‹ Le moulin de NazarethChapitre 3 sur 3 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Les pieds dans Ses pantoufles, en chemise de nuit et en pantalon, le docteur Louis Dutey travaillait dans son cabinet,

pas un biuit ne montait de i'avenue.

Dutey avait choiw ce quartier de l'Étoile,

paisible comme une des rues aristocratiques de Londres, parce que sa meilleure clientèle se trouvait là. Fils d'une New- Yorkaise et d'un Agenais, tempérant la verve méridionale par un flegme de Yankee, le docteur, au sortir de TÉcole de médecine, avait de suite songé à conquérir à son profit la colonie américaine, où il comptait de nombreuses relations. Le possesseur de cette brillante clientèle était, à cette époque, un prodigieux charlatan, né dans les États du Sud, une sorte de dentiste qui, après avoir acheté pas bien cher un diplôme à une Faculté locale vivant de ce commerce, et suivi les campagnes du général Lee à un titre qu'on ne put jamais bien définir, s'était vu forcé, un beau jour, d'émigrer sur le vieux continent, à la suite d'une afifaire d'empoisonnement où il avait joué, lui médecin, un rôle qui déplut à la justice.

Dutey, dans deux ou trois circonstances où il se rencontra avec son étrange confrère, n'eut pas de peine à le confondre : il le confondit à ce point que le pauvre doc-

teur dut aller tenter le sort ailleurs qu'à Paris. Il choisit l'Egypte et fit bien, car il est en train d'y devenir millionnaire.

Resté maître de la place, Dutey s'y fortifia vite. A trente-cinq ans, il avait une des plus belles situations médicales de Paris. On le citait comme un initiateur des traitements modernes de la phtisie ; il était médecin de l'hôpital Beaujon ; sa clientèle, nombreuse, payait cher. Dans une vie si remplie, il estimait lui-même que les soucis de ménage ne pouvaient trouver place ; il restait donc célibataire.

Et quand on lui parlait de mariage, il avait un large sourire et répondait :

« J'ai assez d'un enfant 1 »

Cet enfant, c'était Jacques Ebel. Quoique beaucoup plus jeune que lui, le poète avait été son camarade de lycée. Depuis cette époque, lointaine déjà, où il accordait au petit Jacques, nature nerveuse et délicate sans cesse froissée par la promiscuité de l'internat, la protection de sa carrure d'athlète et de son autorité de rhétoricien, l'affection de Loulou ne s'était

pas démentie. Il avait suivi attentivement les efforts de l'artiste, guidé ses débuts, applaudi à sa renommée commençante.

C'est lui qui le soignait — et avec quelle sollicitude maternelle 1 II lui semblait qu'il était responsable de cette vie précieuse, que le monde avait le droit de lui demander compte de ce talent. Et il se dévouait tout entier à sauvegarder la santé de Jacques... Peut-être parfois trouvait-il quelque amertume aux capricieuses fantaisies du jeune homme, à ses maussaderies subites, à ses injustices de petit garçon. Mais tout d'un coup, l'enfant prodigue revenait : il s'abandonnait si joliment, il disait si joliment des choses affectueuses que le bon Loulou sentait son cœur se fondre comme une cire. Méprisant les femmes, peut-être pour les trop bien connaître, il n'avait, pour satisfaire son grand besoin de protéger, que cette amitié, où perçait une pointe de tendresse physique.

C'était là sa seule conquête, et il l'avait acquise au prix de quels dévouements!

Aussi la séparation qu'il avait lui-même

ordonnée, Texil de Jacques hors Paris, lui fut un vrai déchirement. Être loin de lui, quand il était isolé en pays inconnu, quand il souffrait 1 — Quelle angoisse!

Puis, Tenfant n'écrivait guère, c'étaient des semaines sans nouvelles, semaines d'anxiété pour le pauvre Dutey. Oh 1 l'ingrat ! l'insouciant ami 1

« Va-t-il se décider à m'écrire aujourd'hui, après ma dépêche d'hier?... » murmurait Loulou, distrait de son travail par l'inquiétude.

La porte du cabinet s'ouvrait; le domestique entrait, apportant le courrier du matin. Vite, Dutey feuilleta le paquet :

c'était une lettre de Nérac qu'il voulait.

Il la trouva, et aussitôt l'ouvrit.

Rien qu'à voir la figure du docteur tandis qu'il lisait, on eût deviné que les nouvelles étaient bonnes. Jacques allait bien, presque tout à fait bien. A peine de temps à autre une légère secousse au cœur...

Mais le grand air, la vie plus réglée opéraient merveilleusement :

« Je suis rose comme un chérubin, »

écrivait Jacques. Et Loulou épanouissait son bon sourire à la pensée que son petit Jacques, si pâle d'habitude, allait lui revenir avec de belles couleurs.

Subitement Loulou devint sérieux.

« Âh I voici la femme ! »

Jacques, en effet, qui ne voulait rien cacher à son grand ami, lui parlait de Mignounète. A Tépoque dont la lettre portait la date, rien d'irréparable ne s'était accompli encore entre Mignounète et lui.

Jacques racontait seulement l'histoire de la jeune fille, qu'il avait apprise des vieux Âmiac, et ne dissimulait pas son envie de pousser assez loin l'aventure.

« due veux-tu, mon bon Loulou, disait-il, je suis ton ordonnance, je me distrais! »

Loulou chercha dans ses souvenirs. Il eut la vision lointaine d'une petite église de campagne, aux bords du Lot, une église qu'il choisissait souvent comme but de ses promenades, au temps de sa jeunesse.

Dans les dernières années, quand il pouvait encore prendre des vacances, il y était

retoàrné une ou deux fois, et il se rappelait confusément une forme agile de fillette allant et venant dans le chœur, garnissant les vases de fleurs et préparant les cierges.

« Sacrebleu! sacrebleul flt-il en frappant du poing sur la table. Est-ce que ce diable de Jacques va me mettre à mal cette pauvre enfant-là? C'est qu'il a tout l'air d'en vouloir... le gredin! »

Et, tout en feuilletant le reste de sa correspondance, il cherchait un moyen d'empêcher un malheur. Tout à coup, au milieu des papiers insignifiants que sa main froissait, il aperçut une petite enveloppe mauve, oblongue, et reconnut l'écriture lâchée de la suscription.

« Qu'est-ce qu'elle me veut encore ? »

murmura-t-il.

Il ouvrit la lettre. Sur un joli papier japonais, à grain épais, que la figure d'un oiseau bleu fantastique, d'une nuance éteinte comme celle d'une vieille fresque, traversait diagonalement, il lut ces quelques mots : ff Madame Simpson prie le

docteur Louis Dutey de passer chez elle aujourd'hui à onze heures. »

« Tous les jours, alors ! » gronda Loulou.

Il regarda la pendule. Elle marquait dix heures et demie. Alors, d'un air ennuyé d'homme qu'on dérange, il sonna son domestique, lui dit de faire atteler, et acheva rapidement sa toilette. Vers onze heures un quart, son coupé s'arrêtait avenue Carnot, devant l'hôtel où tant de fois Jacques s'était glissé seul, le soir, cherchant le mystère, enveloppant d'ombre son amour.

Depuis cinq ou six jours, l'Américaine appelait chaque matin le docteur à des visites forcées. Lui ne comprenait rien à cette persistance, car il n'était guère aimable avec elle, ne pouvant lui pardonner d'avoir fait souffrir son petit Jacques. Et toujours c'était de Jacques qu'elle lui parlait. Une pareille impudence déroutait l'imagination honnête de Loulou. Elle savait bien pourtant que lui, Dutey, n'ignorait aucun détail de l'aventure!... Et,

sorte de petit sajon

circuliiiï. voisin de» chambre 1 coucher.

Ëtendue sur une chaise longue, U tête soutenue par des coussins, elle semhiail sommeiller, dans la douce lumière qui.traver-

blondie, les tentures jaunes de la pièce. A la voir ainsi, on lui eût donné vingt-cinq ans. Elle en avait trente passés. Son peignoir, en grosse soie de Chine, très simple, dessinait son attitude couchée, moulant les inflexions rondes des épaules et des hanches, — et laissant à découvert les pieds nus, renversés sur le bord de la chaise, la plante en haut, dans un mouvement plein de grâce étudiée. On distinguait à peine, sous le crépuscule blond de la chambre, ses traits de blonde déjà fatiguée. Des yeux d'un gris métallique, à reflets de vieil argent, ne donnant point d'éclat à cette physionomie indécise... Seulement ceux qui la connaissent savent qu'à de rares intervalles les prunelles de ces yeux-là changent de couleur et brillent comme deux clous d'or.

Au bruit des pas de Loulou qu'on introduisait, elle se leva à demi et lui tendit sa main nue.

« Enfin, docteur, murmura-t-elle faiblement; je désespérais de vous voir...

— Je regrette de vous avoir fait attendre,

chère madame, repartit Loulou, d'assez méchante humeur; mais jusqu'au jour où l'on aura établi un raiiway entre mon cabinet et votre hôtel, je me verrai forcé de ne venir qu'en coupé.

— Allons, ne faites pas la mauvaise tête ! je vous pardonne. . . Asseyez-vous près de moi ; soignez-moi. Vous ne me tâtez seulement pas le pouls... »

Elle livra son bras, un bras un peu maigre, d'une blancheur rose très transparente. Sous le réseau des veines, on voyait courir et palpiter la vie.

Dutey obéît, haussant légèrement les épaules. — Il connaissait les maladies d'Emma, qui ne l'inquiétaient guère...

Subitement son front se plissa.

« Tiens I est-ce que ce serait sérieux ? »

Et, lâchant le bras de la jeune femme, il courut à la fenêtre, tira brusquement les rideaux, leva les stores et fit entrer dans la chambre une large lumière. Puis il revint vers sa cliente et lui reprit le poignet, les yeux fixés sur son chronomètre.

« Qjiatre-vingt-quinzel... scanda- t-il à voix basse. Puis, plus haut : — Potion d'aconit deux fois par heure, une cuillerée à bouche. Diète. Vers cinq heures seulement, biscuit dans un verre de madère.

Avant de le prendre, bain de pieds sinapisé, aussi chaud de possible.

— God hîess me ! s'écria Emma. Qu'est-ce que c'est que ce déluge de prescriptions ?

Je suis donc bien malade, docteur?

— Bien malade n'est pas le mot, chère madame; un peu de fièvre... trouble d'estomac. Votre vie est le contraire même de l'hygiène et de la raison, n'est-ce pas?

Quoi d'étonnant si par moments l'organisme se révolte ?

— Oh I vous faites fausse route, docteur, je vous jure ! Je ne suis guère sortie tous ces derniers jours. Si vous saviez combien les gens m'ennuient I... »

Elle avait dit cela d'une voix changée, plus profonde, où parlait la sincérité de la pensée. Dutey la considéra un instant, t Elle dit vrai ; elle souffre d'autre chose que des nerfs et de l'estomac. »

« Vous avez raison, fit-il tout haut, je me trompais.

— Bah 1 reprit-elle aussitôt, mécontente d*étre devinée, et affectant de plaisanter... Vous daignez me croire malade ? Bon docteur, quel diagnostic! Allons I Dites un peu ce que j'ai ; je suis sur des charbons.

Inventez, si vous ne savez pas 1 Faute de me guérir, amusez-moi. »

Loulou s'assit de nouveau auprès de la jeune femme et, tapant sur sa tabatière, qui était pleine de camphre :

« Vous amuser?... Soit, madame. Je vais vous dire un conte bleu.

— Avec des fées? questionna Emma en souriant faiblement.

— Avec des fées.

— Allons, j'écoute 1 II y avait une fois. . .

— Il y avait une fois, reprit Loulou, une belle princesse, à qui sa marraine, la Fée aux Rimes, avait donné pour ses étrennes un oiseau des îles, un oiseau merveilleuTC.

Il était beau comme un dieu d'Egypte, jouait aux échecs comme le café de la Régence, et faisait de la tapisserie comme

Xei pas.

~ Si vous croj^i qu'il est imusant, votre conte I Enfin, je suis entre vos nuins. Continuez. •

Loalou poursuivît :

<c Li princesse Tunud'abord follement et lui donna une belle cage d'or, plus riche qu'un palais... Puis, au bout de ce temps, comme elle était femme quoique princesse, elle s'en lassa. Elle chassa l'oiseau rare de sa cage royale et mit en sa place un perioquet vert qu'un prince èlrangei venait de lui envoyer, un perroquet magnifique, maïs béte i pleurer...

A propos, j'ai oublié une chose... La Fée nux Rimes avait donné à son oiseau un autre Ulent. 11 faisait des vers comme José-Matia de Heredia. .

A ces mots, Emma se souleva i demi sur son séant et fixa sur Loulou ses prunelles d'argent gris, où des fils d'or rayonnaient.

• Tiens, fil Loulou, vous vous réveillez, chère madame? Savei-vous que vous

flattez singulièrement mon amour-propre de conteur ?

— Continuez, répondit Emma.

— L'oiseau dédaigné s'exila. Il vola longtemps, longtemps, vers des pays tout à fait inconnus. L'ingratitude de sa maitresse lui faisait le cœur triste et, quand il y songeait, il se trouvait très malheureux.

— Est-il vraiment si malheureux que cela ? questionna la jeune femme.

— Ohl ne le plaignez pas trop. Mon histoire n'est pas au bout. Un jour, il arriva près d'une rivière, sur la rivière il y avait un moulin, et dans le moulin une meunière jolie qui appela l'oiseau.

— C'est vrai, ça ? insista encore Emma.

— Évidemment, c'est vrai, puisque c'est un conte... La meunière, vous disais-je, appela l'oiseau et lui donna à manger de son plus pur froment. Puis, comme elle avait le cœur très bon, elle lui dit : « Veux-tu c rester au moulin ?» Et il resta. Depuis, il vécut parfaitement heureux, et, comme les heureux n'ont pas d'histoire, il s'ensuit que la mienne est finie. »

Il y eut un silence.

« Vous contez comme feu M"' d'Aulnoy, dit enfin Emma d'un air indifférent...

Mais tout cela ne m*apprend pas quelle maladie j'ai.

— Vous avez raison, chère madame, reprit Dutey, et je me trompais en disant que l'histoire était finie. J'aurais dû ajouter que la princesse se lassa très vite du perroquet et se mit à regretter si fort l'oiseau parti qu'elle en prit la fièvre... Ce sera, si vous voulez, la morale du conte.

— Docteur, répondit l'Américaine en se levant brusquement, je crois que vous inventez la fin de votre histoire, car elle ne vaut pas le début. »

Dutey s'inclina silencieusement et prit son chapeau. Il se disait à part lui : « Je viens de perdre une cliente 1 » — et cette idée ne lui déplaisait pas.

« Restez 1 fit Emma. La rivière s'appelle la Baïse, le moulin s'appelle Nazareth.

Mais la... femme, y en a-t-il tme? Et comment s'appelle-t-elle ? »

Loulou était stupéfait. Il se croyait seul

à connaître la retraite de Jacques... « J'ai fait une sottise, pensait-il. Voilà qui m'apprendra à jouer au plus fin avec de pareilles femmes. » Il ne put s'empêcher de murmurer :

« Qui diantre vous a dit cela?

— Peu vous importe, brillant conteur.

Mettez que c'est ma marraine, la Fée aux Rimes. »

Elle répéta :

« G)mment s'appelle cette femme ? »

Elle se rapprocha du médecin. Les petits fils d'or qui tout à l'heure rayonnaient dans ses yeux métalliques, s'étaient réunis, et maintenant, à la place des prunelles grises, deux clous d'or luisaient.

Lx)ulou, mécontent, ne disait rien.

€ Tenez, docteur, reprit la jeune femme brusquement, ne faisons pas d'esprit. Jacques est parti parce qu'il m'aimait toujours, et qu'il s'avouait impuissant à guérir s'il restait à Paris. Sur un mot de moi, il reviendrait ici, obéissant, fou, comme avant. Dites si je me trompe ? »

Elle se démasquait. Dutey vit le repos

100 LE MOULIN t>E NAZARETH

de Jacques encore une fois menacé, et cette idée lui rendit la possession de luimême.

c Madame, fît-il, très grave, ce que vous me demandez là est le secret de mon ami. II ne m'appartient pas plus qu'à vous de le pénétrer. Sans doute le cœur de Jacques a pour vous peu de mystère.

Vous savez si le mal est grave... vous le savez mieux que moi. Mais, pour Dieu, ne m'empêchez pas de le guérir 1

— Et de quel droit, reprit Emma, tenez-vous Jacques en tutelle, lui dictant sa conduite, lui défendant d'aimer, selon qu'il vous plaît ou non? De quel droit?

Êtes-vous son père, son frère ou son tuteur?

— Vous l'avez dit, madame, répondit Dutey très simplement. Je suis tout cela à la fois. Je l'aime.

— Et moi, interrompit Emma avec des larmes qui jaillirent enfin impétueusement, et moi, je ne l'aime pas, donc?...

Allez, jamais personne ne l'aimera comme moi I Que m'importe que vous me croyiez ?

LE MOULIN DE NAZARETH lOl

Qjaand... quand cela est arrivé, je l'aimais ^ quand même... Il m*a insultée, il m*a traitée comme la dernière des filles... Eh bien, je l'aime plus qu'avant... je l'aime furieusement. »

Elle était tombée sur un fauteuil, secouée par les pleurs et l'émotion. Loulou la regardait, non sans curiosité.

c Vous ne comprenez rien à tout cela, reprit brusquement Emma, changeant d'idée. Et vous croyez connaître les femmes ? Vous avez donné à Jacques, pour l'amuser, quelque maîtresse de hasard, une fille de ruisseau que vous avez fait partir avec lui. Et vous croyez que c'est avec ça qu'il m'oubliera ? Pauvre homme, val... »

A ce moment, on frappa à la porte :

c'était Trocadéro qui venait coiffer sa maîtresse.

Subitement Emma s'était calmée. Elle se leva et tendit la main au docteur, de pleine grâce.

« A bientôt, docteur, fit-elle tout haut.

Venez me revoir demain. Je suivrai do-

cilement vos prescriptions ; grâce à elles, je ne doute pas de vous recevoir en parfaite santé. »

Puis, plus bas, comme il la quittait :

c Je saurai le nom 1 » murmura-t-elle.

Loulou descendit l'escalier et remonta dans son coupé, sans trop savoir ce qu'il faisait. La voiture partit au grand trot, car le cocher connaissait d'avance l'itinéraire de son maître. Chemin faisant, le docteur se disait que le rôle de tuteur a de pénibles conjonctures, surtout quand on a pour pupille un poète joli homme.

Comme il songeait aux moyens de prévenir une catastrophe, le coupé s'arrêta, tirant Dutey de sa rêverie pour le rappeler aux devoirs professionnels.

Il était arrivé devant une grande muraille grise, percée de fenêtres régulières.

Sur la porte d'entrée, on lisait ces mots en lettres noires : « Hôpital Beaujon. »

Pendant que le souvenir de l'absent tourmentait ainsi deux êtres que le hasard de la vie avait mêlés à son passé, Jacques, à l'autre bout de la France, s'enfonçait de plus en plus dans l'oubli de ce passé, conquis corps et âme par les poignantes émotions de l'heure présente. La fantaisie, conçue dans le désœuvrement, assouvie par une sorte de fatalité, avait pris main* tenant possession de lui, résumant toutes ses activités, suspendant pour un temps sa pensée. Jamais, même aux premiers instants de sa liaison avec Emma, il n'avait

ressenti ce brusque et total ébranlement.

Les bras voluptueux d'un être simple, comme issu directement de la Nature, en l'enlaçant, l'avaient séparé du reste du mcmde. Il subissait, sans y résister, la royauté de la forme plasticjue, l'asservissement des caresses.

Les premiers jours de cette possession furent des jours de fièvre. Comme les deux amants n'avaient d'autre moyen sûr de se voir que les rendez-vous nocturnes dans la chambre de Mignounète, Jacques vivait maintenant dans l'attente de la nuit. Il ne quittait guère plus sa propre chambre depuis l'heure matinale où il la regagnait, sortant des bras de la jeune fille, jusqu'au moment où, le soir, tout bruit cessant dans le moulin, un pas bien connu montait l'escalier. Pour justifier son changement de vie, il avait prétexté auprès des vieux une fatigue subite, un épuisement qui le forçait à garder le lit presque tout le jour. Et de fait, les heures s'écoulaient dans l'abattement d'un lourd sommeil, sans rêves, sans transparences. Justement

les premiers jours de juin venaient d'éditer sous un soleil terrible, qui, vers midi, faisait flamber les baies dans la campagne et poudrait les routes de fine poussière

Mime dans *

U fraîcheur

des chambres hermé-

i ce grand

blé, qui éteignait toutes les noies du dehors eu un

Sous cette atmosphère d'assou pi ssement, Jacques cuvait l'ivresse de sa volupté, incapable de penser même lorsque ses 3'eux étalent las de sommeil, courbatu aux os des membres de la langueur des enfants qui

Io6 LE MOULIN DE NAZARETH

grandissent trop vite. Quelquefois, la porte de sa chambre s'ouvrait, Jacques percevait un frôlement de robe, mie bouffée d*air chaud montant du dehors. C'était sa maitresse qui, secouée aussi par le désir, venait boire l'apaisement à ses lèvres. Car la pauvre fille — plus que lui encore — subissait l'affolement des premières heures de passion. Seulement, tandis que Jacques se laissait saouler égoïstement de cette jeunesse qui se donnait à lui, l'enivrement de Mignounète se doublait, s'enfiévrait d'un grand besoin de s'abandonner, de s'anéantir dans les bras de son ami. Elle qui avait fait à ce passant l'aumône inestimable de sa beauté, elle trouvait encore la dette de son côté, n'ayant rien à révéler à Jacques de ces secrets de l'amour dont elle lui devait l'enseignement.

Mais cette passion tardive, en soufflant sur ses ignorances, ne délabrait pas son organisme robuste. Elle ne sentait pas ses facultés sombrer, comme l'amant débile.

Jamais, au contraire, elle n'avait dépensé tant d'activité au moulin et à la ferme.

LE MOULIN DE NAZARETH lO/

Un prodigieux besoin de mouvoir son corps la prenait, gardant l'âme ailleurs, secouée par des frissons qui la traversaient tout d'un coup.

duand les deux complices se rencontraient seule à seul, derrière l'écran d'une porte ouverte, sous l'ombre d'un couloir, et que leurs mains se cherchaient, c'était toujours elle, insatiable, qui retenait Jacques.

Heureusement, c'est une loi des énergies humaines de s'épuiser par leur violence même, et plus les secousses d'une passion sont poignantes, plus vite elles préparent l'apaisement. L'ardeur de Jacques, toute nerveuse, était condamnée à une prompte fin ; et la nature pondérée de sa maîtresse répugnait aux désordres. Peu à peu, l'équilibre se rétablit. Ils jouirent des intervalles de leur amour autant que de l'amour même, et trouvèrent un égal plaisir à se posséder l'un l'autre qu'à attendre et à se souvenir.

Mignounète, dont la pudeur avait un instant sombré dans le trouble de la première crise, eut maintenant des hésitations

charmantes, des rougeurs et des hontes qui doublèrent pour Jacques le prix de sa possession.

Jacques, de son côté, sa force physique épuisée, mystérieusement enveloppé par la nature, proche de lui, se sentait plus sincère, moins égoïste. Il s'abandonnait délicieusement à la jouissance neuve de se sentir le tout d'une femme... Cet amour envoyé par le hasard, c'était l'oubli de son passé amer, la revanche du délaissement de l'autre. Pour la première fois il rencontrait un être qui ne se livrait à lui ni pour son argent ni pour sa renommée.

Aussi, pour la première fois, il fut vrai quelque temps, il fut pris. Il se donna lui-même autant qu'il s'appartenait, repoussant volontairement le souci de ce qui devait arriver après, au delà du présent charmeur.

Les bruits extérieurs, dans cette atmosphère de grande quiétude, ne parvenaient plus qu'émoussés.Une lettre vint de Paris, certain jour, contenant ces deux mots, sans signature, écrits d'une main bien connue :

« For ever ? »

Jacques les lut sans émotion : For ever/ C'était bien ditl... Ohl oui, pour toujours le charme était rompu. Jamais plus il ne redonnerait sa vie en pâture à celle qui l'avait torturé. N'est-ce pas meilleur, l'ignorance absolue d'un être élémentaire, à qui il fallait enseigner tout l'amour, baiser par baiser?...

Ce furent pour tous les deux les plus doux moments. Qjii leur eût dit qu'ils s'aimaient déjà moins qu'avant les eût bien surpris... Pleins de l'apaisement de la possession, tous deux ne tardèrent pas à éprouver un peu de gêne quand un mot, un objet leur rappelait leurs premières heures de folie commune. D'un accord tacite, ils renoncèrent aux nuits passées dans la chambre. Jacques, chez qui l'imagination commençait à revivre, à réclamer ses droits, se sauvant la première du naufrage de ses facultés, inventa des rendez-vous nocturnes, des promenades à deux dans la campagne avoisinante. Rien, sous nos ciels pâles de Paris, ne peut don-

ner une idée de ces nuits admirables du pays d'Albret. Ils en eurent de lumineu> ses, pleines de la clarté bleue de la lune, veillant le sommeil de la campagne. Ils en eurent de sombres, des nuits noires traversées seulement par le vol des étoiles.

Les voix du silence parlaient dans la transparence de l'air, — un frôlement de brise courte entre les aubiers de la Baïse, quelque chant persistant d'insecte vers les prairies, puis surtout, au loin, comme un éternel et mystérieux bruit de sonnailles que tour à tour, capricieusement, éloigne et rapproche le vent. . . Ils se donnaient rendez-vous près du moulin, ne sortant pas ensemble : ils se rejoignaient assez loin pour que leur secret ne fût pas à la merci d'une rencontre imprévue.

Avec un bonheur qui les surprenait euxmêmes, ils avaient su le dérober à l'œil soupçonneux des vieux, et les domestiques de la métairie, s'ils s'étaient aperçus de quelque chose, demeuraient discrets.

Jacques partait le premier, laissant la porte d'en bas entr'ouverte. Il suivait

l'étroit sentier bordé de deux baies qui mène à la Garenne. Là, il s'asseyait au pied du premier gros arbre, lieu fixé pour le rendez-vous. Bientôt, là-bas, une porte s'ouvrait, modulant dans le silence un arpège mélancolique. Puis le gravier du petit cbemin craquait sous un pas, puis une ombre débordait les haies.

. Ils se rejoignaient, pris aux lèvres, tout de suite, en un baiser interminable... Ils partaient, les tailles enlacées ; ils s'enfonçaient sous la Garenne. La poésie d'un silence d'église les couvrait. Leurs yeux, s'habituant à l'ombre, distinguaient bientôt les Êmtômes des troncs de chêne et le reflet métallique de la Baïse derrière le rideau de verdures. Par les trous de la voûte feuillue, çà et là tombaient sur le sol, les nuits de lune, de grandes flaques de lumière éparpillée, pleine de frissonnements...

A mesure qu'ils avançaient, un bruit d'eau courante, d'abord à peine perceptible, se faisait plus distinct : chanson mélancolique de la source où, d'après la légende,

se aoyi Fleuretle, la petile jardiniii bissée. La source

mêmi

:1s roc:

; vers sa parti.

t basse, la grolte

s'jppr

ofondil

:, démasque

un large bassin

d'un

pied CI

t demi de p

rofondeur envi-

ron, .

d'eau. L'aspect

delà

pierre

es. singulier

. Des herbes en

louffe

:s, des \

aches noires

comme des brû-

lures,

el, sus

.pendues lur

oc. d'innombra-

bisst

oilesd'

emprisonnée dans leurs mailles donne l'apparence d'un mince tissu d'acier. Juste à côté de la grotte, une petite construction de pierre, à fronton triangulaire, laisse échapper l'eau canalisée : et cette fontaine a bien l'apparence d'un tombeau.

Tous deux s'étaient pris d'amour pour ce paysage délicieusement triste. Le souvenir de leurs stations nocturnes s'attachait à ce coin béni, quand, la voix troublée, ne sachant plus que se dire et ne s'entendant plus parler, ils s'asseyaient, mêlaient leurs mains égarées. Jacques connaissait la légende, il l'avait lue, contée en trois lignes dans un guide Joanne où elle était déclarée apocr3rphe, « parce que, disait-on, l'eau avait trop peu de profondeur pour qu'on pût s'y noyer. » Il l'avait redite à Mignounète, et la jeune fille avait pleuré, non qu'elle en appréciât bien nettement le charme, mais parce qu'elle sentait confusément, avec la petite jardinière de Henri IV, une parenté de son cœur...

Ce coin de la Garenne — plein des souvenirs de royales amours — fut fatal

à leur tendresse. Jacques, qui peu à peu redevenait homme de lettres, conçut tout d'un coup ridée d'en faire le cadre d'un poème garonnais. Il s'y mit sans documents, incapable qu*il était d'étudier un sujet dans un livre. Et bientôt, pris par son œuvre, il se retrouvait l'être double d'autrefois, l'un épiant l'autre, cherchant les effets, analysant les sensations. . . Qjiiand ils étaient assis tous les deux sur la margelle de la fontaine, Jacques, certaines fois, s'arrêtait au milieu d'un transport pour faire répéter à sa maîtresse un de ces mots adorables qu'il voulait retenir et que la passion lui faisait monter aux lèvres dans le doux parler de son enfance.

Si la pauvre petite avait eu quelque clairvoyance, elle se serait, dès l'abord, refusée à cette idylle en plein air, que Jacques avait inventée pour donner un attrait d'originalité à une liaison qui déjà ne lui suffisait plus. Au bout de quelque temps, elle dut s'apercevoir que le besoin de sa présence tourmentait Jacques bien moins qu'aux premiers jours. Une préoc-

LE MOULIX DE NAZAKETH II5

cupation mystériense, qu'elle ne pénétrait pas, commençait à poorsaivre le poète jusque dans ses bras. Souvent elle se sentait gênée par le regard singulier qu*il fixait sur elle, où il entrait plus de curiosité que de tendresse. Leurs promenades nocturnes se glaçaient de longs silences.

Jacques, très sincèrement pris, avait d'abord parlé presque tout seul, se chargeant à lui seul de faire les paroles de leur chanson amoureuse, à laquelle la nature prétait ses mélodies. Maintenant qu'il redevenait maître de soi, il était frappé, par moments, de la nullité de cette fille. Rien ne la touchait que les caresses, sous lesquelles, par exemple, elle vibrait merveilleusement... Mais la séduction des paysages, mais le charme des rythmes, même ceux des poésies natales, la laissaient indifférente. Un jour qu'ils étaient seuls au moulin, dans la grande salle du rez-de-chaussée, Jacques, ayant presque achevé son poème, eut l'idée bizarre d'en lire quelques pages à Mignounète. Il lui fallait occuper de son œuvre d'autres que

lui-même. Elle païut l'écouter avidement,

les yeux dans les yeui... A ua moment

i I s'i nterrompit, se tounu verselle,quélant

uaeadmiraiian. Hle, qui,

lout occupée de le regir-

ces muets appels autrefois. Elle

Mais Jacques

U tepousa».

etsortildelapiècesi

geu5ement ms rien dire... Il l'au-

raît ballue.

Bienqu-Llgardi.e du désir de U beau

té de MignooDite, il

n'eut pas la pnidenc

e d'éviter le retour de

pareilles scènes, et bientôt il s'établit entre eux une sorte d'inquiétude permanente, accrue par Tégoïsme incurable de Tanunt, par la soumission désolée de la maîtresse.

Les promenades nocturnes cessèrent à leur tour. Seulement, malgré lui, des accès subits de passion ramenaient encore parfois le jeune homme — en pleine nuit — dans la petite chambre où il avait eu le premier baiser de Mignounète. Il y revenait, fouaillé de désir comme autrefois, trouvant plus de saveur aux caresses de cette enfant qu'il avait abreuvée de dédains, usant ce qui restait de sincérité à sa passion dans des promesses de retour et de fidélité.

Il8 LE MOULIN DE NAZARETH

Ttfw, i8 juillet i88..

In UNC , nunc bibendum, petit Jacques 1...

L'ennemi est en faite, le champ de bataille me reste ; Emma Simpson n*est plus à Paris.

« Ce matin, en me rendant, comme de coutume, avenue Carnot, j*ai trouvé tout le personnel nègre de la maison en train de s'offrir un banquet monstre dans la grande salle à manger. Comme j'étais un peu surpris, Trocadéro s'est levée de table et est venue à moi très poliment. Elle m'a expliqué que sa maltresse était partie la veille

au soir. Elle avait reçu dans Taprès-midi une dépêche de Fribourg annonçant que M. Simpson était fort mal.. . Le cher mari, ayant un peu trop oublié ses quarante-six ans sonnés dans la société de ses compagnons d^étude, avait tenu et gagné je ne sais quel effroyable pari gastronomique, et se trouvait indisposé des suites de son triomphe... Le soir, un second télégramme arriva... Emma n'en communiqua le contenu à personne. Seulement, après quelques minutes de réflexion, elle déclara à Trocadéro qu'elle partait, sans vouloir emmener une femme de chambre ni emporter autre chose qu'un sac de nuit, elle qui, d'habitude, traîne quinze malles et une smala. Elle avait ajouté, avec sa crânerie accoutumée :

« Je ne sais pas quand je reviendrai, t ni si je reviendrai... En tout cas, Troc cadéro, je vous confie l'hôtel. Si je vous « écrivais de vendre le mobilier et de venir « me rejoindre où je serai, aidez-vous des « conseils de M. Louis Dutey. »

« Cette marque de suprême confiance

lé, comme tu peuï le croire. Qjioi qu'il en mît, le myslire de ce départ précipité me piraît asseï facile ipénélrer... M. Simpson, dont l'état s'est sans doute vite aggravé, est beaucoup plus riche que sa lémme, et le train qu'Emma menait i Paiis, c'est l'étudiant de Fribourg qui en payait presque tous les frais.

La spirituelle pe-

simplemeut allée s'assurei, au moyen de quelques heures de dévouement in sxiremis, les libéralités posthumes de son

• Maintenant, pourquoi cette hypothèse de ne plus revenir i Paris? U, je me perds.

Peut-être les afiairej de succession nécessiteront-elles un voyage en Amérique, Puissenl-elles être assez compliquées pour

ôter à l'héritière Tenvie de jamais revoir l'Arc de l'Étoile!...

« En tout cas, petit Jacques, je suis content... Si content, que si tu es bien sage et que tu continues à te bien porter, je te permettrai peut-être de revenir à Paris, dont la nostalgie commence à te prendre, tes lettres me le montrent assez... Ingrat !

tu es donc las de mon beau pays, qui t'a rendu la santé?...

c Adieu.

« Louis. »

... Jacques avait lu cette lettre dans son lit où Estiennou venait de la lui apporter, à dix heures du matin, en même temps qu'un numéro d'un journal du boulevard.

Il ne parut pas 'prendre autant de plaisir que le docteur à la nouvelle du départ d'Emma. Nerveusement, il se mit à déchiqueter le papier en petits morceaux.

Ainsi, c'était fini. Ce roman douloureux qu'il avait vécu n'aurait pas de dénouement. Ah ! combien de fois, il se l'avouait

à cette heure, son imagination Pavait clos autrement que par ce départ banal 1 C'était fini... Il ne lui serait pas donné de se venger de cette femme par le spectacle de sa fortune d'artiste, de quelque rare et enviable tendresse conquise sous ses yeux.

« Me venger?... Voilà que je me mens, encore une fois. Ce n'est pas la vengeance que je souhaitais I »

Il n'osa pas dire toute sa pensée : ce qu'il avait espéré, dans le coin le plus obscur de son cœur, c'était la reprise du passé, — un recommencement meilleur que le passé. Et c'était fini ; elle partait ; probablement il ne la verrait plus. Que lui avait donc dit cet imbécile de Loulou, qu'elle le regrettait ?

Il était onze heures, Jacques se leva et alla pousser les jalousies de sa fenêtre. Le jour entra, bas, dépoli par un rideau de pluie. Depuis deux jours, le temps avait changé. Une bruine fine et continue succédait au soleil implacable du mois précédent.

Rien de pareil à la tristesse du paysage qui se déroulait maintenant sous les yeux du

poète. Entre la métairie et le moulin, un lit de boue rougeâtre, coupé de grandes flaques où rien ne se reflétait. Plus loin, la Baïse, toute jaune et toute ridée, — Taspect d'une mare gigantesque. Au fond, les coteaux de la vallée de Garonne, formes indistinctes, baignées de vapeur sale...

Jacques sentit le poids d'un grand isolement. Qji'était-il venu faire dans ce coin perdu de la France, mettant près de deux cents lieues entre lui et ce qui était le plaisir, l'intelligence, la vie, compromettant sa jeune renommée sur laquelle il laissait planer un silence de trois mois, et trois mois sont un temps bien long pour ce Paris qui oublie si vitel...

Maintenant, voici qu'il était enchaîné, qu'il ne pouvait plus partir. Que ferait-il, i l'heure du départ, de cette fille compromise par lui, et toujours amoureuse ?

G}mme il y rêvait, Estiennou rentra, lui disant que son déjeuner était prêt en bas. Il donna ordre de le servir dans sa chambre.

« Vous savez donc que Mignounète

n'est pas là? » fit le gamin avec un sourire niais.

Jacques ne le savait pas. Il questionna Tenfant. Elle était partie dès le matin pour Sainte-Radegonde, dans la carriole, avec Jean, le grand domestique. Son oncle allait assez mal, et M*"* Reine la mandait en toute hâte. A moins d'un malheur, elle reviendrait à la nuit.

Le jeune homme eut un soupir de soulagement. L'idée d'avoir à subir la présence de sa maîtresse lui eût été insupportable, aujourd'hui surtout que sa tète était pleine de projets de départ.

Au moment de se mettre à table, il remarqua, sur son lit défait, le numéro du journal qu'il avait oublié d'ouvrir.

« Q.ui donc m'envoie cela? »

Quand il avait quitté Paris, avide de repos, il avait recommandé à Loulou de ne pas lui faire parvenir de journal. Mais cette fois il déchira la bande avec plaisir et, avant de déplier le numéro, aspira longuement cette bonne odeur d'imprimé, que l'humidité faisait plus acre. La vision

des nuits passées dans les rédactions, l'at' tente des épreuves, aveuli sur la molesquine crevassée des canapés, la tête lourde de l'odeur du gaz et de trente cigarettes roulées, s*évoqua d'elle-même. Il entendit le grincement des ciseaux dans le papier, le tamponnement des coups de paume sur les pains à cacheter, le bruit de cassenoisette de la « composition ». Tout cela, c'était l'activité, la vie, — ce qu'il avait perdu.

Il ouvrit le journal. Un chroniqueur, homme du monde, y écrivait alors une série d'articles sous ce titre : Les Oubliés.

Cette fois, il avait plaisamment choisi pour sujet Jacques Ebel, faisant allusion à sa longue absence, encore inexpliquée :

«... Faut-il déjà te ranger parmi ceuxlà, s'écrîait-il, ô charmant poète? Trois mois seront bientôt écoulés depuis le jour où, pour la dernière fois, on te vit passer à cinq heures devant la Maison d'Or. Et depuis trois mois nous nous abordons sur le boulevard en disant : « Avez-vous ren- « contré Jacques ? » comme jadis un peuple

126 tE MOULIN DE NAZARETH

intelligent répétait : « As-tu vu Lambert? »

« Les quais de la Villette, où tu promenais ta Muse intrépide, chercheuse d'impressions, s'étonnent de ne plus recevoir ta visite nocturne. Les salons où tu fréquentais respirent en ton absence un mortel ennui. Es-tu tombé dans le canal Saint-Martin, ou quelque duchesse te tient-elle jalousement enfermé dans son boudoir ?

«... Quelques-uns disent que tu as enterré ta jeunesse dans un coin de province, que tu files le parfait amour avec la fille d'un notaire, que tu vas te marier.

Prends garde, ô poète 1 le chemin est glissant. Ne va pas accrocher ton talent à la crémaillère conjugale... Nous te verrions revenir vieilli de dix ans, sans un grain de folie, ennuyeux comme la Raison. Tu te ferais habiller au Pont-Neuf, et tu souperais au bouillon Duval. Ta muse parisienne n'aurait plus cette hçon cavalière de montrer sa jambe à travers la soie des bas noirs, et de jeter son corset par-dessus les moulins... Elle fermerait sa robe im-

pitoyablement par en haut et la rabattrait par en bas.

«... Moi, vois-tu, je ne crois pas à ces contes. J*ai deviné ton secret, divin ciseleur de mièvreries. Tu t*es laissé séduire par le miroitement des grandeurs. L'ambition politique t*a saisi. Tu as acheté une bicoque àNoisy-le-Sec, et tu rêves de poser ta candidature au conseil municipal 1... »

Le ton de l'article fit sourire Jacques, mais le souvenir de sa popularité parisienne lui monta au cerveau. Oh! que c'était bon ces phrases banales où Ton parlait de vous, ces expressions clichées qu'on vous appliquait, à vous millième, sans même prendre la peine d'y changer un mot ! Encore une fois il se demanda comment il avait pu s'en passer si longtemps ; il eut un petit frisson à la pensée qu'il avait risqué la perte de cette précieuse renommée, si fragile I La fièvre qui battait en lui chassait jusqu'au souvenir de Mignounètc...

Il pleuvait toujours. Pour calmer ses nerfs, le déjeuner fini, Jacques essaya de

travailler. Depuis quelques jours, il avait écrit beaucoup de vers ; il relut l'ensemble de son œuvre et en fut mécontent.

« Mais je me crétinise, ici I » murmurat-il tout haut.

Et, de fait, les vers ne lui venaient plus, à la fois aisés et recherchés, comme autrefois. Impatienté, il sortit de sa chambre et, par une bizarre fantaisie, monta dans celle de Mignounète.

La porte était ouverte, sur la pièce vide, bien en ordre. Comme il entrait, un rayon de soleil, très indécis, glissa entre deux nuées et mît dans la chambre une clarté triste, — tels ces sourires de femmes qui parlent d'amour à l'âge où Ton ne peut plus aimer.

Jacques, malgré lui, se sentit ému. Le souvenir des joies mortes le secoua. C'était la première fois qu'il se trouvait seul dans cette chambre. Jusqu'ici, il en avait associé l'image aux heures les plus troubles de son amour. Et voilà qu'en y entrant aujourd'hui, il était surpris d'y respirer cette atmosphère calme, cette

grande pureté... Oui, c'était bien là la demeure qu'on devait rêver pour Mignounète vierge, la chambre de Marguerite, avant sa chute. Sur la blancheur du traversin, il se figura cette jolie tête brune, dormant son sommeil d'ignorante, que pas un songe ne troublait. Ainsi devaitelle dormir, — avant I Et il était venu à temps, lui, le mauvais passant, pour flétrir cette jeunesse et tacher son innocence^ Misère I

Brusquement, le ciel se voila tout à fait.

Un coup de brise d'orage s'engouffra dans l'escalier et dans la chambre. En bas, des portes claquèrent... Pour la première fois, Jacques, regardant en lui-même, se fit horreur. Il s'af&issa sur une chaise, la tête dans ses mains, secoué de sanglots sans larmes.

Comme tous les cœurs faibles, il accusa la destinée. « Est-ce ma faute, à moi, si les choses se compliquent à plaisir autour de moi, — si les événements m'enlacent de réseaux tellement étroits que je n'y trouve plus d'issue ? Que puis-je faire à présent ?

Rester au moulin? Épouser cette fille?

Est-ce praticable, cela ? Qui me le conseillerait?... »

Partir, alors? Fuir bien loin, laissant la malheureuse désespérée, — mère, peutêtre, il en avait peur, car elle s'était donnée à lui comme une épouse I

« Elle souffrira... elle mourra peut-être.

Eh bien 1 et moi ? »

N'avait-il pas souffert aussi sa part des douleurs humaines? N'avait-il pas eu le cœur déchiré par une blessure inguérissable, qui saignait encore ? Tout cela, en somme, n'était-ce pas la loi? n'était-ce pas la vie? L'amour prend les êtres au hasard, les rapproche un instant, puis brusquement les sépare. C'est le cycle éternellement parcouru, l'éternel recommencement. Volonté, liberté, leurre que tout cela. L'ordre des choses va son train inévitable, mêlant les êtres et les broyant, comme ces chars des dieux de l'Inde, qui roulent sur l'entassement des cadavres.

Il se leva, suffoquant d'émotion, et ouvrit la fenêtre, cherchant l'air vif.

La pluie, après une recrudescence subite, avait définitivement cessé. Crevant la couche des grosses nuées, il aperçut un coin de ciel bleu qui s'élargissait à l'ouest. Quatre heures venaient de sonner au coucou du moulin. Le coin de ciel bleu s'élargissait, s'élargissait, et, à mesure, une vague sérénité descendait dans l'âme troublée du jeune homme. Là-bas, vers Port- Sainte-Marie, les coteaux étaient déjà tout baignés de soleil. La nappe lumineuse s'étendait sur la vallée, et sa ligne extrême courait dans la plaine, escaladant les plis du sol, franchissant les rares boqueteaux de chênes, démasquant tour à tour un petit village blanc, un ruban de route, la pyramide de tuiles d'un toit de moulin.

Bientôt tout le paysage fut noyé dans une grande clarté. La verdure sombre de l'été, lavée par la pluie, semblait plus jeune.

Dans les arbres, les oiseaux sautaient par bonds lourds, entre les branches dégouttantes, et du sol s'exhalait une saine odeur humide, comme d'une chair de femme rafraîchie par le bain.

Jacques, de la fenêtre de Mignounète, revit en un coup d'oeil tout ce coin de paysage que leur amour avait semé de souvenirs... Était-ce bien vrai qu'il ne l'aimait plus ? Ëtait-elle donc moins belle qu'avant, moins désirable?... Pouvait-il comparer cette forme triomphante avec la grâce indécise de l'autre femme, dont l'image venait obstinément, à cette heure, se replacer entre elle et lui ? Pouvait-il comparer le don que lui avait fait la pre« mière de sa jeunesse innocente avec l'aumône douteuse qu'il avait prise à l'autre d'une beauté entamée déjà par tant de baisers ?

Il revint vers le lit de la jeune fille, et désemparé, plein de sanglots, tomba devant, sur les genoux. Il roula son front dans les couvertures vides, cherchant le souvenir de l'absente, ce parfum de la femme aimée, le plus grisant. Déjà, la fougue de ses désirs passés lui revenait.

En lui parlait une voix mystérieuse qui lui disait : « Reste, je t'aimerai, et c'est toute la vie. Ton cœur est meurtri et froid.

Eh bien ! moi, je te donnerai tout le sang du mien pour le réchauffer et le guérir.

Qu'importe ce bruit de lèvres autour de ton nom, cette renommée qu'on poursuit sans cesse et qu'on ne fixe jamais? Garde ton rêve, pauvre âme, ne le livre point.

Ne vaut-il pas mieux vivre son poème que • de le chanter? »

Si Mignounète, à ce moment, eût paru sur le seuil de sa chambre, si elle eût pu, à cette heure fugitive de passion sincère, lui jeter autour du cou la chaîne de ses bras, peut-être l'eût-elle fixé là pour jamais. Mais, dans la vie douloureuse, le hasard n'a point de ces miséricordes. Un pas résonna dans l'escalier, mais ce ne fut point celui de Mignounète ; une voix parla derrière Jacques, mais ce fut celle d'Estiennou, qui cria :

« Moussu Jacques I »

Jacques se releva en sursaut, honteux d'être surpris dans ce désordre. Il se vit ridicule devant le gamin, et cette idée dissipa d'un coup son attendrissement de tout k l'heure. • -

• Eh bien I quoi ! qu'est-ce que tu n iuii?bdbutia-t-i1, — Une personne vous demande, <

bas... Elle e

• lou moussu > 1 se couler dans le Ht de Mignon nèle.

mécontent, descendit après lui.

■ J= parie que c'est Duley, mur.

, lement. Une femme, lit... Jacques crispa sa maïD

Timprévu de ce retour. Elle, cependant, agenouillée près de lui, lui brûlait de baisers ses mains qu'elle avait prises, lui disant k voix très basse, pareille k un sifflement, des choses étranges, qu'il entendait à demi, que pourtant il comprenait, t Oui, disait-elle, c'est moi qui viens te reprendre, puisque tu ne veux pas revenir. Viens. Tu te meurs ici. Tu feras de moi ce que tu voudras, mais je veux te reprendre... Rappelle-toi... ma bouche...

mes bras... mes cheveux... à Paris... chez nous! »

A Sainte-Radegonde, Mignounète avait eu une triste journée. On l'avait appelée le matin auprès de son oncle dont le mal s'aggravait : elle était partie sans même avoir le temps de prévenir Jacques, encore endormi. Qjuand elle arriva au presbytère, elle trouva l'abbé Delmas couché, bien maigre, bien affaibli, toussant beaucoup.

Pourtant la crise de la nuit venait de cesser ; il goûtait un peu de répit.

M*"** Reine, assise au pied du lit, travaillait silencieusement. Les veilles répétées, les grands chagrins avaient passé sur ce

masque impassible de vieille, sans creuser une ride sur son front poli, sans ajouter une blancheur au gris permanent de ses cheveux. Elle embrassa la petite; puis, lui posant les mains sur les épaules, elle la regarda dans les yeux... Avec sa clairvoyance de femme âgée, irréprochable, elle lisait quelque chose de grave dans ces beaux yeux que Tamour alanguissait.

Bien sûr, on lui avait changé sa Mignounète. Elle ne dit rien pourtant et se rassit. Mais déjà le prêtre avait attiré la jeune fille, l'avait fait asseoir près de son chevet et, d'une voix basse de confessionnal, entrecoupée de toux douloureuses, il lui parlait. Les recommandations générales, les phrases textuelles de livres pieux se mêlaient inconsciemment, sur ses lèvres, aux choses pratiques que M"** Reine l'avait engagé à dire k Mignounète avant le suprême voyage auquel il se préparait :

La voilà qui se faisait grande maintenant. Il fallait rester toujours une bonne fille, aimant bien le bon Dieu, bien confiante en la protection de la très sainte

Vierge, dont justemenl l'Église féwit aujaurd'hui la Visiuiion. Mais il y avait aulie chose. Ses bons parents Amiac vieillissaient. Que deviendrait-elle si elle les perdait? Elk ne pourrait

inarier.Avait-

elUdéjàsongé i quelqu'un

dupajsî

.Je te cou-

nais, ma ché-

rie, disait le

prêtre de sa vo choix sera celu

n brisée. Je sais que ton d'une bonne fille, bien

sérieuse... Allo

s, mignonne, dis 1 ta

La jeune fiile malade torturai ne répondait qu jours, quand elle

pi us que des reproches, par des sanglots. El touelevaillesyeui, elle trou-

vait fixés sur elle les yeux de M"" Reine, qui semblaient chercher jusqu'au fond de son cœur son douloureux secret.

L'arrivée du curé d'Aiguillon, venant visiter son confrère malade, mit fin k cette scène au moment où la jeune fille, à bout de force, allait tout avouer. Elle en profita pour sortir, pour s'enfuir dans un coin de la petite église où elle tomba à genoux, le front dans les mains. Pour la première fois, sous l'influence des paroles de l'oncle, sa conscience parlait, lui reprochant sa faute mortelle, cet abandon d'elle-même qu'elle avait fait k un homme.

L'amour, jusque-là, l'avait tenue dans une sorte de long rêve, dont le réveil lui venait maintenant, tout plein de remords.

Et, dans cette atmosphère humide où traînaient des odeurs persistantes d'encens, les souvenirs de son éducation religieuse se ranimaient pour la condamner. N'importe. Elle n'était pas mûre pour le repentir. Elle aimait trop. Elle n'essayait même pas de prier, — sentant qu'elle ne pourrait pas ; une honte la prenait d'oser

rentrer, elle pécheresse, dans cette sainte demeure qu'elle profanait, — trop sincère pour mentir à la voix de sa chair qui appelait encore Jacques passionnément.

Entre ses douleurs k elle et les affres de mort qui planaient sur le presbytère, cette journée lui parut longue, longue. Enfin le soleil s'abaissa. Il était cinq heures ; il fallait repartir si elle voulait être avant la nuit à Nazareth. L'enfant embrassa son oncle longuement, tendit son front à M"* Reine qui lui dit simplement : « Allons, va, Marie, et sois sage!... » et elle remonta dans la carriole. Jean, le grand domestique, enveloppa d'un coup de fouet les flancs rougedtres du cheval de ferme, et bientôt le petit clocher de Sainte-Radegonde ne fut plus, en haut de la colline fuyante, qu'un point de lumière imperceptible entre les verdures. Alors seulement elle fut soulagée. Ne sentant plus peser sur elle le muet reproche des endroits témoins de son enfance ignorante, elle s'abîma de nouveau dans la douceur de son rêve d'amoureuse. Elle égrena le chapelet

de ses souvenirs. Avec Tégoïsme renaissant de la passion, elle se prenait k regretter cette journée passée loin de Jacques :

que d'instants précieux volés k leur amour 1 Qjii sait k quoi Jacques avait songé pendant son absence ? Il s'était, sans doute, encore absorbé dans ses rêveries qui lui creusaient des rides au front, et dont il ne sortait que pour lui dire, à elle, des choses dures.

Non, bien sûr, elle ne le quitterait plus !

Elle lui nouerait autour du cou ses bras voluptueux, qu'elle ne dénouerait plus.

Et, dans sa rêverie somnolente que berçait le balancement rythmé de la voiture, elle pensa qu'ils resteraient ainsi enlacés longtemps, bien longtemps, toute la vie.

Brusquement, la carriole s'arrêta sur la route, en vue de Nérac. Une voiture arrivait de la ville, et Jean, très prudent, avait simplement arrêté son cheval et rangé de côté la carriole. Jamais, du reste, le grand domestique ni Mignounète n'avaient rencontré pareil équipage. Un tourbillon de boue soulevée, un claquement crépitant de

fouet, un fracas de vitres secouées, la vision fantastique d'une vieille calèche fermée, stores baissés, bondissant sur ses roues, le cocher haletant, penché, les rênes lâches, sur les bidets affolés, — et ce fut tout.

« Voilà du monde pressé I » fit Jean niaisement.

Mignounète, elle, ne disait rien. Très pale, elle regardait fuir le point noir derrière elle... Une idée lui était venue tout de suite, sans qu'elle sût pourquoi. « Si c'était son ami qui s'en allait là dedans? »

La carriole repartit au trot allongé du cheval rouge, et peu à peu la jeune fille se calma. Même elle sourit de son inquiétude de tout à l'heure. Elle connaissait Jacques maintenant. Elle le savait bien incapable de décider tout seul un brusque départ, d'en hâter les préparatifs. Au moins, il l'aurait attendue pour lui dire au revoir 1... Non, elle allait le trouver, comme il était toujours après ses absences un peu prolongées, anxieux, impatient de la posséder, — les lèvres sèches dans l'attente des baisers.

... La nuit tombait, presque froide après cette journée de pluie. Jean, pour se réchauffer, sifflait. Mignounète rêvait silencieusement à l'heure où, porte close, elle tiendrait dans sa chambre son bien-aimé.

Ils s'engagèrent dans la route qui, surplombant la rive gauche de la Baïse, longe la Garenne. A cette faible distance, les vieux chênes passaient un à un, formes d'abord confuses, puis vision nette et courte, puis fantômes évanouissants. Depuis les fantaisies légendaires du roi Henri jusqu'aux idylles de la veille, combien d'amours ils avaient abrités, ces beaux arbres indifférents!... Combien de serments passagers, combien de baisers volages avaient résonné sous leur voûte en nef d'église 1 La jeune fille les saluait au passage, comme des témoins fidèles de ses joies. Tant que Jacques demeurerait dans cette ombre qui fait aimer, elle était bien sûre de garder son cœur.

La carriole tourna, raclant de sa roue la borne de l'allée qui mène au moulin.

Jean arrêta. Mignounète descendit en

hâte, gagna la maison, pénétra dans la grande salle. Le vieux Amiac y était tout seul, dormant au coin de l'âtre. Elle ne le réveilla pas et monta vite l'escalier.

En passant devant la chambre de Jacques, elle vit la porte grande ouverte.

Estiennou remettait des draps au lit.

« Tu sais, Mignounète, cria le gami^ en l'apercevant, il est parti...

— Qui, parti?

— Moussu Jacques. Il m'a donné une pièce d'or. »

Elle s'appuya à la rampe.

« Parti, murmura-t-elle, pour tout à fait?

— Pas peut-être!... Une dame est venue... Elle l'a emmené, presque tout de suite, dans une voiture louée. Regarde la pièce qu'il m'a donnée I Une pièce d'or,' ouil »

Mignounète ne répondit pas. Elle monta dans sa chambre, se pencha à la fenêtre, et regarda, — comme si elle eût voulu retrouver à travers l'ombre la trace du fugitif. Mais il faisait nuit noire au dehors

comme en elle-même, et, à vingt pas du moulin, rien ne se distinguait plus.

Tout à coup, — bien loin vers les coteaux de Port-Sainte-Marie, — un coup de sifflet déchira l'air. Le panache lumineux d'un train qui fuyait k l'horizon sillonna le fond opaque de la nuit.

Alors l'enfant s'affaissa par terre et, le front sur ses genoux, elle pleura... Elle pleura silencieusement, sans révolte ; elle ne maudit point celui qui l'avait prise pour l'abandonner après. Seulement elle se dit tout bas que sa vie, à elle, était bien finie — et que ce n'était plus la peine de vivre, maintenant que tout ce qu'elle aimait s'était enfui, là-bas, là-bas, dans un sifflement lointain, dans un peu de fumée...

Moins d'une semaine plus tard, Jacques achevait de dîner, avenue Carnot, en tête-à-tête avec Emma Simpson. Depuis leur retour à Paris, ils affichaient leur liaison renouée avec une sorte d'insolence.

Un journal cancanier du boulevard avait raconté, sous des initiales, l'aventure d'Emma, allant crânement enlever son ancien amant, juste après la mort de son mari.

Ce soir, en sortant de table, ils allèrent tous deux fumer une cigarette sur la terrasse.

Là, Jacques se rappela qu*il avait à lire une lettre de Dutey. Le médecin était parti pour Nérac, le jour même du retour de Jacques à Paris, après une explication assez vive qu'ils avaient eue ensemble. Pressentant un malheur, une résolution funeste de la désespérée, Dutey avait voulu se rendre là-bas au plus vite, tâcher de parer aux événements.

Comme la lettre était longue et serrée, Jacques courut vite à la fin... Il lut ceci :

c ... Si tu as un peu de cœur, mon pauvre Jacques, tu pleureras amèrement \t mal que tu as fait. On a retrouvé la malheureuse fille, ce matin, étendue sans vie dans la fontaine de Fleurette, sur le dos, les bras en croix... Il a fallu qu'elle fût bien décidée à mourir, car, jusqu'au dernier instant, elle n'aurait eu qu'à soulever la tête pour se sauver... »

Jacques, distraitement, remit la lettre dans la poche de son smoking. Les choses dont elle parlait lui semblaient vagues, lointaines, pas vraies, passées dans l'irréel,

avec la légendf...

Emma s'approcbait. Elle le baûi dans

le cou en disam ;

• A quoi peuaei-vous, mon poète î — Je pense, répondit Jacques, toujours

distrait, que Fleurette a tris bien pu le

Doycr dans la fontaine, quoi qu'en disent

tes guides, •

Page 1