II
s LE M013LIN FRAPPIER.
de ceux qui servent à faire les surprises... Je suis reçu au salon de peinture.
Et il mit sous les yeux de Geneviève la lettre du ministère des beaux-arts qui annonçait l'admission de ses deux tableaux ; puis il s'assit sur son siège bas, et se blottit contre sa mère, comme au temps où il était petit garçon ; elle posa une main sur les boucles brunes de son fils, et resta absorbée dans ses pensées.
— £h bien, mère, tu n'es pas contente? fit Jean, un peu surpris de son silence.
— Je suis heureuse, mon fils, heureuse d^un succès si rapide... Es-tu sûr de le mériter?
— Oh! mère, écoute, après la quantié de croûtes qui se £siit remarquer tous les ans au Salon, je n'ai vraiment pas de quoi me pavaner que de me savoir accroché à un mur, tout là^haut, Ià*haut, au-dessus des toiles de sept mètres sur neuf! Tu vois que je ne me fais pas d'illusions sur mon succès, comme tu dis. Je mérite toujours bien cela, mère sévère et prudente, qui ne m'as jamais gâté, tu en conviendras la première!
Geneviève ne put s'empêcher de rire, tant son fils avait l'air modeste.
Jean était maintenant un beau garçon, dans la fleur de la vie et de la santé. Grand et mince , tout en ressemblant à sa mère, il commençait à montrer le sang paternel dans sa démarche aisée et surtout dans sa manière de porter haut la tète, les cheveux
rejetés en arrière. G*était un de ceux à qui tout semble Êicile et pour qui les petits obstacles de la vie n'existent pas; tout leur est facile en effet, car la moitié des difBcultës en ce monde provient du manque d'énergie et de décision.
— Je souhaitais que cette lettre arrivât pour Tanniversaire de ma naissance, reprit Jean, et, tu le vois, mère, le destin m'a fevorisé; je viens de la recevoir en rentrant.
— Et si tu avais été refusé, monsieur le présomptueux? dit madame Beauquesne.
— Tu n'en aurais rien su ! N'est-ce pas assez d'être refusé, sans être encore grondé par sa mère!
— Cela ne t'aurait pas manqué ! riposta Geneviève. Mais ses yeux souriaient, malgré son ton sévère, et son fils savait lire sur ce visage aimé. Il l'embrassa tendrement et reprit son chapeau.
— Tu sors encore? Ne t'attarde pas pour le dîner; tu sais que nous avons du monde...
Jean rougit un peu.
— Je serai exact, ma mère chérie, dit-il ; je ne te demande qu'un quart d'heure.
Il sortit en courant, et Geneviève alla inspecter les préparatifs du dtner qu'elle donnait à ses amis en l'honneur du vingt et unième anniversaire de son fils.
Tout avait changé autour de l'ancienne paysanne; un mobilier de bon goût, décelant l'aisance, un service de porcelaine blanche avec un chififre d'or , une
argenterie siin])le, mais irréprochable, des fleurs sur la table, des tapis partout, tout enfio annonçait un bien-être complet et intelligent.
En effet, Geneviève, sachant qu'une fortune considérable appartenait à son fils, n'avait pas à redouter pour lui les surprises de Tavenir. Elle s'était efforcée de lui donner tout ce que Tor seul ne peut procurer : le goût des belles choses, et surtout le plaisir de les acheter au prix de son travail. Pas un des objets d'art ou de luxe de cet appartement qui n'eût été Toccasion d'une leçon pour le jeune homme, et l'argent qu'il voyait sortir d'une vieille petite bourse, à lui bien connue, pour payer les factures des marchands, y avait été mis en sa présence, produit des journées de travail de sa mère, ou des ventes de M. Moisson.
Le résultat avait dépassé leurs espérances ; la condition, stipulée par Geneviève, d'une part dans les bénéfices, avait été le principal élément de leur bienêtre. Aussi bénissait-elle tous les jours madame Nanteuil, qui lui en avait donné la pensée.
La bonne dame était morte depuis quelques années, laissant sa fille bien seule; au milieu de tout son luxe et pendant sa longue maladie, elle Pavait confiée à Geneviève.
— Aimez-la bien, avait-elle dit, car je ne sais trop qui l'aimera. La fille me parait ressembler beaucoup au père, et pour celui-là, je n'en parle pas.
Après la mort de madame Nanteuil, la famille
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Reynold s'était soudainement accrue d*un membre inattendu. Un beau jour, au retour d'un de ses fré<quents voyages, car c'était Tétre le plus instable de Tunivers, M. Reynold avait ramené une grande fillette d'environ quatorze ans.
— C'est ma nièce, avait-il dit en la présentant à sa femme. C'est une orpheline ; je vous prie de la traiter comme votre enfant.
Un peu surprise de ce surcroît de maternité qui lui tombait du ciel, Marguerite avait fait de son mieux, supposant que le séjour de mademoiselle Clotilde ne serait que provisoire; mais l'installation paraissait au contraire définitive, car M. Reynold choisit des cours pour elle, désigna une femme de chambre pour l'y accompagner, et lui fit arranger une chambre dans l'habitation de Paris.
— Cette enfant n'a que nous, elle porte mon nom, di(-îl à Marguerite, un jour qu'elle s'était décidée à l'interroger; je veux qu'elle habite sous notre toit; vous me ferez plaisir en la traitant comme votre fille, et quand le moment sera venu de la produire, elle sortira avec Renée, dont on pourra avancer les débuts dans le monde, afin de ne pas trop faire attendre Clotilde.
Madame Reynold n'essaya ni de lutter ni d'obtenir des éclaircissements; elle connaissait assez son mari pour savoir que c'était inutile; mais dans ses conversations avec Geneviève, le sujet fut épuisé jusqu'à la
dernière goutte, et les deux amies conclurent que» selon toute yraisemblance, cette enfant, de trois ans plus âgée que Renée, devait appartenir à M. Reynold par des liens plus rapprochés qu*il ne voulait le dire.
— Mon Dieu, conclut madame Reynold, ce n'est pas sa faute, à cette enfant! Je ne lui en veux pas, et me sens toute disposée à lui tenir lieu de la mère qu'elle a perdue ;n mais je la voudrais plus expansive !
Mademoiselle Glotilde, en effet, ne parlait guère, mais deux yeux noirs magnifiques, ombragés par des cils épais, se chargeaient volontiers de &ire la conversation à défaut de sa langue. On ne peut dire qu'elle inspirât la confiance, mais un intérêt bizarre causé par l'étrangeté de sa discrète personne s'attachait à elle, quoi qu'on en eût. Elle connaissait son pouvoir, et ne se Élisait pas faute d'en user.
En grandissant, cette espèce de coquetterie s'était voilée sous la modestie de son âge ; elle y avait beaucoup gagné, et nombre des amis que M. Reynold attirait chez lui faisaient une cour assidue à la jeune fille, bien qu'elle eût à peine dix-sept ans. Ces hommages ne plaisaient guère à Marguerite; son mari répondit à quelques observations timides, qu'ayant l'intention de marier Glotilde de bonne heure , il ne pouvait trouver mauvais qu'elle fût en mesure defieiire son choix ; dès lors, madame Reynold ne dit plus rien, et se borna à tenir Renée autant que possible à l'écart lors de ces occasions, malheureusement fréquentes.
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Jean rentra comme il avait dit, au bout d'un quart d*heure, et trouva sa mère dans la salle à mançer, en train de donner aux objets du couvert ce dernier rangement de la maîtresse de maison qui leur communique un aspect si diBFérent des tables d'hôte» somptueusement garnies, cependant.
— L'anniversaire de ton fils doit être une fête pour toiy mère, dit le jeune homme en présentant à Geneviève un bouquet de roses épanouies.
L'heureuse mère sourit et embrassa son garçon.
— Que caches-tu là? dit-elle en voyant qu'il tenait quelque chose dans la main qui pendait le long de son corps.
— C'est un bouquet pour madame Reynold et un autre pour Renée. .. et un pour Glotilde. . . pour mademoiselle Clotilde, reprit- il avec un peu d'embarras; tu devrais les mettre à la place que tu leur destines...
— Choisis toi-même ces places, dit madame Beau^ quesne» après une courte hésitation. Ce jour doit être pour toi un jour de joie sans mélange.
Jean feignit d'être très-occupé dans la lecture des cartes qui indiquaient la place des invités; cet exa-
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men dura si longtemps, que sa mère se retira , pensant qu'en sa présence, il n'en finirait pas.
A peine était-elle au salon qu'il l'y rejoi^it en efFet.
— Tu as terminé tes arrangements? dit Geneviève.
— Oui; je me suis mis entre les deux demoiselles... je pense que ce sera plus gai...
— Soit. Aujourd'hui, tout le monde te gâte; j'espère que M. Reynold n^ mettra pas d'opposition.
— Oh! pour cela j'en suis sûr! dit inconsidérément le jeune homme.
Il baissa la tète un instant, puis il la releva avec l'ancien geste de son père, et ses yeux rieurs plongèrent dans ceux de sa mère.
— Maman, ne me taquine pas, dit-il en la mena* çant du doigt.
— Je ne te dis rien, fit observer Geneviève. Mais je n'ai pas intention de te taquiner. Pour une fois dans notre vie, nous pouvons dire, sans manquer à nos devoirs : A demain les affaires sérieuses.
Le dîner eut lieu dans toutes les formes. L'assislance était choisie : quelques anciens professeurs de Jean, deux jeunes peintres de ses amis, un peu plus âgés que lui, madame Reynold avec les deux jeunes filles et M. Beynold dans sa gravité de propriétaire et d'homme influent. Influent près de qui? influent en quoi? Nul n'a jamais pu le dire, mais chacun s'accordait à reconnaître que c'était un homme influent.
M. Reynold» le père Babat-Joie, ainsi Fappelait irrévérencieusement Jean aux beaux jours du collège, était devenu si aimable avec le jeune homme, depuis quelque temps, que celui-ci s'en montrait tout ébahi.
— Ça ne peut pas être parce qu'il m'aime? disait-il à sa mère un soir après le départ de Fhomme influent, et ça ne peut pas élre non plus parce que je Taime ! Alors y pourquoi?
Geneviève mieux avisée eût peut-éti*e pu dire la raison de cette soudaine sympathie, qui avait attendu pour se montrer le moment où Glotilde allait finir ses études. Glotilde était évidemment dans la pensée de M. Reynold la fiancée d'élection destinée à Jedn Beauquesne. Si celui-ci n'eût eu pour toute fortune que sa belle éducation et son talent de peintre, il est douteux que l'homme influent lui eût permis de vivre dans une si douce intimité avec les deux jeunes filles. Mais, sans connaître exactement la fortune des Frappier, il avait acquis la certitude que Jean était un excellent parti pour une fille sans dot, telle que Glotilde. S'il se fût agi de Benée, il eût été plus prudent, car Benée était une héritière; mais Clotildcj.. le brave homme ne voyait aucune objection à un mariage entre ces deux jeunes gens»
Quand le repas fut terminé, les invités se dispersèrent dans le salon, heureux de se dégourdir un peu les jambes ; après avoir fait le tour des fauteuils et des canapés, avec une parole aimable pour chacun,
ainsi qu'il sied à un jeune homme extrêmement bien élevé, en l'honneur duquel se donne une fête, Jean se faufila sournoisement entre deux cliaises massives, et tomba assis , comme par mégarde , sur un pouf, frauduleusement placé 1^, on ne sait par quels soins.
— Tu ne vas plus t'en aller, j'espère, lui dit Renée en étalant sur lui sa jupe bouffante, afin de le cacher aux yeux peu clairvoyants.
— N'oubliez pas, mademoiselle, qu'il nous est ordonné de nous vouvoyer, dit Jean d'un ton doctoral.
— Bah ! personne n'écoute, et puis aujourd'hui, toutes les consignes sont levées ! dit la gamine en haussant les épaules avec un joli geste de mutinerie. Dis-lui ^ot aussi, Glotilde, pour désobéir!
Les beaux yeux de la jeune fille jetèrent un éclair velouté du côté de Jean, et elle répondit à voix basse :
— Je ne suis pas désobéissante.
— Ah! par exemple ! s'écria Renée.
Le bruit de sa voix avait fait retourner son père, qui fironçait déjà les sourcils; mais en apercevant la tète de Jean qui émergeait au-dessus des jupes empesées des fillettes, il sourit et retourna à sa discussion entamée, dans sa pose favorite, adossé à la cheminée, comme font tous les gens vaniteux qui aiment à tenir les auditeurs occupés de leur personnalité.
Les trois jeunes têtes furent bientôt en conciliabule secret, avec des chuchotements à voix basse, qui disaient pâmer Renëe dans des petits rires étouffés. Évidemment elle (rourait un plaisir infini à bavarder tout bas, avec Tapparence du mystère, pendant que les parents parlaient de choses sérieuses à Tautre bout du salon. A quatorze ans, les petites filles adorent tout ce qui semble mystérieux ; la présence d^un jeune homme, bien que pour Renée ce fût presque un frère, ajoutait encore au plaisir ordinairement défendu.
Jean, lui, se grisait de cette intimité si douce et si dangereuse. De temps en temps, en parlant, il se. trompait, disait vous à Renée, toi à Clotilde, et celle-ci se reculait à demi, avec un air réservé si drôle qu'ils s'éclataient de rire tous les trois. Ils ne disaient que des niaiseries, et l'on se fût étonné à bon droit, en les entendant, de voir un garçon sérieux et instruit comme Jean prendre tant de plaisir à de telles^ fadaises. Mais ce n'étaient jpas les paroles qu'il écoutait, c'était la voix de Clotilde, c'était le frôlement de ces vêtements de jeunes filles, c'étaient les regards magnétiques et voilés de la jeune grande coquette, qui le jetaient dans une sorte d'extase.
Avec cela ils se taquinaient abominablement tous les trois. Renée avait une langue bien affilée de jeune Parisienne qui va aux cours de M. X... apprendre Part du bien dire que lui enseigne son professeur et
Tart de dire des méchancetés que lui enseignent ses compagnes. Renée excellait à ce genre.de torture qui consiste à mettre les gens au pied du mur> en contradiction avec eux-mêmes , à tout moment, à propcs de tout, qui prend acte d'une confidence £aite dans un moment d'expansion, pour démolir tout un échafaudage d'apparences , le tout sans trahir la foi jurée, à mots couverts» faisant consister tout le supplice dans la crainte, toujours superflue, de voir le secret ébruité à la face de tous. Ces sortes de mystifications sont l'apanage des très-jeunes filles dans une classe de la société fort nombreuse et tout à fait dis* tinguée... Quelques-uns, témoins de ces escarmouches, ont souvent regretté que la victime de ces plaisanteries, soudain exaspérée, n'ait jamais eu l'idée d'appliquer publiquement une belle paire de soufflets à son joli bourreau, si spirituel et si fin! Mais peut-être une leçon isolée n'eût-elle pas suffi. Renée taquinait donc Glotilde, et bellement.
— Enfin, disait-elle, me l'as-tu dit, ou ne me Pas-tu pas dit?
— Quoi ? fit Jean.
— Ça ne te regardepas ! riposta prestement Renée. Glotilde! l'as- tu dit?
— Je ne sais pas de quoi tu parles.
— Ce que tu m'as dit l'autre jour, dimanche, en revenant de la messe.
— Je ne m'en souviens pas.
— Veux-tu que je te le répète pour te le rappeler?
— Non ! s'e'cria vivement Giotilde .
-^ Alors tu t'en souviens !
Et Renée battit des mains. Jean écoutait un peu ému, sentantqu'il était question de luisousceverbiage.
— Alors tu me l'as dit?
— Peut-être... fit Giotilde inquiète, et éner^'ée dé ce long persiflage.
— Puisque tu me l'as dit, je peux le répéter, car bien sûr tu ne peux rien me dire de mal , n'est-ce pas?
— Je ne veux pas! cria la jeune fille prête à pleurer.
— Qu'est-ce que tu ne veux pas?
— Que tu dises à Jean...
— Quoi? fit Jean en prenant la main de Giotilde, qui résistait fiiiblement.
— Qu'elle te préfère à tout le monde ; voilà ! dit Renée, en détournant la tète d'un air moqueur.
Giotilde rejeta sa main et la mit devant ses yeux. Peut-être était-ce une vraie larme qu'elle voulait cacher.
— Est-ce vrai? fit Jean à voix basse.
— Non , dit Giotilde qui s'était remise ; c'est une plaisanterie. Je voulais voir si Renée était capable de garder un secret, et pour mVn assurer, je lui ai dit la première chose qui me pissait par la tête... Elle Fa crue, ce n'était pas très-apirituel de sa part.
Jean se sentit vexé. Il aurait mieux aimé savoir que Clotilde le préférait à tous. Cependant ce qu'il ressentit n'était pas une douleur intense^ c'était plutôt l'aiguillon de la vanité déçue.
Ce fut au tour de Renée à baisser la tête d'un air confus. Mais sa malice reprit le dessus aussitôt.
— Si c'était une attrape, tu y as été prise, car, vrai ou non, tu as eu joliment peur de me voir répéter ta confidence. Quand on veut attraper les autres, il faut avant tout tâcher de ne pas y être pris soi-même. Voilà.
. Et sachant bien, avec son instinct de fillette qui grandit, que Jean el Clotilde ne pourraient rester seuls près l'un de l'autre, elle s'envola à l'autre bout du salon, et s'assit sur le tabouret du piano.
— Jean, dit-elle de sa voix claire, je vous ai appris un morceau, absolument <;omme au jour de l'an pour les parents ! Si vous n'êtes pas content , vous pouvez le dire !
— C'est trop de bonté, dit le jeune homme en se levant. Il en voulait un peu à celte gamine de troubler ainsi un entretien qui lui paraissait très-doux ; mais il ne pouvait garder sa place plus longtemps.
Renée joua son morceau avec un aplomb, un brio, bien faits pour surprendre. Elle était douée de cette assurance naturelle qui permet à quelques-uns de paraître en public sans la moindre gêne, tandis que d'autres , moins heureux , ne peuvent affronter les
regards de dix personnes réunies. Elle termina au milieu des applaudissements» et alla discrètement s'asseoir à Tabri de la robe maternelle. L'entretien de Clotilde et de Jean était fini pour ce jour-là.
Au moment du départ, cependant, celle-ci s'aperçut qu'elle avait oublié son bouquet. Jean courut le lui chercher, et le lui remit. Elle était déjà dans l'antichambre, habillée pour le départ; en lui donnant les roses, il ef&eura les doigts de la jeune fille ; elle feignit de ne pas l'avoir senti; mais pendant l'échange du dernier bonsoir, elle plongea son visage au milieu des boutons de roses blanches, et en retira deux pétales qu'elle mordillait entre ses dents. ••
Jean la regarda comme il ne Tavait jamais £ait encore. Les paupières de Clotilde battirent deux ou trois fois, et elle se détourna lentement, suivant les invités dans l'escalier.
Jean restait immobile, les yeux fixés sur la porte : sa mère lui toucha doucement l'épaule.
— Il n'est pas minuit, lui dit-elle, et j'ai à te parler; viens dans ma chambre. .
Il la suivit docilement dans la grande chambre frafche, où brûlait une lampe.
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Jean s'assit en face de sa mère, les yeux dans ses yeux, afin de ne rien perdre de ce qu'elle allait lui dire. Il n'avait pas peur, et cependant une sorte d'inquiétude lui donnait un peu de fièvre.
— Tu as vingt et un ans accomplis ce matin, mon enfant, dit Geneviève d'une voix grave , et je dois te rendre compte de ma tutelle, pendant les seize années qui se sont écoulées depuis la mort de ton père.
Jean fit un geste; elle l'interrompit avant qu'il eût parlé.
— Je sais que tu as confiance en moi, mon fils ; aussi n'est-ce pas un compte d'argent que je veux te donner, c'est l'explication de l'éducation que tuas reçue et de la fortune à laquelle tu peux prétendre.
Elle s'arrêta un instant et reprit :
— Tes grands parents, qui vivent encore au moulin Frappier, sont de simples paysans qui savent à peine lire et pas du tout écrire. Ton père était devenu par un héritage, qui était à la fois une bonne action et une sorte de justice, le propriétaire du moulin et du domaine. Moi, je n'avais rien. Quand ton père m'a épousée, j'étais servante chez l'aubergiste d'un
hameau nommé Délasse, sur la commune de Haville. Jean prit la main de sa mère et la serra tendrement.
— Tes grands parents ne m^aimaient pas; ils avaient plusieurs raisons pour cela. D'abord, j'étais pauvre; ensuite... mais tu trouveras Texplication de la seconde raison dans le testament de ton vieux cousin Frappier, que, suivant ses intentions dernières, le notaire m'a envoyé ce matin. De plus, j'étais leur belle*fille, et ton père m'aimait. Ta grand'mère était jalouse de cette affection, et je crois que plus j'avance en âge, plus je suis disposée à Fen excuser.
Jean rougit un peu et sourit d'un air embarrassé. Geneviève continua.
— En6n, ils ne me rendaient pas heureuse, mais je supportais beaucoup de choses sans rien dire, à cause de ton père que je craignais d'affliger. Un grand malheur nous arriva : je t'ai raconté comment ton père fut tué par l'explosion d'une meule. Après sa mort, la vie me devint intolérable au moulin. Moi, ce n'était rien, mais toi ! on te rendait menteur, méchant, paresseux, ingrat. Je ne pouvais le souffrir plus longtemps, et un beau soir, poussée à bout, provoquée par les plus méchants procédés, je m'enfuis t'emportant dans mes bras.
Jean vint s'asseoir sur le canapé auprès de sa mère qu'il serra contre lui.
— Tu m'appartenais, tu étais mon bien, c'était clair, et cependant, aujourd'hui que ma raison s'est
mûrie, et que je connais les lois du inonde, je me demande comment j'ai pu concevoir et exécuter cet acte inouï. Heureusement pour nous deux, tes grands parents s'étaient mis dans leur tort d une façon si évidente qu'il leur était impossible de réclamer. Ils essayèrent de te £aire revenir, mais il leur fallut y renoncer, et tu me restas, mon cher trésor. Jen'avai» que toi, mais je t'avais bien à moi.
*- Et le moulin? demanda Jean, intéressé au plus haut degré, et se demandant comment jusqu'alors il ne s'était pas informé davantage de choses qui letou» chaient directement.
— - Le moulin était resté à tes grands parents. Je leur en avais laissé la gestion, comme une sorte de compensation pour l'ennui que je leur causais en leur enlevant leur petit-fils. Mais par un point d'honneur à moi, je m'étais promis de t' élever avec mes propres ressources. Si j'avais échoué dans mes tentatives pour subvenir à nos besoins, tu comprends bien que je n'aurais pas laissé souffrir ton éducation morale ou physique par un amour-propre mal entendu; mais la chance m'a permis de trouver l'emploi de mes travaux avant que la somme d'argent que j'avais emportée, et qui était un présent de ton père, fût épuisée. Donc, je puis te le dire aujourd'hui avec un peu d'orgueil, tu es le fils de mon travail et de ma volonté : ton éducation n'appartient qu'à moi seule; je suis deux fois ta mère.
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Jean $*élait laisse glisser à terre, et il baisait avec reconnaissance les mains de sa mère.
Il posa sa tête sur le sein maternel et resta à terre, les genoux plies comme au temps où il était tout petit.
— Tu comprends, reprit Geneviève, que pendant les seize années que nous avons passées loin du moulin, tes revenus, dont nulle partie n'était distraite, car tes grands parents ne dépensent presque rien , et les menus produits du manoir leur suffisent amplement, pendant seize ans, tes revenus accumulés ont plus que doublé ta fortune.
— Nous sommes donc bien riches? dit Jean en ouvrant de grands yeux.
— Je n'ai rien à revendiquer dans ta fortune, mon fils, tout est à toi. Tu possèdes aujourd'hui le moulin Frappier et les fermes qui en dépendent. Grâce à une ligne de chemin de fer qui passe à peu de distance, et aussi grâce à des améliorations introduites dans le système des eaux, par mes ordres, ces biens valent cent vingt mille francs, et vaudront davantage avec le temps. Le moulin rapporte cinq mille francs; les fermes, trois mille. Ces revenus capitalisés, défalcation faite des sommes qu'a nécessitées l'entretien des biens, donnent environ cent mille francs placés en valeurs diverses. De plus, le vieux cousin Frappier, qui nous aimait tous deux, t'a légué une fortune composée d'une cinquantaine de mille francs en
terres. Il ne plaçait pas d'argent, il achetait sans cesse un clos par-ci, un pré par- là, et toujours à proximité des biens que t'a laissés ton père, de sorte qu'avec un peu de patience et d'habileté tu pourras acquérir les bandes de terrains qui séparent les pièces, et ta propriété sera une des plus étendues du canton. Te voilà donc en possession, à partir de ce jour, d'un revenu qui, bon an, mal an, atteindra quinze mille francs. C'est à toi de voir si tu veux mener Texistence d*un oisif ou celle d'un homme de travail.
Jean écoutait et ne pouvait en croire ses oreilles.
— Mère, dit-il après un moment de réflexion, comment se fait-il que je n'aie rien su de tout cela?
— Je craignais que la pensée de la fortune ne te tiétournât du travail, et je crois que j'ai bien fait de ne pas t'en parler.
— Tu as bien fait, mère, sans doute. Mais crois- tu prudent de me le dire aujourd'hui? Il me semble que je suis encore bien peu raisonnable, pour me savoir à la tète de tant d'argent!
— Il faudra pourtant que tu m'en donnes une décharge par-devant notaire, dit Geneviève en souriant d'un air grave. Je n'ai plus le droit de te le cacher, mon fils. A dater d'aujourd'hui, tu es un homme.
Jean ne put s'empêcher de rire.
— Va pour un homme, dit-il, quoique je me sente
hien gamin! Ainsi, mère aimée, c*est toi qui as subvenu à tous les firais de mon éducation?
— Ouiy et c^est mon orgueil, c'est ma joie! dit fièrement Geneviève. Ne me parle jamais de le rembourser, je ne te le pardonnerais pas! Mais il y a autre chose. J'ai promis à tes grands parents de te ramener au moulin quand tu aurais atteint ta majorité. Il £Eiut aller au moulin.
— Tout de suite? fit Jean avec un effroi comique.
— Non, après Touverture du Salon, répondit Geneviève.
Elle ne put s*empécher de regarder avec orgueil le beau garçon qui restait assis à ses pieds. Jean méditait.
— Quand j'écrivais par tes ordres des lettres de bonne année à mes grands parents , j'étais loin de me douter que c'étaient des paysans très-ricbes. Je me figurais de vieilles gens, des sortes d'anciens employés, qui vivaient dans une petite ville, comme on en voit quand on passe en chemin de fer... Et pourquoi ne sommes-nous jamais retournés au moulin Frappierî,..
— Ils auraient voulu t'y garder, dit jalousement Geneviève.
Jean embrassa encore une fois sa mère, et se retira dans sa chambre. Longtemps, le mirage de cette fortune inattendue le tint éveillé. Il voyait aussi ses deux petits panneaux suspendus à des hauteurs incal-
culables au-dessus de la cimaise, au salon de peinture : puis le dernier regard de Glotilde lui revenait de temps en temps, submergé, il faut bien le dire, par des quantités de questions diverses qu'il se posait à lui-même. Qu'était le moulin? comment était-il fait? Et ses revenus, que pourrait-il bien en faire? Et ses grands parents, que leur dirait-il? Enfin il s'endormit en essayant de se représenter le notaire, qui avait si bien aménagé cette belle fortune.
— Papa, papa, c'est ici! au troisième rang! C'est moi qui l'ai trouvé! dit Renée en tirant son père si fort qu'elle faillit renverser un monsieur très-chauve qui regardait en Fair. C'est moi qui l'ai trouvé, répéta -t-elle à Toreille de Clotilde, oui, moi, et pas toi !
Elle lui fit une grimace expressive, derrière sa main, en cachette, et toute la famille se planta devant les deux paysages de Jean Beauquesne, accrochés non loin l'un de l'autre, à une hauteur très-raisonnable, qui permettait de les voir sans lunette d'approche.
— Un peu plus loin, et un peu moins en rang, je vous en prie, dit M. Reynold avec une bonhomie touchante ; nous avons l'air d'une famille deprovipce.
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Une bande de provîociaux qui passait justement le long; de la cimaise jeta à l'homme influent autant de regards indignes qu'elle comptait de membres ; mais il avait bien autre chose en tête.
— Ça, c'est un paysage de Brives-la-Gaillarde, dit à un camarade un peintre méconnu, en lui montrant un des panneaux de Jean, et l'autre, c'est une vue de Fouilly-Ies-Oies , et tous les deux, ça fiatit de jolis devants de cheminée; les devants de cheminée de Favenir! Plus solide et moins coûteux que le papier peint, mesdames et messieurs! Si ce n'est pas écœurant! Il y a rue de Laval un marchand de peinture qui en a des douzaines qu'il vend cent sous ou six francs, suivant la figure du bourgeois, et ça vaut mieux que ces machines-là !
Us passèrent, laissant M. Reynold plongé dans TefiEsirement le plus complet, Clotilde rouge et honteuse, et Renée dans une indicible colère. Ne sachant comment venger la peinture de son ami, elle tira démesurément la langue au peintre, qui ne pouvait la voir.
Jean arriva en ce moment.
— Je vous cherche depuis une heure , dit-il , tout hors d'haleine.
— Connaissez-vous cet homme ? dit majestueusement M. Reynold en indiquant l'orateur, pâmé devant une nature morte, et qui expliquait à son ami combien ce tableau était supérieur à ceux des «anciens » »
Jean tourna autour de Tindividu designé , et revint en riant.
— Ouï, je Tai vu quelquefois ; il faudrait Tentendre, il est assez drôle.
— Drôle? Il arrange bien votre peinture! Nous Pavons entendu.
— Ah ! ça ne m'étonne pas, dit Jean , c'est un refusé. Les deux fillettes tournèrent le dçs au refusé avec
accord parfait, et M. Reynold opéra le même mouvement de dédain avec une lenteur pleine de dignité.
— Dis donc, Jean, fit Renée, profitant pour tutoyer son ami de ce qu'on n'oserait pas la gronder en public, il dit que ta peinture ressemble à des devants de cheminée!
— Eh! il y a du vrai là dedans, fit Jean d'un ton mélancolique. Je n'ai pas assez regardé la nature.
Glotilde ne cessait d'observer le jeune homme avec une curiosité discrète; elle s'était figuré qu'un peintre reçu au Salon se trouvait au-dessus de toutes les critiques; c'était en quelque sorte un brevet de talent que conférait l'admission. L'amour-propre de la jeune fille souffrait vaguement de voir Jean traité par les autres et par lui-même avec tant de sans gène. Elle fit le tour de l'Exposition avec l'air d'une jeune martyre qui se résigne, et rentra au logis dans un état d'esprit peu satisfaisant.
Jean dtnait ce jour-là chez M, Reynold avec sa mère. On lui fit les honneurs du repas, et le chef de
la famille ordonna même de servir du yin de Champagne pour fêter le début de leur jeune ami sur la grande scène de l'art!
Après le dtner, on causa joyeusement de tout le monde, de tout ce que pouvaient entendre les oreilles des deux jeunes filles naturellement. Mais M. Beynold semblait ce soir-là piqué par une mouche spéciale. 11 se tenait si près de la limite qui sépare ce qu'on peut entendre de ce qui doit se taire, que Marguerite leregarda plus d'une fois avec étonnement, se demandant où voulait en venir cet homme ordinairement si prudent.
— Il faut se marier de bonne heure , je ne sors pas de là , conclut l'homme influent après avoir cité plusieurs exemples de mariages malheureux. Se marier de bonne heure, et voir grandir ses en&nts autour de soi, quelle joie serait plus douce au cœur du père de famille? N'est-ce pas, mesdames?
Les dames tombèrent d'accord. Les demoiselles n'auraient pas demandé mieux que de donner aussi leur opinion, mais on ne la leur demandait point. Renée hocha sagement la tète en guise d'approbation. Clotilde baissa les yeux et ne dit rien.
— Et vous, jeune homme, votre avis? demanda soudainement M. Reynold.
C'était un coup droit ; Jean n'y songeait pas. Avec la candeur d'un agneau poursuivi qui se réfugie chez le boucher, il répondit :
«^ Poonru qa'on aime sa femme, il me semble, monsieur, qu'on peut se marier k n'importe quel âge . L'essentiel, c'est d'être sûr qu'on sera heureux.
-— Bien répondu ! fit M. Reynold. Et de plus je me permettrai d'ajouter qu'à mon avis la fortune ne &it pas le bonheur ! Pourvu qu'il sache joindre les deux bouts, un jeune homme qui a du talent peut épouser une fille sans dot. L'avenir ne leur eu réserve que plus de jouissances. N'étes-vous pas de mon avis, madame? dit-il en se tournant vers Gène* viève, vous qui avez été l'artisan de votre propre fortune?
— Pour moi, répondit Geneviève, c'est très-différent. Je voulais élever dignement mon fils, et je tenais à honneur de doubler l'héritage que son père lui avait laissé. Sans cela je ne sais si j'aurais eu le courage de travailler comme je l'ai fait«
Les yeux de M. Reynold brillèrent.
— Vous avez doublé son héritage, chère madame , et comment cela, je vous prie?
— En capitalisant les revenus pendant une période de seize années, répondit Geneviève. Le moyen est bien simple, comme vous le voyez.
— Admirable! s'écria M. Reynold enthousiasmé; sublime! Ah ! madame, vous êtes une mère comme il y en a peu ! Permettez-moi de vous serrer la main.
Les yeux de Renée allaient malicieusement de Glotilde à Jean, qui évitaient de se regarder pen-
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dant cet entretien. Tout & conp la fillette se pench» vers son ami.
— Es-tu riche? lai dit-elle à roix basse.
— * Non, répondit-il. J*ai à peu près quinze mille francs de rente. Ce n'est pas de quoi rooler carrosse, mais pour un paysan comme moi...
Glotîlde détourna la tète avec une moue. Rien ne lui était plus désagréable que d*enteadre Jean rap* peler son origine.
Le lendemain, les deux mères se trouTaient ensemble, la conyersation tomba tout à coup entre elles, comme si elles eussent eu quelque secret à se cacher mutuellement. Enfin madame Beynold fit un effort.
— Ma bonne et vraie amie, ditp-elle à Geneviève, il me semble que depuis quelque temps on vous engage , à votre insu probablement, dans une voie qui pourrait ne pas tous plaire... Bien qu^en vous en parlant je contrecarre peut-être les projets de mon mari, je me crois obligée de vous dire qu^il nie semble avoir jeté son dévolu sur votre fils, comme mari de Clotilde, malgré leur extrême jeunesse à tous deux. Il voudrait ne plus avoir à s'occuper d'elle,, et Jean lui parait juste assez naïf pour se laisser prendre sans difficulté.
Geneviève déposa son ouvrage sur la table.
— Je m*en suis aperçue depuis bien longtemps, dit-elle, mais maintenant il n'y a plus à en douter;
hier M. Reynold a parlé assez franchement pour noas mettre à Taise.
— Eh bien? fit Marguerite, étonnée de ce calme.
— Eh bien! je suis d'avis de laisser aller les choses.
— Vous accepteriez Glotilde pour belle-fille? fit madame Reynold de plus en plus surprise et tant soit peu mécontente.
— Écoutez, mon amie , dit Geneviève en lui pre-« nant la main, je crois aussi inutile que dangereux de s'opposer aux mariages qui déplaisent.- Non, Glotilde ne me platt pas pour belle*fille ; mais si mon fil» Taime véritablement, j'aurai beau lui résister, je n'obtiendrai pour tout résultat que de leur inspirer à tous deux de mauvais sentiments, car le mariage se ferait tout de même...
— Jean ne se marierait pas contre votre gré ! dit madame Reynold.
— Je n'en sais rien, et crois plus sage de ne pas en faire Texpérience, répondit la prudente mère. Mais la question est de savoir s'il l'aime véritablement, ou s'il éprouve seulement pour elle un senti* ment passager. Glotilde, sans s'en douter, nous aidera elle-même à le reconnaître. Elle est mondaine et vaniteuse; sous ses dehors légers, mon fils est plein de sentiments graves , et de nombreuses impressions nouvelles lui sont réservées d'ici peu... Je suis persuadée qu'il ne tardera pas à voir clair dans son
cœur. S^il aime Glotilde, eh bien, il Tëpousera! Que Youlez-Yous, ma chère, nous élevons nos enfants non pour nous, mais pour eux-mêmes.
— J'avais pensé qu'il épouserait Renée , dit tris* tement madame Reynold. Avec quelle joie j'aurais remis ma fille aux mains de ce brave garçon dans quelques années d'ici !
Geneviève sourit.
. — Oui, dit-elle, on fait de ces rêves, et puis la réalité n'y ressemble guère. Ils se sont connus trop jeunes pour s'aimer autrement que d'une afiFection fraternelle. Croyez-moi, mon amie, laissons nos enfants chercher leur voie, contentons-nous de les diriger de loin, d'une &çon indirecte , jusqu'au jour où ils voudraient faire quelque action déshonorante ou périlleuse... C'est alors seulement qu'il faut faire acte d'autorité... Nous ne leur apprendrons pas à aimer ce que nous aimons. •• soyons heureux s'ils nous aiment! C'est déjà beaucoup.
Cette sagesse mélancolique n'était pour Marguerite qu'une demi-consolation.
— A quoi vous décidez*Tous? dit-elle enfin. Mon mari a l'intention de vous inviter à passer l'été chez nous, à Rosigneules, comme de coutume; viendrezvous?
— Non, dit Geneviève; il faut que mon fils aille voir ses grands parents au moulin Frappier. C'est une dette que je dois acquitter sans délai. Voulez-
TOUS me faire plaisir? Venez avec nous, amenez les jeunes filles , et votre mari lui-même.
— Mais... objectait Marguerite.
— Il n*y a pas de mais ; &ites ce que je vous dis. Votre mari sera enchanté d'inspecter les propriétés de Jean<
— Pour cela, je n'en doute pas! fit Marguerite en riant malgré elle; mais ne craignez-vous pas de laisser les jeunes gens si près Fon de l'autre , dans la liberté de la campagne?
— A RosigneuleSy ce serait la même chose, fit observer Geneviève, et d'ailleurs j'ai mon idée. Consentez-vous?
— Soit ! dit madame Reynold avec un reste d'hésitation , qui fut bientôt Taincu par les assurances de son amie.
Il fut convenu que Genevière et son fils partiraient la semaine suivante, et que toute la famille Reynold les rejoindrait quinze jours après.
— Tu es bonne, ma mère! dit Jean quand cet arrangement lui fut communiqué»
--- Tu crois? fit Geneviève avec un sourire moitié tendre , moitié railleur. Mais elle ne lui denanda pas d'explications.
Le feu du soir brillait dans la grande salle do manoir, au moulin Frappier, éclairant des ses lueurs capricieuses la figure ridëe du vieux Simon , qui s'y chaufFait les jambes, suivant son habitude.
Victoire, vieillie, blanchie, courbée, mais toujours alerte et grognon, allait et venait, préparant le repas^ du soir. Us n'avaient guère changé, ces habitants du moulin, car leur vie uniforme ne prétait pas aux. émotions vives, qui rongent et détruisent les visages comme les cœurs.
Sur le seuil, une petite servante, en tout semblable à la Mélie d'autrefois, récurait une cruche de cuivre , à la lueur du jour décroissant. Quand elle eut fini, elle rinça avec de Teau fraîche le vase aux flancs rebondis , puis elle le leva sur son épaule avec un geste aisé et charmant, et Ty maintint en équilibre au moyen d'une courroie qu'elle tint serrée dans sa maiu droite. Ainsi faisaient sans doute , il y a trois cents ans, les trayeuses des vieux Frappier. La tête un peu de côté, la fillette partit d'un pas égal et rapide.
Au milieu de la cour, elle croisa un grand jeune homme, qui marchait lentement en regardant à droite et à gauche; il était un peu pâle, et cherchait à ras-
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sembler des souvenirs difFus ensevelis au plus profond de sa mémoire.
— Simon Beauquesne? demanda-t-il k la petite servante.
Elle indiqua la porte ouverte , et resta muette devant un si beau monsieur.
Il souleva son chapeau et passa. Elle le regarda jusqu'au moment où il disparut dans Tombre du seuil, et courut tout d'un trait au pré où paissaient les vaches.
— Bonsoir, dit le jeune homme en restant sur la porte.
Il avait ôté son chapeau, et recevait en pleihe fjg^ure la lueur du feu, alimenté par des ajoncs secs, qui font une grande flamme.
— François ! cria Simon en se levant, mon François! Il retomba assis, les yeux fixés sur cette image
vivante de son fils perdu.
— C'est Jean! s'écria Victoire en courant à son petit-fils. C'est notre Jean!
Il fut aussitôt serré dans les bras de la vieille paysanne, qui l'accablait de questions, puisils'appror cha respectueusement du fauteuil du grand-père et lui donna l'accolade.
— Ëh bien, et ta mère? demanda Victoire.
— Elle vient. Elle a voulu que j'eusse votre premier mot de bienvenue, dit Jean en s'asseyant sur le banc de châtaignier, noirci par l'usage.
— QuMl est beau , notre Jean ! faisait Victoire en tournant autour de lui.
Elle avait allumé deux bougies dans de grands chandeliers de cuivre, et elle contemplait curieusement le petit-fils si longtemps éloigné du domaine paternel.
— 11 est grand comme était son père, n'est-ce pas, Simon?
— Un peu moins grand, je crois, répondit le vieillard, à peine remis de son émotion. Et pourquoi n'avez-vous pas écrit le jour exact de votre arrivée? Vcusvouliezdoncmefaireune surprise, ta mère et toi?
— Ce n'est pas cela, répondit Jean; nous craignions au contraire de ne pouvoir arriverau jour fixé, et nous ne voulions pas vous donner l'ennui d^une vaine attente. Quand avez-vous reçu notre lettre?
— Hier matin! Et ta chambre est prête, mon garçon. Une belle chambre! Celle qu'habitait ton père avant d'être marié.
Geneviève entra à sou tour et fut cordialement reçue par les grands parents. Ils ne lui en voulaient plus, car à la longue tout s'apaise, même la haine. A vrai dire, ils lui savaient gré d'avoir tenu sa promesse en amenant leur petit-fils au moulin.
De questions en réponses, le temps passe vite; on en était à peine au quart de ce que l'on avait à s'apprendre, quand un pas léger comme celui d'une souris se fit entendre derrière eux. Jean se retourna
▼iTement, et, par suite de ce mouvement, la clarté des deux bougies tomba sur le visage enCaintin, sur les yeux bleus étonnés, sur les cheveux d'or frisés de la petite servante qui rentrait avec sa cruche de euivre sur l'épaule,
Jean se précipita instinctivement pour Taider à s'en débarrasser; mais cette politesse citadine ne fut point acceptée par la fillette. Sans trouver de mots pour expliquer sa pensée, elle fit glisser à terre le lourd fardeau, et resta rouge et confuse sous les yeux qui la regardaient.
— Laisse^la, Jean, dit Victoire, ces jeunesses-là, ce n'est pas accoutumé & ce qu'on les aide ; ça se tire bien d'affaire tout seul.
Le jeune peintre ne pouvait détacher ses yeux de la mignonne figure. Le buste étroitement serré dans un corsage de droguet noir, les bras et le cou recouverts par la grosse chemise de toile, la jeune fille avait Pair d'une nymphe de Jean Goujon , vêtue à la mode campagnarde. Le petit bonnet blanc insuffisant pour contenir les cheveux rebelles, lui donnait un air d'enfant mise en pénitence , qui la rendait plus touchante.
A regret, Jean retourna vers ses parents. Sa mère causait avec Simon, et n'avait rien remarqué. Un ordre de Victoire amena la fillette dans la partie éclairée de la salle, et Geneviève à son tour s'arrêta surprise.
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— Mélie! dit-elle.
L'en&nt leva sur elle ses yeux bleus que remplit soudain un flot de larmes contenues.
— C'est la fille de Mëlie, dit Victoire. Après votre départ elle avait épousé Saurin; mais elle n'avait guère de force, elle est morte il y a quatre ans, et nous avons pris la petite pour nous servir quoiqu'elle ne soit pas bonne & grand'chose.
A ce reproche immérité, une vive rougeur couvrit les joues de la fillette; mais elle ne dit rien, et continua sans bruit son service.
Quand le repas fut prêt, Victoire appela ses hôtes.
— Allons, dit-elle, vite à table. Toi là, Jean près du père. Vous ici, ma fille; et toi, ajouta-t-elle à Siniplîcie, va-t'en là-bas.
Elle indiquait un coin, près de la porte. Geneviève s'interposa.
— Elle ne mange donc pas avec vous, suivant Tusage du payst
— Si, mais pasavec de bellesgens de la ville, comme vous! répliqua Victoire d'un ton à demi moqueur.
— Si c'est cela, je vous en prie, ne faites pas de différence à cause de nous, dit Geneviève en regardant la fillette avec bonté.
— Allons, fit Victoire, puisque tes maîtres le permettent, Simplicie, viens t'asseoir à table.
La jeune fille, les yeux toujours baissés, avec une indicible expression de modestie et de souffrance.
Za LE MOULIN FAAPPIËH.
s'assit au bout de là table, devant sa petile soupière, et mangea sans oser regarder une seule fois ces nouveaux hôtes du moulin, que Victoire appelait ses mattres.
Bientôt après, les voyageurs fatigués demandèrent ^ leurs chambres. Montant dans la sieone, Jean poussa un cri de joie. La fenêtre ouverte, décorée à Textérîeur de festons de vigne , laissait 'entrer la clarté magique de la pleine lune. II souffla sa bougie pour mieux jouir de cette lumière.
— Oh! mère, dit-il, c'est trop beau ! C'est comme un conte de fées. Que nous allons être beureux ici!
Au moment de s'endormir, il s'aperçut que depuis son arrivée il n'avait pas pensé une seule fois à CIotilde. Il voulut réparer celte négligence; mais, par un inexplicable caprice de son imagination, ce fut la fillette aux cheveux d'or qui se présenta à <inn souvenir.
— Parle-moi de ta mère, dit Geneviève à Simpli* cie, venue le lendemain matin pour lui demander si elle n'avait besoin de rien, d'après les ordres de Victoire, qui mettait son amour-propre à flatter le» goûts citadins qu'elle supposait à sa belle-fille.
La mignonne créature rougit, sourit, et tout à coup deux larmes coulèrent sur ses joues veloutées.
— Tu te souviens de ta mère, n^est-ce pas? insista Geneviève avec bonté.
— Oh! oui! Elle vous aimait bien! Elle a dit bien des fois que si vous aviez été là , la vie eût été meilleure pour tout le monde au moulin.
La fillette avait parlé tout d^une haleine. Elle s'arrêta court, hésita, regarda le coin de son tablier qu'elle roulait dans ses doigts, et fit un mouvement pour s'en aller.
— Attends, fit Geneviève. Alors, Mélie pensait encore à moi? Elle t'a parlé de moi?
— Je vous connais bien, sans vous connaître, répondit Simplicie en prenant courage. Ma mère ne laissait pas passer de jour sans parler de vous et du petit maître Jean. Si elle avait vécu pour vous voir arriver hier, elle aurait été trop contente.
Geneviève soupira. Les batailles de la vie brisent presque toujours ainsi quelque cœur aimant qu'on est obligé de laisser derrière soi. Mélie avait souffert au départ de sa maltresse malgré son nouveau bonheur, malgré son mariage , et son mari avait été sans doute impuissant à la défendre contre les colères de Victoire.
— Ton père est bon pour toi? demanda madame Beauquesne.
— II est bien bon, mais je ne le vois guère depuis