‹ Le moulin Frappier (volume 3)Chapitre 6 sur 6 · II · texte numérisé non relu

II

170 LK MOULIN FilAPPIER.

Textréme vieillesse, où les genj paraissent n'avoir plus d'âge, surtout quand on a seize ans.

Jean s'en irait. •• Ah! qu'importait que ce fût avec sa femme ou tout seul, s^il devait s'en aller! L'âme de Simplicie, faite pour la douleur, n'était pas accès* sible à la jalousie, et d'ailleurs savait-elle seulement ce que c'est que la jalousie? Elle ne pouvait vivre sans la présence de maître Jean, voilà tout! Elle avait passé sa jeune vie à l'attendre là-bas, jadis, au moulin y sans le connaître... « Quand maître Jean viendrait » , disait Saurin; et maintenant encore elle l'attendait tous les jours, à toute heure, et il venait. Mais que serait-ce, mon Dieu ! quand il ne reviendrait plus?

Simplicie se ressouvint tout à coup que tous ceux qu'elle avait aimés étaient partis un jour, lui laissant l'impression d'un abandon cruel, immérité. Sa mère ! elle revit sa mère si jolie, si pâle, blonde comme elle, avec des cheveux d'or frisés, qui frisaient encore sous le linceul. Son père ensuite ! — celui-là était parti d'une façon si tragique qu'en y pensant elle cacha son visage dans ses deux mains pour ne pas revoir le moulin embrasé, l'échelle tombant à la renverse... Toutes les fois qu'elle y songeait, un frisson de fièvre parcourait son corps svelte.

Jean s'en irait aussi, lui, non plus porté au cimetière par les mains compatissantes de ses proches, mais dans le triomphe des noces... Simplicie avait

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VU passer des noces parisiennes se rendant au Bois dans les grands landaus tout de glaces, et son imagination naïve lui représenta Jean aux côtés de sa femme, partant dans un grand landau pour on ne sait où, la Belgique peut-être... pour toujours...

Cette nuit-là, Simplicie entendît Jean rentrer à pas de loup, et un serrement de cœur douloureux lui vint en songeant au temps prochain, sans doute, où il ne rentrerait plus...

Après trois ou quatre journées semblables, elle avait si rapidement changé, que le jeune homme en fut frappé. Profitant d'un moment où elle était seule dans le salon, il s'approcha d'elle avec douceur.

— SimpL'cie, dit-il en lui mettant une main sur l'épaule, comme à un enfant qu'on aime, vous avez quelque chose qui vous tourmente : dites-moi ce que c'est.

Elle détourna les yeux et fit un léger mouvement pour se dégager, mais elle n'osa.

— Quelqu'un vous a fait de la peine?

Elle fit signe que non.

— Vous ai-je manqué en quelque chose, reprit Jean avec un peu d'inquiétude : je vous ai souvent taquinée, j'espère que ce ne sont pas mes innocentes taquineries qui vous ont attristée? Rien, je vous le jure, n'était plus loin de ma pensée.

— Vous ne m'avez jamais fait de chagrin, mon-

sieur Jean, répondit Simplicie dont le cœur se gonflait à mesure qu'il parlait.

— Alors dites- moi ce que vous voulez... Désirezvous quelque chose que nous puissions vous donner? Vous êtes si bonne pour ma mère, si bonne pour nous deux, que je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance.

II s'échauffait en parlant, à mesure qu'il sentait combien, en effet, elle avait apporté jusqu'alors de dévouement dans leur maison. Penché sur elle, il essayait de lire dans ses yeux bleus ^ mais elle les tenait obstinément baissés.

Une singulière émotion traversa le cœur du jeune homme quand elle parla de sa voix cristalline et comme mouillée de larmes.

— En vous aimant tous deux, je ne fais que mon devoir, dit-elle. Il ne faut pas me remercier pour cela.

Cette voix vibrait de sentiments muets, de tendresses inexprimées, de sanglots retenus, de tout ce qui fait la passion dans un cœur innocent et sans détour. Jean la sentit vibrer jusqu'au plus profond de son àme.

— Simplicie, dit-il en lui prenant les deux mains, qu'il serrait avec force, dites-moi votre chagrin, nous vous aimons, nous voulons vous voir heureuse ; parlez, ma chère enfant, ma chère...

Elle fit un mouvement pour dégager ses deux

mains, les tordit faiblement dans celles de Jean, et dit avec l'expression de la prière la plus ardente :

— Je voudrais retourner au moulin Frappier.

Jean resta pétrifié et ouvrit les mains. Celles de

Simplicie retombèrent sur ses genoux ; le corps tout entier de la jeune fille s'affaissa sur le dos de sa chaise, et elle répéta faiblement :

— Je voudrais aller au moulin...

Ses yeux se levèrent sur Jean avec une inexprimable angoisse. Ils disaient tant de choses, ces beaux yeux fatigués par les larmes des nuits sans sommeil ! Le jeune homme y vit passer une lueur singulière, une expression étrange, presque égarée, et au moment où il saisissait les mains de Simplicie qu'elle semblait tendre vers lui, elle se pencha doucement à gauche et roula sur le sol. Il n'eut que le temps de la retenir et de la porter sur un canapé. Elle venait de perdre connaissance.

Jean appela, sonna, cria; — on accourut, croyant à quelque catastrophe. Simplicie ouvrit bientôt les yeux, et vit le visage aimé de Geneviève penché sur elle avec inquiétude; un air de lassitude douloureuse passa sur ses traits, et elle pensa : — Je ne suis donc pas encore morte !

Le médecin fut mandé; il interrogea, médita, et finit par dire :

— C'est de l'anémie, — changement de vie trop brusque, développement tardif, tout à coup précipité.

Elle a raison, il faut Tenvoyer au moulin; c'est le mal du pays.

Un demi-sourire passa sur les lèvres de la jeune fille eu entendant cet arrêt. Mais, qu'il se trompât ou non, le docteur se mettait de son côté, elle était sûre de gagner la partie.

— Quelle drôle de petite fille! dit Geneviève, quand le départ immédiat de Simplicie fut décidé. Tu ue pouvais pas attendre six semaines? Nous serions partis tous ensemble...

— J'attendrai tant que vous voudrez, dit la fillette avec douceur.

— Ouij et tu tomberas malade pendant ce temps-là... J'aime encore mieux te voir partir tout de suite.

Le voyage résolu, la grande question fut de savoir

comment on enverrait la jeune fille au moulin.

— J'irai iseule, disait-elle.

Geneviève était assez d'avis de la laisser faire.

Jean s'y opposa tout à fait, Jean, devenu soudain

quinteuK et difficile à contenter :

— Voyons, mère, dit-il un jour avec quelque

emportement, jolie comme elle Test, tu ne peux pas

penser à Im faire faire un si grand voyage !

Je Pai bien fait seule avec toi! riposta Geneviève un peu piquée.

„,7,^"? "^'' répondit Jean ramené à la douceur P- le n^econtentexnent de sa n,ère. Si elle avait un

enfant à conduire, je serais le premier à Fabandonner à elle-même. El si en route elle a un évanouissement comme celui de l'autre jour?

Ce dernier argument était le meilleur de tous ; aussi ne rencontra-t-il pas d'opposition. Madame Reynold trouva une duègne, et le départ fut fixé au jour le plus rapproché. Jean conduisit lui-même les voyageuses à la gare et les installa dans un coupé de première classe, au grand étonnement de la duègne, à qui Geneviève n'avait parlé que des secondes; puis il tira de sa poche une petite boite de chocolat et un livre.

— Pour la route, dit-il en souriant à Simplicie. Elle lui jeta un regard si triste qu'il se sentit

navré.

— Merci et adieu, monsieur Jean ! dit-elle.

— Au revoir! répondit-il gaiement.

— Adieu! répéta la jeune fille.

Le train s'ébranla , Jean fit un dernier geste amical, et la pâle figure de Simplicie s'effaça derrière la vitre. Le jeune homme secoua la tête et reprit le chemin du logis avec l'impression qu'il venait de quitter un convoi funèbre.

— Singulière enfant! se dit-il. Si c'est le mal du pays, elle va guérir en quelques jours; mais si c'était un chagrin? Si elle nous avait trompés?... Si elle aimait quelqu'un?... Il ne vient personne chez nous, elle ne sort jamais...

Mattre Jean Frappier reçut tout à coup une commotion intérieure si violente qu'il s'arrêta sur le frottoir. Puis il se remit en marche sans pouvoir et sans vouloir analyser ce qu'il venait d'éprouver.

— La maison va être bien triste sans elle, conclut-il.

Simplicie fut bien accueillie par les vieux Beauquesnelors de son arrivée au manoir. Ils s'ennuyaient seuls, après le mouvement qu'avaient apporté l'année précédente Jean et sa mère. Saurin leur manquait plus qu'ils n'auraient voulu l'avouer, et la fillette elle-même, si douce et si alerte, n'était remplacée qu'au point de vue matériel par la grosse fille de ferme lourdaude qui avait repris ses fonctions. Simon d'ailleurs nourrissait depuis sa maladie une tendresse de grand-père à l'égard de celle qui l'avait si bien et si patiemment soigné.

Quand la voiture envoyée pour la chercber à la gare s'arrêta devant la porte, et que Simplicie en descendit, non plus en sautant légèrement comme il convient à son âge, mais avec des mouvements craintifs et alanguis, les deux vieux poussèrent un cri :

— Mon Dieu ! que la voilà chétive! Si c'est comme

ça que les Parisiens vous renvoient au pays, ce n^est pas la peine d'aller chez eux !

— Qu'est-ce qui t'est donc arrivé, ma pauvre fille ? demanda Victoire en la bousculant amicalement dans la salle basse.

— Bien, madame Beauquesne, rien, père Simon ; je vous rem*ercie de votre amitié...

Elle ne voulait pas pleurer, elle faisait des efforts héroïques pour refouler les larmes qui Tétouffaient à la vue de tant d'objets chers et familiers; mais elle n'y fût point parvenue si Victoire n'avait ajouté de sa voix grondeuse :

— Ils t'ont donc fait bien de la misère, là-bas, que te voilà si pâle et si maigrie?

A cette atteinte portée contre tout ce qu'elle aimait le mieux au monde, Simplicie retrouva toutes ses forces.

— Non, madame Victoire, répondit-elle d'une voix ferme, mais c'est le chagrin que j'avais d'être loin du pays. Cela va me passer dès que j'aurai été ici seulement huit jours.

En effet, au bout de huit jours, la jeune fille avait retrouvé le sommeil ^ et les couleurs commençaient à revenir sur ses joues, que hàlait déjà le soleil de mai. Elle allait et venait dans la grande maison, qui désormais paraissait moins vide, mettant tout en ordre pour l'arrivée prochaine de ses chers bien^ faiteurs.

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En rangeant dans les chambres bien négligées par Victoire pendant l'hiver, elle trouva le TVfemaque, qui avait fait jadis les délices de Geneviève, et qui devait faire les siennes. Elle le lut à la clarté décroissante des soirs de printemps, et plus d^une fois ses larmes coulèrent sur le livre, aux paroles de Mentor, si pénétrées de sagesse, et pour elle pleines d'allusions amères :

« — Ne laissez pas prendre votre cœur aux délices passagères et trompeuses... »

Simplicie eût été bien embarrasée de dire quelles étaient les délices trompeuses et passagères auxquelles elle avait laissé prendre son cœur innocent, et cependant elle sentait dans son àme qu'elle avait péché en quelque chose.

Qu'était cette chose mystérieuse qui lui brûlait le cœur comme un remords? Elle y pensait en travaillant auprès de Victoire à raccommoder le linge de la maison, ce linge vénérable filé par les aïeules des Frappier un siècle peut- être auparavant. Elle y pensait en coupant l'herbe pour les lapins, en portant le grain aux poules, en faisant les mille travaux domestiques qu'une ménagère de campagne accomplit elle-même, ne laissant aux servantes que le gros de l'ouvrage.

Dès son arrivée, elle avait repris ses anciens vêtements de servitude; mais elle n'avait pu se résoudre à coiffer le petit bonnet blanc qui lui paraissait trop

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lourd, et peut-être trop laid. Elle allait et venait chaussée de sabots qui blessaient parfois ses pieds accoutumés aux bottines de cuir; mais elle trouvait une joie amère à ressentir cette souffrance : c^est ainsi qu'elle se punissait d'avoir oublié dans la mollesse des villes son humble condition de servante.

Un jour de printemps , chaud et doux comme un jour d'été y la lumière se fit dans cette âme troublée. Paresseuse, après un rude travail dans le parterre que Simon méprisait profondément, et que le jardinier de la ville voisine ne soignait pas assez au gré de Simplicie, qui savait que Jean ne serait pas content, — elle se dirigea vers l'avenue de frênes qui longeait la rivière derrière le moulin, et s^assit à Feudroit même où Glotilde avait su si bien soutirer à Jean Beauquesne une imprudente promesse. Sou<* dain, un souvenir noyé jusque là-dans le trouble de mille impressions nouvelles se dressa devant Simplicie. Au loin, traversant la passerelle pour quelque message domestique, elle avait entrevu ce jour-là Jean et Glotilde assis tout près Tun de Tautre , elle Tavait vu relever les ondes superbes de cette chevelure rebelle...

— II a dû l'épouser dans un temps, se dit la jeune fiUe; ilTaimait...

Une souffrance aiguë, horrible, traversa son cœur, douloureuse initiation aux mystères de la vie, et.

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pour la première fois, regardant h u fond d'elle-même, elle aperçut la vérité.

— Je ne peux pas vivre sans lui, s'écria-t-elle en tendant ses bras vers l'azur impassible. Je mourrais sans lui... mais je mourrai auprès de lui... Venez, venez, maître Jean, je ne puis plus souffrir davantage... je vous aime...

£Ile se laissa tomber la face ensevelie dans Therbe courte et moussue, anéantie par ce grand élan d'amour qui l'avait révélée à elle-même.

Oui, elle l'aimait ! Comment n'y avait-elle pas pensé plus- tôt? C'était le chagrin de le voir se marier qui Tavait rendue malade! Fille sans pudeur, servante effrontée, elle avait osé levé les yeux sur son maître. Quelle nature sans discipline et sans morale était donc la sienne, qui Tavait amenée jusque-là, car aimer son maître, c'était presque un crime!

— Je ne savais pas! balbutia la pauvre enfant, je tie savais pas que je l'aimais... si je l'avais su, j'aurais tu tout de suite que c'était mal!

— Il fallait savoir, lui réplique sa conscience irritée. C'est l'orgueil qui t'a conduite à cet abîme de honte. Tu as voulu t'élever au-dessus de ta position, te croire une demoiselle parce que tes maîtres te témoignaient de la bonté ; tu as abusé de celte bonté jusqu'à oublier ta condition... tu seras punie dans ton orgueil. Tu es une servante, et s'ils sont tentés de Tôublier, c'est toi qui le leur rappelleras.

— O mon maître Jean! dit Simplicie en serrant ses bras sur sa poitrine, comme pour étreindre l'image adorée de son idole, mon maître Jean, je serai votre esclave, votre chien, mais ne me chassez pas de votre présence... J'élèverai vos enfants, je serai soumise à votre femme; jamais, jamais on ne saura ce que j'ai osé penser... mais laissez-moi vivre auprès de vous, puisque je ne peux pas mourir !

Le soleil était déjà bas sur l'horizon^ quand Simplicie revint au manoir.

— Où a-t-elle passé sa journée? gronda Victoire en la voyant rentrer ; et voilà une montagne de linge qui revient de la lessive, et elle disparaît pendant des heures... Fainéante, va !

— Je vous demande pardon, répondit humblement Simplicie. Je me suis oubliée au bord de la rivière, il y faisait bon... mais je ne serai plus négligente à Tavenir, je réparerai le temps perdu.

Surprise d'un si long discours, peu en harmonio avec le mutisme ordinaire de la jeune fille, Victoire la regarda et vit qu'elle avait pleuré.

— C'est bon, c'est bon, dit-elle d'une voix radoucie, on te gronde, c'est pour ton bien; on ne veut pas te rendre malheureuse, et puis d'ailleurs tu ne le mérites pas.

Dès le lendemain, Simplicie apparut avec son petit bonnet blanc, qu'elle avait repoussé jusquelà. Il fallait bien se châtier soi-même, s'attacher aux n. u

travaux les plus pénibles. Afin de vaincre Texcès d'orgueil qui Pavait fait lever les yeux sur Jean Beauquesne, elle se fit la plus humble des servantes de ferme. Un beau jour Simon stupéfait la vit rentrer avec la cane de cuivre sur Fépaule, comme autrefois, revenant du pré !

— Qu'est-ce qui te prend, ma fille? lui dit-il, nous avons une servante pour cela; tu n'as pas besoin de si gros ouvragies?

— C'est mon plaisir, maître Simon, répondit-elle. Quand je travaille fort, ça me fait du bien.

Son corps fluet se développait en effet dans ces exercices fatigants; elle avait grandi et pris des forces sans rien perdre de sa grâce. Quand, penchée au bord du douet, sous la fontaine, elle frappait le linge à grands coups de battoir, un lettré eût pensé à cette fille d'un roi de l'antiquité qui lavait elle-même son linge à la rivière.

— Jean ! fit Geneviève un soir de la fin de mai, tiens-tu beaucoup à rester à Paris encore un mois?

Jean rougit. Depuis le départ de Simplicie, il vaguait dans la vie, plein d'un indicible ennui.

— Moi? dit-il avec la diplomatie des gens qui se

sentent en faute. Je n'y tiens pas beaucoup. Il n'y a déjà plus personne.

G*était une grosse erreur; inais Paris lui semblait vide.

— Si nous partions pour la campagne? Renée viendra quand nous voudrons. . •

— Partons, dit Jean d'un air indifférent, bien qu'il se sentit rempli de joie ; je ne demande que deux jours pour mettre meâ affaires en ordre.

Il en fallut davantage à Geneviève ; mais à la fin de la semaine, ils arrivèrent comme la première fois, à la tombée du jour, dans la cour du manoir.

Comme la première fois, Jean aperçut une silhouette élégante : la jeune trayeuse, sa cane de cuivre en équilibre sur l'épaule, s'avançait à sa rencontre... La longe de cuir trembla dans la main de la fillette, la cane glissa et tomba... heureusement elle était vide.

— Simplicie! Ce n'est pas vous! s'écria Jean en courant à elle. Avec le petit bonnet, en costume de paysanne? Je vais gronder ma grand' mère.

Renée venait d'entraîner Geneviève dans la salle basse, vers Victoire et Simon qui s'avançaient.

— Ce n'est pas madame Victoire, fit Simplicie à voix basse, c'est moi qui l'ai voulu...

Jean la regardait, muet. Elle avait changé. Ce n'était plus une enfant inconsciente; c'était une femme qui avait souffert.

— Et je ne vous dis pas seulement bonjour, fit-il en se penchant vers elle pour Tembrasser... Elle recula imperceptiblement, il n'osa avancer, il n'osa même pas lui prendre la main. Elle se baissa pour reprendre la cane de cuivre, il s'en empara et l'emporta résolument dans la salle basse. Elle le suivit sans mot dire. L'instant d'après, quand il eut terminé les compliments de bienvenue, il se retourna pour voir ce qu'était devenue Simplicie. Elle avait disparu, et la cane avec elle. Grommelant quelque chose entre ses dents, il s'élança dans la cour; mais la jeune fille était déjà loin, il ne put l'apercevoir et rentra un peu confus.

— Maman, dit Jean le lendemain matin en entrant dans la chambre de Geneviève.» où se trouvait déjà Renée, dis donc à Simplicie qu'elle n'aille pas traire. Je le lui ai défendu hier, mais elle y est retournée aujourd'hui.

— Quel maly a-t-il, fit Geneviève, si cela l'amuse?

— Gela ne convient pas, commençait Jean ; il se mordit les lèvres et fit un retour sur lui-même. Renée l'examinait curieusement. — Il ne convient pas, reprit-il après une courte réflexion, que ta demoi-, selle de compagnie exerce ici les fonctions d'une fille de ferme. ••

— * Tu n'as pas tout à fait tort, répondit Geneviève. Je lui en parlerai. Mais il ne faut pas non plus donner trop d'importance à cette petite fille.. •

— La fille d'un homme qui s'est tué à notre service! riposta Jean avec une sorte d'emportement. Tu n'as pas, je suppose, l'intention de la reléguer pour toute sa vie dans Fhumble position d'une servante!

— Je n'ai aucune intention, Jean, dit Geneviève en regardant son fils avec étonnement. Tu es de mauvaise humeur aujourd'hui. Si tu as des observations à me présenter, je t'engagea choisir un moment où tu seras dans des dispositions plus favorables.

Jean se tut. Renée s'approcha de Geneviève et détourna la conversation. Elle aussi avait beaucoup changé; l'air de la campagne lui était évidemment nécessaire, car elle était frêle pour son âge, et ses nerfs tendus tout l'hiver avaient besoin de calme. Au bout d'un instant, Jean quitta la chambre et alla rôder dans le manoir; mais ni la, ni dehors, il ne put apercevoir Simplicie, qui semblait s'être faite invisible pour lui.

Au bout de quelques jours, il se trouva dans une disposition d'esprit singulièrement pénible. Tout le monde, excepté lui, voyait Simplicie, et lui parlait; lui seul ne pouvait arriver à la rencontrer que de loin, ou en présence de nombreux témoins. Plus il recherchait les occasions de la voir, plus elle semblait mettre ses soins à l'éviter. Elle n'allait plus traire les vaches, et Geneviève la trouvait souvent près d'elle pour lui rendre mille petits services comme

jadis; mais elle s'était sans doute créé d'autres occupations, car la douce intimité d'autrefois avait complètement disparu. C'était Renée qu'il trouvait maintenant partout où précédemment il voyait Simplicie. Il aimait bien Renée, mais ce n'était pas la même chose... 11 souffrait vaguement, sans pouvoir définir son mal, et par instants se montrait d'humeurbizarre.

Renée tout à coup se mit aussi à disparaître d'une fiaçon inexplicable. On passait des heures sans la voir, et puis elle rentrait les yeux brillants, l'air satisfait, et reprenait l'existence au point où elle l'avait laissée, sans paraître se douter qu'on avait remarqué son absence. .A vrai dire, c'est Jean seul qui la remnrquait ; intrigué par cette apparence de mystère, il se mit eh ob>ervation, suivit un jour Renée, et, à son inexprimable surprise, il la vit se diriger vers la vieille maisonnette qu'habitait jadis Saurin. C'est là, dans la pièce d'en bas, qu'elle entra, et derrière les rideaux de calicot à demi écartés, il vit aussi, penchée sur son ouvrage, la tète blonde de Simplicie.

Elle se réfugiait pour travailler dans la maison de son père... c'était bien simple! Et Renée allait l'y rejoindre ; quoi de plus naturel? Que pouvaient-elles se dire? Jean eût été curieux de le savoir, mais il n'avait pas l'habitude d'écouter aux portes, et il se contenta de s'asseoir dans le parterre afin de voir combien de temps les jeunes filles resteraient ensemble.

LE MOULIN FRAPPIEll. 187

— Je ne suis pas méchante, disait Renée à la fille du meunier, qui mettait patiemment une grande pièce de toile à un drap antédiluvien. J'en ai Tair parfois, mais"* au [fond, je vous assure que le cœur est bon.

— J*ensuis sûre, mademoiselle, fit Simplicie avec douceur*

— Bien sûr? Vous croyez que j'ai bon cœur?

La jeune fille leva ses yeux purs sur mademoiselle Reynold et répondit franchement :

— Oui.

— Je vous ai fait de la peine pourtant, reprit celle-ci.

— Pas exprès.

— Si, exprès, reprit Renée, le visage couvert de rougeur; c'est un remords qui me tourmente depuis longtemps.

Simplicie la regarda; un rose plus vif teinta ses joues, puis elle baissa les yeux sur son ouvrage.

— Et d'abord, reprit Renée, avant que je me confesse, dites-moi pourquoi vous vous êtes mise à l'écart, pourquoi au lieu de vivre avec nous, comme à Paris, vous avez repris les habitudes de votre enfance... Personne ici ne le désire, vous le savez bien... pourquoi l'avez- vous fait?

— Je vais vous le dire, mademoiselle, fit Simplicie.

— Appelez-moi Renée, je vous en prie, dit made-

moiselle Beynold avec insistance, ou bien je croirai que vous êtes fâchée contre moi.

— Je ne suis pas fâchée, mademoiselle, mais veuillez m'excuser, je ne le puis. Je vous dirai en mcme temps pourquoi j'ai repris mes anciennes habitudes.

Simpllcie s'exprimait nettement désormais. Le voile qui cachait ses pensées s'était déchiré; elle voyait clair dans la vie et devant elle, et ses sentiments longtemps médités trouvaient facilement leur e:kpression par la parole.

— Je suis née servante, voyez-vous, dit-elle; monpère est mort domestique; s'il avait vécu quelques années de plus, peut-être en serait-il autrement pour moi. Dans sa grande bonté, madame Geneviève a bien voulu me rapprocher d'elle et me traiter presque comme son enfant. G*était très-bien de sa part, mais ce n'est pas une raison pour que j'oublie mes devoirs. J'étais devenue orgueilleuse , j'étais tentée de me croire plus que je ne suis; heureusement, il était temps : j'ai repris ma véritable condition, celle où je dois vivre et mourir, et je ne penserai jamais à m'en plaindre.

— Orgueilleuse, vous? murmura Renée , touchée jusqu'au fond du cœur par ces humbles paroles, si fiéres dans leur humilité.

-^ Oui... on est orgueilleux sans le vouloir, sans d'en douter. •• C'est mal tout de même, il faut savoir

s'en punir, surtout quand on est jeune... Vous êtes bien bonne, mademoiselle, de venir causer avec moi comme ça les après-midi, et pourtant, si j^osais, je vous prierais de ne pas le faire , parce que ça m^habitue à la société de gens plus baut placés que moi, et peut-être qu'après je m'ennuierais avec mes pareils... ce ne serait pas bien non plus.

Elle causait rapidement, avec des mouvements vife et fiévreux. Renée méditait.

— Vous ne m'avez pas fait de mal, vous ne m'avez fait que du bien, dit bravement Simplicie, qui la regarda en face. Elles se comprirent sur-le-cbamp, car leurs yeux à toutes deux s'emplirent de larmes*

— Ah ! ces yeux bleus, s'écria Renée en se précipitant dans les bras de la jeune fille. Ces yeux d'ange que j'ai tant fait pleurer!... Simplicie, je vous ai dit que Jean allait se marier, ce n'était pas vrai, c'était pour vous taquiner.

Une grande pâleur envahit le visage de la jeune paysanne. La pensée que son secret était deviné était pour elle la plus douloureuse des tortures. Cependant elle se roidit contre la douleur.

— Vous m'avez rendu service, mademoiselle Renée, dit-elle en s'efforçant d'affermir sa voix. C'est en pensant que M. Jean quitterait la maison que je me suis aperçue combien on m'y avait gâtée, moi qui ne suis qu'une servante.

— Taisez-vous, s'écria Renée au désespoir en lui

fermant la bouche avec sa main. Vous êtes un ange, et j'aurai éternellement le remords de vous avoir causé de la peine, et une peine inutile. ••

Simplicie lui tendit la main, Renée la prit dans ses bras et la serra de toutes ses forces contre son cœur, quibattait vite. Ensuite elle se rassit près d'elle, tout contre sa chaise.

— Vous ne pouvez pas savoir, dit-elle, combien j'aime Jean. Laissez-moi parler de lui, je vous en prie, car il le faut... Après ma mère, c'est lui que j'aime le plus au monde; maman aurait voulu me voir devenir sa femme, je ne veux pas : je ne suis pas assez bonne pour lui. Je me connais. Je suis impérieuse, brusque, fantasque, égoïste... enfin je suis pleine de défauts, et des défauts les plus antipathiques au caractère de Jean. 11 m'aime bien maintenant; mais si nous étions mariés, nous serions malheureux au bout de huit jours. N'est-ce pas, ma petite amie, que ce serait grand dommage de le voir malheureux?

— Oh! oui! soupira Simplicie avec un élan de tout son être.

— Il faut à Jean une femme douce et simple, qui l'aime... pour lui, qui se plie à ses volontés, enfin une femme comme il n'y en a guère... On verra. Dans tous les cas , la femme de Jean ne sera pas moi. Et maintenant, Simplicie, voulez-vous me dire que vous me pardonnez?...

— Quoi? fit la jeune fille.

— Le chagrin que je vous ai fait, et qui tous a rendue maladei murmura Benée tout près de son oreille. Il vous aime, vous: vous êtes bonne , vous êtes grande, vous êtes digne do tout ce qu'il y a de meilleur au monde... vous êtes une sainte, vous...

Les larmes des deux jeunes filles coulèrent mêlées sur la toile qui recouvrait les genoux de Simplicie.

— J'ai ma part, dit celle-ci; elle n'est pas si chétive, il y en a de plus mauvaise, et votre amitië m'est bien douce.

— Et celle de Jean? dit tout bas Renée. Il vous aime... beaucoup...

— Maître Jean, voyez-vous, dit Simplicie en réunissant toutes ses forces, les mains serrées l'une contre l'autre, mattreJean, c'est mon maître, je lui ai donné ma vie. . . ne le lui dites pas. Je tâcherai qu'il la prenne et qu'il n'en sache jamais rien. Quand je serai morte, vous pourrez le lui dire... ça me consolera.

Elle se tut; c'était désormais tout son espoir: après la vie, Jean saurait de quel amour il avait été aimé. Benée la quitta sans bruit, la laissant plongée dans une sorte d'extase où la douleur devenait si éthérée qu'elle se faisait jouissance.

195 I.E moi: LIN FRAPPIER.

— D'où yiens-tu comme cela, cachottière? dit Jean en saisissant Renée au passage.

Pleine encore des émotions qu'elle venait d'éprouveri elle marchait la 1 été baissée, sans regarder autour d'elle.

Au lieu de rire comme à Tordinaire, la jeune fille tourna vers lui ses yeux graves et attendris.

— Je viens de passer une heure avec une petite amie, dit-elle; une bonne heure^je t'assure, une heure que je n'oublierai pas.

— Tu as une petite amie? fit Jean en essayant de plaisanter.

— Tu sais bien de qui je veux parler. Oh ! Jean, cette enGaint est adorable ! Si tu savais quelle noblesse de sentiments, quelle dignité, quelle franchise... Nous sommes bien peu de chose avec nos mesquineries à côté de cette nature angélique, qui souffre sans se plaindre...

— Elle souffre? de quoi? Qui s'est permis de Faffliger? fit Jean en s'arrétaiit brusquegient au détour du chemin.

— Qui? Nous tous , mon pauvre ami ; moi d'abord, mais je lui ai avoué ma faute et elle m'a pardonné;

LE MOULIN FRAPPÏER. 19J

je ne suis pas seule coupable, Jean! tu Tes aussi, et la mère avec les meilleures intentions. ••

— Oui, dit le jeune homme, en reprenant sa marche dans le parterre, je sais que nous avons agi inconsidérément en l'accoutumant à vivre dans un milieu plus relevé que le sien. Mais est-ce un mal? Ne doit-on pas s'efforcer d'élever, d'ennoblir les natures qui s'y prêtent? N'est-ce pas rendre service à riiumanité tout entière^ que de travailler à l'amé* lioration de quelques-uns?

— Oui, répondit Renée en posant sa main sur le bras de son ami, ce sont de belles et bonnes théories de philosophe; en réalité, doit-on apprendre qu'il est des jouissances plus relevées à ceux que leur condition condamne à l'obscurité? Doit-on montrer le bonheur à ceux qui sont obligés de ne jamais le connaitre?

Jean resta soucieux, puis prenant un parti :

— Bah! dit-il, tout cela, ce sont des discussions sur une pointe d'aiguille. Les faits sont plus probants. Simplicie a été malade, elle a eu une petite lubie d'existence villageoise , elle se donne le plaisir de la satisfaire, et dans quelques semaines elle reviendra avec nous à Paris...

— Non, dit gravement Renée, elle ne retournera pas à Paris, elle restera ici.

Jean s'arrêta court.

— Et pourquoi, grand Dieu! s'écria-t-il, pourquoi

nousquilterail-elle?A-t-elleeu à se plaindre cJc nous? Ne ravons-nous pas aimée et choyée comme rendant de la maison?

— Sans doute, mais après?

— Après? fil le jeune homme inquiet, que veuxtu dire?

— Je veux dire que plus tard, quand elle aura vingt ans... quel avenir lui réservez- vous? Elle ira vivre auprès de ta mère toujours, alors? Elle deviendra vieille fille et mourra seule après avoir fermé les yeux à notre chère Geneviève? Est-ce là un avenir?

— Evidemment non, répondit Jean.

— Alors elle se mariera, ajouta impitoyablement Renée. A qui?

Jean fit un mouvement si vif que Renée eut peur d^avoir provoqué sa colère. Elle se remit cependant et reprit sa lente promenade.

— Dis-le donc, fit Renée tout à coup, dis-le donc que tu ne veux pas qu'elle se marie, que tu veux qu'elle reste toujours près de toi, pour poser dans tes tableaux, pour soigner ta mère, pour être votre servante et votre jouet, jusqu'au jour où vous serez lassés d'elle, où elle sera inutile à votre bonheur, et où vous la mettrez de côté, comme un vieil habit qui n'est plus de mode !

— Tu es méchante, fit soudain Jean devenu trèspàle. Il y a longtemps qu'on me l'a dit, mais je ne voulais pas le croire.

— Je sais, c'est Clolilde qui te l'avait dit, fit négligemment Renée, et Glotilde est un oracle, c'est convenu. Mais il n'est pas question de moi, c'est de Simplicie qu'il s'agit. Elle ne retournera pas à Paris,

— Je veux qu'elle y retourne, cria Jean avec colère. Eh! que ferions-nous sans elle?

Renée recueillit avidement ce cri du cœur, mais continua son œuvre sans se troubler.

— Égoïste ! dit-elle, et Simplicie, que fera-t-elle près de vous ?

Jean quitta sans cérémonie mademoiselle Reynold, sauta par-dessus les plates-bandes et arriva en trois bonds jusqu'à la porte de la maisonnette de Saurin. Là, sur le seuil, il hésita. Qu'allait-il lui dire, à cette enfant que le destin avait rapprochée de lui d'une façon si cruelle? Sans vouloir l'approfondir, il entra.

— Est-ce vrai, demanda-t-il sans préambule, que vous vouliez nous quitter?

Simplicie eut envie de s'enfuir sans répondre. N'avait-elle pas assez souffert, sans qu'il lui fallût supporter le martyre de donner à Jean des raisons qui étaient autant de mensonges? Mais il était sur le seuil et lui barrait la porte.

D'un air découragé elle repoussa son ouvrage et répondit :

— C'est vrai.

Il resta muet. Mille visions de paix, de joie domestique, de foyer de famille passèrent devant ses yeux,

196 l.t MOULIN FRAPPIKK.

et il sentit que jamais, plus un jour, plus une heure, il ne pourrait vivre sansThumble enfant qui se tenait devant lui, désespérée.

— Pourquoi? demanda-t-il , pendant que la souffrance de la séparation prochaine entrait en souveraine dans son âme.

Simplicie regarda le mur, puis la porte, puis la fenêtre, et se dit qu'elle ne pouvait s'échapper. Résignée dès lors à son pire destin, elle répondit avec la sincérité du désespoir :

— Parce que je m'accoutume trop à vous, parce que j'aime trop votre maison, parce que je ne dois plus y vivre.,. Que voulez-vous que je vous dise encore?

Il s'approcha d'un pas seulement.

— Et vous pourrez vivre loin de nous sans souffrance, dites?

Elle tourna vers lui ses yeux sans larmes, démesurément agrandis par l'angoisse.

— Je souffrirai, dit-elle.

— Pourquoi nous quittez-vous, alors?

— Parce que je le dois. Ah! pourquoi me tourmentez-vous ainsi? ajouta-t-elle avec l'accent d'une prière ardente.

— Et moi, dit lentement le jeune homme en s'appuyant à la porte, croyez-vous que je puisse vivre sans vous?

Un éclair, puis un autre, passèrent dans les yeux

LE MOULIN FHAPPIER. J97

bleus; elle répondit de sa voix mouillée de larmes :

— Il faut savoir se résigner à sa destinée, mailre Jean; mais ce qu'il faut surtout, c^est une bonne conscience.

Jean recula, et la lumière entra plus librement dans la pauvre chambre.

— Une bonne conscience console de tout, reprit Simplicie en parlant comme dans un rêve. La mienne m'a dit de vous quitter , mon maitre. Si je Tavais entendue plus tôt, j'aurais peut-être eu moins de cbagrin. Mais je ne savais pas... Ah! si j^avaissu!

— Vous voudriez ne jamais nous avoir connus? fit Jean avec amertume.

— Oh! non! cela, non! s'écria-t-elle ayec élan. Au prix de toutes mes peines et de tous mes chagrins du passé et de Favenir, je ne voudrais pas, maître Jean, ne vous avoir pas connu, ne vous avoir pas aimé!

Sa voix mourut dans la chambre sans échos. Elle avait baissé la tète sur sa poitrine. Quand elle la releva, sans honte, car elle n'avait pas conscience d'avoir rien dit de mal, Jean n'était plus là.

Sans même jeter un regard du côté de Renée, qui, debout dans le parterre, le reg^ardait avec anxiété, Jean Beauquesne monta dans la chambre de Geneviève, et se tint la tète découverte devant elle.

— Ma mère, lui dit-il, j'ai besoin de to^te votre bonté, de toute votre justice.

Madame Beauquesne le regarda, et b en qu'il fût assez loin d'elle pour qu'avec ses yeux affaiblis elle ne pût distinguer exactement l'expression de son visage, elle vit dans foute l'attitude de son fils que l'heure était solennelle.

— Vous m'avez dit un jour, reprit-il d'une voix qui tremblait un peu, comment on aime quand c'est pour la vie. Vous m'avez parlé d'un amour qui ne troublait pas, mais qui entrait en maître dans notre àme, si bien qu'on aimerait mieux mourir que de cesser d'aimer... un seul souvenir, une seule présence sans laquelle on ne saurait vivre heureux et bon... C'est ainsi que j'aime, ma mère chérie, et je viens vous demander d'épouser celle que j'aime.

— Renée? fit vivement Geneviève dont le visage soucieux s'éclaira.

— Non, ma mère, pas Renée...

LE MOULIN FBAPPIER. 199

Jean éprouva soudain un extrême embarras : ses sentiments, si bien cachés qu'à peine venait^il de les pénétrer lui-même, devaient être absolument incompréhensibles poursa mère. Au lieu de lui jeter brusquement le nom deThumble enfant, il résolut d'user d'un détour. Prenant une chaise, il vint s'asseoir auprès de Geneviève avec les câlineries de sa première enfance.

— Maman, dit-il en prenant un ton familier, nous avons eu depuis un an près de nous un être aimable qui a été notre ange gardien, qui a remplacé pour toi la vue décroissante, pour moi les rêves du peintre, qui, toujours douce, affectionnée, silencieuse, a mis dans notre vie les joies les plus discrètes, les plus intimes... c'est elle...

— Simplicie? fit Geneviève en repoussant les mains de son fils qui cherchait les siennes... Tu es fou! Jamais!

— Écoute-moi, ma mère, avant de me répondre, insista Jean.

— Pourquoi t'écouter? Ne sais-je pas tout ce que tu pourras me dire? fit Geneviève avec véhémence. . Elle est douce, elle est parfaite, je le sais. Mais est-ce pour que tu épouses une servante que je t'ai élevé si fort au-dessus de ta classe? Est-ce pour te voir mener une vie obscure que j'ai passé ma jeunesse et perdu les yeux sur des morceaux de dentelle? Quand j'étais lasse de pleurer, dans les temps de la lutte et de la pauvreté, je reprenais courage en te regardant dormir avec un air tranquille. Je me disais : Jean sera

un homme, un artiste, il sera peut-être un maître... La fortune de son père que je lui conserve jalousement lui servira à monter plus haut encore... Que ne sera-t-il pas, avec les biens que je lui donnerai, réducation et la richesse? Et j'aurais fait tout cela pour que tu épouses une servante et que tu t'endormes dans la vie des paysans? Non, Jean, non, c'est moi qui en appelle à ta justice. Après ce que j'ai fait pour toi, est-ce juste de renverser ainsi mes plans? Les lèvres de madame Beauquesne tremblaient d'émotion. Elle regarda son fils et vit qu'il était affligé, mais non convaincu.

— Je serai ce que tu voudras, mère, répondit-il, et si tu es ambitieuse pour moi, je tâcherai de te satisfaire ; mais ne puis-je en même temps être heureux, te voir heureuse et passer ma vie avec la femme de mon choix? Elleestencore ignorante, mais depuis un an tu as vu combien elle a changé ! — Et pour ce qui regarde le moral, connais-tu une seule jeune fille qui lui ressemble, même de très-loin? L'an dernier, tu me permettais d'épouser Glotilde, que tu n'aimais pas. Cette année tu m'interdis d'épouser Simplicie, que j'aime...

— Je savais que tu n'épouserais pas Glotilde, interrompit vivement Geneviève.

— Soit; tu me permets aujourd'hui d'épouser Renée... Je l'aime tendrement et ne veux point la déprécier; mais pour passer ensemble une longue

existence, est-il possible de comparer le caractère de Renée à celui de Simplicie? C'est donc seulement l'absence de fortune...

— Je ne veux pas que tu épouses une servante, fit orgueilleusement Geneviève. Tu es assez riche pour prendre une fille sans dot...

L'argument que Jean avait sur les lèvres ne put sortir; il sentit qu'à aucun prix il ne pourrait rappeler à sa mère son humble origine, semblable à celle de Simplicie.

— Mère, dit-il d'un ton suppliant, je l'aime...

— Il ne fallait pas l'aimer, répondit Geneviève, je te croyais le cœur niieux placé.

Sans répondre, Jean se leva doucement, et, aprèsun instant de silence, quitta la chambre sans témoigner d'irritation. Il connaissait sa mère et savait que pour le moment elle ne céderait point. Il avait à peine fait deux pas dans le corridor qu'elle le rappela.

— Tu lui en as parlé sans doute? fit-elle d'un ton chagrin.

— Me croyez-vous capable , ma mère , répondit-il respectueusement, de porter le trouble dans son cœur sans la certitude que vous consentiriez à me la donner?

Geneviève rentra chez elle sans répliquer, et Jean se dirigea vers sa chambre. Avant d'y rentrer, il rencontra Renée qui venait à lui anxieuse.

— Tu as vu ta mère? dit-elle à demi^voix.

— Oui. Elle refuse •

202 LE MOULIN FRAPPIEK.

Renée baissa la tète. II n^était pas besoin d'explications entre eux.

— J'ai peut-être eu tort, dit-elle ; j'aurais dû ne te rien dire...

— Ce serait arrivé tout de même, fit Jean d'un air triste. J'avais le cœur plein d'elle à déborder depuis son départ de Paris... Je ne pouvais plus vivre sans elle...

— Courage ! dit la jeune fille , je vais parler à ta mère, moi.

— Toi? que lui diras-tu?

— Cela ne te regarde pas, mon ami Jean.

Elle hésita quelques instants, puis le regardant avec émotion :

— Je t'aime bien, va, plus que tu ne crois, plus que tu ne le croiras jamais; si tu n'es pas heureux, je ne le serai pas non plus... Va, mon ami, laissemoi essayer.

Elle s'éloigna et, avant d'entrer chez Geneviève, se retourna pour la voir encore. Immobile, il la regardait de loin, elle lui jeta un baiser du bout des doigts, frappa à la porte et entra.

— Vous êtes fâchée, maman Geneviève? dit Renée en s'asseyant près d'elle sur un tabouret bas.

Madame Beauquesne ne répondit pas; la plaie de son cœur saignait ; elle souffrait de la voir découverte.

— Je vous demande pardon si je vous parais indiscrète, maman Geneviève, reprit l'enfant gâtée ^ mais

LE MOULIN FiiAPPIER. 803

j'ai beaucoup à me reprocher dans tout ce qui arrive, et je Youdrais obtenir votre pardon.

— Comment? fit Geneviève surprise.

Renée raconta en quelques mots la malice qui avait eu pour Simplicie de si graves conséquences.

— Que voulez-vous y ma petite maman? ajoutat-elle, j'aime Jean, j'étais comme vous très-orgueilleuse, et ça me faisait plaisir de remettre cette petite fille à sa place.

Geneviève réprima un petit mouvement. Renée , sans foire mine de s'en apercevoir, continua :

— J'avais dit, de même que vous, que Jean épouserait une belle demoiselle... Elle a trouvé ça trèsnaturel; seulement, elle est tombée malade, comme vous l'avez vu, et alors, comme elle est très-honnéte, elle a voulu s'en aller. Elle avait raison, n'est-ce pas? C'était très-bien de sa part?

— Sans doute, répondit Geneviève un peu à contre-coeur.

— Ici , vous avez vu comme elle se cache , on ne la voit plus; j'ai eu toutes les peines du monde à la dénicher dans sa cachette. Elle n'espère rien. Vous savez,' elle comprend parfaitement la position... Seulement, vous pensez bien qu'elle ne demandera pas à retourner à Paris avec vous... Elle restera ici pour soigner les vieux.

Geneviève ne releva pas cette appellation irrévérente. Elle pensait à sa solitude de l'hiver, quand

Jean, blessé de son refus» serait sans cesse absent» et qu^elle serait livrée à des soins mercenaires. Quel malheur que son fils se fût attaché à cette petite fille ! Qui pouvait prévoir cela?

— Celte pauvre Simplicie , ce qu'elle aurait de mieux à faire, reprit Renée, ce serait de mourir... Elle le sait bien, elle le dit elle-même, cela arrangerait tout, mais ne meurt pas qui veut. Enfin , si vous ne voulez pas qu^elle revoie Jean , vous pouvez l'envoyer dans quelque ferme,

Geneviève fit un mouvement d^impatience.

— Pourquoi me dis-tu des choses qui me sont désagréables? fit-elle avec humeur. Tu parles à tort et à travers de mourir et de renvoyer... Cela ne te regarde pas, au bout du compte.

— Pardon, maman Geneviève, dit Renée en se levant. Cela me regarde plus que vous ne pensez. Depuis que je suis au monde, j'aime Jean. Voilà la vérilé. Et je pense en même temps que les familles ont grand tort d'arranger au berceau des mariages qui ne se font pas plus tard, parce qu^on accoutume les enfants, les petites filles surtout, à des idées dont il vaudrait mieux ne pas leur parler... Mais il y a deux malheurs dans cette affaire, dont un seul suffirait très-bien pour tout déranger : le premier, c'est que Jean ne m'aime pas, et le second, c'est que papa ne me donnera pas un mari qui ait moins de cinq cent mille francs; or, Jean n'en a que trois cent

mille. Je vaux cinq cent mille francs, vous savez, il faut que mon ménage vaille un million, c'est positif, parce que deux et deux font quatre. Eh bien, maman Geneviève, j'aime Jean, mais il aurait le demi-million tout rond que je ne l'épouserais pas, même si vous éliez là tous deux à m'en prier, parce que je ne suis pas faite pour lui. Simplicie est faite pour lui ; jamais vous n'aurez une bru comme celle-là, c'est aussi positif que mes cinq cent mille francs. Elle est faite pour vous aussi, ça n'est pas étonnant, elle tient ça de père et de mère.

Geneviève revit dans sa pensée la pâle figure de Mélie, Mélie tout enfant encore, grondée et battue pour trop l'aimer, puis Saurin tombant de l'échelle sous le mur du moulin embrasé.

— Voilà ce que je voulais vous dire, maman, et vous voyez que ça me regarde un peu. J'ai bien aussi quelques droits sur votre fils, et puisque avec un gros crève-cœur j'en fais abandon, vous pourriez bien, à ce qu'il me semble, en faire autant du vôtre. Après ça, c'est que moi je ne l'aime que pour lui-même, tandis qu'une mère, c'est toujours un peu égoïste...

Sur cette impertinence. Renée disparut en fermant la porte et Geneviève, resta préoccupée, ne sachant 81 elle devait chapitrer vertement la jeune fille, ou la remercier de sa franchise.

Au repas du soir, qui fut court et silencieux, Victoire et Simon, surpris de voir tous les visages fort H; la

différents de leur expression babituelle, attendirent ù se trouver seuls avec Geneviève pour lui adresser des questions. Bientôt en effet Renée disparut avec Sitnpiicie. Jean alla fumer un cigare dans le parterre. Geneviève voyait dans l'aube du soir le petit point de feu aller et venir sous la fenêtre.

— Eh bien, ma fille, qu'y a-t-il donc? dit enfin Simon, quand ils furent seuls tous trois.

— Il y a, répondit madame Beauquesne, que Jean veut se marier.

— Eb bien?

— 11 veut épouser Simplicie, et je n'y consens pas, conclut la mère.

Les deux vieux s'entre-regardèrent. Ils s'étaient bien aperçus que leur petit-fils ne traitait pas la fillette en servante; mais, comme ce n'était pas leur affaire, ils n'avaient rien dit.

— Je n'y consens pas, reprit Geneviève, parce que je n'ai pas fait de mon fils un homme riche et intelligent à seul fin de lui voir épouser une servante.. .

— Eh, m a fille, fit Victoire avec aigreur, les servantes ne sont point si méprisables, après tout. Quand mon fils vous épousa, vous étiez fille d'auberge à Délasse!

Le coup fut rude pour l'orgueil de Geneviève, mais elle trouva aussitôt une réplique.

— Aussi, vous l'avez trouvé mauvais, et vous Tavez assez montré.

— Et nous avions tort, dit Simon en s'interposaiit.

LE MOTLIN FPAPPIER. 207

Est-ce donc vrai, mn tille, que les fautes des parents ne corrigent point les enfants? Vous avez prouvé, Geneviève, que François avait raison de vous aimer... il fiaudrait voir si Jean a tort d'aimer la petite. Elle est douce et de bon caractère, et m'est avis qu'avant tout c^est ce qu'il faut chercher dans une femme ; et puis s'il Taime...

— Vous en voudriez pour votre petite fille, vous? s'écria Geneviève.

Victoire allait répondre et gâter tout, suivant son habitude. Simon lui fit signe de le laisser parler.

— Oui, dit-il,j'en voudrais pour la femme de Jean. Les filles des villes, voyez-vous, ma bru, ce n'est pas ce qu'il nous faut à n ous autres paysans. Vous avez du sang de paysan dans les veines, sans reproche, Geneviève, et votre fils est le fils d'un meunier. Il n'est pas mal que le paysan soit raUaché à la terre par quelque lien . Il n'est pas mal qu'un garçon riche épouse une fille pauvre. . .

— Vous pensiez différemment, fit Geneviève avec irritation.

— J'avais tort, vous aî-je dit, je le répète pour vous faire plaisir. Vous nous avez appris bien des choses, ma fille, et maintenant c'est moi qui vous les répète, car vous les avez oubliées. Et puis, est-ce que le bonheur n'est pas le premier de tous les biens? Vous ne voulez pas que votre fils soit heureux à son idée; c'est vous qui avez tort, cette fois, Geneviève, et je ne m'en dédirai pas.

208 LE MOULIN FltAPPIER.

Madame Beauquesne ne répondit pas. Elle sentait ce qu*il y avait de juste dans les paroles du vieux paysan.

Elle lui souhaita le bonsoir, et remonta à sa chambre, sans accepter le secours de personne, pas même de son fils.

— Gomment, dit Victoire à Simon quand elle les eut quittés, tu accepterais Simplicie pour la femme de notre petit-fils?

— Oui, répondit fermement le vieillard. D*abord elle est sans défaut autant que c^est possible, et puis il n'est pas mal de rabaisser un peu l'orgueil de Geneviève ; c'est une brave femme, elle l'a prouvé, mais il ne faut pas qu'elle en vienne à rougir de son origine.

Victoire ne fit plus d'objection. Du moment où Geneviève était humiliée, elle n'en demandait pas davantage. Elle avait appris à respecter sa belle-fille et même à l'aimer; mais une petite leçon à cette orgueilleuse lui ferait grand bien.

Le lendemain, à midi, comme la cloche appelait tout le monde à table, Geneviève entra la dernière dans la salle, et sur le seuil croisa Simplicie, qui sortait pour chercher quelque chose. A sa vue elle tressaillit, et un flot de larmes monta à ses yeux. Prenant par le bras la jeune fille surprise, elle dénoua les cordons du petit bonnet blanc qui couvrait ses cheveux blonds.

— Tu ne porteras plus ce bonnet de servante, lui

dit-elle; à dater de cejour, tu es notre enfant. Jean, embrasse ta femme.

Simplicie, tour à tour rouge et paie, ne comprenait pas. En voyant s'approcher d'ellecelui qui était toute sa vie, en le sentant presser sa main glacée, elle éprouva quelque chose d'inouï. Un rayon de soleil inonda son âme résignée. Elle arracha sa main de celle de Jean et tomba à genoux dans les plis de la robe de Geneviève en criant : Ma mère !

Jean est devenu un grand peintre ; il passe quelques mois d'hiver à Paris; mais dès que les premières feuilles pointent aux rameaux, il retourne au cher moulin Frappier.

Geneviève est presque tout à fiait aveugle. Cependant elle voit encore assez pour deviner les objets qui Tentourent. C'est au travers d'un nuage blanc qu'elle entrevoit les tètes blondes et les yeux bleus de ses petits-enfiants. Mais la vie ne lui est point à charge, car elle sait qu'elle n'est à chargea personne. Simplicie ne la quitte pas, et lui consacre plus de tendresse qu'à ses propres enfants. Ce grand cœur qui a tant aimé continue une vieillesse heureuse et tranquille au milieu de l'amour des siens.

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