II
demi au-dessus du sol, étaient exposés aux regards de tous côtés. Madame Reynold elle-fnème n'eût rien pu dire sur le choix de ce lieu de promenade.
— Dites, répéta le jeune homme, pourquoi sem* blez-voils me fuir? M'avez-vous pris en grippe? Ai*je commis sans le savoir quelque horrible forfait? Dites-le-'moi, au moins, afin que je m*en excuse, car je vous assure que, depuis mon départ de Paris, je n*ai pensé qu^à tous. Je suis peut-être coupable, mais c'est sans le savoir, je vous le jure!
Jean s*était grisé de ses propres paroles : il se croyait véritablement méconnu, et tout son être pal«pitait d'impatience dans Tattente d'une réponse.
Glotilde soupira.
— Pourquoi m'interrogez-vous? dit-elle enfin, sans lever les yeux. Il serait plus charitable à vous de ne rien demander. On m'a amenée ici, j'y suis venue, à regret, je dois le dire... mais...
— A regret? interrompit Jean , vous me détestez donc bien?
— Pouvez-vous le demander? fit la jeune fille en levant sur lui ses yeux humides.
Elle les laissa retomber aussitôt, mais le coup avait porté.
— Eh hien, alors, chère Glotilde, commença Jean, je ne comprends plus. ..
Elle se détourna avec un mouvement d'impatience tout à fidt charmant.
— Vous ne voulez pas comprendre, dit-elle d^nne ▼oix tremblante. Mon oncle m*a appris que je n'ai aiumne fortune; il aurait peut*étre dû me le dire plus tôt, et me donner une éducation mieux en rapport avec mes ressources, mais il a cru bien fidre, et je ne puis lui en Touloir. Je sais maintenant que je n'ai rien , que je serai obligée de travailler pour vivre, sises bienfaits venaient à me manquer. •• Gom* prenes>vous maintenant?
— Non ! fit Jean en toute sincérité^ je ne corn-» prends pas du tout.
— Eh bien, dit Glotilde avec un violent effort sur elle-même, autrefois je vous croyais peu fortuné; je pensais bien que vous vous feriez plus tard une fertune avec votre pinceau, mais en attendant vous n'aviez rien, je me croyais riche, aussi riche que Renée, par exemple... et dans ce temps-li... Ah! vous ne me comprendrez jamais ! ajouta-t-elle en se détournant.
— - Chère Glotilde, s'écria Jean en lui prenant la main, vous vouliez m'enrichir ! Ah ! que je vous aime, pour votre cœur généreux, pour...
Il baisa furtivement la main qu'il tenait, et qui cherchait à s'en défendre.
— Eh bien, reprit-il, rien n'est changé, à cç qu'3 ose semble. C'est moi maintenant qui suis & votre place, vous êtes à celle que j'occupais, les distances ne sont-elles pas les mêmes entre nous?
Tout cela était bel et bon, mais le mot mariage n'avait pas été prononcé, et Clotilde était trop babile pour ne pas finir par l'amener d'une façon quelconque .
— Non, dit-elle, je n'ai pas de talent; vous êtes riche deux fois, vous, par votre mérite et par votre fortune. Je ne serai jamais la femme d'un homme à qui je devrais tout. Ma fierté s'y oppose, quand même mon cœur devrait en souffrir. Vous avez voulu me faire parler, Jean, vous avez eu tort. Nous pouvions rester amis, maintenant ce n'est plus possible. Je vais prier mon oncle de me ramener à Paris dès demain, et j'entrerai dans une institution comme sous-maîtresse, pour y gagner mon pain...
Elle voulait reprendre le chemin de la maison, Jean lui barra le passage.
— Vous êtes trop fière, Clotilde, lui dit-il, on peut tout accepter d'un mari qui vous aime et qu'on
. aime... Si vous partez, c'est que vous ne m'aimez pas. Partirez-vous?
Clotilde ne répondit pas ; Jean, profitant d'un buisson touffu qui les cachait pour un moment à tous les regards, se pencha sur elle, et mit un baiser sur la joue qu'elle détournait.
Ils revinrent lentement au manoir, en silence. Elle triomphait, et lui se sentait penaud comme un renard qu'une poule aurait pris. Mais il avait oublié toutes les fables de la Fontaine.
Quand il se trouva seul avec lui-même, Jean fut
LE MOULIN FRAPPIËR» a&
fort embarrassé de ]a décision qu'il avait si soudainement prise. A vrai dire, ce n'était pas une décision,, pas plus que le plongeon dans le vide qu'on fait quand un malin camarade vous pousse vigoureusepient par derrière n'est un saut gymnastique.
II était bel et bien le fiancé de Glolilde. L'avait-il Voulu? A s'interroger, il reconnaissait que non ; cepen» dant il ne pouvait s'en prendre qu'à lui seul d'un acte pour lequel il n*avait demandé de conseils. à personne, et malgré l'évidence de ce raisonnement, Jean se sentait mécontent de tout le monde : de luimême, d'abord, de Glotilde, de M. Beynold et même de sa mère.
C'est à celle<i qu'il courut d'abord, avec une grande envie de lui demander pourquoi elle ne lui avait pas bellement défendu ce mariage, qui, c'était facile à voir, ne lui plaisait guère; mais quand il arriva près d'elle, son assurance avait disparu, et il se sentait très-petit garçon. Il prit le parti de ne rien dire, à personne, et d'attendre que ses sentiments se fussent un peu débrouillés.
Il aimait Glotilde quand elle était là, c'était certain ; mais, elle absente, il se sentait presque en colère à la pensée de ce qu'il lui avait dit. Peu à peu sa colère se tourna contre lui-même* N'était-ce pas ridicule, qu'un grand garçon comme lui se fût laissé prendre. ..
Ici, il s'avoua qu'il avait étépris, et toute sanitau-
m LE MOULIV FRAPPIEB.
t«tse liMMear se chakigea en une stupeur profonde* Frii» p«r qui? Par cette jeune fille coquette» qui lui flMmIait au cenreau comme un vin trop capiteux? Gatte fois» son amoup*propre disparut, et il courut à sa mère pour lui raconter son aventure*
Madame Beauquesne &»uta ce récit non sans ibquîëtiidey mais sans marques extérieures de désap* fMbatJmà. Elle sayait qu'un homme» à vrai dire» ne aa marie que s*il le yeut bien. Entre la coupe que 3mm yenait de se yerser et les lèyres des deux jeunes gens, il y ayait place pour une foule de choses.
-— (Tesl tout! demanda Geneyièye quan4 son fils eut terminé sa confession.
^^ Certainement! Tu trouyes que ce n'est pas éasea? dit Jean d'un ton tragique.
— Je trouye que c'est trop* Mais si réellement GloiSkie t'aimait» si elle te croyait panyre» ou à peu près, ■i*anraK*tu rien à te reprocher? N'as-tu pas fiiit de mm mieux pour en arriyer là?
Jean réfléchit un instant» puis répondit ayec toute sa firanchise :
-* Non» ma mère» je me suis laissé entratner; j'ai fiât la cour à Glotilde comme on fait aux jeunes filles aîmaUes et coquettes» mais je n'y ai mis ni toutes mes farces ni toute ma yolonté ! Si ce n'était pas horri- Uemenl ridicule» je dirais que c'est elle qui m'a séduit.
Geneyièye ne put s'empêcher de rire» tant son fils avait Pair malheureux.
LE MOCUN FRAPPIER. «7
— Tu m? C'est tout l'effet que te fait l'idée que )e «erai d'ici peu marié avec une femme que je ne suit pas sûr d'aimer?
— Tu mériterais que le monde entier ftt ses gorges chaudes de ta sottise, mon cher en&nt. mais nous tâcherons de te tirer d'un si mauvais pas. Nous en reparlerons à loisir. D'ici là» tâche de ne pas te trou* ver seul avec Clotilde, car> en vérité, elle me semble plus dangereuse pour toi que toi pour elle... J'ai une proposition à te faire. Si tu veux, nous resterons ici jpsqu'à l'époque des grands froids. Il y a tant de tra-> vaux pour lesquels notre surveillance est nécessaire.
— Certes! s*écria Jean. Ce pays me charme, j'y voudrais vivre toujours. Je ne rêve rien de mieux que d'y passer le plus clair de mon temps. C'est plein d'études iotéressaiit^» et je suis sûr qu'un paysagiste y trouverait de quoi travailler cent ans!
— C'est ton klée? fit Geneviève en Tobservant. Eh bien, parles-en ce ^ir à dîner.
— Pourquoi?
-^ £h, mon Dieu! fais ce que je te Hê. Tu es venu ine demander des conseils, suis-les ! Si Clotilde accepte de passer ici sa vie entre nous deux, j'en £aiis ma belle, fille avec joie. Mais ne lui en £aiis pas la proposition, car elle dirait peut-être oui.
Jean resta rêveur.
— Mère^ dit-il^ nous doutons d'elle, et c'est peutêtre la meilleure et la plushonnête enfaint du monde ! . . .
«s LK MOULIN FRAPPIER.
— Je le souhaite, mon fils, autant pour elle que pour toi. Mais For passe par le creuset; ne trouve donc pas mauvais qu'une créature plus précieuse, que For soit exposée aux mêmes épreuves.
Le jour s'acheva cependant sans que Jean eût eu le courage de parler de ses plans. Le regard humide et voilé qu'il avait reçu de Glotilde en la rencontrant sur le seuil de la saUe à manger lui avait peut-être ôté le courage. Peut-être aussi le sens du chevaleresque, si fort dans la jeunesse, lui faisait-il repousser l'idée d'un piège. Après le diner, il resta avec les dames, au lieu d'aller fumer son cigare en compagnie de M. Reynold, comme il le Élisait souvent. Une vague crainte d'être entrepris à propos de mariage par l'homme influent, l'engageait à se tenir coi. Une sorte de nuage planait sur la maison, et faisait tomber aussitôt les conversations commencées; la soirée fut courte, et chacun se retira de bonne heure.
Le lendemain , Jean se leva de grand matin ^ comme de coutume. C'est à cette heure matinale qu'il aimait surtout son domaine, dans la fraîcheur de l'aube, dans la douceur transparente des premiers rayons du jour. Gomme il descendait l'escalier avec précaution pour ne troubler le sommeil de personne, il entendit la voix de Simon qui se disputait avec sa femme.
— Je te répète, moi, qu'une Parisienne n'est point son fait, disait le vieillard. Notre Jean a du sang de
cultivateur dans les veines , ça se voit à la façon dont il regarde la terre. C'est comme ça que doit la regarder tout homme qui la possède. Ce grand imbécile de monsieur qu'ils ont amené, ça ne sait pas seulement distinguer Forge du seigle. . . et tu veux me &ire croire que notre garçon épouserait une femme de cet acabit? J'aimerais mieux lui voir prendre une servante, comme a fait notre François , qui au bout du compte s'en est bien, trouvé !
— Mais si elle était riche, la Parisienne? fit Victoire d'un ton acerbe.
— Bonjour, mes grands, dit Jean suivant la mode femilière du pays, en se montrant sur le seuil.
— Eh! c'est loi, notre fils? Bonjour, garçon. C'est bien à toi de venir voir les vieux pendant que les jeunes dorment. Tu nous négliges, mon Jean, sans reproche.
— C'est vrai, dit-il avec cette bonne humeur qui le faisait aimer de tous. Mais aussi pourquoi ne voulezvous pas manger avec nous?
— Nous ne savons pas nous servir d'un couteau rond et d'une fourchette comme vous autres , et une demidouzaine de plats ne nous va guère. Va, mon fils, laisse-nous vivre à notre guise, tout en ira mieux...
— A votre volonté, dit Jean. Je m'en vais voir la luzçrne.
Il sortit, et l'air frais du matin entra dans sa poitrine qui se dilata largement.
Ti^ LE MOULIN FRAPPiER.
— Ah! il &it bon vivre! dit-il à demi-voix.
«— Bonjour, monsieur Jean ! dit une douce voix près de lui.
Simplicie venait à sa rencontre , un grand pot de terre plein de lait dans ses deux mains brunes et mignonnes. Elle lui sourit en passant, car elle s^ëtait enhardie, le connaissant mieux. II lui répondit pgr un bonjour amical , et elle entra dans là maison.
Jean la suivit des yeux. • '
— Il faudra que je fasse son portrait, pensa-t-il; elle est adorablement jolie; puis elle a tant de bonté, tant de candeur dans le regard.
Il descendit le cours de la rivière, préoccupéd'abord de son destin si brusquement changé depuis la vieille; puis ce qui Tentourait les prés, les arbres, le ciel, plein de nuages blancs qui couraient rapidement dans un azur merveilleusement pur, détournèrent le cours de ses idées. Il se mit à marcher vite , suivant les nuages, qui semblaient le couvrir; la route se déroulait devant lui, avec de petits détours qui lui donnaient Tattrait de Timprévu. Jamais il n'avait encore été si foîn de ce côté.
Une odeur saline le frappa tout à coup.
— Est-il possible, se dit-il, que je sois si près dé la mer?
Il marcha plus vite, et franchit deux collines, croyant toujours arriver à un point élevé d*bù il dominerait les environs. Son attente déçue ne fit que
LE MOULIN FBAPPIEB. U
redoubler son impatience. La roate descendait maiiitenant, il se mit à courir sur la pente, et tout à coap« k un brusque détour, il s'arrêta , saisi d'un seatuient étrange et nouveau : dans une écbancrure de terrain. Mené, et pailletée de points d'argent, tranquille et brillante au soleil, la mer était devant lui, immense, jusqu'aux ccHifins de l'immense horizon.
Il l'avait vue, la mer, comme on la voit à Trouville avec la côte en face, et le panache de fumée d'un bateau à vapeur au fond, un joli décor d'opéracomique. Mais ce qu'il avait sous les yeux ne ressemblait guère à ses souvenirs*
C'était rOcéan paisible, inviolé, que les peintres n^ont pas exposé au Salon, que les touristes n*ont pas croqué sur leur album, entre la charge d'un petit monsieur et la silhouette d'une petite dame. La Bedaise le dominait, les croupes couvertes de bruyères s'abaissaient comme des bras amis pour ensererr ce triangle d*azur mouvant, si doux à l'oeil et pourtant si solennel. Jeau eut envie de l'embrasser, et en même temps de se mettre à genoux pour l'adorer. Il sentit dès cet instant qu'il appartenait à la mer, qu'il appartenait à ce pays, et que, forcé de vivre au loin, son cœur languirait toujours dans l'attente du retour.
n resta là des heures, 'oubliant la faim, oubliant ses hôtes et le manoir, et quand il lui fidlut s'en revenir, il revint à pas lents, se retournant à chaque détour, s'imaginant qu'il allait voir encore une
échappée, un rayon de Tencbanteresse qui Tavait conquis.
Midi sonnait quand il rentra dans la cour du moulin.
— On est en peine de vous, lui dit Saurin qo^il rencontra.
— J'ai été jusqu'à la mer, répondit Jean d'un ton qui expliquait tout.
— Ah! il y a un bon bout de chemin, mais on dit que c'est beau ! fit le meunier.
— Vous n'y avez jamais été?
— Jamais ; je n'en ai pas eu la curiosité, répondit bonnement le brave homme.
Jean regarda avec surprise cet homme étrange qui vivait si près et qui n'avait jamais eu la curiosité d'aller voir la mer; puis il entra au manoir, oii il fut assailli de questions par la société réunie dans la salle à manger.
— J'ai été un peu loin , dit-il ; je vous demande pardon de m'étre fait attendre.
Geneviève le regarda attentivement, et vit que quelque chose d'insolite se passait dans l'âme de son fils.
— Tu as remonté la rivière? lui dit-elle.
— Non, je l'ai descendue. J'ai été jusqu'à la mer.
— Ah! fit M. Beynold, c'est un beau spectacle.
— Magnifique, s'écria Jean enthousiasmé. Voulez--
LE MOCLIN FRAFPIER. 7A
VOUS y aller cette après-midi ? je vais faire atteler le breack...
— Avec tes deux superbes chevaux? fit malicieusement Renée.
— Précisément. Ils sont laids et ne vont pas très** vite y mais ils ont le pied sûr, et ne courent pas risque de nous faire rouler dans quelque vallon tapissé d'épines.
Une heure après, le breack s'arrêta devant la porte. ^Saurin servait de cocher; malgré la dignité de ses nouvelles fonctions, il ne voulait céder à personne l'honneur de conduire ses maîtres. Ce n'était pas un cocher bien élégant, quoiqu'il eût mis sa blouse des dimanches et un superbe chapeau de paille flambant neuf. Son costume et sa tournure prêtèrent à rire aux jeunes filles, mais un regard sévère de madame Reynold leur imposa silence.
Marguerite, avec toute sa douceur patiente, était d'une extrême clairvoyance. Rien de ce qui s'était passé depuis quelques jours ne lui avait échappé, Pair sournoisement triomphant de Clotilde , pas plus que l'embarras de Jean. Elle n'osait intervenir directement, car son mari détestait toute ingérence dans ses projets, et lui avait défendu une fois pour toutes de contrecarrer ses plans. Mais sa non-intervention dans les affaires de la famille ne l'obligeait pas à laisser les jeunes filles agir à leur guise. U est vrai que lès remarques adressées à Clotilde avaient gêné-
ralement un assez fâcheux résultat; mais elle gardait la haute main sur Renée, et une bonne part des reproches faits à celle-ci tombait sur sa compag^ne. Renée, d'ailleurs, ne s'y trompait pas.
— Ce n'est pas pour moi , disait-elle souvent à Clotilde ; ça, c'est pour toi, ma chère : fais-en ton profit*
Madame Reynold se mit donc à observer sa nièce, et elle s'aperçut, pendant la promenade, des efforts discrets auxquels celle-ci se livrait pour obtenir un regard de Jean qui se^ montrait imperturbable. A les voir, on ne se fàt jamais douté de ce qui s'était passé entre eux la veille ; ils avaient plutôt l'air de deux ennemis qui se craignent que de deux fiancés qui ont échangé leurs promesses. En sentant combien cette attitude du jeune homme lui causait de déplaisir, Clotilde se rendit compte de l'effet produit sur lui par son manège des jours précédents, et s'en applaudit. Mais que s'était-^l passé depuis leur conversation de la veille, pour motiver tant de froideur?
Gomme elle ne pouvait espérer d'éclaircissement tant qufi durerait la promenade, elle finit par se laisser entraîner à partager la gaieté de Renée, qui trou* vait tout très-am^usant, depuis l'allure des chevaux jusqu'aux paysans rencontrés sur la route, jusqu'aux rares maisons qui marquaient la limite des diverses propriétés, et sur le seuil desquelles elle voyait jouer des enËints joufflus, roses et peu débarbouillés.
Enfin ils arrivèrent à Tendroit où Jean s'était arrêté le matin.
— Voilà ! dit-il en étendant le bras.
Tous les yeux se tournèrent vers Téchancrure de la colline, où apparaissait lajmer, telle qu'il Tavait vue, peut-être plus brillante et plus bleue encore.
— Ça? fit Glotilde d'un ton désappointé; mais il il n'y a pas seulement de plage !
Geneviève se tourna brusquement vers son fils, et surprit le regard qu'il attacha sur la jeune inï^rudente. Ce regard était plein de doute, de blâme, de regret, de pitié aussi... Glotilde ne s'en aperçut pas. On était descendu de voiture, et elle essaya avec peu de succès, de marcher sans heurter aux cailloux du chemin ses petits pieds finement chaussés. Elle pensait certainement plus à ses petites bottines mordorées qu'au spectacle qu'elle avait sous les yeux.
— Non, il n'y a pas de plage , dit Jean avec une certaine amertume, pas de casino, pas de baigneurs non plus. Avec le temps, il y aura de tout cela, sans doute en quantité suffisante; mais quand ce temps viendra , s'il doit venir de mon vivant , je quitterai le pays que les Parisiens auront gâté, et qui est beau surtout par son aspect sauvage.
Marguerite et Geneviève échangèrent un coup d'oeil. Glotilde venait iie porter un coup fatal à ses ambitions; ce coup( madame Beauquesne l'avait
prévu, mais elle n^aurait osé espérer à son épreuve un résultat si prompt.
M. Reynold avait emmené sa fille en avant; les deux dames fermaient la marche. Jean se trouva contraint de cheminer auprès de Glotilde , mais ce hasard, qui la veille lui eût semblé une bonne fortune, lui causait maintenant quelque ennuie II ne pouvait raisonnablement faire de reproches à la jeune fille pour avoir librement exprimé sa pensée, et pourtant il aurait voulu lui dire combien ses désirs à lui étaient différents.
Il se contenta de garder le silence, jusqu^au moment où M* Reynold , lassé de descendre par un chemin qui avait plutôt l'air d'un torrent desséché, s'arrêta en disant à sa fille :
— Vois, mon enfant, quelle immensité! Les beautés de la. nature font toujours une impression forte sur les âmes sensibles.
Renée n'ajouta rien à cette phrase, qui termina l'excursion. On s'en retourna du côté du breack, dans le même ordre, et dans un silence à peu près complet.
— Dis donc, Jean, fit Renée tout bas au moment où il la mettait en voiture, m'est avis que tu as fait un joli four avec ta promenade !
Jean ne répondit rien; ce n'était que trop vrai, il avait manqué son but, mais en même temps il en avait peut-être atteint un autre auquel il ne tendait pas.
AU diner, chacun apporta son tribut de bonne humeur, pour effacer la fâcheuse impression de Taprès-midi; Clotildese montra particulièrement brillante. Elle parlait rarement à table; mais quand elle le faisait, c'était toujours pour elle l'occasion d'un succès. Son esprit et sa gaieté ne parvinrent pas & dérider Jean, qui semblait lui tenir rigueur. Désireuse d'en finir avec une situation qui contrastait si vivement avec lès attentions passées du jeune homme, elle l'interpella directement, dans l'espoir qu'il lui répondrait comme il le faisait d'ordinaire.
— Il y a quelque part dans les environs les ruines d'un château, n'est-ce pas, Jean? Ne nous mènerezvous pas lés voir quelque jour?
La question semblait banale, le ton ne Tétait pas, le regard en disait long... Marguerite regarda la jeune fille.
— L'imprudente, elle brûle ses vaisseaux! pensat-elle.
Jean tint bon. Cette attaque directe, qui la veille lui eût semblé une faveur, lui parut dans l'état actuel de son esprit dépasser les limites de la modestie.
— Quand vous voudrez, répondit-il sans la regarder.
— Le pays n'est-il pas peuplé de ruines imposantes? demanda M. Reynold.
— De ruines, oui; imposantes, non! répliqua Jean de la meilleure grâce du monde. Ces ruines sont presque toutes celles de manoirs dans lé genre de
celui-ci ; quelques-uns avaient des pigeonniers ronds, ce qui leur donne une petite tournure féodale, dont en réalité ils sont fort innocents. Les propriétaires d'autrefois, mieux avisés que ceux d'aujourd'hui, vivaient sur leurs terres et entretenaient leurs demeures en bon état.
— C'était fort sage, opina M. Reynold.
— C'est aussi mon avis, reprit Jean.
Sa voix, plus vibrante et plus claire que de coutume, résonna sous] le lambris de bois sonore ainsi qu'une trompette. Tous les yeux se tournèrent vers lui. Il con!iniia :
— C'était fort sage, car un vrai propriétaire, celui qui aime son bien, doit vivre dans ses terres, et ne s'absenter que pour peu de temps à la fois. Aussi aî-je pris la résolution de faire comme ont fait mes aïeux, et de vivre ici le plus clair de mon temps.
L'écho de sa voix s'éteignit; il promena son regard autour de la salle, et sa bravoure reçut en récompense un sourire approbateur de sa mère.
M. Reynold restait tant soit peu déconcerté.
Clotilde paya d'audace.
— C'est une résolution bien soudaine, dit-elle; rien jusqu'ici ne l'avait fait prévoir.
— C'est que je la mûrissais en silence, répliqua Jean qui la regardait en face, cette fois.
Les yeux de la jeune fille retombèrent sur son assiette.
— Tu viendras bien nous voir quelquefois à Paris? fit Renée, d'un ton moqueur.
Elle ne croyait pas beaucoup à ce séjour à la campagne; mais, sentant que Glotilde était mécontente, elle s'en trouvait charmée.
— Certainement ! dit Jean ; est-ce que je pourrais vivre sans une Renée pour me taquiner?
— A la santé du Robinson normand ! fit Renée en levant son verre. Nous viendrons tous te voir, en guise de Vendredis.
Les parents ne purent s'empêcher de rire; Clôtilde rît plus fort que les autres, mais elle était pâle, et sa gaieté avait disparu.
Quand Geneviève se trouva seule avec son fils, elle lui mit la main sur Tépaule.
— Eh bien? dit-elle.
— Oh! ma mère, répondit-il, je ne sais ce que j'éprouve. Il me semble avoir fait une mauvaise action! Je souffre pour elle et pour moi... N'eût-il pas mieux valu Taimer simplement, sans chercher à pénétrer le fond de son cœur?
— Mon fils , dit Geneviève de sa voix grave , si imposante, on dit cela d'une femme que Ton n'estime pas; mais quand c'est de la compagne de sa vie qu'il s'agit, le devoir est de sonder son âme. Si elle t'aimait, elle vivrait heureuse à tes côtés, n'importe où!
Jean resta pensif. Il sentait combien sa mère avait raison.
— Où la troljver, dit-il enfin , cette femme d^élite qui n'aura d'autres vœux que les miens, qui aura tes goûts simples, qui acceptera la vie telle que jeta sens, modeste et cachée, avec Tart et la nature pour amis... Existe-t-elle seulement?
— Tu as le temps de la chercher, dit Geneviève; tu entres à peine dans les années de jeunesse. Je suis la première à te dire : Marie-toi jeune ! Mais avant de douter de Texistence d^une femme faite pour te plaire, il faudra probablement tenter encore d'autres épreuves !
Jean se leva, moins découragé.
— Que lui dire maintenant? fit-il d'un ton d'ennui.
-^ Rien. C'est elle qui te rendra ta parole, avec seulement un peu de patience.
Jean soupira. A vingt ans, avoir de la patience est le conseil qu'on vous donne le plus souvent, et de tous, c'est à tous les âges le plus difficile à suivre.
Deux jours s'écoulèrent sans rien modifier- au moulin. Geneviève et Marguerite, presque toujours ensemble, jouissaient du plaisir de causer à cœur ouvert et de se communiquer leurs craintes mater-
LE MOCLIW FRAPPIER. 81
nelles, cet inépuisable sujet de conversation entre mères. M. Reynold, de plus en plus majestueux et condescendant, jouait volontiers au volant avec les deux jeunes filles, sans rien perdre pour cela de sa dignité, malgré les fréquentes atteintes que tentait d'y porter Kenée. Jean, soucieux et préoccupé, navré de la visible tristesse de Clotilde, se laissait prendre malgré lui de temps en temps à lui témoigner quelque tendresse, à chercher le regard de ces beaux yeux, voilés d'une impénétrable mélancolie. Le matin du troisième jour, Renée , toujours un peu paiesseuse, ouvrit ses yeux en entendant sonner huit heures, et s'assit sur son lit avec un sursaut.
— Comment! huit heures? s'écria-t-elle.
Puis , se rappelant qu'elle n'était plus à Paris , elle ajouta en s'étirant les bras :
— Heureusement il n'y a pas de cours au moulin Frappier, sans quoi nous serions joliment en retard!
Elle cherchait partout des yeux Clotilde, qui semblait avoir disparu. Celle-ci émergea d'un coin de rideau, qui abritait l'énorme embrasure de la fenêtre.
: — Clotilde! s'écria l'espiègle, ce n'est pas toi! avoue que ce n'est pas toi qui t'offres à mes regards consternés. Ce ne peut pas être toi! Tu étais jolie, . coquette et coiffée en boucles : l'être modeste et peigné à la chinoise qui se montre à contre-jour ne peut être ma Clotilde ordinaire.
V 82 LE MOULIN FIlAPPlEll.
— C'est pourtant moi, dit la jeune fille avec quelque dépit 9 en venant s'accouder au pied du lit de Renée.
— Quel changement! J'ajouterai : quel changement douloureux! Et une robe de laine grise; une robe pour faire les devoirs, comme dit maman , la malheureuse robe dévouée par avance aux taches d'encre , qu'on nous offre tous les ans au retour dei vacances! La robe des jours de pluie quand on nous feit mettre des caoutchoucs pour traverser le jardin. . . Tu as quelque chose! Clotilde,neme fais pas languir, dis-moi ce qui t'est arrivé.
— Rien du tout! fit avec humeur la nièce de M. Reynold. Est-ce que je ne puis plus mettre une robe sans te rendre des comptes?
— Oh! ma chère , toutes les robes , et jamais de comptes! répliqua Renée en s' appliquant avec ferveur à sa toilette. Mais ces cheveux plats, ces yeux tristes, cette robe modeste, pas de rubans, pas de bijoux, une simple broche en acier, d'environ deux francs .cinquante , tout ceci trahit des projets... Une conversion... Clotilde! Tu pars pour les Carmélites, comme ton illustre modèle, Louise de la Vallière? Es-tu sûre que le beau Louis coure après toi?
Clotilde retourna à son coin de rideau, et, au bout d'un instant, un bruit étouffé dans un mouchoir apprit à son impitoyable compagne que la jeune fille pleurait.
Renée n'avait pas Tàme méchante, elle courut vers la fenêtre.
— Des larmes, dit-elle, de vraies larmes! Voyons, parlons sérieusement, ce ne sont pas mes taquineries qui t'émeuvent à ce point ? Je t'en ai fait bien d'autres ! Tu as un vrai chagrin?
Clotilde leva vers la fillette son visage baigné de larmes.
— Oui, dit-elle, j'ai du chagrin; c'est Jean qui en est la cause, et toi, méchante, tu ne fais que Tiri iter contre moi.
Renée devint très-grave.*
— J*aime Jean, dit-elle, autant qu'un frère; je suppose du moins que si j'avais un frère, je l'aimerais autant que lui; je Taime plus que tout, après ma mère...
— Plus que moi? fit Clotilde indignée .
— Ah! je crois bien! s'écria naïvement la gamine, qui resta tout étonnée de" sa propre exclamation. Elle rougit et reprit d'un ton posé : J'aime Jean... extraordinairement ; je serais heureuse de le voir heureux, de le voir... elle hésita... de le voir marié... mais à condition que sa femme soit bonne et digne de lui... Si elle le rend malheureux,je la détesterai... oh ! je la détesterai tellement que je le vengerai, lui, ce pauvre Jean !
— Qu'esti-ce que tu ferais? dit Clotilde d'un air de dépit.
84 LE MOULIN FRAPriER.
— Je n^en sais rien! Ce n^est pas à quinze ans que je puis savoir cela, dit assez raisonnablement la fillette; mais je trouverais bien quelque chose! Ainsi, Clotilde, tu te le tiens pour dit, n'est-ce pas? Né t'attaque pas à Jean , à moins d'être décidée à lui céder en tout !
Au lieu de répondre à cette menace par une impertinence, selon son habitude, la jeune fille entoura Renée de ses bras et continua de pleurer, la tête sur la poitrine.
— -Vois-tu, dit-elle à travers ses larmes, j'ai été foll e et imprudente. Je n'ai pas compris son caractère ! et maintenant, je l'ai froissé, j'ai peur qu'il ne m'aime plus...
Renée se dégagea doucement, et garda le silence.
— Si c'est comme cela que tu me consoles! reprit Clotilde avec un redoublement de sanglota.
— Il t'aimait donc? demanda la fillette d'un ton soucieux. Tout son visage avait pris une apparence rigide ; elle paraissait ainsi beaucoup plus vieille que son âge.
— Oui ! soupira Clotilde.
— Il te l'avait dit?
— Oui, répéta-t-elle, non sans hésitation, car, à vrai dire, elle l'avait plutôt arraché au jeune homme.
Renée étouffa un léger soupir, et laissa retomber
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le long de son corps ses mains rouges, d'un air découragé*
— C'était écrit! dit-elle. S'il te Ta dit, c'est que c'est vrai ; Jean Frappier n'a jamais menti. C'est égal, je ne m'étais pas figuré que c'est toi qui serais sa femme !
— Toi, peut-être? fit Clotilde avec aigreur.
— Moi ? Oh ! non ! je ne suis pas assez bonne pour lui! s'écria l'enfant avec une explosion de colère et de confusion. Moi! Voilà une idée! Il faut quelque chose de mieux que moi à Jean Beauquesne. Je m'étais figuré un visage de madone idéale, un être angélique...
On frappa à la porte, et la voix douce de Simplicie pria « les demoiselles » de descendre pour le café.
•— J'y vais! crie Renée. Elle s'appliqua rapidement à sa toilette, fort négligée durant cet entretien. — Oui, reprit-elle, tout en se dépéchant, une figure angélique, un être supérieur, une créature douce et simple, presque humble, car Jean est un si grand artiste, que sa femme ne sera jamais son égale! Une femme qui lui laisserait faire toutes ses volontés, afin de ne pas le déranger dans son travail ou dans ses idées de travail... voilà ce qu'il lui faut, à Jean Beauquesne. Mais, tu sais, Clotilde, cette femme-là, ce n'est pas toi!... Ni moi, ajouta-t-elle avec un sourire railleur qui lui contracta si singulièrement la bouche qu'il avait presque Tair d'un sanglot.
Clotilde la regarda en dessous. Ses larmes s^étaient sécbées. C'était pourtant de vraies larmes, mais les pleurs de dépit sèchent vite.
— C'est cette femme que je veux être, dit-elle avec une feinte humilité. J'ai vécu jusqu'ici trop frivole et trop personnelle; mais je suis jeune, et je puis me corriger; je veux me corriger, et tu verras...
— En attendant, reprit la moqueuse Renée, vite remise de son trouble, tu corriges ton extérieur, en mettant une robe grise et en te coiffant à la chinoise. C'est un sacrifice, Clotilde , j'en conviens, et d'autant plus méritoire qu'il t'enlaidit..:
— N'est-ce pas? fit la jeune coquette d'un ton dolent.
— Positivement; mais c'est plus facile que de corriger ton intérieur , ma belle amie ! Tiens , laissemoi te faire des petites boucles sur le front, avec tes cheveux follets... là... tu seras plus jolie, et tes bonnes résolutions n'en souffriront point le moindre dommage.
Clotilde se laissa faire avec une résignation touchante, bassina ses yeux avec de l'eau fratche, et descendit la première.
Restée seule. Renée regarda longtemps la porte qu'elle venait de refermer :
— C'est drôle, se dit-elle enfin, autrefois, l'idée qu'il l'épouserait me paraissait toute naturelle; et ici, au moulin, cela me parait absurde! Jean en meu-
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nier, cela se comprend encore... il est superbe» sous le grand chapeau de feutre, et puis il connaît tout ; mais Glotilde en meunière... Elle aurait au moins de la poudre de riz à discrétion !
Cette idée fit éclater de rire la fantasque fillette, qui descendit Tescalier en courant.
J^an avait pris une grande résolution, pendant ces trois jours d'incertitude. Toute contrainte, tout mensonge pesait à son esprit honnête; la position fausse où il s'était laissé mettre lui était devenue odieuse, et il était décidé à en sortir à tout prix.
Sa promenade quotidienne à travers les prés baignés de rosée lui avait inspiré les meilleures résolutions; aussi, c'est avec un air de franchise et de décision qu'il aborda sa mère ce jour-là. Sans lui faire de questions, Geneviève s'aperçut bien que l'esprit de son fils avait travaillé. Pleine de confiance, elle attendit qu'il parlât. Mais Jean n'était pas de ceux qui s'évaporent en paroles : il avait résolu d'agir le jour même, et c'est seulement par le sourire et par le regard que ces deux êtres s'entendirent.
Après le premier déjeuner, qui était toujours court
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et décousu, chacun venant à gré, Jean se rapprocha de Clotilde, et sans affectation, tout en causant de tout avec tout le monde, il la dirigea vers le parterre, alors baigné de la lumière matinale qui filtrait à travers le feuillage.
Saurin,quipassait,adressaun sourire d'intelligence à son jeune maflre. Il ne lui déplaisait pas de voir Jean Frappier courtiser les belles; un peu d'amour sied à la jeunesse, disait-il.
. — Eh! Saurin, lui cria Jean, voilà que tu t'en vas encore au moulin la pipe à la bouche; quelque jour tu mettras le feu à toute la machine!
Saurin tira sa pipe et rit à belles dents.
— N'ayez pas peur^ diUil de sa voix franche qui résonna comme un clairon dans l'air sonore, voilà tantôt trente ans que je me promène la pipe à la bouche, et le feu me craint... il sait que c*est moi qui mène l'eau! Ce n'est pas pour quelques méchantes bottes de paille qu'on a mises dans le moulin avanthier, que vous allez gronder votre vieux Saurin, Jean Beauquesne..
— Je ne te gronde pas, mon brave ami, répondit Je^n, en se rapprochant de lui, toujours accompagné de Clotilde, qu'il invitait du regard à le suivre; tu es d'ailleurs fermier de ton moulin ; s'il brûlait, tu y perdrais autant que moi.
— C'est bien ça! répondit le meunier en souriant; d'ailleurs, cette belle pipe-là, c'est un cadeau de
défunt votre père François; elle ne voudrait pas nuire à son maître, n'est-ce pas?
Cependant il Féteignit et la mit dans sa poche. Jean le suivit des yeux et le vit disparaître sous la grande porte du moulin, et involontairement, par un mystérieux courant d'idées, il se souvint de la meule qui avait tué son maître.. •
Il fronça le sourcil, ému par cette pensée douloureuse, et se retourna vers Glotilde. Elle le suivait, les yeux baissés, les mains à peine enlacées par le bout des doigts, sur le devant de sa robe de pensionnaire. Elle avait l'air soumis d'un agneau qui suit son propriétaire. Il eut pitié d'elle et faillit lui proposer de rentrer à la maison; mais sa droiture reprit le dessus, et il tourna à gaucbe, le long du ruisseau, sous les grands frênes dont les feuilles ailées dessinaient sur le gazon un capricieux lacis d'ombres flottantes. Ils marchèrent quelques instants.
— Glotilde, dît enfin Jean, le cœur serré, la gorge sèche, j'ai à vous parler...
Elle leva les yeux sur lui, les lèvres en tr'ou vertes, mais elle né dit rien.
Jean aurait voulu être au bout du monde, en face de cent ennemis féroces, et les combattre tous à la fois; cette dépense d'énergie lui eût fait grand bien, Devant cette jeune fille muette, il se faisait horreur; il avait l'air d'un bourreau.
— J'ai réfléchi, dit-il sans la regarder, aux suites
90 LE MOULIK FRAPPIER.
de notre entretien de l'autre jour, et je me suis dit...
— N'achevez pas, dit Glotilde, devenue d'une pâleur mortelle; j'ai compris... je ne suis pas digne devons.
Elle fit un geste de renoncement, puis essaya de se retenir au tronc d'un frêne, et se laissa glisser sur le gazon, la tète cachée dans ses mains, à demi agenouillée, dans une posture indiciblement désolée.
— Ce n'est pa^ cela que je veux dire, s'écria le jeune homme.
— Ah ! épargnez-vous au moins la peine de mentir, s'écria Glotilde avec véhémence, ne chargez pas ma conscience de celte nouvelle honte. Je vous comprends, allez! Qu'y a-t-il de commun entre vous, simple, noble, grand, vous qui aimez l'art et qui vivez pour lui, et une pauvre fille comme moi, frivole et vaine, sans talents et sans fortune...
Ace mot, Jean fit un brusque mouvement. Glotilde le regarda de ses yeux noirs pleins de larmes, de prières et d'amour.
— Oui, j'étais frivole, indigne de vous; mais cela, Jean, je l'avais senti. Jusqu'au jour où j'ai vu clair dans mon cœur, j'ai vécu comme un oiseau, insoucieuse de mes propres défauts... mais depuis que j'avais fait ce beau rêve d'être votre femme, un horizon nouveau s'était ouvert à mes yeux; pour vous plaire, j'avais renoncé à ces goûts mondains qui vous choquent... Ah! Jean , je ne veux pas vous
faire de reproches, je me résigne à mon destin, mais vous n'auriez pas dû parler alors! II valait mieux me laisser telle que j'étais ! . . .
Elle fit un geste désespéré, et le peigne qui retenait Tunique torsade de ses beaux cheveux coiffés à la chinoise tomba en arrière, entraînant le flotsoyeux. Elle n'y prit pas garde.
Machinalement, Jean voulut l'aider à rétablir sa coiffure; mais sa main, après avoir plongé dans ces ondes noires, plus douces que le satin, aussi ténues que les fils d'un cocon, sa main téméraire se trouva sans force; il la retira et resta rêveur.
— Ah ! reprit Glotilde en s'essuyanl les yeux, j'étais folle de penser que je pourrais être votre femme... mais je ne l'aurais pas cru si vous ne l'aviez dit vousmême...
— J'ai eu tort, en effet... commença Jean.
Elle l'interrompit, et toujours affaissée au pied d'un saule, aussi poétique que celui de Desdémone, elle continua sa lamentation passionnée.
— Certainement, je me sais pleine de défauts : je suis frivole, vaniteuse, inutile ; mais le désir de devenir digne de vous m'avait déjà sauvée de tout cela ! Ici, dans cette solitude, j'aurais appris ce qui me manque, j'aurais perdu ce qui me dépare à vos yeux... Mais, pardon, Jean, je vous afflige, et je ne vois pas que vous obéissiez ici aux ordres de votre mère...
— Je n'obéis à personne, dit Jean en s'asseyant
auprès d'elle. Voyons, Clotilde, renouez vos cheveux, car il serait regrettable qu'on vous vît ainsi.
Avec une soumission passive , presque machinale , elle renoua sa torsade et planta son peigne au beau milieu, d'un geste résolu; puis elle tourna vers le jeune homme ses yeux mornes, pleins d'une flamme sombre.
— Soyons amis, Glotilde, dit-il, cédant à un irrésistible besoin de lui prendre la main, cette main si souvent abandonnée aux siennes l'hiver précédent. Elle ne fit pas mine de le sentir et le laissa faire. Je crois, ma chère Clotilde, qu'en effet nos caractères ne se conviennent pas...
Elle fit un triste geste négatif.
— Mais ce n'est pas une raison pour nous détester réciproquement. Vous avez de Tamitié pour moi. Cette amitié, d'ancienne date, ne peut s'éteindre en un jour; oublions le rêve que nous avons fait inconsidérément, et nous serons encore frès-heureux par notre amitié , notre confiance réciproque.
La petite main, glacée tout à l'heure, s'était réchauffée et brûlait maintenant celle de maître Jean, qui , on ne sait pourquoi, pour l'éteindre peut-être, eut l'idée de la porter à ses lèvres... Les yeux noirs le regardaient avec une expression si étrange , si pénétrante , qu'il se sentait pris de vertige comme un homme qui se noie... Il voulait détourner la tète, pour ne plus voir ces yeux pleins de danger mais
Clotilde laissa tomber sa tète sur la poitrine de notre ami , le peigne, mal planté,, s'en retourna à terre avec les cheveux, et la jeune fille fondit en larmes en murmurant :
— Ah ! mon Dieu ! Si vous saviez combien je vous aimais... Pardon, Jean, pardon et adieu.
Elle défaillait... Il passa un bras autour de sa taillé , et sans qu'il sût comment , ces yeux noirs , plus passionnés que jamais , se trouvèrent sous ses lèvres , qui ne cherchèrent point à fuir. Il ferma les yeux et sentit que mattre Jean n'était qu'un bien petit garçon , près de cette admirable Clotilde qu i oubliait tout dans sa folle tendresse.
Ce ne fut qu'un éclair, bien qu'il crût avoir laissé s'écouler un siècle. Il rouvrit les yeux et s'aperçut avec une indicible joie qu'à peine une demiseconde s'était écoulée depuis que son bon sens l'avait si cruellement abandonné. Clotilde continuait ses phrases entrecoupées... Il se leva , non sans que quelques cheveux emmêlés dans les boutons de son paletot se fussent rompus dans ce brusque mouvement.
— Clotilde, dit-il d'un ton sévère, il ne feut jamais céder à la passion qui nous entraîne; ce n'est pas ainsi qu'on assure le bonheur de sa vie.
. Comme maître Jean se souvenait de ses professeurs , à cette heure solennelle de sa vie ! Et combien la lecture de Télémaque , Télémaque jadis si
94 LE MOULIN FliAPPIER.
cher à sa mère, devait avoir laissé en lui de profondes traces ! Clotilde, les yeux ardents, le \isage couvert de la rougeur de la colère autant que de la honte, l'écoutait immobile.
— Vous dites que vous ne pouvez changer, Clotilde, reprit Jean, pénétré de son rôle d'apôtre; je vous crois, mais ne précipitons pas une décision irrévocable... Dans un an, à pareille époque, nous prendrons un engagement définitif. D'ici là, nous nous montrerons l'un à l'autre tels que nous sommes, chacun s'efforçant de faire pour le mieux , mais sans hypocrisie; si dans un an nos sentiments sont encore tels qu'aujourd'hui, alors, chère Clotilde, nous... nous nous marierons tout de suite , car , chère Clotilde, je vous aime. . . vous me. . .
C'est Clotilde qui recula un peu et mit quelque distance entre elle et son fiancé conditionnel. Jean, satisfait de son empire sur lui-même , estimant qu'il avait déployé une grandeur d'àme peu commune et une sagesse digne d'un héros, avait grande envie de redevenir un simple mortel, et de retourner un peu à ces mains tièdes, à ces cheveux de soie...
Mais Clotilde trouvait sa victoire suffisante pour ce jour-là , et ne voulait point d'ailleurs payer les frais de la guerre. Elle rattacha sa torsade avec un air de reine, refusa à Jean, qui l'implorait, le moindre baiser de finançailles, et reprit seule le cliemin du manoir, sans témoigner de trouble.
Le jeune homme, resté seul , s'assit à la place où ils étaient l'instant d* auparavant; un cheveu long comme ses deux bras s'étant trouvé sous sa main, il le déroula et Tenroula lentement sur ses doigts, perdu dans de profondes méditations. Peu à peu, le cheveu perdit tout son charme, et finalement, roulé en boule, fut irrévérencieusement jeté de côté, Clotilde partie n'avait plus de pouvoir... La méditation de Jean se termina par une phrase qui n'exprimait pas la passion la plus absolue.
— D'ici un an , elle et moi , nous saurons à quoi nous en tenir...
Au même instant,. Clotilde, avant de tourner le coin du moulin , s'était arrêtée et secouait le doigt d'un air menaçant dans la direction du vieux saule.
— Avant un an, je serai mariée, disait-elle, et vous en pleurerez toutes vos larmes , maître Jean , car d'ici là vous m'aimerez follement... Moi, je ne veux pas que l'on me quitte !
Et elle retourna dans sa chambre, sous le prétexte d'un mal de tète. Par bonheur pour elle. Renée ne s'y trouvait pas , et elle put se recoiffer à loisir.
— Bonsoir, mon fils, dit Geneviève,
Jean resta sur le seuil, tenant le battant de la porte dans sa main indécise.
— Qu'attends-tu? lui demanda-t-elle , venant ea aide à la perplexité du jeune homme.
Il rentra et vint s'asseoir sur la chaise basse où il passait d'ordinaire une heure le soir à causer des choses du jour.
:&: Je ne suis pas content de moi, ditril; je suis un imbécile, qui ne sait prendre aucun parti.
— Voyons , dit simplement Geneviève, en levant ses grands yeux profonds sur le visage de son fils.
Il fit sa confession tout entière, non sans maudire l'étrange faiblesse où il tombait toutes les fois que Clotilde faisait appel à ses sentiments.
Quand il eut fini, Geneviève le regarda d'un air de douce raillerie.
— C'est la fable le Renard et le Corbeau, qui se joue à tes dépens, dit-elle> et tu t'y laisseras prendre indéfiniment, à moins que quelque événement ne vienne à ton secours. Cependant tu as bat preuve d'une grande prudence en ajournant à un an ce fameux mariage. ••
— Ah ! s'écria inconsidérément le jeune homme, si ce n'était pas pour toute la vie!...
Madame Beauquesne fronça le sourcil.
— Tu viens, dit-elle, de condamner les sentiments que t'inspire Clotilde , avec plus de rigueur que je n'aurais osé le faire moi-même, mon fils. Gomment qualifier un amour qui ne doit pas durer toute la vie? Est-ce de Famour?
Jean baissa la tête. Geneviève lui mit doucement la main sur l'épaule.
— Va, dit-elle, avant un an, vous serez libre tous deux : elle, mariée à une autre...
— Elle! Avec les sentimentsqu'ellemeporte, mariée à un autre.! Ah ! ma mère ! tu la juges bien sévèrement. Geneviève sourit.
— Toujours le Renard et le Corbeau! Toujours la vanité flattée! Elle t'adore, et te pleurerait toute sa vie, n'est-ce pas?
Jean hésitait à répondre.
— Elle te Ta dit, ou te l'a fait entendre. Eh bien, nous verrons si c'est elle qui ment, ou moi qui me trompe. Toi, de ton côté, tu verras un jour la différence qui existe entre l'attrait que t'inspire cette fille coquette et un sentiment profond , éternel, qui survit à la mort...
Ses lèvres tremblaient légèrement ; elle se tut, et tourna ses regards vers le grand lit oii était mort François Beauquesne.
— Un tel amour, vois-tu, ne trouble pas nos sens, n'agite point notre cervelle ; il entre en maître dans notre âme, et Ton ne sait quand ni comment on a aimé ; mais on sait qu'on aimerait mieux mourir que de cesser d'aimer. De près ou de loin , à travers la vie et les misères, et les joies, une seule pensée, un seul souvenir, une seule présence... C'est ainsi qu'on aime, et quand c'est ainsi, il faut se marier, sous peine de devenir méchant ou malheureux; d'ailleurs, c'est la même chose.
Jean s'inclina respectueusement sur la main de sa mère.
— Je ne suis qu'un enfant, dit-il ; je te demande pardon, ma sainte mère, de te troubler de ces choses frivoles...
— Le bonheur de ta vie est ce que j'ai de plus cher, dit-elle en lui caressant les cheveux.
— Sois ma sauvegarde, défends-moi de moi-même ! dit-il plus bas.
— Ah! soupira la veuve, c'est ton père qu'il te faudrait... Je ne suis qu'une femme, et il y a tant de choses que j'ignore... Nous ferons de notre mieux pour les apprendre, n'est-ce pas, mon fils?
Jean pressa sa mère sur son cœur, plein de pensées graves. Avec un tel guide, il ne redoutait rien de la vie.
Il rentra dans sa chambre, éteignit sa bougie et ouvrit la fenêtre. Comme le jour de son arrivée, la
lune éclairait doucement la vallée, et dessinait sur le parquet les couleurs délicates des pampres qui tapissaient le mur. Une brume légère donnait aux objets, et à la clarté même, une mollesse délicieuse; Tair était odorant, chargé des senteurs des grandes reines des prés qui bordaient le ruisseau, sur son parcours dans les prairies... Le jeune homme s'appuya à la fenêtre , et regarda au dehors toutes ces choses simples, journalières et pourtant merveilleuses.
Qu'y avait-il là de si extraordinaire? Le parterre, le moulin, les frênes, la vigne contre le mur, la lune, la brume elle-même, n'avaient rien d'insolite ou de nouveau. Alors pourquoi cette indicible émotion à ce spectacle qu'il voyait tous les jours?
Jean comprit pour la première fois qu'une bonne moitié de nos joies et de nos enthousiasmes est en nous-mêmes. Son entretien avec sa mère avait ouvert son âme aux sentiments élevés; la vue de ce paysage tranquille, éclairé par une lumière sereine, continua le courant de ses idées.
— C'est merveilleusement beau , se dit-il , et cependant un être prosaïque le trouverait vulgaire... La vie aussi est vulgaire , le mariage comme tout le reste est une succession de menues circonstances, dont bien peu sont de nature à emporter l'âme vers le ciel. D'où vient alors que du mariage se dégage parfois cet idéal de noblesse et de gran-
deur que ma mère connatt si bien, iin amour tel que mon père eut pour elle, et qu'elle a encore pour lui?
Jean continuait à regarder la vallée, où s'élevaient de légers brouillards, flottant au-dessus de la rivière. Rappelant le souvenir des récits de Saurin, il lui sembla voir marcher Geneviève et François, appuyés Fun à l'autre, au lendemain de leur mariage, avec la tranquille tendresse de ceux qui ont l'avenir devant eux...
— C'est la durée qui fait la beauté du mariage, se dit-il... Il est grand, parce qu'il est étemel... Heureux ceux qui ont la vie entière pour s'aimer...
Il se jeta sur son lit, fatigué de toutes ces pensées nouvelles, et, avant de s'endormir, il crut voir passer dans une blanche vision de vapeurs sa propre image, si semblable à celle de son père, aux côtés d'une autre, une femme douce et belle, qui l'aimait, pour laquelle il sentait son cœur se dilater, plein d'une indicible tendresse... mais cette femme n'était pas Clotilde.
La lune allait se coucher, car la nuit était déjà avancée, et sa clarté laiteuse rasait le sol, d'où s'élevait partout une légère buée ; immense et noir à
Tombre des hauts frênes, le grand moulin dormait; Teau montait furtivement à travers les vannes fermées, en un filet d'argent qui glissait dans la rigole moussue, et tombait de très- haut avec un bruit cristallin jusqu'au fond du ravin plein de vieux cailloux noirs. Les coqs s'étaient rendormis, après leur premier chant, et tout était tranquille, si tranquille qu'un passant attentif eût marché doucement, de peur de troubler ce grand repos. Tout était blanc; le sol couvert de brouillard, l'air, les arbres, entourés de vapeurs, le moulin lui-même, venaient de disparaître sous un voile délicat de brume flottante; l'air semblait de ouate mince... Soudain, cette blancheur se teinta de rose... un rien, un soupçon, un éclair..* et tout redevint blanc.
Une teinte rose, plus vive, perça labrumo, et un grand vol de pigeons s'échappa avec fracas de la toiture du moulin, qui leur servait d'asile. Avec de lourds battements d'ailes, mais sans un cri, ils s'abattirent sur la maison qu'habitait Saurin. Dans leur trouble ils se groupèrent sur le chaume, sur les fenêtres , partout où une saillie leur offrait un asile^ Simplicie, qui dormait dans une petite chambre enclavée dans le grenier au-dessus de celle de son père, se leva, réveillée par les coups d'ailes qui frappaient les vitres, et resta interdite en voyant ces hôtes inattendus.
L'horloge à l'étage.au-dessous sonna trois heures.
La jeune fille émue, presque inquiète, ne comprenant rien à cette invasion, ouvrit la fenêtre, et deux ou trois pigeons effarés se précipitèrent au dedans. Les autres s'envolèrent pour aller se poser plus loin.
Simpliciese pencha au dehors et regarda le manoir, objet de sa constante préoccupation.
II était tranquille, les fenêtres plus noires se détachaient comme des trous sur la façade ; la brume se levait lentement au-dessus du parterre. . . Elle se tourna de l'autre côté, et regarda le moulin . . . l'air était rose .
Elle frissonna de tout son corps fluet; les mains appuyées sur le rebord de granit, elle se pencha au dehors, autant qu elle le put, au risque de tomber... Une lueur cerise lui passa devant les yeux, et soudain une large bande noire sépara le moulin de sa toiture. Simplicie s'accrocha au mur, et cria :
— Père, père... le feii!
Sa voix s'éteignit dans sa gorge : elle avait trop peur, et ne pouvait crier. Elle voulut courir, ses pieds restèrent immobiles, lourds comme des morceaux de marbre. Elle se laissa retomber sur l'appui de la fenêtre, s'accrochant au mur, sans sentir qu'elle se blessait, criant de sa voix éteinte, qui n'avait plus de son : Le moulin ! le moulin. . . !
Elle crut qu'elle allait mourir à cette place, sans pouvoir appeler de secours , et se tint immobile , écrasée sur la pierre, en pensant à Jean Beauquesne^ qui allait être ruiné. . .
Une grande lueur déchira le voile de brume, un grand tourbillon de fumée sortit en tournoyant par la toiture, des langues de flammes s'élancèrent des trous ménagés dans lés murailles pour donner de l'air, et les oiseaux, réveillés dans les arbres, s'envolèrent avec des cris aigus dans l'air d'un rouge vif, cruel comme l'aspect du s^ng... Simplicîe retrouva sa voix et ses forces.
— Père, père, le moulin brûle! cria-t-elle en nouant à la hâte un jupon.
Elle descendit en courant le petit escalier et trouva Saurin debout.
— Tu rêves, dit-il en la voyant apparaître, les tresses battant ses épaules, ses mains fiévreuses ajustant ses vêtements.
Au lieu de répondre, Simplicie ouvrit la porte; Saurin la suivait de si près qu'ils furent dehors ensemble. Le moulin brûlait tranquillement, laissant les flammes sortir par toutes les ouvertures; seule la grande porte noire restait fermée, comme poqr mieux protéger Fincendie contre les secours du dehors.
— Misérable! s'écria Saurin en se prenant aux cheveux, misérable! j'ai laissé ma pipe dans mon pantalon de travail... C'est moi qui ai mis le feu au moulin! misérable!
Il s'arrachait des poignées de cheveux gris et les jetait à terre avec fureur. Simplicie, le cœur gros de larmes, tremblant de froid et de peur, dans
cet air humide du matin, lui dit de sa voix douce :
— Père, que faut-il faire pour l'éteindre?
Rappelé à lui-même, le meunier reprit son sangfroid.
— Va réveiller Jean Frappier ; il sait faire marcher la grande pompe. Moi, je vais aux hommes.
Simplicie courut légèrement sur ses pieds nus jusqu'au manoir, ouvrit la porte, fermée d'un simple loquet, passa devant la chambre des vieux Beauquesne sans les réveiller, et arriva d'une traite au haut de l'escalier. Le corridor était sombre, elle compta les portes : Une, deux, (rois, quatre... elle connaissait bien la chambre de Jean, car elle seule la mettait en ordre tous les matins. Elle frappa.
— Monsieur Jean, dit-elle d'une voix timide.
Elle était venue là sans autre pensée que celle du
feu qui dévorait le moulin, et tout à coup elle se sentit prise de peur devant cette porte fermée, d'une peur terrible. '
— Jean-Frappier! dit-elle un peu plus haut, se servant inconsciemment de l'appellation familière... Rien ne répondit au dedans. Elle hésita; crier, au risque de réveiller les dames, d'épouvanter madame Geneviève, sa protectrice, son ange gardien... Elle tourna le bouton de la porte, et entra résolument dans la chambre du jeune maître.
— Jean-Frappier, dit-elle avec une voix devenue claire et nette , il faut vous lever vite.
Jean se souleva, éveillé en sursaut, et resta pétrîBé en voyant au pied de son lit cette mince figure, semblable à une apparition.
— Ma mère? dit-il, courant droit à sa plus chère pensée.
— Non ! Dieu en soit loué ! fit Simplicie avec élan. Mais il y a un malheur, maftre Jean, le moulin brûle.
Une grande lueur remplit la chambre d*un flamboiement sinistre.
— J'y vais, fit Jean.
Simplicie sortit et referma la porte, puis s'arrêta dehors, tremblante, épeurée, se demandant ce que madame Geneviève dirait, quand elle saurait que le moulin avait brûlé !
Il brûlait vite ; les sacs de blé, les bottes de paille, les trémies, les blutoirs, tous ces instruments de meunerie en beau bois de chêne vieux et sec flambaient joyeusement en se dépêchant, comme pour avoir plus vite fini; les grands tourbillons d'étincelles s'enlevaient jusque dans la toiture, et là-haut, tout là-haut, les poutres chauffées commençaient à brûler avec une sage lenteur, ainsi qu'on fait quand on a du temps devant soi ; ellessecharbonnaientpeuàpeu, noires d'abord, rouges ensuite, puis tout d'un coup flambaient activement pour réparer le temps perdu.
Saurin était monté à la muraille avec une grande échelle, de celles qu'emploient les couvreurs campagnards pour réparer les toits de chaume ; il voulait
voir à l'intérieur, s'assurer de rétendue du sinistre. Les garçons meuniers, les fermiers, les paysans, accourus à là lueur, le dissuadaient vainement de sa folle entreprise.
— Laissez faire , disait-il , j'ai dans l'idée qu'il n*y a qu'un côté qui brûle, et je sais bien que le feu n*a pas pris ici.
Il se hissa jusqu'à une petite fenêtre sous le toit que le feu avait en effet respectée et regarda à l'intérieur. La fumée remplissait tout, mais par instants, manquant d'air, le feu se rabattait sur lui-même ; le mur auquel s'appuyait l'échelle n'était pas encore attaqué. Saurin ne se trompait pas. Les sacs de blé empilés formaient une muraille intacte.
— Hardi, garçons, cria-t-il en redescendant avec l'agilité d'un jeune homme. Donnez ici le tuyau de la pompe, et nous allons faire de rude besogne.
Jean arriva, suivi de la pompe, que quatre gars vigoureux traînaient au pas de course; il donna le signal, et l'eau afQua dans les tuyaux.
— Bénie soit madame Geneviève qui a pensé à nous envoyer ça, voilà tantôt six ans, dit Saurin en l'abordant. S'est-on assez moqué d'elle ici, quand on a vu arriver cette machine ! Elle avait pourtant raison, cette âme du bon Dieu !
Il prit la lance des mains de Jean, et remonta l'échelle d'un pas alourdi. La fièvre qui l'animait l'instantd'avant était tombée à la vue deson jeune maître.
— - Saurin, cria Jean, ne t'expose pas, mon ami, je t'en prie; laisse-moi monter à ta place.
— Il n'y a pas de danger, Jean-Frappier, répondit le meunier : c'est moi qui ai fait le mal, c'est à moi de le réparer.
U acheva péniblement l'escalade : l'échelle tremblait sous son pas lourd , et dans la vague lueur de l'aube sa silhouette robuste chancelait sur les échelons fragiles. D'un coup d'épaule, il brisa une vitre ; le verre tomba en éclats autour de lui, et la pompe en mouvement envoya un jet puissant dans l'intérieur embrasé du moulin.
— Laisse la lance en place, descends, Saurin, cria Jean.
Une grande bouffée de flammes et de fumée sortit par la nouvelle ouverture, montant jusqu'au toit, qu'elle parcourut extérieurement. Saurin atteint en plein visage se rejeta en arrière; son corps tournoya dans l'air et s'abattit au pied de l'échelle. Jean, sans pousser un cri, courut à lui. Quittant la manœuvre de la pompe , les gars s'empressèrent. On essaya de le relever, mais un gémissement d'une inexprimable angoisse sortit de la poitrine du meunier, au premier mouvement.
— J'ai les reins cassés, dit-il, laissez-moi là, je n'en ai pas pour longtemps. Jean-Frappier, c'est moi qui ai brûlé le moulin, c'est juste, il n'y a rien à dire.
Cédant aux supplications de Jean, il permit pourtant qu'on le transportât plus loin, à l'abri des flammèches qui commençaient à tomber autour d'eux. Bientôt il eut près de lui Geneviève et Marguerite, réveillées par le bruit. Les autres habitants du manoir regardaient de loin.
— Madame Geneviève, dit le meunier d'une voix saccadée, j'ai eu tort, je vous prie de me pardonner. Jean me l'avait dit, je n'ai pas voulu le croire... j'avais laissé ma pipe dans la poche de ma culotte de toile... je la croyais éteinte, il parait qu'elle ne l'était pas. Je ne l'ai pas fait exprès... Je m'en vais retrouver ma femme... Ce qui me gêne, c'est la petite... vous ne la laisserez pas aller servante chez les autres, n'est-ce pas, madame Geneviève? Elle restera chez vous?
— Je vous le promets, dit Geneviève.
— Ça me met l'esprit en repos, savez-vous, maitresse...
Il s'affaiblissait rapidement; sa main errait cherchant celle de Jean.
Dis, Jean-Frappier, te souviens-tu, quand tu
étais petit, je te faisais des « musiques » ?... Il y a longtemps, garçon, le temps en est passé!... Où est ma fille?
Simplicie s'approcha tout contre lui : son respect l'empêchait de pleurer, sa soumission lui ordonnait d'attendre que son père la demandât. Ces filles du
Cotcntin, silencieuses et réservées, dépensent en dedans leurs douleurs et leurs joies.
— Simplicie, tu serviras bien madame Geneviève, lu lui obéiras toujours... et au jeune maître...
— Oui, mon père, dit la jeune fille à genoux.
— Comme à moi-même, Simplicie; ce sont eux qui remplacent ton père et ta mère, ma pauvre fillette.. •
Ses mains cherchaient toujours dans le vide. Jean en prit une, Simplicie tenait l'autre; les flammes montaient haut par-dessus les arbres, éclairant tout d'une belle clarté rouge. Un grand fracas se fit entendre.
— Le moulin, le voilà qui s'en va... cria Saurin; j'étais sûr qu'il lui arriverait malheur, pour avoir tué François Beauquesne... C'était un méchant moulin qui n'aimait pas son maître...
Les flammes montèrent jusqu'au zénith, la char-pente venait de tomber à l'intérieur. L'obscurité sembla se faire, l'aube blanchissait de plus en plus l'horizon.
— C'est fini, soupira Saurin, comme un souffle. Sa tète retomba en arrière , sans que Jean ni Sim*
plicie eussent quitté ses mains.
— Il est mort? dit la jeune fille, de sa voix douce, qui tremblait.
Geneviève, sans répondre, l'entoura maternellement de ses bras; elle se laissa faire; les larmes cou-
laient lentement sur ses joues blanches, sans cris ni secousses. On voulut l'emmener, elle fit un léger mouvement de résistance.
— Laissez-moi avec lui jusqu'à la d , dit-elle sur le ton de la plus touchante supplication. Cela ne peut rien faire, n'est-ce pas? Je voudrais rester avec lui...
— Gomme tu voudras, dit Geneviève. La veuve de François pouvait comprendre ce besoin profond de ne pas se séparer d'un mort aimé.
f. Saurin fut placé sur une civière, et le convoi prit le chemin du manoir. Les gars étaient retournés à la pompe, Jean les invita à le suivre.
— Que le feu finisse son ouvrage, dit-il, nous n'avons plus rien à perdre.
Il regarda tristement le corps inerte de son vieil ami.
— J'aurais donné mille fois le moulin pour conserver la vie de celui-là! dit-il avec amertume.
Simplicie leva les yeux sur lui, quels yeux ! des yeux pleins de larmes de reconnaissance etde dévouement, des yeux d'enfant qui donne son âme. Jean reçut ce regard comme une bénédiction.
— Ma pauvre enfant, dit-il, nous vous aimerons !
— Je le sais, répondit-elle. Et elle continua de marcher, en tenant la main du cadavre*
LE MOULIN FRAPPIER ril
— Tu es à nous, maintenant , dit Geneviève à sa protégée , lorsque le cortège funèbre , au retour du cimetière, eut reçu les remercîments de Jean, qui avait conduit le deuil. Tu es à nous, ma pauvre fillette; nous tâcherons de te rendre la vie douce.
Simplicie ne répondit point; elle ne parlait guère, et dans son esprit encore enfantin , les sentiments ne savaient pas se développer en paroles. Ses yeux parlaient pour elle , et ceux qui l'aimaient en rencontraient à tout moment le regard bleu , tendre et franc, qui faisait songer à une fleur.
— Simon Beauquesne est malade , dit la jeune fille, pour toute réponse.
Geneviève comprit, et accorda la permission tacitement demandée par ces mots. Simplicie alla s'asseoir auprès du lit du bonhomme , son tricot à la main , à cette place qu'elle devait occuper plusieurs longues semaines, sans que sa patience et sa douceur fussent lassées un seul jour.
Simon était tombé malade de saisissement; Tincendie, la mort de son fidèle Saurin qu'il querellait souvent, mais qu'il estimait fort, et même qu'il aimait, autant qu'il pouvait aimer ce qui n'était pas quelque
part de lui-même : tous ces événements pénibles, tombant à la fois dans cette existence jusqu^alors si paisible, lui avaient donné une de ces longues fièvres tenaces, que la médecine ne sait trop comment classer.
Victoire s'était dès Fabord déclarée incapable de le soigner. Rester auprès d'un lit, écouter les doléances du malade, contenter ses caprices, supporter son humeur, c'était une tâche au-dessus de ses forces. Elle eut du moins le bon esprit de le reconnaître.
A qui alors confier la garde du malade, sinon à la bonne et discrète Simplicie? Celle-ci, d'ailleurs, ne demandait qu'à remplir ces fonctions délicates et fatigantes. Dans les fantaisies du malade, dans les soins qu'il réclamait, elle trouverait une distraction à ses tristes pensées , en même temps qu'un moyen de prouver à ses maîtres l'inexprimable gratitude qu'elle ressentait pour eux, depuis qu'ils l'avaient acceptée des mains de son père mourant.
Simplicie ne cherchait point à percer l'avenir. Elle ne se demandait pas à quel titre elle recevrait le pain quotidien dans cette maison, la sienne depuis sa naissance. Madame Geneviève avait promis de la garder auprès d'elle, c'en était assez. On lui avait fait des habits de deuil, elle ne demandait point qui les payerait. Elle avait mis la robe noire et le bonnet de crêpe noir, comme elle eût revêtu un cilice si Geneviève le lui avait apporté. Elle ne vivait plus
qu'en deux idées : le culte de ses parents morts, et l'amour profond , sans bornes , qu'elle portait à ses bienfaiteurs; ces deux dévouements suffisaient à remplir sa vie.
Le lendemain matin, vers la fin du déjeuner, M. Reynold, dans un petit speech fort bien tourné, annonça son intention de rentrer à Paris avec sa famille. En de si douloureuses circonstances, il comprenait fort bien que la présence d'étrangers, malgré toute l'urbanité des maîtres du lieu, ne pouvait être qu'une gène. Son cœur restait avec ses amis, si cruellement éprouvés dans leur fortune et dans leurs affections; mais le devoir même de l'amitié lui faisait une loi... Bref, il tourna un peu court, au risque de verser, et pria madame Beauquesne de lui procurer des chevaux pour gagner la station et prendre le train de nuit.
Avant que Geneviève eût ouvert la boucbe, Jean avait répondu :
— Très-bien , je vais donner des ordres , — et avait disparu dans l'escalier.
Geneviève resta un peu surprise de cette courte réponse; mais après tout, M. Reynold, avec toutes ses précautions oratoires, n'en méritait pas d'autre. Un silence gêné régna autour de la table, puis- Marguerite échangea un coup d'œil avec madame Beauquesne et se leva pour procéder aux préparatifs du départ. Renée boudait franchement, et Clotilde,
m LE MOULIN FBAT>P1EII.
les yeux baissés, Pair grave, paraissait totalement Indifférente à la décision qui venait d'ère prise. Jean ne reparaissant pas , elle se décida à rentrer dans sa chambre, suivie de sa compagne.
— Tu trouves ça convenable, toi? fit Renée dans une explosion de colère, dès qu'elles furent chez elles. ^
— Quoi? la conduite, de M. Beauquesne? fit Clotilde d'un air précieux.
— Qui ça, M. Beauquesne? Jean? Non, la sienne est ce qu'elle doit être; c'est de mon père que je parle.
— . I] ne m'appaitient pas de juger mon oncle! répondit gravement Clotilde.
Exaspérée, Renée lui tira la langue, lui montra le poing et lui tourna le dos , le tout avec une prestesse extraordinaire; puis revenant vers elle, la gamine reprit :
— C'est très-bien; moi non plus, il ne m'appai^ tient pas de juger mon père, et tu peux même lui dire, si ça te fait plaisir, que je l'ai blâmé, ce qui me fera attraper un bon gros sermon ; mais ce n'est pas moi qui abandonnerais ainsi nos amis dans le malheur! Sais-tu ce que l'incendie du moulin va coûter à Jean? Il en parlait ce matin à maman.
— Non , fît Clotilde d'un air indifférent.
— Ça va lui coûter au moins quarante- cinq mille francs. T^es murailles étaient vieilles; il fiiut
LE MOULIN FRAVPIER. llî»
tout rebâtir de fond en comble; le matériel est perdu, les meules, tout... Et ce pauvre Saurin qui l'aimait tant...
Renée se détourna et fondit en larmes ; Clotilde la regardait d'un air embarrassé , ne sachant que dire , et craignant de paraître indifférente. Sa cousine se rapprocha d'elle :
— Toi y ça ne te fait rien que Saurin soit mort, tu ne regrettes que l'argent... Est-ce que Jean te plaît toujours autant avec quarante-cinq mille francs de moins?
— Ce sont mes affaires, dit posément Clotilde, en pliant une robe.
Renée resta muette, suffoquée d'indignation.
— Ah! dit-elle enfin, ce sont tes affaires? Ehi bien, moi, je m'occuperai des miennes.
Elle sortit en courant , non sans faire grand bruit avec le battant de la porte, et descendit jusqu'au bas .de l'escalier , cherchant son ami d'enfance. En passant devant la chambre des époux Beauquesne , elle aperçut la haute silhouette de Jean, qui se détachait sur le fond sombre des rideaux du lit, et elle s'arrêta.
— Ayez, confiance, grand-père, et patience aussi, disait Jean. Plaie d'argent n'est pas mortelle! Grâce à la prévoyance de ma chère mère Geneviève , nous pouvons réparer le mal avant les pluies d'automne ; à la Toussaint, le moulin moudra comme devant! Ce qu'il faut maintenant, c'est vous guérir bien vite,
pour mettre vous-même le bouquet au faite du nouveau toit!
— Tu jases, garçon! dit le vieux visiblement ragaillardi. Un pauvre bonbomme comme moi , qui s'en va faire son dernier voyage...
— Vous vivrez cent ans! fit Jean d'un air gai. On vous soignera bien, n'est-ce pas, Simplicie?
La fillette lui répondit par ce regard plein de cbose indicibles ,' qui était son meilleur .langage, et, d'une main délicate, elle lissa la couverture du lit*
Renée resta interdite. Ces paroles affectueuses et consolantes, ce grand-père malade, cette blonde figure de madone, si douce et si triste sous son crêpe, ce geste muet , plein de ] tendresse , disaient un étrange contraste avec les sentiments mauvais qui l'avaient amenée là. Elle avait beau se dire que son amitié pour Jean lui ordonnait de démasquer Clotilde , elle sentait, au fond de son cœur, que la. rancune et le dépit causés par les mauvaises paroles de sa compagne étaient le véritable motif qui la faisait agir.
Elle bésitait, ne sachant trop à quoi se décider; Jean, sortant de la salle , la trouva sur le seuil.
— Jeté cherchais, Jean, lui dit-elle, se sentant tout à coup soulagée d'un grand poids. Je voulais te dire que nous partons, c'est vrai, mais malgré moi, je t'assure...
— Je présume , en effet, dit le jeune homme sans
LE MOULIN FftAPPIER. 117
pouvoir s'empêcher de rire , que si ton père t'avait consultée, tu n'aurais pas demandé les cbevaux...
Elle se mit à rire comme lui, et tous deux, sans savoir comment cela se faisait, passèrent la main sur leurs yeux pour essuyer une larme, tant Jean avait été blessé du procédé de M. Reynold. Cette coïncidence les fit rire derechef, et ils se prirent les mains dans une bonne et forte étreinte ; après quoi , ils remontèrent silencieusement Tescalier. Au moment de se séparer, Jean ne put s'empêcher de demander à demi-voix :
— Et Clotilde, qu'en dit-elle?
— Elle n'aime qu'elle-même , répondit Renée.
Ce n'était pas une réponse, et cependant , rien ne
pouvait mieux expliquer les sentiments confus de Renée à l'endroit de sa cousine. Jean fronça le sourcil, surpris un peu, et tout à coup se pencha sur le front de sa petite amie, où il mit un baiser fraternel.
— Jean, j'ai peur que tu ne sois malheureux, murmura Renée , incapable de se contenir.
— Je ne serai pas malheureux, ma chère Renée, dit-il d'un air grave. Ma mère et ceux qui m'aiment vraiment sauront m'en défendre.
Renée rentra dans sa chambre le cœur allégé de plus d'un souci.
— Eh bien, tes affaires sont finies? demanda Clotilde d'un air railleur.
118 LK MOULIN ERAPPIER.
— A mon 'entière satisfaction , ma chère , répondit sa compagne.
Elles ne se parlèrent plus de tout le jour, mais Renée n'y prit pas garde ; malgré l'ennui du départ , elle était revenue presque joyeuse»
Le manoir était devenu bien triste et bien solitaire depuis que ses hôtes momentanés l'avaient quitté.
Saurin était un de ces êtres qu'on aime pour ainsi dire sans le savoir, et dont la présence n'est guère appréciée, mais qui, une fois partis, laissent dans le cœur un vide dont on ne peut se consoler.
Tout le monde éprouvait cette impression, et la venue de nombreux ouvriers pour la reconstruction du moulin fut une distraction utile, qui attira l'esprit des Beauquesne sur une foule de soins matériels*
Victoire se trouvait dans son élément; nourrir et loger une trentaine d'ouvriers, c'était précisément ce qu'il fallait pour tenir l'alerte vieille en haleine et donner de l'occupation à ses loisirs, trop souvent maussades. Les filles de ferme eurent parfois occasion de la maudire, mais Simon put respirer en paix en son absence, et faire de bons petits sommes sous
1j surveillance de Simplicie, qui lisait ou tricotait pies de son lit.
Elle lisait de simples livres d^enfant, appropriés a son ignorance, mais elle avait enfin pris le goût de la lecture, qui ne vient qu'à la longue dans les esprits peu cultivés; elle était bientôt fatiguée de lire, mais pendant les longues heures de silence et d'ouvrage à Taiguille, elle repassait dans son esprit les lectures de la veille, et elle arrivait peu à peu k saisir Tidée d'un monde plus vaste que le manoir, cet horizon de son âme, que jusqu'alors elle ne croyait pas possible de dépasser.
Simon allait de mieux en mieux ; il se leva un jour, puis une autre fois sortit à la tiède douceur d'un premier jour d'automne, appuyé sur le bras de Simplicie, et enfin put faire de petites promenades dans le parterre avec le secours d'un bâton.
Un beau matin, s'étant éveillé plein de courage, à petits pas, avec de longs repos, il arriva jusqu'au moulin.
Le soin de la marche, dont il était déshabitué, l'avait obligé de regarder à ses pieds, et d'ailleurs sa vue s'était fort affaiblie. Quand il fut sorti du parterre, et qu'après s'être assis sur une pierre, il leva les yeux, il resta ébahi, la bouche ouverte, ne comprenant plus ce qu'il voyait.
Il avait entendu dire qu'on reconstruisait le moulin, il avait vu parfois l'ingénieur, qui venait visiter
les travaux; mais, dans son esprit, le moulin n'en était pas moins resté l'ancienne bâtisse haute et noire, à la toiture aiguë, le vieux moulin Frappier, en un mot.
II voyait devant lui une construction moderne, où pas un pouce de terrain n'était perdu, où pas une pierre n'était sans emploi, une maison de moitié moins haute que Tancienne, oii pourtant huit paires de meules trouvaient de la place pour fonctionner.
— Eh, garçon, ne put-il s'empêcher de dire dans sa surprise, ce n'est point là un moulin !
Il lui fallut pourtant se rendre à l'évidence, le jour où l'eau, coulant dans les vannes neuves, mit en mouvement les roues superbes, et où devant ses yeux ravis la première poignée de farine tiède tomba dans le coffre de chêne luisant.
Jean se tenait debout, la tète découverte, et pensait à la meule qui avait tué son père. Le méchant moulin n'existait plus; celui-ci aurait-il une longue et heureuse existence?
Geneviève, qui regardait à ses côtés, se tourna vers la foule des domestiques, ouvriers, voisins, qui se pressait à la grande porte, et chercha des yeux la fille de Saurin, la dernière victime du moulin cruel.
Ne la voyant pas, elle la nomma tout bas à son fils qui courut au manoir.
Elle ne s'y trouvait nulle part; il parcourut la vaste demeure, l'appelant par son nom ; rien ne lui répondit. Il revenait triste et même inquiet, lorsqu'en
pnssant devant Tancienne maisonnette de Saurin, r|ue personne n^habitait plus, il vit la clef sur la porte. Il entra discrètement et vit agenouillée devant le lit, la tête dans ses deux mains, Simplicie, qui pleurait silencieusement.
II s'approcba d'elle, et la releva en passant un bras autour de sa taille; elle tressaillit et le regarda d'un air efFrayé ; mais, en le reconnaissant, elle cessa toute résistance.
— On inaugure le moulin, dit-il, venez avec nous...
— Je ne peux pas, dit-elle faiblement.
Il la soutenait toujours un peu; soudain, elle lui glissa entre les mains et tomba à terre. Ce fut une faiblesse d^un instant. Il la releva, étonné de la sentir si légère, et l'emporta au dehors*
Elle ouvrit les yeux, et sentant sa tête reposer sur Tépaule de Jean, elle les referma avec une expression de cofifiance et de repos.
— Je n'ai plus que vous, dit-elle.
La foule s'écartait en ce moment pour laisser passer Geneviève. Elle s'approcha des jeunes gens et se pencha, pleine de pitié, sur le visage décoloré de la pauvre enfant.
— Tu es de la famille, lui dit-elle, en lui prenant un bras pour la soutenir.
Suivie d'un murmure de compassion respectueuse, Simplicie rentra au manoir entre Jean Beauquesne et sa mère.
Geneviève, étendue sur une chaise longue, les pieds enveloppés d'une couverture, écoutait la lecture que lui faisait Simplicie d'un journal du soir. Un écran protégeait contre la clarté trop vive de la lampe ces yeux fatigués, ces pauvres beaux yeux noirs, qui avaient tant regardé de fins réseaux, tant compté de fils dans la dentelle.
Geneviève avait les yeux malades, et c'était un gros chagrin pour elle que de ne plus pouvoir lire et coudre; toujours active, sans hâte fébrile, elle avait su, pendant son existence entière, employer les heures sans un instant de paresse ou d'ennui... l'ennui, ce terrible ennemi, menaçait d'entrer dans son existence, désormais condamnée à l'oisiveté, et la peur de devenir aveugle , qui la forçait d'obéir au docteur, la rendait malade d'inquiétude.
Plus de travail, plus de lecture... quelles longues journées que celles qui s'écoulent ainsi, depuis le lever du jour jusqu'aux heures tardives de la soirée, dans le désœuvrement des mains jadis actives , des pieds qui ne savent où porter le corps découragé, de la tète qui pense, et qui ne peut exécuter sans
LE MOULIN FUAPPIER. 123
le secours des yeux, fatalement condamnés, s*ils travaillent!
L'écran vert de la lampe, toilà tout l'horizon de GenevièTe; Féclat des lumières, le théâtre, la rue. les passants, les magasins, ces spectacles des yeui, tout cela lui était interdit, pour quelque temps au moins. Quand les feuilles reviendraient aux arbres, elle pourrait reposer ses regards sur le vert naissant delà tendre verdure; mais jusque-là, le repos et Toisiveté, tel était l'arrêt de la science, pendant ce long hiver parisien, qui commençait à peine.
Jean avait ramené sa mère à Paris , espérant que les visites, les causeries, les livres nouveaux arracheraient Geneviève aux tristes préoccupations où la jetait la crainte terrible et constante d'une cécité prochaine; mais quoique Paris présentât certainement plus de ressources que le moulin Frappier, la pauvre femme, un instant distraite, avait senti son ennui plus profond que jamais, au bout de quelques jours.
Les visiteuses n'étaient pas revenues... Que dire à cette malade attristée ? Geneviève ne pouvait pas lire, sortir à peine, et le roulement lointain des voitures ne faisait que rendre plus pénible le silence des longues nuits d'insomnie, présage douloureux de cette éternelle nuil de la cécité , qu'elle redoutait presque plus que la mort.
Que faire? Pendant une semaine entière, Jean'
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s'astreignit à rester auprès de sa mère, ne sortant pas, lui faisant la lecture, travaillant à ses côtés, en un mot lui consacrant toutes ses heures... Ce sacrifice ne réussit pas mieux que le reste. Geneviève ne put supporter l'odeur de la peinture. Jean, réduit au dessin, trouvait les journées longues, allait et venait d'un air inquiet, s'arrétant brusquement près de la porte aumoment desortir, etsouriaitd'un sourire forcé quand ses yeux rencontraient le regard de la malade. . •
— Va, mon pauvre enfhnt, lui dit un jour Geneviève, tu m'as donné la meilleure preuve de tendresse, en essayant de te consacrer uniquement à moi : je te remercie de l'avoir fait, mais je serais une méchante égoïste si j'acceptais le sacrifice. Va, et reviens de temps en temps, quand tu le pourras... mais il faut bien que je m'accoutume à vivre seule... Que ferais-je quand tu seras marié?
Ce fut la première et la dernière fois que madame Beauquesne fit allusion à l'avenir qui l'attendait lorsque Jean aurait un intérieur à lui. Jusqu'alors il avait été tacitement convenu que son fils ne la quitterait jamais... Mais l'expérience delà vie était venue détruire ce rêve de toutes les mères. Jamais Geneviève, elle le reconnaissait elle-même, n'aurait pu vivre avec Clotilde... Clotilde ou une autre... Il viendrait donc un jour oii Geneviève vivrait seule. C'est alors que la pensée de la veuve s'arrêta sur l'orpheline, avec une douceur nouvelle.
LE MOILIN mAPPIER. 125
Quand Jean serait marié, Simplicie lui resterait, celte douce et modeste compagne, toujours silencieuse, moins qu^une pupille, plus qu^une femme de chambre, quelque chose dans le genre d'une demoiselle de compagnie; un peu trop rustique pour des gens de la ville, mais cette rusticité même était un charme de plus pour Geneviève, restée meunière au fond de l'âme, malgré sa transformation en Parisienne cowme il faut.
C'est ainsi que Simplicie apprit à lire tout haut, pour faire la lecture à madame Geneviève pendant les longues après-midi et les longues soirées, pendant que Jean peignait à son atelier, ou bien allait dans le monde, ce qui pour réussir en peinture est peut-être encore plus nécessaire que d'avoir du talent. Elle lisait bien, un peu trop lentement, mais avec goût, dirigée en ceci par Marguerite Reynold, qui s'était enthousiasmée de cette idée, et qui lui donnait de temps en temps d'excellentes leçons.
Simplicie ne comprenait pas tout ce qu'elle lisait, il s'en fallait de beaucoup^ mais qu'importe? Les filles de Milton, qui faisaient à leur père aveugle la lecture de riHadc, ne savaient pas un mot de grec, et n'en lisaient pas moins cette langue de façon & Tintéresser. Et d'ailleurs, ily a des grâces d'état; ceux qui lisent beaucoup à haute voix lisent souvent d'une façon machinale, sans même se rendre compte des sons qu'ils profèrent.
12G LE MOULIN FRAIMMËB.
Ce n'était pas le cas pour Simplicie ; elle s'efforçait de comprendre, relisant seule les passages qui lui avaient paru obscurs , s'enhardissant jusqu'à demander à Geneviève l'explication des mots nouveaux, et son esprit enfantin, développe soudain par la bonté de son àme et son désir de se rendre utile, prit un essor nouveau.
Le petit visage doux et mutin n'était plus encadré du mignon bonnet blanc» aux petites ailes relevées, (Geneviève n'avait pas vouiu qu'elle gardât à Paris ce costume, qui semble aux étranjjers un signe de domesticité. Simplicie portait pour toute coiflFure ses beaux cheveux blonds, nattés en couronne sur sa petise tète bien faite, et quand elle sortait, ce qui était bien rare, c'était avec un petit chapeau de deuil, comme une demoiselle de la bourgeoisie. Geneviève l'avait ordonné, Simplicie avait obéi, mais sans es tirer vanité ; n'était-elle pas destinée à obéir toute sa vie î
Ce soir-là Geneviève écoutait la lecture que lui faisait la jeune fille, mais son esprit était ailleurs, et les mots frappaient son oreille sans arriver jusqu'à son esprit : d'ailleurs la voix de Simplicie était une musique en elle-même. Madame Beauquesne s'apercevait depuis quelque temps que son fils avait quelque ennui secret, et le silence qu'il gardait à cet égard FafQigeait un peu. Elle eût voulu qu'il lui dit tout, et c'est précisément ce qui est impossible; sûre, d'ail-
leurs, qu'un jour elle saurait ce qui Finquiétait» quand le sujet d'inquiétude serait relégué dans les choses passées y elle attendait. •• avec un peu de surexcitation nerveuse.
Jean entra, après avoir frappé, et vint s^asseoir en pleine lumière, en face de Geneviève, qui le regarda avec orgueil.
— Suis-je beau? lui demanda-t-il d'un ton enjoué.
— Superbe ! répondit la mère avec cette gravité souriante qui était son caractère distinctif. Simplicie leva les yeux sur le beau jeune homme, le regarda un instant avec une admiration tranquille , comme un tableau ou une belle fleur, puis baissa les yeux sur son livre.
Jean était superbe , en effet. Le costume moderne n'est favorable qu'aux jeunes gens dans la fleur de leur jeunesse et de leur grâce naturelle; à cet âge, d'ailleurs, pour peu que la nature ne se soit point montrée marâtre , tout sied. Les cheveux de Jean , bouclés en dépit de ses efforts pour les rendre plus sages, les yeux brillants, le teint mat et ombré de sa mère, la belle barbe châtaine frisée et soyeuse, les membres agiles et souples, la haute stature, tout faisait de Jean Beauquesne le plus beau spécimen de sa génération , bien qu'il eût cet inappréciable bonheur d'être au premier coup d'œil assez semblable h tout le monde pour passer inaperçu.
— Je vais faire un tas de conquêtes, dit-il en
8'allongeant paresseusement dans le fauteuil. D'ailleurs, pour ce soir, j'ai un carnet bien rempli. Il faut gagner à ma cause, d'abord , un membre de l'Institut, section des beaux-arts ; un chef de bureau au ministère , ça c'est pour les commandes et achats de tableaux , un avenir encore lointain , mais tu sais , ma mère, que je vois les choses de loin; ensuite un peintre célèbre, dont je voudrais être admis à visiter l'atelier. Il doit y avoir là dedans des choses merveilleuses, mais c'est un ours, et je ne sais trop comment le prendre, et puis...
— Et puis? demanda Geneviève.
— Et puis une quantité de gens plus ou moins décorés, illustres, célèbres tout au moins. ••
- — Une soirée d'hommes, alors?
— Précisément.
Geneviève garda le silence. Elle ne craignait que les femmes , sûre que Jean , avec son honnêteté , sa droiture et son vaillant courage, serait toujours apprécié des hommes de bien.
— Bonsoir, mère , dit le jeune homme en se penchant sur elle pour l'embrasser. Bonsoir, Simplicie.
Il sortit avec un geste affectueux , et la porte se referma. Geneviève poussa un soupir. La jeune lectrice leva les yeux, et de sa voix douce :
— Faut-il continuer?
— Non, dit madame Beauquesne, va te coucher, mon enfant. Tu dois être fatiguée.
LE MuULliS FflAPPlEll. 12J
SimpIIcie fît un signe négatif et sourit avec su bonne grâce habitueIle.|Elie ferma le livre, le rangea dans la bibliothèque , puis fit le tour de la chambre pour s'assurer que tout y était préparé pour lajnuit. Sa main diligente et soigneuse répara par-ci [par-là un peu de désordre , puis elle s'approcha de la porte et dit :
— Bonsoir , madame Geneviève,
Madame Beauquesne lui répondit un mot amical, et la jeune fille se tiouva seule dans le grand cor* ridor.
La bonne était couchée, Jean avait sa |clef pour rentrer, une veilleuse brûlait dans Taiitichambre avec un air mélancolique. Simplicie pensa que la nuit serait longue, cette nuit d'hiver qui commence sitôt et finit si tard. Elle n'avait pas envie de dormir, puis un autre sentiment confus la poussait encore : elle ouvrit d'une main timide une porte qui craqua terriblement, et, honteuse, hésitante, elle entra dans la chambre de Jean.
Elle y était venue mille fois le jour, en l'absence et en la présence du jeune homme, porteuse de messages de Geneviève, et elle y était entrée bravement, comme partout ailleurs. Le soir , pendant que Jean était sorti, cette chambre avait un autre aspect. Elle était mystérieuse, avec ses tentures foncées, et des objets, d'art aux formes étranges, placés sur tous les meubles au hasard. Simplicie leva un peu la bougie
qu'elle tenait à la main, et [la lueur se refléta vivement dans les facettes d'une carafe de verre de Bohème, taillée comme un diamant.
Ce miroitement dans l'ombre fit tressaillir la jeune fille, mais elle se remit bien vite, et sourit de sa frayeur. Prenant courage, elle traversa la vaste chambre et ouvrit la porte d'une autre pièce qui était pour Jean une sorte d'atelier. L'atelier était plus sombre et plus mystérieux encore , mais Simplicie marcha droit à un chevalet, souleva la toile grise qui le recouvait , et faisant un réflecteur de sa main fluette, elle resta immobile devant le tableau .
C'était son cher moulin Frappier, qu'elle venait voir furtivement , comme une coupable. Le moulin était vivant sur la grande toile , non pas le moulin nouveau, bas et peu pittoresque, mais le moulin brûlé, celui qui avait été fatal à la famille. Jean avait voulu en perpétuer le souvenir, moins peut-être par sentiment romanesque qu'à cause de la beauté du vieil édifice , qui était véritablement magnifique dans sa robuste vétusté,
Simplicie resta longtemps devant le moulin Frappier. Mille souvenirs lui montaient du cœur aux yeux, pendant qu'elle contemplait cette image. Les grands frênes avaient abrité son enfance ; elle avait aimé le moulin d'une de ces tendresses bizarres qui croissent au cœur des enfants sans qu'on sache pourquoi. Dans
une nait d'horreur, le moulin et son père avaient disparu en même temps, lui laissant l'impression d'un malheur immérité, d'une catastrophe inexpliquée; tout à la fois !... sa pauvre âme écrasée sous le coup avait lutté longtemps avant de revenir à la vie, à la santé de l'esprit.
Gomme elle ne disait rien, on n'avait pas pris gardé à cet état étrange oîïi elle vivait comme dans une sorte de somnambulisme. Elle vaquait à ses occupations avec sa douceur habituelle, mais le ressort de son inteUigence était faussé; elle ne pouvait pas comprendre pourquoi tout ce qu'elle aimait lui avait été enlevé en même temps, sans qu'elle eût rien fait pour le mériter* C'est le jour de l'inauguration du moulin neuf, que Jean avec ses bonnes paroles, Geneviève avec sa tendresse compatissante, en rompant ce charme douloureux , l'avaient ramenée aux réalités de la vie.
Elle les aimait, ces protecteurs de son abandon! Elle les aimait comme elle avait aimé le moulin et son père , avec toute la confiance , tout l'élan de son âme. Ils avaient remplacé son père et le mouUn. Mais Jean avait parlé de cette esquisse , un jour en déjeunant, et depuis lors, Simplicie brûlait du désir de revoir son moulin. Elle fût morte plutôt que de le demander ; mais Jean absent, quel mal y avait-il à venir regarder en cachette? Elle ne dérangerait rien, elle refermerait soigneusement la porte... Elle était venue.
C'était bien son moulin; en effet, elle reconnu! même à l'ombre des frêhes une pierre noire où elle avait l'habitude, quand elle était petite et quand sa mère vivait, de passer les journées d'été , en compagnie d'une petite poupée de chiffons. Pleine d'un indicible attendrissement , elle posa sa bougie sur un meuble qui se trouvait tout près , de façon à voir le tableau, et elle resta en extase les mains jointes devant elle.
Qu'elle l'aimait, ce vieux moulin, cet ami de toute sa vie ! Le moulin n'était plus, mais les grands arbres, le manoir, la maisonnette oii elle avait vécu avec son père, tout cela existait*. • Elle éprouva une sensation douloureuse en pensant que tout cela était si loin, si loin... Paris l'entourait, avec ses grandes rues longues, ses maisons hautes, ses fenêtres qui vous regardent comme des yeux curieux de l'autre côté de la rue ; puis le pavé, et toujours le pavé ! plus de cette bonne terre battue, souple et élastique sous le pied^ qui le renvoie et vous convie à la marche..,
— Oh! mon moulin! soupira Simplicie,
Un craquement dans la boiserie la fît sursauter comme si elle avait commis un crime. Elle se hâta de recouvrir l'esquisse de sa toile grise, puis elle reprit sa bougie, et sortit de l'atelier, le cœur encore gros de son émotion récente.
Le feu s'éteignait dans la cheminée de la chambre; elle rapprocha les tisons, mit une nouvelle bûche
LE MOULIN FIlAPPiER. 133
qu'elle enterra dans la cendre, puis se releva sur ses talons , et resta un instant accroupie devant le bois qui s'enflammait rapidement. Cette vue lui fit mal tout à coup. Elle se leva brusquement et rentra dans sa chambre sans faire de bruit.
Le lendemain matin, au déjeuner, Jean remercia la bonne d'avoir pensé à lui arranger son feu. Comme c'était une brave fille, un peu bête et assez négligente, elle répondit évasivement, pensant que monsieur se moquait d'elle. Simplicie ne dit rien, mais un sourire et une rougeur fugitive passèrent sur son visage. Jean la regardait par hasard et fut ébloui.
— J'avais dit que je ferais votre portrait, lui dit-il, je ne sais à quoi je pense de ne pas l'avoir commencé. Mais il faudrait poser avec le costume du pays et une cane de cuivre sur Tépaule...
— Quand vous voudrez, dit Simplicie, dont les discours n'étaient jamais longs.
— Vous n'avez pas d'habits?
— J'ai apporté les miens, dit-elle en rougissant encore. Je n'avais que ceux-là avant de venir.
— Parfait! J'ai une cane de cuivre superbe, énorme, avec sa longe pour la tenir en équilibre. Quand voulez-vous commencer?
— Quand vous voudrez, répéta la jeune fille, les yeux baissés.
— Après déjeuner, alors ; c'est Irès-bien , je vous mettrai sous les arbres du moulin Frappier.
Ui LE MOULIN FAAPPIER.
Simplicic leva sur lui ses yeux calmes, et Jean so sentit comme si elle lui avait jeté au visage un bouquet de pervenches, frais , délicat et bleu«
L^étude de Simplicie en trayeuse était finie; elle avait renoncé au petit bonnet et à la jupe courte. Elle posait maintenant pour la tête, Jean ayant découvert qu'il n'existait pas de meilleur modèle, plus docile, plus patient ni plus apte à saisir et à garder le mouvement.
Geneviève n'avait garde de se plaindre de ses séances, qui retenaient son fils à la maison. Le grand atelier était négligé pendant ce temps-là, mais qu'importe? puisque Jean ne cessait de travailler, et qu'il se montrait content de ses travaux. Les yeux de madame Beauquesne allaient mieux, d'ailleurs :.elle pouvait se permettre de regarder de temps en temps ce que faisait son fils; elle causait avec lui pendant qu'il peignait, et les après-midi, si longues autrefois, se passaient maintenant sans trop d'ennui pour elle.
Simplicie posait sans fatigue apparente, pendant des heures entières, la tête tournée à droite ou à gauche, suivant les besoins de la pose^ Elle aimait cette espèce d'oisiveté, qui lui rappelait ses anciennes
LE MOL'LIÎN FUAPPJER. 135
rêveries d'enfant à Tombre du grand moulin, ou dans les oseraies, le long de li petite rivière où le père Simon péchait des truites. Il l'emmenait avec lui volontiers, pour lui porter son panier, car elle était silencieuse et n'effarouchait pas le poisson. Elle s'asseyait sur le tronc penché d'un saule à quelques pas du bonhomme, et restait des heures à regarder le reflet aveuglant du soleil dans l'eau.
A quoi pensait-elle alors? Elle n'eût pu le dire. A sa mère Mélie, qui l'avait laissée orpheline; à son père Saurin, qui faisait au moulin de rudes journées de garçon meunier ; à dame Quesnelle, qui la tarabusterait dès sa rentrée au logis, et souvent, le plus souvent à cette mystérieuse madame Geneviève, dont on parlait avec une sourde colère, mais aussi avec un certain respect. Son père lui avait appris qu'il ne fallait pas croire un mot du mal qu'on pourrait dire de madame Geneviève, et elle avait cru son père. Dès lors l'image de madame Beauquesne s'était dressée dans son esprit comme celle d'une sainte persécutée, d'une martyre j qu'ilfallaitadorer à genouxet de loin.
Mattre Jean, c'était le maitre, celui qui avait tout, qui savait tout; sa mère et lui apparaissaient à Simplicie à travers les saules comme une vision de la Madone portant l'Enfant sacré.
Quand mailre Jean reviendrait! Saurin parlait de ce temps avec ferveur, avec emphase. Rabroué le long du jour par Victoire, il rentrait chez lui, et
136 LE MOULIN FIIAPPIEIU
après avoir mange sa pauvre soupe, préparée par Simplicie qui avait remplacé sa mère dans ces fonctions domestiques, il expliquait à sa fille ce que deviendrait le moulin quand maître Jean serait revenu •
C'est à ces choses que pensait la jeune fille pendant les heures de pose, et c'est le charme de ces souvenirs qui la maintenait immobile, la tête un peu penchée, sérieuse, mais pas triste, malgré le flot de mélancolie qui noyait parfois la fin de ses pensées.
Et maître Jean était revenu! Quel retour! Le fils du roi n'eût pas plus saisi Simplicie que la rencontre de Jean dans la cour le jour qu'il était enfin rentré dans ses domaines. Maître Jean était resté, dans la pensée de la fillette, l'enfant que sa mère avait emporté endormi dans ses bras. Elle s'était parfois dit depuis qu'il devait avoir grandi, mais c'est sous les traits d'un garçonnet de son âge qu'elle le voyait alors... Cette idée la troublait, elle aimait mieux se reporter à une très-ancienne image du paroissien de sa mère qui représentait la fuite en Egypte. Telle avait dû être la fuite de Geneviève.
Maître Jean ! On lui disait « monsieur » maintenant ; dans son cœur, elle l'appelait maître : à présent comme alors, il était le maître de tout. Saurin était mort dans ses bras, c'était natqrel, cela devait être; il était mort trop tôt, trop vite, mais il était mort comme il convient à un fidèle serviteur, sous les yeux et au service de son maître.
Les yeux de la fillette cherchèrent involontaire^ ment le visage de Jean...
— Vous êtes fatiguée, Simplicie, reposez-vous^ dit-il en quittant ses pinceaux.
Elle obéit, et vint ramasser le peloton de madame Geneviève, qui, depuis qu^elle avait la vue mauvaise, tricotait avec acharnement, a pour se désennuyer les doigts » , disait-elle.
Deux coups précipités retentirent à la porte, qui s^ou vrit en même temps, et Renée bondit dans Tatelier .
— Voilà où il faut venir vous chercher! dit-elle en embrassant Geneviève. Vous avez des chambres à double fond, avec des cachettes! C'est très-ingénieux, on a la ressource de s'y retirer quand il vient des importuns ; mais moi, j'ouvre toutes les boites à secret, c'est un fait connu. Qu'est-ce que vous feites tous ici?
Jean indiqua du bout de son appui-main l'étude commencée.
— C'est gentil , dit mademoiselle Reynold, cela ressemble. Et moi, quand feras-tu mon portrait, mon ami Jean?
— Quand vous serez sage, mademoiselle ! répondit-il d'un air imposant.
Tout le monde se mit à rire, excepté Simplicie, qui en avait grande envie, mais qui n'osa pas. Elle avait un peu peur de Renée, qa elle ne comprenait pas toujours, et dont les allures absolument pari-
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siennes bouleversaient sa candeur de paysanne.
— Impertinent ! fit Kenée.
Elle poursuivit Jean au travers de l'atelier, jusqu'au moment où, essouffles tous deux, ils vinrent se jeter par terre aux pieds de Geneviève, sur la peau d'ours qui lui servait de tapis.
— Mon Dieu ! que vous êtes enfants ! dit complaisamment madame Beauquesne.
Comme toutes les mères elle aimait à rajeunir son fils, pour le sentir plus près d'elle. Tout ce qui le ramenait aux impressions de l'enfance flattait doucement ce cœur maternel.
— Ce n'est pas pour que vous me disiez des choses désagréables que je suis venue toute seule, dit Renée.
' Oui, toute seule, madame Geneviève, vous n'avez pas besoin de me faire de grands beaux yeux comme ça ! J'ai laissé notre institutrice dans l'escalier, j'ai traversé la cour, et pendant qu'elle monte avec Clotilde, je suis venue; je me figure qu'on me cherche.
— Et ta mère? qu'en dira-t-elle? fit madame Beauquesne sans pouvoir s'empêcher de rire.
Benée fit un petit mouvement d'épaules qui signifiait : Elle ne dira rien du tout.
— Comprenez-moi bien, maman Geneviève chérie, ce n^est pas pour tourmenter maman que je l'ai fait, je serais désolée de tourmenter ma chère maman que j'aime de tout mon cœur, et même que j'aime de plus en plus! Oui, je ne sais comment cela sefait.
LE MOULIN FRAl>riER. 139
depuis quelque temps, jeTaime lous les jours davantage!
Elle resta pensive un instant, puis repartit, avec sa vivacité d'enfant gâtée :
— C'est pour taquiner miss Blunt, et puis pour faire enrager Clotilde. Alors, ça ne peut pas tourmenter maman, vous comprenez!...
— Ce n'est pas si clair.,., commençait Geneviève,
— £t puis elle n'est pas à la maison, conclut Tétourdie en lui coupant la parole. Pardon, maman Geneviève, je suis très-impolie, et vous m'en voyez pleine de remords, mais c'est plus fort que moi!
Elle se leva du pouf où elle était assise, saisit un fez tunisien, en coiffa la Niobé de plâtre qui tournait dans un coin ses yeux blancs vers une toile d'araignée, dressa les bras d'un mannequin de bois de façon à lui faire faire un pied de nez, sauta par-dessus la tête de la peau d'ours et revint s'asseoir à sa place d'un air content au milieu de l'hilarité générale. Cette fois, Simplicie ne se retint pas de rire.
— Ah ! vous vous moquez de moi, petite madone? dit tout à coup Renée en se tournant vers elle , ce qui la fit rougir comme une fraise.
— Pardon , mademoiselle, je ne me moque pas, répondit la jeune fille sans élever la voix; mais c'est gai de vous voir.
— N'est-ce pas, petite fleur des bois? dit Renée en lui plantant un baiser sur la joue; vous n'êtes pas
140 LE MOULIN FnAPPIER.
gais ici. Oh! mais pas du tout! Jean était gai, autrefois; maintenant, il est sérieux comme un catafalque. C'est même à ce propos que je suis Tenue... Eliejetaun regard autour d'elle, hésita un peu, et reprit :
— C'est Irès-mal, ce que je vais faire, vous savez !
— Alors il ne fout pas le faire, dit Geneviève avec une gravité hienveillante.
— Pardon , maman Geneviève , je crois qu'il faut le faire ; c'est très-mal pour moi seulement; c'est un vrai cas de conscience. Dois-je charger mon âme d'un péché pour le bien d'autrui , ou bien faut-il laisser périr autrui et garder mon âme immaculée comme une blanche colombe? Vous hésitez, maman Geneviève? C'est malin, n'est-ce pas? Eh bien, je me dévoue; je vais charger mon âme d'un horrible potin... pardon, potin n'est pas français, je crois. Jean, veux-tu me passer un dictionnaire? Non? tu n'en as pas? Alors disons cancan, c'est un mot français, j'en suis certaine.
Elle bavardait à tort et à travers; mais pour qui la connaissait bien, ce verbiage était le signe évident d'une grande lutte intérieure. Elle se décida enfin, et dit d'un ton décidé :
— Clotilde n'ira plus aux cours, à partir d'aujourd'hui. Son éducation est finie !
— Eh bien? fit Geneviève qui ne comprenait pas. -— Eh bien, son éducation est finie. On m'a
défendu de le dire; mais cominece n'est que papa... Oh ! pardon !
Elle se mordit les lèvres. Madame Beauquesne interdite cherchait saiis le trouver ce que la révélation de ce fait pouvait avoir de si terrible. Jean, mieux au fait des coutumes parisiennes, devint pâle et dit à Renée :
— Pourquoi vous a-t-on défendu d'en parler?
— Ah! voilà! reprit-elle, ça doit être un mystère. Son éducation est finie, àp artir d'aujourd^iui. Jean, est-ce toi que cela regarde? Si ce n'est pas toi...
— Ce n*est pas moi, dit-il lentement, sans lever les yeux.
Renée le regardait avec une curiosité mêlée d'angoisse. Elle avait désiré vivement de voir l'effet que produirait sur lui cette nouvelle , et elle avait peur d'avoir parlé avec trop peu de ménagements.
— Je ne comprends toujours pas , fit Geneviève avec un peu d'humeur.
— Maman, dit Jean du ton le plus respectueux, les jeunes filles cessent le plus souvent leurs leçons au moment de leur mariage*
— Ah ! fit Geneviève, saisie.
Elle éprouvait un serrement de cœur semblable à celui qu'on ressent en tombant sans se faire de mal d'un endroit élevé. Gela lui faisait du mal et du bien h la fois.
Les quatre amis demeurèrent silencieux un
142 LE MOULl>i FllAPPIER.
moment. Jean était resté pâle; il se tourna vers Reliée et lui dît d'une voix un peu étouffée :
— Sais-tu qui?
— Non , répondit-elle. Mais il y en a une douzaine au moins. Ah 1 mon pauvre Jean , tu as bien fait de ne pas venir aux après-midi de maman, pendant tout rhivcr! Tuaufaisvu des choses bien extraordinaires!
— Les après-midi? fit Jean interdit.
— Oui, de.cinq à six. C'est papa qui avait arrangé cela» Les messieurs venaient faire leurs grâces , et Clotilde leur offrait du thé avec des petits gâteaux et « un peu de crème » ! Si tu l'avais entendue! On eût dit que c'est elle qui était la crème !
— Mais, fit Jean stupéfait, comment cela a-t-il pu arriver sans que je... sans que moi... Enfin je ne comprends pas.
— Voilà! dit Renée avec plus de sérieux qu'elle n'en avait encore montré. Tu venais le jeudi et le dimanche. C'était le vieux jeu. Alors on a inventé les avant'diner. Ça a beaucoup ennuyé ma pauvre maman,| mais ça ne fait rien que ça l'ennuie, au contraire, oh dirait que quand ça l'ennuie, ça n'en vaut que mieux. Donc , à cinq heures , tous les jours, Clotilde rentrée du cours avec moi, j'avais une leçon supplémentaire d'anglais avec miss Blunt. — C'est vrai que je ne sais pas bien l'anglais, mais cette leçon supplémentaire... enfin, passons. Clotilde n'avait pas de leçon supplémentaire. Il parait
LE MOULIN FllAPPlER. ]/*{
qu*eilG, ello sait assez Tanglais! Tant mieux, mon Dieu! tant mieux pour elle! Alors, naturellement, n'est-ce pas? Clotilde allait aider à offrir du thé avec de la crème aux messieurs qui [revenaient de la Bourse , car je ne sais pas ce qu'ils ont , ils viennent tous de la Bourse, à cette heure-là!
Elle fit un geste de dédain tout à fait indescriptible à cette idée, puis reprit du même ton dégoûté :
— Hier, miss Blunt a eu la migraine, et, en rentrant, elle m'a demandé la permission de ne pas me donner ma leçon supplémentaire. Vous comprenez avec quelle urbanité parfaite je lui ai immédiatement accordé cette permission. Si elle avait voulu, je la lui aurais même donnée à perpétuité. Alors moi, qu'est-ce que j'ai fait? Vous devez vous en douter! J'ai laissé s'écouler un quart d'heure. Dieu! que c'est long, un quart d'heure! Et puis je suis entrée droit dans le salon, afin d'expliquer à maman pourquoi je n'étais pas à piocher ce malheureux anglais. J'ai fait un effet!... Âh! mes amis, jamais je ne ferai plus autant d'effet que cela ! On n'a pas cette chance-là deux fois dans sa vie! J'étais en robe grise, la robe pour faire les devoirs, avec pas mal de taches d'encre un peu partout; je suis entrée tranquillement et je suis allée droit à maman*, elle était toute seule au coin de la cheminée et elle avait l'air de ne pas s'amuser du tout. Papa, Clotilde et une demi-douzaine de messieurs causaient autour de
U4 LE MOULIN FllAPlMER.
la théière. Clotilde riait, elle avait Tairde s^ainuser, elle. Alors j*ai dit tout haut :
— Maman, missBIunt vous prie de l'excuser, elle a la migraine.
Les messieurs se sont retournés; papa m^a fait une grimace épouvantable ; maman m'a dit tout bas :
— Va-t'en , Renée, tu vas te foire gronder.
Pauvre chère maman ! Un des messieurs a mis ses
moustaches dans Foreille de Clotilde pour lui demander à quelle espèce du règne animal je pouvais appartenir, et je suis partie. C'est égal, si c'est ce monsieur-là, il est vilain, vilain, vilain! Alors, hier soir, papa m'a administré un galop. •• est-ce que c'est français, Jean, galop dans ce sens-là? Maman m'a dît d'avoir un peu de prudence, et de ne plus foire de semblables espié'jlerîes, parce que c'est sur elle que cela retombait... Ah! si j'avais su!... Mais on ne peut pas se douter de cela, n'est-ce pas? Et ce matin , à déjeuner, papa a dit que Clotilde irait encore au cours ' aujourd'hui, mais que c'était pour la dernière fois. Demain il y a un -grand diner, on a envoyé chez 1 Chevet, et vous n êtes pas invités. Voilà tout. |
Elle se tut, tordit nerveusement le bout de ses i doigts, et resta immobile. Un grand silence régna ' dans l'atelier.
— Et Clotilde, que dit-elle? demanda madame Beauquesne, après avoir longtemps réfléchi.
Renée se leva avec colère et se mit à marcher fié-
LEMOULIN FRAPPIER. 145
vreusement, poussant du pied avec violence les menus meubles qui se trouvaient sur son passage, poufs, tabourets, petits tapis.
— Elle ne dit rien! fit la jeune fille avec Taccent de Tindignation. Depuis deux jours, impossible de lui tirer une parole. Elle sourit d'un air méchant en pinçant ses lèvres minces qui deviennent blanches* Je la déteste, oui! je la déteste! conclut-elle d'un air de défi en s'arrétant devant son ami Jean.
(1 baissa la tête et demeura muet.
— Vous ne dites rien? fit Renée, dont la colère croissait toujours. Vous n'avez donc pas de sang dans les veines! Qu'est-ce qu'il faut pour vous faire parler? Attendrez-vous qu'elle vienne ici pour vous annoncer son mariage, avec ses yeux méchants et ses lèvres minces? Voyons, Jean ! tu n'as pas envie de la battre, de la déchirer en morceaux, de je ne sais quoi?...
Elle frémissait de rage , et ses yeux lançaient des éclairs. Jean lui prit la main et, passant un bras autour de sa taille maigre et fluette, lui posa la tète sur son épaule.
— Je te remercie, Renée, dit-il en la serrant contre lui, tu parles et tu penses comme ferait une soeur dévouée... Je comprends ton indignation, mais ce <jui arrive ne m'étonne guère... Vous me l'aviez dit, ma mère, ajouta-t-il en se tournant vers Geneviève, votre- sagesse ne s'est point trompée... j'ai encore
à VOUS remercier de m'ayoir empêché de brusquer les ëvénements. C'est à yos conseils que je dois de n'être pas le mari d'une femme sans coAir.
Il quitta Renée pour se pencher sur le front de sa mère, où il déposa le plus tendre baiser. Elle lui prit la tête dans ses deux mains et l'embrassa passionnément^ comme au temps où, tout petit, il lui demandait pardon de ses fautes. Renée se détourna et fondit en larmes.
On frappa à la porte, la bonne se montra et dit :
— On demande mademoiselle Reynold.
La jeune fille sécha ses larmes en un clin d'oeil , embrassa Genevièye, sauta au cou de Jean, fit un signe en passant à Simplicie et sortit en courant sans avoir ajouté un mot.
Simplicie, témoin de toute cette scène, n'avait rien dit; les yeux grands ouverts, comprenant vaguement, elle avait regardé Renée avec une pitié sympathique. L'apostrophe véhémente à maître Jean l'avait fait tressaillir, mais le calme du jeune homme l'avait rassurée. Elle restait immobile, ne sachant si elle devait rester ou s'en aller.. •
— Mon fils, dit Geneviève , je voudrais être sûre que tu n'éprouves plus de chagrin.
Jean secoua la tète.
— Je ne puis te l'assurer, ma mère, dît-il revenant au tutoiement familier. Je voudrais pouvoir le dire... mais ce que je souffre, ce n'est pas pour mot»
c'est pour elle... C'est bien dur d'avoir à mépriser... Il s'interrompit et détourna son visage.
— Vous ne travaillez plus aujourd'hui? fit près de lui Sîmplicie. Elle avait dans la voix, avec une vibration de cristal, quelque chose d'ému, de mouillé, pour ainsi dire, qui forçait à la regarder, dans la crainte qu'elle n'eût pleuré.
Jean la regarda : les yeux bleus étaient pleins de douceur, mais ils ne contenaient pas de larmes; c'était l'émotion intérieure qui faisait vibrer cet adorable instrument. Un sourire craintif entr'ouvrait les lèvres; l'humble enfant apportait à l'amant blessé ce qu'elle avait en elle de consolations; sa grâce et sa pitié.
Il la regarda une seconde fois, et, retournant à sa palette :
— Si fait^ dit-il, nous travaillerons encore, si vous n!étes pas fatiguée.
— Je ne suis jamais fatiguée, fit-elle. Je serai bien aise de poser pour vous, monsieur Jean.
— O candeur ! pensa-t-il, âme d'ange qui ne connaît pas le mal ! Reprenez la pose, dit-il à haute voix.
Simplicie tourna la tète un peu à droite, et, par la fenêtre sans rideaux, regarda un petit com de ciel bleu.
Le lendemain matin, M. Beynold sortit après son déjeuner, car on a beau être un homme au-dessus de tout, on a des affaires qui vous forcent à sortir Taprès-midi. Jean, qui s'était informé chez le concierge, sonna tranquillement, demanda madame Reynold, apprit qu'elle était chez elle, fut annoncé par la bonne, et entra dans le petit salon, juste à temps pour entendre ces mots de la bouche de Marguerite, adressés à Clotilde :
— - Enfin, mon enfant, c'est votre, affaire.. Souvenez-vous que, malgré les instances de votre oncle, j'ai toujours refusé de me mêler de votre établissement. Vous avez fait votre choix, c'est fort bien, je n'ai rien à vous dire là-dessus.
Jean referma la porte derrière lui. Le léger bruit du bouton qui retombait fit retourner les deux femmes ; il; fit un pas en avant, et se trouva en face de Clotilde.
Elle ne manquait pas d'assurance ; depuis six mois, elle préparait cette minute comme celle de son triomphe, et cependant elle baissa les yeux sous le regard du jeune homme.
— Jean ! fit madame Reynold, craignant quelque scène violente. Il la i*assura du geste et du regard.
— Mademoiselle, dit-il d'un ton calme, j'ai pensé que, dans la circonstance présente, vous me sauriez quelque gré de vous épargner une démarche ennuyeuse. Je viens donc vous rendre la parole que vous m'aviez donnée au moulin Frappier.
Clotilde avait pàli. Ses yeUx lancèrent à son examoureux un regard de vipère prise au nid.
— S'il vous en souvient, reprit-il, cette parole était un serment réciproque d'attendre un an pour voir clair dans votre cœur, comme moi dans le mien, avant de nous unir en mariage. Je suis heureux de voir que ce délai ne vous a pas été nécessaire pour vous expliquer vos sentiments à vous-même. Vous êtes libre de disposer de votre main, qui , à ce que j'ai appris, est fort recherchée.
— Je l'ai accordée, monsieur! répondit-elle en levant la tête d'un air de défi. J'épouse un homme riche, aimable, intelligent, qui n'a pas eu besoin de délais pour voir dans son coeur. .
Elle souligna ces mots d'une intention ironique.
— Je suis charmé, répondit Jean en s'inclinant. Je souhaite que dans un an il se trouve avoir conservé les mêmes sentiments.
Ne pouvant rien répondre, Clotilde sortit brusquement, sans même regarder l'homme qui avait failli être son mari.
— Mon pauvre Jean ! fit Marguerite tout émue,
je t'assare que je ne suis pour rien dans ceci. C'est bien malgré moi...
— Vous n'avez pas besoin de me le dire, interrompit-il en portant Tune après l'autre à ses lèvres les mains de sa plus ancienne amie. Je sais d'avance que vous n'avez rien tramé contre moi!
— Ce n'est pas ce que je voulais dire, reprit-elle. C'est bien malgré moi que tu t'étais attaché à cette personne vaniteuse et sans cœur! Tu aurais pu voir que je n'avais pas pour elle une affection sans bornes...
— Eh oui! je m'en suis aperçu! répondit-il; mais, voyez l'aveuglement J'uq jeune homme sans malice, elle m'a fait entendre que vous n'aviez pas d'affection pour elle à cause de sa parenté avec M. Beynold, qui vous l'avait imposée un peu malgré vous...
— Et tu Tas cru ! fit Marguerite avec un soupir. Une amitié de seize ans n'a pu te mettre en garde contre les calomnies de cette méchante petite fille.
— Ah! je sens tous mes torts, et j'en suis puni! s'écria Jean en se laissant tomber sur un siège.
— Et moi, je te les pardonne, dit madame Reynold avec un demi-sourire. Que vas-tu faire, à présent? Vas-tu rester ici pour assister au mariage?
— Quand a-t-il lieu?
— Dans trois semaines; les délais légaux.
Jean haussa les épaules.
— Elle le connaît depuis longtemps?
— Depuis UQ mois. Il lui a été présenté tout exprès pour la circonstance.
Il soupira.
— Quel avenir! Est-ce un homme comme il faut? Quelle espèce d^homme est-ce?
— Un brasseur d'afFaires, assez vulgaire au fond, mais correct dans la forme.
— Riche?
— Oui.
— Pourquoi Pépouse-t-il alors, ell« qui n'a pas de dot?
— Parce qu'elle est jolie. Elle lui servira à amadouer les actionnaires. Ils vont tenir maison et donner des fêtes. Le luxe de madame sera le garant de la fortune de monsieur. U y a encore des gens qui croient à cela.
— Allons ! cela est parfait, dit Jean en se levant. Me voilà fixé. Je leur souhaite beaucoup de prospérités.
— Pas moi f répliqua Marguerite, car il n^ aurait plus de justice en ce monde. Eh bien, tu ne m*as pas répondu; faudra-t-il t'envoyer une lettre de faire part?
— Non, répondit-il d*un ton distrait... j'ai presque envie d'aller foire un tour en Italie.
— Ce serait une excellente idée. Je ne sais pourquoi je crains tout de cette fille-là ; j'ai peur pour toi si tu restais ici.
— Elle ne m'empoisonnerait pas? fit Jean avec un effroi comique.
— Non, mais elle pourrait pousser son mari à te chercher quelque sotte querelle.,.
— Grand merci! ce n'est pas moi qui la rendrai veuve ! dit-il en riant.
— Tu prends bien ton malheur ! ne put s'empêcher de lui dire madame Reynold.
— C'est peut-être parce que ce n'est pas un malheur, répondit le jeune hT)mme plus sérieux ; mais au fond, ça me fait mal tout de même. N'en parlons plus, voulez-vous, ma bonne amie?
Jean .fit un petit tour au g^rand air; il en avait besoin, car son chapeau lui paraissait de fer rougi. Il y a des victoires qui vous laissent aussi brisé qu'une défaite ; celle qu'il venait de remporter était du nombre. Comme il se préparait à rentrer, au coin d'une rue, il rencontra M. Reynold, qui lui adressa le salut le plus affable.
— On ne vous voit plus! lui dit-il en passant.. Venez donc un dimanche soir !
— Merci, répondit Jean d'un ton ironique, le dimanche, je dîne en ville. D'ailleurs, vous êtes trop bon, je ne mérite pas cette faveur.
Avant que M. Reynold fût revenu de sa stupéfaction, Jean était déjà au troisième étage de son escalier.
— Mère, dit-il en entrant, qu'est-ce que tu dirais d'un voyage en Italie?
LE MOULIN FPAPPIER. 153
— Pour toi OU pour moi? demanda-t-elle.
Il s'assit, songeur. Il n'avait pensé qu'à lui... Pouvait-il la laisser seule, à demi aveugle, derrière lui?
— Pour nous deux, répondit-il.
— J'aimerais beaucoup cela, dit-elle avec vivacité. J'ai toujours eu envie d'aller dans le Midi! Mais qu'est-ce que lu feras d'une infirme comme moi? Tu serais obligé de me laisser seule dans les hôtels.
— Nous emmènerons Simplicie, déclara Jean d'un air royal.
Il aurait emmené tout Paris pour peu que sa mère en eût témoigné le désir.
— C'est une idée, cela! et puis la pauvre enfant, ce serait l^ien dur en effet pour elle de rester seule au moulin, à présent qu'elle a pris l'habitude de vivre avec nous!.,. Mais dis-moi d'oii te vient cette fantaisie de voyage.
En quelques mots, son fils la mit au courant de ce qui s'était passé chez madame Reyhold. Sous une apparence de calme, le cœur de Geneviève battait bien fort pendant ce récit. Elle avait eu vaguement peur de quelque querelle, d'une provocation inspirée par Clotilde à son futur époux dans un but de vengeance. Le voyage arrangeait tout; il fut bientôt combiné jusque dans ses moindres détails.
Simplicie entrait avec une lampe qu'elle posa sur la table.
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— Pelite fille, lui dit Jean, avec un reste de cette joyeuseté fébrile qui provenait de la 4ension de ses nerfs, nous allons faire un grand voyage!
Les yeux de Simplicie s'arrondirent comme deux coupes de porcelaine de Sèvres, mais elle ne dit rien.
— Nous allons en Italie ! continua le jeune homme en se frottant les mains.
L'Italie ou la Chine, ou même tout autre pays, qu'importait à la fille du meunier! Ses joues pâlirent légèrement.
— Alors je vais retourner au moulin, dit-elle de sa voix argentine, un peu tremblante.
— Mais, non! Vous venez avec nous! Que ferait ma mère sans vos yeux de quinze ans?
Le rose reparut sur les joues délicates de la fillette.
— Comme vous voudrez, monsieur Jean, dit-elle d'un ton soumis ; mais les coins de sa bouche légèrement relevés trahissaient sa joie, et ses yeux baissés brillaient sous ses longs cils. Du moment où ses chers bienfaiteurs voulaient bien la garder avec eux, elle irait au bout du monde.
— C'est loin, l'Italie? demanda-t-elle un peu après le dîner.
— Passablement, mais n'ayez pas peur, nous n'irons pas à pied, répondit Jean.
— Oh! cela m'est égal! fit Simplicie avec élan. C'était seulement pour savoir.
Trois jours après ils avaient quitté Paris.
LE MOULIN FRAPPIEA. 155
Le voyag^e en Italie s'accomplit dans toutes les règles et sans que rien d'extraordinaire en vint troubler le cours. Geneviève avait mis des lunettes bleues, afin de jouir des beaux sites qu'elle traversait, et se plaignait parfois de voir la vie par trop en bleu. Pour lui épargner la peine de demander vainement à Jean des renseignements historiques ou géographiques dont celui-ci n'avait pas la moindre idée, préoccupé qu'il était de questions purement artistiques, Simplicie se mit à lire le Guide avec une telle ardeur qu'elle y passait parfois une partie de la nuit.
— Mais voilà Simplicie qui sait le Guide par cœur ! s'écria un jour Jean, émerveillé de lui entendre réci* ter une page que, par le plus grand des hasards, il venait de lire à l'instant.
— C'est pour ménager les yeux de madame Geneviève, dit en rougissant la jeune fille.
Elle était aussi honteuse que si elle avait commis quelque méfait . Geneviève, très-touchée, l'attira à elle et l'embrassa. Elle n'était pas prodigue de caresses, et Jean, qui les regardait en souriant, fut frappé de l'expression étrange qui passa sur les traits de Simplicie : juste orgueil, regret, mélancolie, et surtout
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un éclair de tendresse comprimée, si vif que le jeune homme en resta pensif.
Souvent , dans le silence de ses méditations ou de ses belles paresses, à Taube, en face des coteaux noyés dans le soleil, ce regard de jeune fille , débordant pour Geneviève d'affection muette, soigneusement cachée, lui revint à l'esprit, ramenant sa pensée vers l'humble enfant qui grandissait a ses côtés, et se transformait peu à peu en une femme sérieuse et douce.
Grâce à Simplicie, tout allait à souhait, les auberges italiennes mêmes prenaient un airde demeure stable; elle installait une petite table à côté d'un fauteuil, y posait son panier à ouvrage toujours en fonction, tirait d'un petit sac mystérieux qui ne la quittait guère un abat-jour pour la bougie le soir, un petit vase pour mettre un bouquet le jour, et aussitôt la vulgaire chambre d'hôtel prenait un aspect hospitalier, comme si la famille Beauquesne y était fixée depuis de longs mois.
Où avait-elle appris le secret de rendre aimable ce qui l'entourait? Qui lui avait inspiré ces recherches de sollicitude? Son cœur, sans doute, son grand amour pour la mère de Jean... Jean lui-même participait à ces prévenances, mais de plus loin, d'une façon plus réservée, pour ainsi dire plus discrète.
A Florence, sur leur chemin de retour, nos voyageurs reçurent une lettre, la première depuis leur
départ, la seule à vrai dire pendant toute leur absence. C'était Renée qui leur adressait en quatorze pages de son écriture la plus mince le récit du mariage de Glotilde, agrémenté de ses propres réflexions. ft Elle est entrée à Téglise, disait-elle en parlant de sa compagne, comme dans un wagon de chemin de fer, avec cet air tranquille et indifférent qu'elle a pris depuis quelque temps et pour lequel je la battrais. On aurait dit qu'elle partait pour Trouville avec un petit sac de voyage à la main au lieu de son bouquet de mariée. Elle avait des diamants gros, comme mon poing aux oreilles, mais ils ne luisaient pas si fort que ses deux méchants yeux de vipère. Par moments il mesemblait que je voyais une langue fourchue sortir de ses lèvres minces. Il y a eu un déjeuner magnifique, et puis on est allé se promener au bois de Boulogne. Maman disait que c'était mauvais genre, mais il a fallu y aller tout de même. Moi, je n'y ai pas été. J'ai dit que j'avais mal à la tète, et je suis allée m'enfermer dans ma chambre. J'avais envie de pleurer, de mordre, de déchirer la belle toilette de la mariée, et puis cela m'a passé, et, tout d'un coup, j'ai trouvé que c'était bien drôle. A partir de ce moment-là j'ai eu envie de rire tout le temps, et même j'ai ri, car c'était plus fort que moi. Papa m'a appelée petite effrontée, et maman m'a fait les^ gros yeux; mais ça m'était égal. Enfin elle est partie, la méchante, et la maison est dix fois plus agréable
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depuis qu'elle n*y est plus. Maman et moi nous passons la moitié de nos journées ensemble, etjefaismes devoirs dans sa chambre. Mais j'ai pourtant bien envie de vous voir tous revenir, maman Geneviève et la petite Simplicie. J'envoie mon cœur à mon ami Jean. Maman m'a dit de vous écrire, mais je ne lui montrerai pas ma lettre, car, bien sûr, elle ne me permettrait pas de l'envoyer.
« J'ai oublié de vous dire que le mari de Glotilde a l'air d'une de ces tètes qu*on voit chez les coiffeurs, avec un côté des cheveux et une moustache grise, et l'autre d'un noir de jais. Lui il a tout noir, mais je suis sûr qu'il se teint. Il est exactement du même noir que la moustache chez le coiffeur. Je voudrais qu'il lui arrivât un accident, à ce beau monsieur-là, et à Glotilde aussi. Ils sont partis pour la Belgique. Vous leur avez pris l'Italie. C'est bien dommage, n'est-ce pas? Quand reviendrez-vous ? Le temps me dure sans vous, comme on disait là-bas au moulin Frappier! »
— Quel joli morceau de style ! dit Geneviève en repliant la lettre. Si Marguerite lisait cela , elle ne ferait pas compliment au professeur de sa fille.
Le moulin Frappier, dit Jean, sans répondre à sa mère. Le moulin! Dis, mère, veux-tu que nous retournions en France? J'ai le mal du pays.
— Cela te prend comme cela, subitement? fit madame Beauquesne stupéfaite.
— Oui et non..« il y a déjà longtemps que cela me travaillait en dedans ; mais ce nom, jeté brusquement par Renée au bas de sa lettre, m'a fait bondir le coeur. Veux-tu que nous partions?
— r Quand tu voudras, fit Geneviève. Je me sens beaucoup plus forte, et j'ai assez des hôtels.
— Demain alors? Simplicie, faisons les malles! Les malles furent tirées au milieu de la chambre,
et les deux jeunes gens se mirent à y empiler tout ce qui leur tomba sous la main. Parfois Jean combinait au fond d'un coffre des rencontres par trop bizarres ; alors Simplicie avec un sourire lui prenait l'objet des mains sans mot dire, et le mettait de côté pour un moment plus favorable. Il se laissait faire, et bientôt revenait avec une nouvelle brassée d'effets qu'il casait le moins méthodiquement du monde, inais avec tant de gaieté et de bonne humeur, que Geneviève ne pouvait s'empêcher d'en rire.
Quand toutes leurs emplettes italiennes, tous leurs effets de voyage furent casés , quand les malles fermées , cadenassées et cordées firent un groupe imposant, Jean en mit deux l'une sur l'autre, se percha sur la plus haute avec une pose de statue antique et exprima son triomphe en soufflant un air de trompe de chasse dans son poing fermé.
— Eh bien , Simplicie , dit-il en sautant à terre après cet exploit, ça ne vous fait donc pas plaisir de retourner là-bas?
— Oh! si! dit-elle. Et ses yeux bleus brillèrent si doucement que Jean songea aux fleurs bleues qui croissaient le long des ruisseaux là-bas^ au moulin Frappier.
Geneviève fit à part elle la réflexion que la nouvelle du mariage de Clotilde , au lieu d'affliger Jean comme elle avait craint, semblait au contraire lui causer la plus vive satisfaction.
— C'est qu'il ne Taimait pas, se dit-elle; ce qu'il a ressenti pour elle était une simple illusion des sens ou de rimagination; maintenant qui va-t-il' aimer ? Quelle belle-fille me donnera-t-il?
Sur cette interrogation, grosse d'angoisses, Geneviève quitta Florence le lendemain. Pour elle, plus que pour toute autre, c'était une question vitale, car ses yeux affaiblis la mettaient à la merci de ceux qui l'entouraient.
— Enfin, soupira-t-elle à part soi, j'aurai toujours la ressource de cette pauvre mignonne Simplicie !
De retour en France, Geneviève n'avait pas poussé plus loin que Paris. La saison n'était pas encore assez belle pour qu'on pût aller s'installer au moulin Frappier, et Jean s'était repris d'une belle ardeur
pour la peinture. Il passait désormais sa vie à l'ate lier , sûr que sa mère ne se sentirait pas isolée dans la société de Simplicie, qui était devenue une véritable consolation. Le voyage lui avait étonnamment développé l'esprit et le corps ; maintenant elle était à peu près semblable à tout le monde, bien que sous cette écorce civilisée se cachât un fonds de nature neuve, encore mal pliée aux exigences mondaines. Quand la vie autour d'elle lui semblait par. trop bizarre, elle se taisait, baissait les yeux, et tombait dans une sorte de contemplation intérieure, dont le désir de se rendre utile pouvait seul là faire sortir.
— Voilà Simplicie qui ferme ses fenêtres, disait alors Jean, qui la taquinait parfois.
Il s'était tout à coup intéressé à cette fillette sileiv cieuse, qui d'abord lui avait semblé plutôt bonne qu'intelligente. Peu à peu il avait découvert de grandes qualités de tout ordre dans ce silence modeste et fier; maintenant, il l'étudiait avec un soin presque jaloux, s' acharnant à lui arracher ses pensées; il y parvenait parfois, mais le plus souvent la • victoire restait à la jeune fille qui se taisait avec un sourire énigmatique, presque malicieux, et pourtant SI tendre !
Depuis quelques jours, ce sourire irritait Jean; il aurait voulu savoir tout ce qu'elle pensait, et n'y pouvait parvenir.
Entre lui et sa mère, la place s'était faite pour la
fille du brave Saurln, telle que dans ses rêves les plus ambitieux, le meunier ne l'aurait jamais imaginée. Il li^ëtait plus question de domesticité ; les services qu'elle rendait, elle les rendait par amour, et ils étaient acceptés de même. En parlant d'elle à la bonne, Jean avait dit un jour : mademoiselle SimpHcie. C'est ainsi dorénavant qu'elle fut désignée dans la maison.
Renée venait souvent, le soir, passer une heure ou deux près de Geneviève. Jean restait volontiers alors à la maison, dessinant à la lueur adoucie de la lampe la tète blonde de Simplicie qui posait toujours avec la même inaltérable patience. Bientôt, à moins d'une nécessité particulière, il prit l'habitude de rester le soir au logis, que Renée vînt ou ne vint pas.
Cette étrange fillette avait beaucoup changé depuis le mariage de Glotilde ; mais on ne saurait dire que le changement lui fût favorable. Par moments elle était douce, calme, soumise, se faisait le petit chien de Geneviève, trouvait des paroles affectueuses pour Simplicie et cessait même de taquiner son ami Jean.
D'autres fois , elle venait les sourcils froncés, les yeux brillants, le verbe haut, mettait tout sens dessus dessous dans le paisible appartement, harcelait Jean de ses épigrammes, ne parlait pas à la fille de Saurin, répondait vertement à Geneviève qui la tançait , puis disparaissait comme un ouragan , en
laissant pour traces de son passage une sorte de mécontentement général.
C'était une heure après seulement, quand Simplicie avait ramassé les objets épars, rétabli Tordre dans les meubles, et repris son ouvrage près de la table, que nos trois amis, s'entre-regardant, se sentaient à l'aise et reposés. C'est alors que Jean sentit s'infiltrer en lui un besoin extrême de cette paix du soir. Il le promenait tout le jour dans les mille endroits divers où la vie l'envoyait, et revenait au logis un peu plus tôt que jadis, pour recommencer ces heures paisibles qui étaient devenues l'essence même de son existence.
Aux premiers jours du printemps , Geneviève , se trouvant mieux, fit de fréquentes promenades avec son fils. Elle aimait à s'appuyer sur son bras , et , par une sorte de crainte jalouse , elle voulait être seule avec lui. Quand le temps le permettait, ils sortaient ensemble vers quatre heures, et ne rentraient que pour le dtner.
Dans les commencements, Simplicie avait été contente de ces deux heures de solitude. Elle rangeait la chambre et l'atelier de Jean, elle mettait en ordre ce qui appartenait à madame Beauquesne, puis s'asseyait k la fenêtre pour les attendre , et l'attente lui semblait fort agréable. Mais, avec Içs beaux jours, les promenades s'étaient prolongées, et la jeune fille trouvait le temps long. Un jour Renée vint vers
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quatre heures, au moment où Jean venait de sortir avec sa mère ; elle demanda Simplicie et la trouva au milieu de l'atelier, mettant tout en ordre avec cette activité silencieuse qui était son apanage.
— Seule V dit mademoiselle Reynold.
— Toute seule, répondit la fillette.
Renée jeta un coup d'oeil autour d'elle et s'en alla dans un coin fouiller un tas de cartons et d'esquisses. C'était plein de Simplieies, dans toutes les poses, à toutes les heures du jour; çlle avait posé debout, assise, de dos, de face, si bien que son image, plus ou moins distincte, se retrouvait à chaque instant dans l'œuvre du jeune peintre. Renée repoussa brusquement les esquisses qui tombèrent pêle-mêle , et revint s'asseoir sur le pied de la chaise longue où se reposait ordinairement Geneviève.
— Laissez cela, dit-elle à Simplicie qui voulait réparer le désordre, laissez donc ! Il ne faut pas qu'un atelier soit trop bien rangé; ça sent les bourgeois ici! Tout est en ordre comme une batterie de cuisine!
Elle se leva pour bouleverser les meubles; mais changeant de fantaisie, elle se rassit et appela Simplicie près d'elle.
— Quand irez-vous à la campagne? dit-elle.
Maman vient de me permettre d'y aller aussi. Il parait que je suis malade et que j'ai besoin d'air. Gomme papa, ne veut pas se priver de la société de maman, on me laissera aller au moulin Frappier
avec madame Beauquesne. Ce sera gentil, hein? Nous ferons de bonnes parties ensemble.
— .Oui, dit Simplicie en souriant.
— Ce sera bien plus gentil que Tannée dernière! reprit Renée en frappant les coussins de la chaise longue avec le bout d'un appui-main. Nous n'aurons pas cette ennuyeuse Clotilde! A propos, je crois qu'ils vont acheter un hôtel, et qu'ils donneront une matinée dansante pour pendre leur béte de crémaillère... Nous n'irons pas, n'est-ce pas, Simplicie?
La jeune fille tourna lentement la tète de gauche à droite avec un faible sourire. Renée continua sans la regarder, en tiraillant les glands des coussins :
— Quand on pense que ce grand nigaud de Jean aurait pu épouser Clotilde ! Si c'est permis ! il y a vraiment des gens qui sont trop bêtes ! Mon ami Jean est du nombre. Mais la Providence veillait sur lui. N'est-ce pas, Simplicie, que la Providence veillait sur lui, puisqu'elle a permis que Clotilde aimât mieux épouser un monsieur, qui a une tête de cire et des moustaches de coiffeur?. Voyons, petite, vous n'avez pas l'air convaincue de l'intervention de la Providence? Vous ne croyez pas à la Providence, vous?
— Œ ! si ! fit la jeune fille avec un gros soupir. Renée tirait si fort sur le coussin que le gland lui
resta dans la main. Sans se déconcerter, elle se mit à lé faire sauter, comme une pelote , tout en continuant son discours.
— La Providence, et puis moi, dit-elle, à nous deux nous avons arrangé ça. Nous lui réservons bien d'autres surprises, à notre ami Jean! Mais ce sera pour son mariage.
— Monsieur Jean va se marier? fit innocemment Simplicie en regardant Renée de tous ses yeux.
— Mais, certainement! répliqua mademoiselle Reynold avec une gravité malicieuse. Je Tespère bien!
Simplicie baissa la tète. L'idée qu'on pouvait la mystifier ne lui était jamais venue.
— Est-ce que vous savez à qui? demanda-t-elle après un long silence.
— Oui, mademoiselle, mais c'est un secret, répondit Renée en envoyant le gland jusqu'au plafond.
Simplicie ne dit rien. Sa malicieuse compagne la regarda du coin de l'œil, et une question se formula tout à coup dans son esprit gamin de Parisienne éveillée.
— Est-ce que, par hasard, cette fillette aurait regardé mon ami Jean?
La réponse à cette question fut une révolte de l'orgueil de Renée.
— Elle , cette paysanne , oser lever les yeux sur Jean ! Jean que je trouve supérieur à moi , Jean que j'aime depuis l'enfance comme...
Elle n'osa achever la banale comparaison : comme un frère, et d'ailleurs peu lui importait en ce mo-
LE MOUr.lN FKAPPIEU. 161
ment. L'orgueil bourgeois de son père se retrouva tout entier dans la phrase cruelle qu'elle accentua d'un ton acerbe :
— Il épousera une jeune fille de son monde, riche et bien élevée , qui lui fera le plus grand honneur. Ils iront demeurer dans un hôtel , comme Clotilde, et vous resterez avec madame Geneviève.
— Ah ! fit Simplicie sans témoigner d'étonnement. Et ce sera bientôt?
— Mais... je le suppose! répondit dédaigneuse* ment Renée.
Elle fit un geste pour lancer le gland au bout de Tatelier, puis, se ravisant, elle le tendit à Simplicie.
— Tenez, vous recoudrez ça, fit-elle d'un air indifférent. £t puis vous direz à mes amis que je regrette bien de ne pas les avoir trouvés.
— Oui, mademoiselle, répondit la fille du meunier. Sa voix, toujours si claire et si doucement
vibrante, semblait s'être étouffée tout à coup. Benée la regarda, et éprouva quelque chose qui ressemblait à un remords. Les yeux de Simplicie rencontrèrent les siens avec franchise Dans ce regard héroïque, il y avait tant de noblesse et de dignité que mademoiselle Reynold, piquée, descendit l'escalier en courant, le cœur plein de dépit. Si cette petit fille avait eu du chagrin, Renée aurait pu se repentir d'un mensonge gratuit, peut-être d'une méchante action ; mais si elle se mêlait de faire de la dignité!... Le
Ili8 LE M0(3LIN FilAPPlER.
sang (le Marguerite n^était pas seul à couler dans les veines de sa fille; malheureusement Télément paternel comptait pour beaucoup dans sa nature.
Simplicie, restée seule, répara machiDalement le désordre causé par Renée, puis elle alla chercher une aiguille enfilée et recousit solidement le gland arraché, après quoi elle resta les mains inertes, assise sur un pouf bas, livrée à des sensations étranges qu'elle ne parvenait pas à fonuuler en pensées.
Elle souffrait, c'était bien certain. Au delà, elle ne savait plus rien. Où souffrait-elle? pourquoi? Elle l'ignorait de même. Elle resta ainsi longtemps perdue dans un océan d'émotions douloureuses. Le coup de sonnette qui annonçait la rentrée de madame Beanquesne la fit relever en sursaut; elle courut à sa chambre, pour s'y laver les yeux, et pourtant elle n'avait pas pleuré.
Elle répéta fidèlement le message de Renée, qui d^aillèurs vint elle-même dans la soirée ; rien d'insolite ne marqua la fin de ce jour ; mais quand Simplicie rentra dans sa chambre, et qu'elle s'étendit sur son lit pour dormir, elle s'étonna de se trouver si lasse sans avoir travaillé. C'était une lassitude extrême, comme celle qui suit les grandes luttes, les crises décisives. La jeune fille n'essaya pas de résister «t s'engourdit dans un sommeil fiévreux, qui ressemblait à la veille, et qui faisait passer dans son cerveau des images bizarres.
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Sans la plaisanterie maligne de Renée , la pauvre Simplicie eût pu vivre longtemps dans la tranquille extase qui Tenveloppait comme d'une atmosphère. Jusque-!:') , elle n'avait jamais essayé de se rendre compte ni de la place qu'elle occupait dans la maison de Geneviève, ni de l'avenir qui pouvait l'attendre, ni des changements qui se produiraient un jour dans Fasile qui Tavait accueillie lorsqu'elle était restée orpheline. Tout cela existait sans doute, mais ne la touchait pas; elle y restait en quelque sorte étrangère.
Il y aurait donc un jour quelque chose de changé à cette douce vie à trois? Jean se marierait, s'en irait*. Simplicie sentit la tète lui tourner à cette idée, comme si la terre manquait sous ses pieds, et si elle tombait dans l'infini. Seule avec Geneviève! Elle aimait bien madame Geneviève, elle s'était bien promis de rester toujours avec elle, surtout quand elle serait devenue tout à fait aveugle ; mais dans ce rêve de dévouement, Jean était là, près de sa mère, et quand elle la soutiendrait d'un côté, il serait de l'autre : c'est entre eux deux qu'elle arriverait à