était donc sa destinée d'être à la merci de ce passé hostile!...
Il avait eu beau s'enfuir, mettre des lieues et des lieues entre Paris et lui, il
JDUst de cette femme I
L'inudlité de 11 lutte contre ses souvenirs lui apparut manifeste. 11 sourit amèrement en se rappelant les derniers mois de la lettre de Dutey, qu'il avait lue chemin fai»nt : i Dlstrais-coï, petit Jacques,
disait le docteur, distrais-toi vitel... » Se distraire!... le beau conseil pratique, en vérité 1
Quel remède puéril lui avait donné Loulou, en l'envoyant se mettre au vert, comme un décavé vulgaire 1 « Des cieux nouveaux, des paysages, que m'importe ?
Ce n'est pas à mes yeux de chair qu'il faut un nouveau spectacle ; l'image que je vois sans cesse, et malgré moi, est dans mon esprit, toujours la même : quelle autre sera assez puissante pour la chasser ? »
Celle d'une autre femme? Il avait essayé. A Paris, il avait cherché à s'étourdir dans des aventures bizarres, commençant même une intrigue avec l'artiste la plus fameuse et la plus excentrique de l'époque... Tout cela l'avait laissé plus dégoûté de vivre, plus enfoncé que jamais dans ses tristesses. Aussi bien ces femmes se ressemblaient toutes. Loin de lui donner l'oubli de l'autre, elles le mettaient en face des mêmes trahisons, des mêmes calculs.
Misère I...
Comme il remuait ces rancunes, un
bruit de pas le rappela à lui. Il aperçut Mignounète qui s'en- venait lentement, les yeux à terre, traînant le petit Estiennou par la main. Tous deux descendaient du moulin et s*en allaient vers Nérac. Le regard de Jacques s'attarda sur les formes puissantes de la paysanne, que la marche faisait saillir.
« Au moins, celle-là, c'est une femme et non pas une de ces poupées parisiennes à ressort d'acier 1... Vraiment, je ne la croyais pas si belle... L'ampleur des bustes antiques, une perfection de formes à défier le rêve... »
Mignounète et Estiennou passèrent près de lui sans le voir, immobile et caché par l'épaisseur de l'arbre. Jacques souffrait moins maintenant, mais il n'osait bouger, hypnotisé par la peur de voir revenir l'angoisse.
Il regardait s'éloigner la jeune fille et, chauffée par l'égoïsme de son mal cruel, une idée mauvaise germait en lui.
6o LE MOULIN DE NAZARETH
Les jours, les jours avaient fui, et déjà mai finissait. Au pays de Nérac, il n'est guère d'époque où la campagne soit plus jolie. La jeune verdure dessine son sourire sur chaque coteau, et, tachant ce vert lumineux, les petits villages apparaissent à mi-chemin des hauteurs, tout blancs de soleil sous le ciel tout bleu. Coupant prairies et champs, les cours d'eau innombrables, grossis par les pluies récentes, débordent leur lit bordé d'aubiers nains.
Des points élevés de la région, par les jours clairs, on aperçoit les premières as-
LE MOULIN DE NAZARETH 6l
sises des Pyrénées, des facettes de glaciers brillant comme des étoiles. Là-bas, ce sont les paysages fauves, les monts chenus au manteau de neige, aux chevelures noires de sapins. Ici, la campagne n'a point de grands accidents. La plaine de la Garonne ondule en faibles coteaux, en vallées à demi creusées. Mais les horizons charmeurs invitent à demeurer. De leur déroulement paisible se dégage une séduction invincible qui semble promettre le repos à toutes les solitudes. En vérité, la « douce France » est là.
Au milieu de ce grand apaisement, les heures se succédaient, dans leur monotonie quotidienne, pareillement rapides pour tous les hôtes du moulin . Rien n'avait changé dans ce coin de paysage où Jacques était venu promener l'amertume de ses déceptions. N'était-ce pas le même calme autour du moulin blanc, le même mystère à l'entrée de la Garenne, la même chanson berceuse de rivière, montant du barrage?... Rien n'avait changé. Les deux Amiac, comme au jour de l'arrivée du
poète, dégelaient leurs vieux membres au soleil. Mignounète, toujours active, pressait les travaux du moulin et de la ferme.
Rien n'avait changé.
Rien n'avait changé ? Était-ce bien sûr ?
La nièce du curé n'eût pas osé le dire :
depuis des semaines, elle ne voyait plus clair au dedans de soi. Elle avait fui Jacques instinctivement, moins par pudeur que par crainte et par une sorte de haine qu'elle ressentait pour le mal subi, dont elle lui attribuait la faute, sans réfléchir autrement. Pourtant une chose l'avait surprise. Elle s'était attendue à voirie Parisien recommencer son attaque, habituée aux manières des paysans entre eux. Toutes les fois qu'elle le rencontrait, elle avait un frisson ; une angoisse la secouait tout entière. Mais chaque fois Jacques passait, très calme, la saluant, essayant parfois d'entamer une conversation à laquelle elle échappait en balbutiant. Insensiblement, à mesure que le temps coulait, elle en vint à se dire qu'elle avait été bien sotte de prendre au sérieux l'attaque de ce mon-
sieur. N'avait-elle pas sous les yeux, chaque jour, des scènes pareilles ? Les garçons troussaient les filles à bras-le-corps, les attiraient de force, les baisaient au col, aux lèvres, partout. Et les filles, tout en se débattant, tout en donnant des coups, riaient à belle gorge entre leurs bras.
« Après tout, la faute est peut-être à moi qui suis montée comme cela chez le jeune homme, toute seule... »
Elle s'habitua à penser à Jacques. A la dérobée, quand elle ne se croyait pas vue, elle le regardait. Elle le trouvait gentil, décidément. Il devait avoir la peau très fine, douce comme une peau de fille. Ses mains étaient maigres, mais si blanches et si délicates 1 Et puis, il portait un linge fin, des vêtements d'étoffes jolies et singulières. La nuit continuait à lui mettre l'image du poète devant les yeux. L'aventure de la chambre la hantait, mais, passive de cœur comme d'esprit, l'idée d'être aimée de Jacques ne lui venait même pas; elle ne cherchait pas à interpréter les attentions discrètes du jeune homme. Lui, cependant,
depuis le jour où il avait eu cette pensée peu généreuse de chercher, dans la séduction de cette petite paysanne ignorante, une distraction savoureuse, dont la nouveauté parviendrait peut-être à chasser l'obsession de ses souvenirs, — lui, s'attachait à son entreprise avec la persistance puérile qu'il apportait à tous ses premiers efforts.
C'était pour lui, cette fois, plus qu'une fantaisie : son égoïsme de malade voyait là le dernier remède. Il se rappelait le conseil de Loulou : « Distrais-toi d'une femme par la femme. » Eh bien, le hasard l'avait mis en présence d'une femme qu'il voulait, sans savoir pourquoi, pour sa différence de race et de mœurs, pour son innocence aussi, par un goût pervers de défloration.
Il la voulait nerveusement, et il était content de ce désir sincère qui palpitait en lui. Cela lui prouvait au moins que l'autre n'avait pas eu la dernière moisson de son cœur, — qu'il pouvait désirer et aimer encore. Il trouva moyen de se rapprocher de la jeune fille en faisant la conquête des deux vieux, qu'il amusait en exagérant
encore devant eux ses ignorances de la vie rustique, ignorances de vrai boulevardier qui croit que les vaches broutent le trèfle sur pied et que les rossignols chantent à la vendange.
Maintenant, chaque soir, il descendait une heure durant, à la veillée, dans la grande salle du rez-de-chaussée. Il passait son temps à regarder Mignounète, jouant en rêve avec ce corps intact. Peu à peu, ce jeu corrompu l'intéressa. Sa curiosité d'artiste chercha des défauts dans ce type admirable et n'en trouva pas. En vérité, cette fille était l'idéal de la forme plastique. Ses grands yeux ne trahissaient point de pensée, mais une flamme y brillait, pleine de promesses. Nulle parole élevée ne sortait de cette bouche, mais quand elle parlait on oubliait de l'écouter pour regarder remuer les belles lèvres sanglantes. Entre elle et Emma Simpson une comparaison naturelle et involontaire s'établissait dans l'esprit du poète. Au cours de son existence passée, les désirs avaient peu troublé cet organisme infirme.
OÙ les fortes émotions se traduisaient tout 4e suite par une angoisse. La première place dans son cœur avait toujours été gardée à l'orgueil, à l'ambition. Maintenant, au milieu de cet isolement qui le mettait en présence de lui-même, tout bruit du dehors cessant, il se rendait compte peu à peu du médiocre empire que l'Américaine avait eu sur ses sens.
Avec sa blondeur délicieuse, les grâces mièvres de son sourire, l'enlacement nerveux de ses bras, c'avait été, certes, une adorable maîtresse, et tous ceux qui avaient pénétré le mystère de leur liaison avaient trouvé que c'était bien la femme qu'il fallait à Jacques. L'écho de ces propos venant jusqu'aux oreilles du jeune homme avait flatté son amour- propre, — et comme il eût trouvé humiliant pour son tempérament d'artiste de ne pas avoir éprouvé toutes les sensations, il s'était persuadé que cet amour réalisait pour lui l'idéal rêvé. Actuellement, il commençait à en douter un peu. L'étrange régime auquel il s'était mis — interprétant à sa manière
le conseil du docteur — opérait insensiblement. Durant les siestes des après-midi, quand il laissait errer sa rêverie à la suite des spirales bleues des cigarettes, il s'interrompait parfois brusquement, étonné de penser au passé avec tant de calme. Dans ces. moments, il sentait son cœur presser un peu ses battements, — puis bientôt se calmer. Un pli de triomphe souriait sur sa bouche : enfin il entrevoyait l'heure où il serait le maître de ses souvenirs 1 Et puis l'influence du climat, ce printemps doux et voluptueux comme un été, l'enveloppait aussi. Avec les premières chaleurs, une lassitude venait, une fatigue de penser, qui lui faisaient trouver délicieux le doux rien-faire cher au Midi. Il se surprit à épier, des heures entières, les allées et venues de Mignounète de la métairie au moulin... A mesure que les atteintes de son mal se faisaient plus rares, le besoin de posséder cette fille le pénétrait, — accru par le long jeûne d'amour où la solitude le tenait. Dans cette âme pleine de la mobilité fuyante des paysages,
une autre image effaçait graduellement celle d'Emma Simpson... Une lettre de Dutey, lui annonçant le congé de Rischitzky, mis à la porte après une scène assez vive, le laissa presque indifférent.
Ce fut une conquête lente de tout son être, d'abord délicieuse, puis aiguë et douloureuse : il ne savait pas sentir à demi.
Pareil à ces apprentis magiciens, oublieux du mot qui doit faire rentrer sous terre les esprits évoqués, il se voyait pris invinciblement, non plus par l'esprit, comme autrefois, mais par les sens.
D'abord, il avait essayé d'en rire, de se persuader qu'il était toujours maître de soi, — gêné devant son propre arbitre par le ridicule de cette passion champêtre.
« Voyons, se disait-il, ce n'est pas sérieux, je pense!... »
Mais quelque chose protestait en lui contre le mensonge de son sourire. Le fantôme désirable flottait devant son imagination, prompte aux fictions. Il lui semblait que l'image s'animât, et qu'elle
parlât pour lui dire : « Si vraiment, c'est sérieux 1 Je suis la Beauté, moi, je suis la Forme, tout ce que tu cherches, tout ce que tu rêves!... On ne joue pas impunément avec moi. Rien n*est au-dessus de moi, et contre moi rien ne peut lutter. »
Incapable de combattre un désir, il s'abandonna. Il laissa sa pensée s'appesantir sur le rêve de la possession.
Sa fatuité d'homme à bonnes fortunes lui disait clairement qu'il n'avait qu'à vouloir, que cette petite paysanne serait à lui. « Oui, mais après ? Elle est ignorante, c'est hors de doute. Le moyen d'éviter les suites de l'aventure ? »
Son mal, un instant calmé, revenait maintenant par intervalles, exagérant les moindres émotions qui devenaient des souffrances... Alors, Jacques eut peur. Il essaya de se distraire de sa distraction de la veille, il entreprit des courses interminables dans les environs, il évita de rencontrer la paysanne. Mais le hasard, qui se rit de ces efforts-là, précipita l'événement.
Un soir, il rentrait d'une excursion à
Estillac, le château où Monlluc écrivit ses Commentaires. Il était lard, près de onze heures. Au clair de lune, la Garenne,
'■ séï, l'avait charmé.
11 rimait un paysage, chemÏD faisant, dan* le rythme ber.
venit. Arrivé de-
t qu'il
«tait de la maison, on lui confiait la
compliquée s'éclairer d'une é d lui par la vue liére Utirant entr e porte qui n'élai sans y prendre g
de Mignounètc.
Au fond de tout homme — quel que soit son âge — le gamin sommeille qui passait des heures entières, une lorgnette aux yeux, cherchant à surprendre derrière des rideaux de mansarde le déshabillage d'une servante. Jacques n'eut pas l'honnêteté de redescendre. Il s'approcha à pas de loup et, le front contre la porte, plongea par la fente son regard dans l'intérieur de la chambre.
C'était une pièce longue, assez étroite.
La porte et la fenêtre se faisaient face à peu près. L'un des angles voisins de celleci était occupé par une commode, avec une glace au-dessus ; l'autre était masqué presque entièrement par l'extrémité du lit, contigu à la porte. Pour le moment, la fenêtre était ouverte, et la jeune fille, accoudée à l'appui, regardait au dehors, ce qui avait permis à Jacques de monter sans être entendu.
Jacques souriait, se raillant lui-même de sa gaminerie, ayant un peu honte aussi.
« Je redescendrai quand elle se déshabillera, » pensa-t-il dans un mouvement
d'honnêteté. Juste à ce moment, elle quitta la fenêtre, la ferma et revint vers son lit, la main gauche pendante, la droite tourmentant distraitement le premier bouton de son corsage. Jacques resta.
Maintenant, avec une jolie lenteur, elle se déshabillait. D'abord, elle ôta son corsage, puis, cambrant légèrement sa taille et saisissant de ses deux mains la double pointe de son corset, elle le dégrafa d'un coup. Ensuite, elle s'approcha de la glace posée sur le meuble du fond, juste en face de la porte, et les bras levés dans un geste de canéphore, elle arracha le peigne qui retenait ses cheveux. Les tresses lourdes roulèrent en désordre. Elle les défit lentement, en y glissant les doigts, et les ramena dans un bonnet, nouées ensemble pour la nuit. Jacques, secoué par une émotion grandissante, contemplait le buste à demi révélé sous les transparences de la toile...
A son tour, la robe tomba. Les vêtements de dessous s'abattirent dans une blancheur confuse. Elle défit ses bas. En
chemise, bras et jambes nus, elle revint vers son lit, s*agenouilla et, la tête dans ses mains, se mit à prier. On n'apercevait plus qu'un bout de l'épaule et la ligne blanche de la toile moulant la forme penchée.
Jacques, au milieu du silence et des ténèbres de l'escalier, sentait grandir en lui d'étranges émotions. — L'idée que quelques planches mal jointes le séparaient seules de cette chose désirable que ses rêves stériles avaient tant appelée, la crainte d'être surpris dans cette posture odieuse d'espion, tout cela secouait son cœur dans sa poitrine, le faisant battre à bonds énormes^ suivis de silences terribles où l'on eût dit qu'il cessait de communiquer la vie. Une mince douleur, qu'il connaissait bien, commençait à sourdre sous son sein gauche.
Elle priait toujours. Il semblait à Jacques qu'elle était à genoux depuis une heure. Resterait -elle donc toujours ainsi, et lui-même pourrait-il jamais s'arracher à cette porte, se relever de ce ploiement
de son corps qui, maintenant, le torturait?... II se demandait cela, coup sur coup, comme dans un cauchemar. L'affolement de son cœur de malade troublait sa raison. Un instant, il se rendit compte de son état, du danger qu'il y avait pour lui à se faire le jouet d'émotions factices... Il essaya de se relever, de partir. Il lui sembla qu'il ne pouvait pas.
Cependant Mignounète s'était relevée avec un large signe de croix. Elle prit sa chemise de nuit sur son lit, et lentement toujours, le regard vague, la porta sur une chaise.
L'instant d'après, elle était nue... Mais Jacques ne fit qu'entrevoir ce corps de femme qui se dévoilait. Une angoisse aiguë venait de l'étreindre au cœur, étranglant la respiration de son gosier, aspirant vers la poitrine le sang de toutes les veines, — et, lâchant le chambranle de la porte, le jeune homme tomba sur le palier avec un bruit sourd.
Au bruit de sa chute, l'enfant, à peine vêtue, ouvrit la porte de sa chambre, une
lunpe i la main. Elle iperçut Jacques -
Alors, éperdue, pope à t«re, elle te saisit dans ses bras
ployai
dean,le pottasurson
lit ouvert... Hâtivement, elle lui jeta de
Teau au visage, essayant de le ranimer; elle lui fit respirer du vinaigre aromatisé de feuilles de menthe, — le seul parfum qu'elle eût dans son humble chambre.
Jacques restait immobile. Aflfolée, elle allait appeler au secours, quand, prise de ridée subite que peut-être il était mort, elle ouvrit d'un coup le gilet et la chemise, et lui posa la main sous le sein gauche, découvrant la poitrine blanche de Jacques, une peau sans duvet, plus délicate que sa peau à elle. Sous le froid de cette caresse, Jacques entr'ouvrit les yeux ; il aperçut confusément celle qui était là.
Elle voulut retirer sa main. Jacques murmura faiblement : « Encore 1... » et la jeune fille, dans son effroi de le voir reperdre connaissance, obéit... Peu à peu, elle sentit sous ses doigts les battements se rythmer plus régulièrement. La respiration revenait ; le sang affluait de nouveau du cœur aux joues ; il semblait que la vie exubérante de la jeune fille se communiquât par ce simple attouchement, comme par une influence électrique et
mystérieuse... Jacques, en qui la connaissance était revenue, buvait la douceur de cette caresse dans un grand apaisement.
Maintenant il croyait rêver. Il n'osait ouvrir les yeux, de peur de voir s'évanouir la vision entrevue tout à l'heure, à travers le brouillard de sa prostration.
Mais le désir, avec la vie, le ressaisissait. Il n'y put tenir, il regarda. Non, il n'avait pas rêvé. Mignounète était devant lui, — penchant sur lui, dans le trouble insouciant de son amour, les secrets de sa gorge admirable, et lui frôlant le sein de son bras nu. Jacques se dressa sur son séant, ouvrit les bras, — et, passionnépient, l'attira contre lui.
DEUXIÈME PARTfE
Les pieds du» «
miK de i
Louis Dutey triniltiil lir.i v,r, ;}-':,-:
pas un bruit ne moTitjii it T^vtr. j Dutcy avait choisi a quarrier de TLt:*-..