LA SOIRÉE DU 29 MAI
Pendant la soirée du 29 au 30 mai 1770, entre onze heures et minuit, une foule compacte encombrait les abords de la place Louis XV, menaçant à chaque minute de déborder sur cette place et de la couvrir toute entière, comme une marée humaine, malgré les elforts combinés de nombreux piquets, des gardes-suisses et des gardes-françaises qu’on voyait mettre en œuvre tous les moyens, depuis les supplicitions jusqu’aux coups de crosse dé fusil, pour contenir et faire reculer le flot toujours montant des envahisseurs.
L’affluence et l’obstination de ces curieux étaient justifiées d’ailleurs par l’étrangeté des apprêts auxquels d’innombrables travailLurs se üvtaient dans le large espace, déblayé tout nouvellement, que la force armée, Adèle à sa consigne, maintenait libre avec énergie.
LE MOULIN ROUr.E
Le spectacle nocturne, entrevu par les parisiens entassés sur tous les points, offrait aux regards quelque chose de quasi-fantastique, dont il était diflicile de se rendre compte tout d’abord.
Les clartés des torches, tantôt vives, tantôt tremblantes, selon que la brise de la Seine soutHait avec plus ou moins de vivacité, éclairaient d’immenses échafaudages, affectant des formes bizarres.
Par instants, de grêles colonnades, des squelettes de temples et de palais, se détachaient en noir sur un fond faiblement lumineux, puis tout retombait dans une demi-obscurité où se noyaient » la fois l’ensemble et les détails de l’œuvre commencée.
Parmi ces portiques, ces piédestaux, ces pyramides, semblables à l’ébauche monumentale d’une ville mythologique, et vaguement indiqués, tantôt par un trait d’ombre, tantôt par un trait de feu, passaient et repassaient les ouvriers actifs, sans cesse en mouvement, comme des fourmis dans une fourmilière.
Les feux des torches se croisaient et décrivaient des zigszags imprévus, pareils à ces étincelles qui courent sur la cendre noircie d’un papier mal éteint. — Parfois leurs flammes disparaissaient tout à coup pour reparaître une minute après, au sommet des échafaudages, au faîte des pyramides ou sur le couronnement des temples.
Les voies aigres de la scie, le bruit strident et cadencé des marteaux, se faisaient entendre sans relâche et formaient un ensemble tapageur que l’oreille la plus paresseuse aurait saisi facilement depuis les collines de Ghaillot ou depuis ces hauteurs que couronne aujourd’hui l’arc de triomphe de l’Etoile.
Joignez à ce bruyant concert la rumeur monotone et continuelle formée par les conversat'ons de trois ou quatre mille curieux, par les jurons des soldats débordés, par les cris de colère et de désappointement des bourgeois forcés de battre en retraite, sous peine de sentir sur leurs pieds
meurtris le poids des lourdes crosses garnies de cuivre, et vous aurez une idée à peu près exacte de ce (jui se passait aux alentours de la place Louis XV, à la date et à l’heure indiquées par nous un peu plus haut.
Nous devons à nos lecteurs une explication-, et pour la donner, nous allons pénétrer en leur compagnie dans l’espace interdit au public.
Toutes ces escouades d’ouvriers et de porteurs de torches se hâtaient avec une agitatiou fiévreuse, de mettre la dernière main aux énormes préparatifs du feu d’artifice promis par la ville de Paris, à l’occasion du mariage de monsieur le Dauphin, (depuis Louis XVI), avec Marie-.\ntoinette, archiduchesse d’Autriche, — feu d’artifice qui devait être tiré le lendemain, 30 mai 1770.
Des fêtes magnifiques venaient d’avoir lieu à Versailles pendant toute la seconde quinzaine d’avril ; — ces fêtes, disent les chroniques du temps, avaient offert iine magie continuelle, un spectacle sans précédents, où les parures somptueuses et changeantes, l’éclat des diamants et des ’ pierres précieuses, la richesse des é(|uipages, les illuminations aux mille couleurs, les feux d’artifices renouvelés chaque soir, s’étaient disputés l’admiration d’une foule immense, accourue de toutes les provinces pour jouir de ces solennités vraiment royales.
Quatre millions de lampions semés dans les jardins et dans le parc, comme les étoiles sur le ciel d’une belle nuit, avaient ébloui le public ; — trente mille fusée^, à un écu la pièce, réunies en un seul bouquet dont la durée n’excéda pas deux minutes, avaient achevé son enivrement.
Bref, la réalisation du programme des fêtes de Versailles, s’était soldée par un chiffre rond de vingt millions de livres (1).
La ville de Paris n’avait pas voulu'se montrer moins magnifique que sa rivale, et elle prétendait, par son feu d’ar-
(1) Historique.
tilice du lendemain, atteindre et dépasser le niveau de toutes ces somptuosités.
Jamais, en effet, depuis l’invention de la poudre, les merveilles de la pyrotechnie n’avaient offert des proportions si grandioses. Des chefs-d’œuvre de décor et d’architecture, dignes de faire l’admiration dçs siècles à venir, venaient d’improviser pour briller une heure, disparaître et s’anéantir à jamais.
Les moindres dispositions de ce feu d’artiOce mémorable et funeste nous ont été transmises. — La décoration principale représentait le temple de l’hymen, précédé d’une immense et magnifique colonnade.
Ce temple adossé à la statue de Louis XV, s’entourait d’une haute et large terrasse, aux nombreux escaliers, aux . rampes découpées, aux balustrades élégantes. Des dauphins allégoriques, prêts à vomir des tourbillons de feu, occupaient les quatre angles supérieurs de la terrasse.
Des fleuves, s’appuyant comme des cariatides aux quatre faces principales, avaient mission de répandre des nappes et des cascades d’étincelles multicolores.
Une pyramide, d’une incroyable hauteur, surmontée ellemême par un glohe, dominait le fronton dif temple. — Les armes de France et d’Autriche, timbrées de la couronne royale , devaient se dessiner sur ce globe en traits de flammes.
Un nom'bre incalculable de pièces d’artifice, fusées, chandelles romaines, feux de bengale, etc., s’étalaient en bon ordre autour de 1a décoration principale.
Derrière la statue de Louis XV, les artificiers disposaient le corps de réserve pyrotechnique, c’est-à-dire, le bouquet dont l’effet prodigieux était destiné à faire pâlir dans toutes les mémoires, prétendait-on, le flamboyant bouquet de Versailles.
Les bons bourgeois de Paris ne se dissimulaient pas que tout cela leur coûterait très-cher, et, sans doute 'en raison
(le (îette certitude, ils venaient assister dès la veille aux préparatifs, et prendre du plaisir pour leur argent.
La nuit était singulièrement sombre. — De grands nuages, courant sur la surface du ciel, ne permettaient point aux clartés de la lune d’arriver jusqu’à la terre. — La Seine, dont les eaux calmes devaient refléter de si ardentes lueurs le lendemain, coulait, noire comme un fleuve d’encre, entre ses ri^es presque partout gazonnées, et que des quais de pierre de taille n’enfermaient pas encore.
Un observateur penché vers la rivière, aurait pu voir cependant une petite lueur courir sur les eaux.
Cette lueur était celle d’une lanterne, attachée à la pointe d’un bateau plat, pareil à ceux dont se servent tes pécheurs, et descendant le courant avec rapidité.
Arrivé presque en face de l’endroit où se trouve aujourd’hui riiôtel du ministre des affaires étrangères, ce bateau quitta le milieu de la Seine et prit la direction de la rive gauche où il aborda au bout d’une ou deux minutes.
On entendit un bruit de chaînes ; — un homme s’élança sur la berge et amarra solidement l’esquif à un pieu destiné à cet usage, puis, cette besogne faite, il dit d’une voix étouffée à dessein :
— Maintenant, monsieur, vous pouvez descendre...
Un personnage assis à l’arrière de l’embarcation, et que les ténèbres rendaient invisibles, se leva aussitôt et mit pied à terre.
— Tu es sûr que c’est bien ici qu’il faut descendre '! demanda ce personnage.
— Oui, monsieur, parfaitement sûr, — répondit le premier interlocuteur, — et la preuve, c’est que voilà le poteau on Sauvageon attache son bachot... — il n’y a pas à se tromper à ça, voyez- vous...
— Où se trouve le cabaret de Sauvageon ?
— Oh ! pas loin d’ici... — à cin(|uante pas de nous, tout au plus... — En regardant bien, là, à main droite, vous
pouvez voir un peu de lumière qui filtre à travers les fentes (le la porte et des voleLs.
— Oui... oui... je vois...
— Si, toutefois et quan tes, monsieur, vous allez jusquelà, — reprit le conducteur du bateau, — méfiez-vous... il y a, tout le long de la berge, des trous dans le gazon qui ne sont pas commodes du tout... On met le pied dedans, on tombe, on roule à la Scine^ et, comme il fait nuit noire, on se neye...
— Je n’irai probablement pas jusqu’au cabaret ; répondit à ces recommandations prudentes le personnage invisible.
Et il s’engagea, sans hésiter, sur la berge dangereuse, sillonnée de crevasses et d’excavations.
Après avoir fait quelques pas, il s’arrêta et prêta l’oreille. — Le bruit d’une marche'lourde attira son attention. — coup sûr, quelqu’un se dirigeait de son côté.
Il resta immobile et il attendit. — Le bruit des souliers pesants se faisait entendre de plus en plus distinctement. — Une rencontre devenait imminente entre les deux inconnus cachés l’un à l’autre par l’obscurité.
L’homme du bateau prit le parti d’avertir de sa présence le nouveau venu qui déjà le touchait presque.
— Qui êtes-vous et que cherchez-vous? demanda-t-il tout à coup.
— Qui êtes-vous vous-même, et (juc venez-vous faire ici ?... — répondit une voix enrouée, une de ces voix rauques et traînantes, particulières aux gosiers ravagés par l’usage oü plutôt par l’abus des alcools.
Un court silence suivit le choc de la double interrogation que nous venons de reproduire, puis l’homme du bateau murmura cette phrase, ou plutôt ce membre de phrase, (jui sans doute constituait la première partie d’un mot de passe compliqué :
— Je viens du Nord...
— Et f arrive à f'ersailles . . . — continua le nouveau venu.
— Je suis de nSce... — reprit le premier interlocuteur.
— Et je vais au feu... — acheva la voix rauque. — Nous sommes en règle. — Vous êtes bien celui que j’attends...
— Et vous celui que je cherche...
— En personne naturelle et véritable pour vous servir si la chose est possible... Onze heures et demie viennent de sonner aux Invalides... — J’étais tout debout sur le pas de la porte de Sauvageon, j’ai vu le fallût du bateau mettre le cap sur l’embarcadère... — Je me suis dit : f 'oilà mon particulier qni vient... — Ne le faisons pas attendre... En avant ^marche!... — et me voilà... — donc, présent, et tout à fait à vos ordres, moyennant,' bien entendu, qu’il y aura bénéfice honnête... — entrons-nous au cabaret?...
— Non.
— Tant pis... parce que, voyez-vous, en buvant on cause mieux... — Mais enfin la chose vous regarde... — Vous voulez rester ici, restons-y, et apprenez-moi de quoi il retourne...