‹ Le moulin Frappier (volume 3)Chapitre 4 sur 6 · II · texte numérisé non relu

II

9ê LE MOULIN FRAPPIER.

^ue je suis ici... Il travaille tout le joar^ et le soir Teou, il est las, il dort.

Un air de fetîgfoe inexprimable passa snr les traits de Simplicie. C'était déjà la vie (joi s^appesantissait sur elle bien qu^elle eût à peine quinze ans. Gene- ▼ière en eut pitié.

— Tu resteras à mon service pendant <{ue je resterai ici, dit-elle. II y a d'autres servantes?

— Oui, à la ferme*

— Eh bien, on leur fera faire ton ouvrage. Tu es à moi, maintenant.

— Dites4e vous-même à madame Victoire, fit craintivement la petite.

— Sots tranquille, tu n'as qu*à obéir, et à ne t'mquiéter de rien.

Simplicie se retira le coeur plus joyeux qu^elle ne se l'âait senti depuis la mort de sa mère, et Geneviève alla voir si son fils était éveillé.

Sa chambre était vide , il était sorti depuis longtemps. Les premiers rayons du soleil, pénétrant à travers le rideau de pampres de sa croisée, Pavaient invité à parcourir son domaine.

Depuis deux heures, il marchait sur les talus plantés d'une double rangée d'arbres séculaires, qui font de si belles promenades autour des pièces de terre dans cette partie de la Normandie. Il allait au hasard, au travers des buées blanches que la chaleur du soleil matinal faisait lever des prés humides, et qui s'enrou-

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laîent en floooas laineux autour des baîston$ d*otter. Les champs succédaient aux champs, les prés aux prés; la jolie petite rivière miroitait par places» au milieu des iris eu fleurs, épais sur ses bords comme une forêt rierge. Les Iraohes paresseuses broutaient lentement rheii>e haute; au penchant de la yallée. dans la lande encore dorée par la fleur jaune des ajoncs, les agneaux de Tannée grimpaient déjà hardi* ment derrière les brebis blanches. Jean marchait comme dans un rêve; tout cela était k lui !

Saurin lui avait dit : Jusqu'au rocher noir qui se trouve au tournant de la vallée, tout est à vous. Il arriva enfin au rocher soir et se retourna pour contempler sa richesse.

. Le soleil emplissait la vallée d^une lumière si douce qu'elle semblait tamisée à travers une mousseline; les feuilles des arbres brillaient comme si elles étaient firafchement vernies, Fherbe ressemblait à du velours, les fleurs à des pierres précieuses, l'air qu'il respirait était une ivresse, toutes ces merveilles étaient à lui, et il avait vingt et un ans !

Jean se croisa les bras sur la poitrine, leva la tète vers le ciel bleu, et bénit ta mémoire de son père.

C'est son père qui possédait tous ces biens ; — mais, sans sa mère, que fût*il devenu?

Un garçon meunier qui venait du moulin, chassant devant lui un mulet chargé de farine, attira son attention sur le chemin qui gravissait le coteau. Sans sa

mère, Jean eût été semblable à ce meunier, un peu plus riche, mais aussi peu capable de savourer les exquises jouissances de ce jour... Par un élan de sa pensée, le jeune homme envoya tout son amour à la . mère incomparable qui l'avait (ait ce qu'il était.

Il retournait à pas lents au manoir, quand il vit Geneviève venir à lui. Il pressa le pas pour la rejoindre, et il lui prit le bras, qu'il passa sous le sien.

— Que c'est beau! lui dit-il, et que de richesses! Non pour l'argent qu'elles représentent, mais pour tous les sens à la fois, que de joies nouvelles... Je crois, ma mère, que tu as agi sagement en ne me laissant venir ici qu'au moment où j'étais en état de goûter toutes ces belles choses. Plus jeune, je n'aurais pas apprécié mon bonheur.

— J'ai toujours tâché de faire pour le mieux, répondit simplement sa mère.

En rentrant au manoir, ils rencontrèrent SimpUcie dépêchée à leur recherche. Le bonjour de Jean fit rougir la fillette. Elle n'était pas accoutumée à la politesse; modestement, comme un chien fidèle, elle les suivit en marchant sur leurs talons. Être si près de ces bonnes gens, c'était en soi une joie.

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Saurin, absent la veille, attendait ses maîtres dans la salle basse.

A la vue de Geneviève, il se tint immobile, le cœur plein de larmes. Cette femme aux cheveux blanchissants, aux traits sévères, vêtue simplement, mais à la mode des villes, était-elle bien la même que seize ans auparavant il avait vue dans la fleur de sa jeunesse, couchée à terre sur les débris de la meute qui avait tué François!

Ce grand désespoir, dont lui seul avait été le témoin silencieux, le remuait encore au fond de Tàme, quand il y songeait ; mais elle, madame Geneviève, avec le souvenir de ses peines avait-elle gardé celui de son fidèle serviteur?

Elle s'avança les mains étendues, et sa joue frôla la barbe grise du vieux meunier.

— Ah! mattresse! dit-il ému...

Jean lui serrait la main ; il se laissa feire, ébloui, ne comprenant pas bien comment le petit garçon qu'il avait amusé tant de fois était devenu ce beau monsieur, si bien vêtu; il craignait que les cœurs ne fussent changés comme les apparences, et essaya de réciter une phrase de bienvenue qu'il mûrissait dans

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son cerveau depuis longtemps, mais la mémoire lui manqua soudainement.

— Ah! Dieu du ciel! s'ëcria-t-il, seize ans, c^es^ long^, madame Geneviève! Et quand on pense que c'est moi qui vous ai fisiit partir!

— Vous? gronda Victoire qui tricotait activement un bas de laine auprès de la fenêtre.

— Eh oui, moi ! Je peux bien le dire, à présent que voilà la maîtresse revenue ; c'est moi qui lui ai répété les vilains bruits que vous fiusiez courir sur son compte, madame Victoire. Je me suis repenti bien des fois, en voyant combieo la maison était devenue triste; mais aujourd'hui j'en suis content... Bien sûr qu'un jour ou Tautre il y aurait eu ici quelque mao* vais coup de ftiit... Je m'étais juré de ne jamais en rien dure, mais c'est plus fort que moi, il faut que ça sorte!

Victoire se levait, avec la rage maussade qui était le trait distinctif de son caractère; Geneviève l'arrêta du geste.

— Ëcoutez*moi, ma mère, dit-elle d'une ipoix grave. Mon fils Jean, que voici, n'a jamais été au courant de nos dissentiments^ Je n'ai pas jugé convenable de lui en foire part quand il était petit, de peur de loi inspirer des- sentiments qu'il aurait dtk chasser ensuite de son cœur. Je vous m amené un petit-fils respectueux et affieetionné. Mais il convient que Jean sache mmatenant pourquoi je Tai élevé loin de la

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maison paternelle. Il beat que mon fils soil coitveinctt ^M les toits n'étaient pas de mon c6t<; il fisiot qu^il le sache de votre bouche^ ma mère, et tous» moa père, ajoota-4-elle en se retournant vers Simon qui écoutait sans mot dire* J'ai été une ^ouse sans inproche : je me suis dibrcée d'être une bonne mère; i présent que les années ont passé sur TSftre colère, TOUS devez bien le savoir. Victoire, j^ai eu raison de partir puisque je n'étais pas aimée ici, puisque mon fils ne pouvait apprendre à m'y respecter !

Simon se leva.

— Vous avoK bien parlé, ma fiUe^ dit-il ; nous avons eu des torts envers vous, ma femme le sait dans, son cœur, et moi, je n'étais pas sans reprodke^ Que voulez^vous! Nous ne nous aimions pas, c'était assea naturel, car nous veillions notre peti^fils pour nons seuls. Vous nons aves bien punis en nous enlevant Tenfant, mais vous nous l'aves ramené, c'est bien. Et puis, Geneviève, c'est seulement i la mort du cousin Frappier que son testament nous a fait connaître le droit du sang que vousavitt sur ce domaine... Noos sommes vieux, ma fille» et nous voulons mourir en pais; si vous y consentes, on ne rappellera pa$ le passé, et nous vous aimerons comme noua aurions toqours dA le foire.

— Jeaui dit simplement Geneviève, remercie tes grands parents de leur amitié pour ta mère.

Les vieillards très-émus embrassèrent leur petit-fils.

qui, troublé, ne savait que dire. II comprenait seulement qu'une grande réparation était faite à sa mère, et son cœur s'en réjouit pour elle.

Saurin, sur le seuil de la porte, avait assisté à cette scène.

— Voilà un beau jour, dit-il; il est beau pour tout le monde, et pour moi de même puisque je vois la maîtresse accueillie comme elle doit Tétre.

— Il n'y a plus de maîtresse, dit Geneviève en souriant, il n'y a qu'un maître, et le voilà.

Elle indiquait Jean; Saurin se mit à rire.

— Un beau maître, dit-il; je suis sûr qu'il ne sait pas distinguer l'avoine du froment.

— Âh! Saurin, fit le jeune homme, vous me calomniez ; je connais l'avoine, mais vous m'apprendrez le reste de mon métier de meunerie.

— Vous ! répéta Saurin ; quand vous étiez petit, maître Jean, vous me disiez toi!

— Il y a bien longtemps! reprit le jeune homme, mais je tâcherai»

Dans la soirée, Geneviève prit son fils à part.

— Nous avons, lui dit-elle, de grandes obligations à Saurin. Il aurait pu quitter le moulin cent fois pour une, obtenir de plus gros gages, ou s'établir à son compte. Il n'a jamais voulu en entendre parler par amour pour la famille, pour toi, devrais-je dire, car il n'était guère l'ami de tes grands parents. Ne croistu pas qu'il faudrait faire quelque chose pour lui?

Jean ne demandait pas mieux; ils cherchèrent un moyen de faire au brave homme une position honorable , sans l'écarter du lieu où il avait passé sa vie, et, d'un commun accord, ils résolurent de lui affermer le moulin pour une rente qui lui permit de réaliser de beaux bénéfices.

Le lendemain, de grand matin, Geneviève et son filb allèrent au moulin.

Depuis le jour des funérailles de son mari, la veuve n'y était pas rentrée. Elle tremblait un peu, et fut obligée de prendre le bras de son fils pour entrer sous la grande porte.

Le moulin était tel qu'autrefois ; les années n'avaient rien apporté ni emporté dans cette haute cage de pierre, où les meules tournaient toujours. Les yeux de Geneviève se portèrent sur une place du soi, où invisibles pour tous, elle voyait les débris de la meule qui avait fait de son fils un orphelin... La douleur amère, sans pilié, Tétreignit comme alors. .. On ne se console jamais de la mort de ceux qu'on a vraiment aimés. On peut oublier son chagrin pour un temps; mais quand la mémoire se réveille, la souf* france est la même après vingt années.

Geneviève ne voulait pas assombrir l'esprit de Jean en lui racontant l'horrible scène ; il aurait un jour, lui aussi, ses deuils et ses désespoirs, car la vie ne fait grâce à personne ; elle se détourna de l'endroit fatal. Saurin avait suivi son regard; leurs yeux se

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reocontrèrent, et ils ëcliaiig;àrenl un signe de tète plein de pensées grayes et aSectueuses.

— Sanrin, dit Geneviève, mon fils a «ne jMroppsip* tien à TOQS fiôre-.

— VouIez'^To^s prendre le moulm à votre compte? dit Jean sans préambule.

Le vieux meunier s'assit sur un sac de gram, qui se trouvait là fort à propos.

^* Moi? et comment, mon Dieu!

On lui expliqua le moyen concerté la veille. 11. resta muet, les yecrx fixés BiBt l'endroit ok était tombé jadis François Beauquesne.

— Ah! mon mettre, dtt-il, votre fils a hérité de votre cœur, et c*est là son plus bel héritage; mais eVst sa mère Geneviève qui le lui a conservé comme le reste.

— Eh bien, mon vieux Saurin, voulez*- vous? dit Jean.

— J'aceepte, mon mattre; mais c'est à condition que vous ne me dires plus vous^ comme à un étran-* ger, et que s'il m'arrive de vous tutoyer , vous n'en prendrez pas d'ombrage, car ça me semble drôle, quand je pense à vous, de vous traiter comme si je ne vous avais pas tenu dans mes bras...

. La forme élégante de Simplicie se montra siur le eevil.

-«- Et celle-là, dit Sauria, qui cachait son émotion sous une apparence plaisante, qu'est-ce que nous

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allons en faire? Elle ne Toudra plus être seirante, à présent que je ne suis plus domestique;

La fillette ouvrait de grands yeux^ sans comprendre.

— Eh oui, c'est comme ça! ton père est mattre meunier, à présent. Ta ras Tenir demeurer avec moi, n'esl-ee péa, petite? Tu TiTras de teerentesv >

Simplicie regarda son père avec litfaitatioft, fmm éït de sa vois douce :

-^ Qui est-ce qui senrira madaitie GeoevièTe?

Saurin éclata de rire, et s'essoya lesyeox da revêts de sa manche.

— Elle a raison! Elle a phis d'espvit qiwrooi! Allons, reste a^ec madame Geeeviéve, si elle le veut hien , et tâche de lui prouyer à toute heure du jour qu'il y a du hoa dans le sang des Saurin.

n se dëtouma, youlut fidre le lirave, et tout! d'un coup alla se cacher le Tisage entre les sacs de farine en criant :

«— Ah ! ma panrre Mélie, quel jour c^eàt M |iotr elle!

Et il pleura à dbaudes larmes^ mais c'était de joie plof encore que de chagrin*

Quinze jours s^écoulèrent bien vite eu préparatifs de toute espèce ; le manoir avait besoin de nombreux embellissemenls pour devenir digne des hôtes qu'il attendait. Jean, en vrai Parisien, avait été frappé dès le premier abord de Tair de négligence de la cour et du jardin. II ne comprenait pas une cour autrement que sablée ou pavée; l'herbe poussait partout en touffes irrégulières dans celle du manoir; les chemins étaient raboteux et pleins d'ornières; le jardin, autrefois bien tenu, n'était plus qu'un potager informe. Poui*vu qu'il y poussât des choux, Victoire et Simon n'en demandaient pas davantage.

Un jardinier fut mandé de la ville voisine avec ses aides, et pendant une semaine entière, au grand ébahissement des hameaux environnants, d'énormes charrettes transportèrent sans cesse du sable de rivière et de la terre végétale. Un beau matin, le parterre dessiné par Jean dans le style des anciens jardins de Versailles, en accord avec la maison elle-même, se montra sous les fenêtres comme un tapis de Perse aux couleurs harmonieuses. Des plantes déjà grandes furent repiquées par centaines, et l'eau ne manquant pas, (out reprit à merveille en peu de jours.

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Ces embellissements inutiles ne manquèrent pas d'ennuyer fort les vieux Beauquesne. On eût dit qu'on leur prenait quelque chose en leur ôtant le:; cailloux contre lesquels leurs pieds avaient pris rhabitude de butter matin et soir. Ils préféraient aa- beau chemin sablé qui contournait la pelouse i nouvellement gazonnée, le sentier capricieusement tracé en zigzag au milieu des touffes d'ivraie par les pieds des allants et venants. Mais Geneviève avec sa voix calme, et Jean avec son beau rire, tinrent bon contre leurs résistances , et, bon gré, mal gré, la cour fut transformée en un parterre parfumé. Les vieux Beauquesne se consolèrent en obtenant grâce pour le potager, qui leur fut laissé, et où Victoire eut la consolation d'aller couper elle-même ses choux à chaque repas.

Toute la vieille maison avait pris un aspect hospitalier. La grande porte longtemps condamnée s'était rouverte, et laissait voir tout le jour l'escalier de granit à rampe de fer forgé , qui montait jusqu'aux combles, éclairé par de larges fenêtres à petits carreaux. Les chambres; bien aérées, débarrassées de la poussière et des araignées que Victoire , devenue négligente avec l'âge, avait laissées s'y accumuler, reprirent leur aspect seigneurial, grâce aux hautes cheminées de pierre ouvrée, et aux lits drapés, chers à nos aïeux.

Jean ne voulut rien acheter de neuf; des meubles

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modernes auraient fait un étrange coniraste avec le eadre qui deTait les contenir; mais, guidé par sa mère , il fit des découvertes de tout genre dans les énormes greniers, et les anciens meubles prirent leur place sons les lambris sculptés dont les plus jeunes dataient de Louis XV. La maison ainsi restaurée prit un grand air, et le jeune homme s'en émerveilla plus d'une fois.

-* Es-tu content de ton œuvre? lui dit un soir sa mère.

Ik avaient passé la journée à répartir dans les diverses pièces les objets que Simplicie ne cessait d'apporter avec un goût et une intelligence remarquables.

*— C'est superbe, ma mère chérie ! répondit-il en s'asseyent dans une grande bergère en tapisserie. Tout cela me parait un conte de tée^ et je n'ai qn'un souci : quand l'histoire sera finie, je me réveillerai, et je ne trouversi plus qu'une citrouille à la place de mon carrosse.

— Tout est bien réel cependant, dit Geneviève, y compris la poussière que nous avons avalée en tra» vaillant. Penses-tu que les Reynold trouveront la maison à leur goût?

— Je l'espère , répondit Jean, toujours un peu trou<* blé quand sa mère fusait allusion à la visite attendue.

Pendant un grand silence, il prit son eourage à deux mains, puis se confessa tout.à coup*

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--t Mère,, dit-il y je me reproclM de manquer de irandûse envers toî^ et cela depuis longtemps* Il me semble cpie M. Reynold se montre trës-bienTeilIant pour moi» et que... Enfin je suis bien jeune pour me mariw^ mais cependant, te déplairait-il d'avoir Glotilde pour fille?

Geneviève réfiéchissait, la tête peocbée sur la po^ Irine ; Simplicie , voyant qu'on n*avait plus besoin d'elle y sortit discrètement* Elle n'ëcoutait jamais les discours de ses maltires, autant par e^rit de devoir que par indiffàrooce pour ce; qu'ils avaient à se dire. Ils appartenaient à un monde si peu semblable au sien !

<— Ne déplaçons pas la question, dit enfin madame Beauquesne* Parlons de toi, et de toi seulement. Tu désires épouser Glotilde?

Ce fîit au tour de Jean d'être pris au dépourvu. Cette question si simple Tembarrassait beaucoup.

— Le désirer? Je crois que oui... Vraiment, je ne ^ais pas si je le désire... M. Reynold le verrait sans déplaisir^ à ce que je crois...

— > Je le[crois aussi, fit Geneviève. Mais parlons de toi, te dis-je. Es>tu sûr de le désirer? Le mariage est une cbose si importante, qu'on ne peut trop prendre de précautions pour s'assurer de son bonheur futur. Groi^tu être heureux avec Glotilde? Gonsidérerais-tu comme le plus grand de tous les malheurs la pensée de vivre sans elle ou de lui survivre, si elle venait à mourir?

— Je ne sais, dit Jean devenu soudain très-graveg Elle me plaît, je crois que je Taime... mais je n'ai pas réfléchi à tant de choses.

— Eh bien , mon fils , répondit Geneviève en se levant, tu as le temps d'y penser. Puisque tu n'es pas sûr de préférer Glotilde au reste de l'univers, tâche de voir clair dans ton cœur avant de faire une démarche décisive. Pour ma part, je ne désire en ce monde que ton bonheur. Quelle que soit la femme que tu choisiras, je l'accueillerai comme ma fille, pourvu qu'elle le mérite; mais il faudra que tu l'aimes... je ne suis pas pour les mariages de raison, surtout quand pour les motiver il ne se trouve ni alliances brillantes ni fortune. Sache bien que M. Reynold, qui t'offre sa nièce, te refuserait sa fille...

— Pourquoi? fit Jean surpris.

— Parce que tu n'es pas assez riche.

Jean fit un mouvement.

— C'est impossible ! s'écria-t-il, un homme comme M. Reynold, un ami de quinze ans, ne se laisserait pas influencer par une semblable vétille! J'ai de quoi vivre honorablement, que faut-il de plus? Si j'aimais Renée, il n'aurait pas le courage de rendre sa fille malheureuse pour une simple question d'argent.

Geneviève sourit.

— Tu parles comme il sied à ton âge, et je regret* terais de te voir penser autrement; mais sois assuré

de ce que je te dis. D'ailleurs la question n'est pas là, c'est de Glotilde qu'il s'agit. Sois prudent, je n'ai pas d'autre recommandations à te faire.

Jean resta plus perplexe que jamais. A Paris, il lui avait bien semble être amoureux de Glotilde ; en son absence, il se sentait calme» presque jusqu'à l'indifférence. Que signifiait ce changement? A force d'y penser, il se donna une sorte de fièvre, et devint si impatient de revoir la jeune fille que les jours lui semblaient durer des semaines. Non que sa passion fût très-vive, mais il désirait le retour de ses émotions passées. Tout finit en ce monde, même les jours d'attente, et le terme fixé arriva enfin.

Il était environ cinq heures quand le breack, acheté tout exprès par Jean Beauquesne, amena la famille Reynold dans la cour du manoir. Renée sauta à bas la première, et fut enlevée dans les bras de Jean, qui la déposa à terre pour recevoir Glotilde.

Gelle-ci avança sur le marchepied un pied mignon chaussé de petits souliers décolletés, descendit sans presque s'appuyer sur \e bras du jeune homme, qui cherchait en vain ses yeux. Elle daigna cependant mettre dans celle qu'il lui tendait, une main fine-

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ment gantée de suède, mais elle la retira aussitôt de Pair le plus résenrë.

— Ah ! la drôle de maison I s*écria Renée ei^ regardant autour d'elle, et les drôles de chemins ! Et les drôles de che^ux! Dis donc, Jean, tu as Un joli breack, mais tes chevaux » quelles rosses!

— Renée! fit sévèrement madame Reynold.

— Je ne sais pas où elle apprend à se servir dé telles expressions! dit M* Reynold en fronçant le sourcil.

— Papa! fit reb&nt terrible, c'est toi qui Pas dit à la gare ! au premier coup d'œil !

Jean riait; il n'était pas sensible à de semblables coups.

^- C'est vrai, dit-il, ce sont des bétes impossibles, des chevaux de travail accoutumés à la charrette. Que voulez-vous, on n'achète pas une paire de chevaux comme onachèteune|voiture,ce1a demande plus de soins. L'année prochaine, ù vous me &ites l'honneur de répéter votre visite,, vousserei mieux servua

On entrait dans la maison, et instinctivement, M. Reynold, qui ouvrait la marche, tourna à droite dans la première pièce ou il vit du monde. G' était là salle basse où depuis plus de vingt années vivaient Simon el Victoire.

Les deux vieillards s'étaient levés pour reeevoir tes hôtes de leur petit-fils. Simon tira son chapean qu'il remit aussitôt, et Victoire fit une courte rêvé-

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rence, à la mode du vieux temps. M. et madame Reynold répondirent avec politesse à ce salut, mais Renée poufia de rire dans le dos de. GloUlde, qui esquissa un sourire dédaigneux, aussitôt réprimé.

— Mon grand-père et ma grand*mére, dit Jean du ton le plus respectueux. Mes chers parents, Toici nos amis, qui ont été bons pour nous, dès le commencement. Je vous prie de les aimer pour Tamour de moi.

— Soyez les bienvenus chei nous, monsieur et mesdames, dit le vieux Simon en redressant sa haute taille courbée. Nous sommes heureux de voir ceux qui aiment notre Jean.

M. Reynold répondit quelques paroles polies^ et Jean pria les nouveaux venus de monter au premier où les attendait une petite collation.

— Quelles caricatures! murmura Renée à Toreille de sa compagne. Je ne me figurais pas que Jean e&t de si drôles de parents.'

— Tais-toi donc! fit la prudente Glotilde, ils nous regardent!

Renée prit uu air grave; mais les deux vieillards furent pendant toute la soirée roI:yet de sa curiosité maligne.

Tout hii araiblaît fort laid dans cette demeure antique^ et lorsqu*dIe fut seule avec Glotilde, sou humeur sarcastique se fit jour.

'^ Les vilains lits, dit-dUe, avec ces étoffes à I : ]• i ( c .% on ne sait trop à quoi cela ressemble! Et

les fauteuils en bois dëpeiat, et les glaces qui vous font le nez de travers !

— C'est ancien 9 tout cela, ma chère; et cela a de la valeur!

— De la valeur, de la valeur! Ça m'est bien égal, si c'est laid ! répliqua la jeune rebelle.

— Cette question n'est pourtant pas à dédaigner, fit Clotilde en bâillant.

Renée s'assit en face d'elle et la regarda avec une attention moqueuse.

— Sais-tu, toi, de quoi je te soupçonne?

— Non ! fit Clotilde d'un air maussade.

— D'être intéressée, et très-intéressée !

— Moi ! s'écria la jeune fille. Ah certes non ! Si j'avais de l'argent, je t'assure qu'il ne resterait pas dans ma bourse. Il y a tant de manières de le dépenser agréablement; les jolis meubles, les toilettes, les voitures et les chevaux, l'été à Trouville, l'hiver à Nice... Âh! si j'étais riche !

— Je n'ai pas dit que tu fusses avare , rétorqua sévèrement Renée. J'ai dit que tu étais intéressée.

Clotilde feignant de ne pas entendre, la fillette lui mit la main sur l'épaule.

— Il m'est venu des doutes, lui dit-elle ; c'est trèssériewc, tu sais, Clotilde. Je t'aime bien, mais j'aime mieux Jean que toi.

— Si ta mère t'entendait! dit railleusement la jolie coquette.

* — Du tout! maman le sait très-bien, et ne m'en blâme pas ! Je ne suis pas d*âge à ce qu'on me blâme pour penser et dire une chose si simple.

Clotilde se mordit les lèvres , décontenancée.

— Ilm'estvenuàresprity continua Renée, que tu aimes mieux Jean riche que Jean pauvre; que tu ne l'aurais pas épousé s'il n'avait pas le sou. Est-ce vrai , dis ?

— Quand on aime quelqu'un , on Taime toujours, fit Clotilde, en essayant de détourner la conversation.

— Oui, oui, je te connais, tu ne m'y prendras pas. Tu sais, ma chère, je te l'ai déjà dit, nous sommes camarades , mais pas amies , ce n'est pas la même chose. Si je pensais qlie tu épouses Jean parce qu'il est riche...

— Eh bien? fit Clotilde dont les yeux brillèrent comme l'acier.

— Je le lui dirais tout simplement, ma belle demoiselle ! Te voilà avertie.

La jeune fille tourna le dos à Renée et se mit au lit sans dire un mot.

— C'est égal, pensa la fillette , je crois que je ferai bien d'en parler à mon ami Jean.

Mais, au grand jour, quand il fallut mettre ce projet à exécution, jamais Renée ne se sentit l'audace nécessaire, et Clotilde garda cette attitude réservée qui rendait Jean si inquiet.

ftS LS MOUUN iPRAPPIBB.

— Tu n'as donc pas de voisins? dit Renée au bout de deux ou trois jours; on ne voit jamais un chat ici !

Jean se mit à rire.

— Les voisins 9 dit-il» sont un objet de première nécessité que je n'ai pas encore pensé à me procurer ; mais, sois tranquille; la prochaine fois que je me ferai envoyer quelque chose de Paris, je donnerai ordre d'enjoindre quelques-uns, de qualité supérieure.

M. Reynold daigna sourire, sans cesser de lire son journal financier, qui le suivait jusque dans ses pérégrinations les plus lointaines.

— Vous devez cependant vous trouver bien seuls, dit-il, pendant le temps nécessaire pour tourner la feuille.

— - Non, monsieur, répondit le jeune homme , je pourrais vous répondre comme la dame de la l^ende à son cavalier, je ne m'ennuie jamais seul! Mais ce ne serait pas poli ; la vérité est que j'ai beaucoup trop d'occupation pour trouver le temps de fidre aux environs les visites que nécessite l'entretien des relations sociales.

La phrase obtint l'approbation de M. Reynold.

— Et où s'amuse-t-on? demanda Renée.

LE MOULIN FRAPPIBR. %9

*— On ne s'amuse pas, on trayaille, mademoiséUel répliqua Jean d*nn air sévère.

Renée lui tira la langue , et il lui fit les gros yeux. -*— On a Paris pour s^amuser» conclut M. Beynold.

— Si on peut dire ! s'écria Renée. A Paris, maman me dit : Travaille, tu t^amuseras à la campagne; maintenant papa dit : Travaille à la campagne , tu t'amuseras à Paris! Il n^y aura plus moyen de s'entendre!

— Vous connaissez-vous en agriculture? demanda M. Reynold, sans relever le discours de sa fille.

— Pas du tout! fît Jean avec assurance.

— Et en meunerie?

— Moins encore !

— Mais alors, que feites-rous ici? demanda M. Reynold ébahi.

— J^ai le plaisir et l'honneur de vous recevoir chez moi, fit Jean avec un beau salut.

— C'est fort bien, dit Thomme grave, mais cela ne durera pas toujours, et ne saurait suffire à charmer vos loisirs.

— Saurin me donne des leçons , reprit Jean , et il n y Ta pas de main morte , je tous le certifie. Avec un tel professeur, je ne puis manquer de fiiire les plus rapides progrès.

Glotilde écoutait cet entretien d'un air ennuyé, bien Êiit pour attirer l'attention du jeune homme. Plus d'une fois déjà il avait cherché l'occasion de

causer avec elle; mais elle semblait Téviter, si bien que, depuis son arrivée, elle n'avait pas échangé avec lui d'autres paroles que les banalités d'usage.

Voyant que M. Reynold retournait à son journal, et que les deux dames s'étaient assises dans le parterre, à l'abri de la haute maison qui les protégeait' contre le soleil , elle s'écarta sans affectation , et prit le chemin de la rivière. Renée, au lieu de la suivre comme elle le faisait toujours, se dirigea du côté des deux dames, ce qui surprit un peu Glotilde; mais, connaissant le caractère fantasque de sa compagne, elle ne s'en tourmenta guère. Un coup d'œil à la dérobée lui apprit que Jean, resté beul , se disposait à la suivre , et elle se pressa afin d'être hors de vue quand il la rejoindrait.

A peine engagée dans l'allée de frênes, elle entendit derrière elle le pas alerte du jeune homme. Elle ne fit pas mine de le remarquer, et il se mit à marcher près d'elle , sans qu'elle donnât le moindre signe de reproche ou d'approbation.

— Vous êtes fâchée contre moi? dit Jean, après l'avoir regardée un long moment.

Sa voix était tendre, car les yeux baissés de la jeune fille réveillaient en lui le trouble qu'il avait ressenti tout l'hiver. Il voulait voir se lever sur lui ces beaux yeux si doux, mais il n'eut pas cette satis&ction.

— Non, répondit-elle; d'où vous vient cette idée singulière?

LE MOULIN FAAPPIER. 61

*- Je ne sais ; je vous trouve si changée ! Autrefois, nous étions amis, nous causions en toute confiance, nous avions mille choses à nous dire... Maintenant, vous m'évitez, vous avez cessé de me parler, vous ne voulez même pas me regarder...

Les yeux de Glotilde se levèrent avec un regard doux et résigné, si plein de reproches que le jeune homme en fut ému.

— Bien sûr! vous n'êtes pas fiàchée? reprit Jean en se penchant vers elle, pour lire sur son visage.

Elle le regarda encore une fois et sourit. Ce sourire énigmatique était un de ses principaux charmes ; il s'y joignait ce jour-là une mélancolie mystérieuse , bien faite pour piquer au vif un jeune homme déjà amoureux.

— Alors, continua-t-il , pourquoi vous montrer si différente de ce que vous étiez à Paris ?

Elle secoua la tète sans mot dire. Ce silence acheva de provoquer Jean au delà des limites de la raison.

— Allons par ici, lui dit-il, en lui faisant escalader quelques marches à peine dégrossies dans les racines d'un hêtre, et qui menaient à une de ces belles avenues élevées autour des champs en guise de clôture. Nous y causerons sans risque d'être interrompus.

Ils pouvaient marcher tous deux de front, parfois

obligés par l'étroitesse du chemin de se rapprocher

l'un de l'autre. Dans les champs, le bétail était leur

seul témoin ; mais ces murs , élevés d'un mètre et

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